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Full text of "Essai sur l'indifférence en matière de religion"

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jênmuM^ 


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ESSAI 

SUR  L'INDIFFÉRENCE 


EN     MATIERE 


DE  RELIGION. 


T.  L 


Ouvrages  du  mente  yâuleur  qui  se  trouvent  h  la 
même  Librairie» 

ESSAI  SUR  L'INDIFFÉRENCE  EN  MATIÈRE  DE 
RELIGION,  tome  2" G  fr.   5o  c. 

DÉFENSE  t>E  L'ESSAI    SUR  L'INDIFFÉRENCE, 
I  ToL  in-8 5  fr.  5o  c. 

RÉFLEXIONS  SUR  L'ÉTAT  DE  L'ÉGLISE  pendant 
le  18*^  siècle,  m-8^ 6  fr. 


ESSAI 
SUR  L  INDIFFÉRENCE 


EN    MATIERE 


DE  RELIGION, 


PAR  M.  L'ABBE  F.  DE  LA  MENNAIS. 


Impius,  cùm  in  profunJum  venerit.,..  contemnit. 

PRov.  XV m,  3, 


SEPTIÈME'  EïXtTlON. 
TOME  PREMIEK. 


A  PARIS, 

A  la  Librairie  de  la  Socidlé  Typographique 

DE  MÉQUIGNON  FILS  AINE  ET  BOISTE  PÈUE, 

UUEDESSAIjVTS-pÈuES,  N^  10. 

1825. 


\ 


AU6  2  7 1960 


V^,T~ 


INTRODUCTION. 


<WVVVMVV\*V»/VV% 


Le  siècle  le  ])lns  malade  n'est  pas  celui  qiii 
se  passionne  pour  l'erreur,  mai^  le  siècle  qui 
néglige,  qui  dédaigne  la  vé»  ité.  Il  y  a  encore 
de  la  lorce,  et  par  conséqnent  de  Tespoir, 
là  où  l'on  a|)crçoit  de  violens  transports  : 
mais  lorsqne  tout  mouvement  est  éteint, 
lorsque  le  pouls  a  cessé  de  battre,  que  le 
froid  a  gagné  le  cœur^  qu'attendre  alors 
qu'une  prochaine  et  inévitable  dissolution  ? 
En  vain  Ton  essaieroit  de  se  le  dissimuler  : 
la  société  en  Europe  s'avance  rapidement 
vers  ce  terme  fatal.  Les  bruits  qui  grondent 
dans  son  sein,  les  secousses  qui  Tébranlent, 
ne  sont  pas  le  plus  effrayant  symptôme 
qu'elle  offre  à  l'observateur  :  mais  cette  in- 
difiéience  léthargique  où  nous  la  voyons 
tomber,  ce  profond  assoupisseuient,  qui 
l'en  tirera?  Qui  soufflera  sur  ces  osscmens 
arides  pour  les  ranimer?  Le  bien,  le  mal, 
l'arbre  qui  donne  la  vie  et  celui  qui  pro- 
duit la  mort,  nourriîi  par  le  même  sol,  crois- 
sent au  milieu  des  peu|>lesqui,  sans  lever  la 
tête,  passent,  étendent  la  main,  et  saisissent 
leurs  fruits  au  hasard.  Religion,  morale, 
honneur,  devoir,  les  principes  les  plus  sa- 

I 


ft  J^!Tl'.ODUCTIO^. 

crcs,  comme  les  plus  nobles  sentimens  ,  nf^ 
sont  pins  cpi'nncî  espèce  de  lève,  de  brillans; 
et  légers  fantômes  qni  se  jouent  un  moment 
dans  le  lointain  de  la  pensée,  pour  dispa- 
roitre  bientôt  sans  retour.  Non,  jamais  rien 
de  semblable  ne  s'étoit  vu,  n'auroit  pu 
même  s'imaginer.  Il  a  fallu  de  longs  et  per- 
sévérans  eflbrts,  une  lutte  infatigable  de 
l'homme  contre  sa  conscience  et  sa  raison  , 
pour  parvenir  enfin  à  cette  brutale  insou- 
ciance. Arrêtez  un  moment  vos  regards  sur 
ce  roi  de  la  création  :  quel  avilissement  in- 
compréhensible! Son  esprit  affaissé  n'est  à 
Taise  que  dans  les  ténèbres.  Ignorer  est  sa 
joie,  sa  paix,  sa  félicité  ;  il  a  perdu  jusqu'au 
désir  de  connoitre  ce  qui  l'intéresse  le  phis. 
Contemplant,  avec  un  égal  dégoût,  la  vé- 
rité et  l'erreur,  il  affecte  de  croire  qu'on  ne 
les  sauroit  discerner,  afin  de  les  confondre 
dans  un  commun  mépris;  dernier  excès 
de  dépravation  intellectuelle  où  il  lui  soit 
donné  d'arriver  :  czVm  iji  profujidum  ve- 
nerity  contemnit. 

Or,  quand  on  vient  à  considérer  ce  pro- 
digieux égarement,  on  éprouve  je  ne  sais 
quelle  indicible  pitié  pour  la  nature  hu- 
maine; car  se  peut-il  concevoir  de  condition 
plus  misérable  que  celle  d'un  être  également  ^ 
ignorant  de  ses  devoirs  et  de  ses  destinées: 
et  un  plus  étrange  renversement  de  la  rai- 


■ 


IINTRODUCTION.  3 

son  5  que  de  mettre  son  bonheur  et  son  or- 
gueil dans  cette  ignorance  même,  qui  de- 
vroit  être  bien  j)Uitôtle  sujet  d'un  inconso- 
lable gémissement? 

La  cause  première  d'une  si  honleuse  dé- 
gradation est  moins  la  foiblesse  de  notre  es- 
prit que  son  asservissement  an  corps.  Subju- 
gué par  les  seus,  l'homme  s'habitue  à  ne  ju- 
ger que  par  eux,  ou  sur  leur  rapport.  Il  ne 
voit  de  réalité  que  dans  ce  qui  les  frappe  ; 
tout  le  reste  lui  paroit  de  vagues  abstrac- 
tions, des  chimères.  Il  n'existe  que  dans  le 
monde  physique  :  le  monde  intellectuel  est 
nul  pour  lui.  Il  nieroitsa  pensée  même,  si 
elle  lui  étoit  moins  présente  et  moins  intime; 
mais  ne  pouvant,  si  j'ose  le  dire  ainsi,  se  sé- 
parer d'elle,  et  refusant  néanmoins  de  la  re- 
connoitre  j)our  ce  qu'elle  est,  il  en  fait  le  ré- 
sultat de  l'organisation ,  il  la  matérialise  , 
afin  de  n'être  pas  obligé  d'admettre  des  sub- 
stances inaccessibles  aux  sens. 

Et,  chose  remarquable,  la  culture  des 
sciences  physiques,  qui  avertissent  l'homme 
à  chaque  instant  de  sa  supériorité  sur  la 
brute,  n'a  servi  qu'à  fortifier  en  lui  cet  ab- 
ject penchant  à  se  rabaisser  au  niveau  des 
êtres  les  plus  vils,  en  l'occupant  sans  cesse 
d'objets  matériels.  Alors  son  àme  s'est  dé- 
goûtée d'elle-même;  elle  a  rougi  de  sa  cé- 
leste origine,  et  s'est  efforcée  d'en  éteindre 


I. 


4  INTRODUCTION. 

jusqu'au  dernier  souvenir.  Cet  amour  im- 
mense, qui  lait  lelbnds  de  son  être,  elle  Ta 
délouiné  de  son  cours  pour  ra])pliquer  uni- 
quement aux  corps;  elle  les  a  aimés  comme 
sa  fin;  elle  a  voulu  s'identifier  à  eux,  être  pé- 
rissable comme  eux;  elle  s'est  dit  :  Tu  mour- 
ras! et  elle  a  tressailli  d'espérance. 

Si,  trompant  sa  destinée,  elle  pouvoit  (n 
effet  conquérir  la  mort,  le  moyen  qu'elle  a 
pris  seioit  infaillible;  et,  en  anéantissant 
à  son  égard  la  vérité,  elle  s'est,  autant  qu'il 
étoît  en  son  pouvoir,  anéantie  elle-même; 
car,  en  quelque  sens  qu'on  veuille  l'enten- 
dre, la  vérité  est  la  vie,  l'unique  cause  d'exis- 
tence de  l'homme  et  de  la  société.  Aussi, 
dans  l'ordre  moral  comme  dans  l'ordre  po- 
litique, tout  tend  à  la  destruction,  et  mar- 
che vers  ce  but  plus  ou  moins  rapidement , 
selon  que  la  guerre  contre  la  vérité  est  plus 
ou  moins  heureuse,  plus  ou  moins  active. 
Une  récente  et  trop  mémorable  expérience 
ne  laisse  sur  ce  point  aucun  doute;  et,  pour 
qui  ne  s'aveugle  pas  volontairement,  il  est 
visible  que  la  révolution  française,  si  émi- 
nemment destructive,  n'a  dû  ce  caractère 
de  mort  qu'au  délire  impie  de  ses  promo- 
teurs, qui  attaquèrent,  avec  une  rage  inouïe 
jusque-là,  toutes  les  vérités  ensemble. 

Ce  n'est  pas  qu'il  n'ait  toujours  existé  au 
fond  du  cœur  humain  une  opposition,  se- 


■ 


INTRODUCTION.  5 

<:rète  à  la  vérité,  qui  gène  ses  pencbans  el 
liumilie  son  orgueil.  Il  l'aime  et  la  redoute; 
il  la  désire,  la  recherche,  par  une  inclina- 
tion naturelle,  comme  le  principe  de  sou 
hien-étre  ;  et  souvent  ensuite,  las  de  son 
joug,  il  s'irrite  de  l'avoir  trouvée  :  contra- 
diction singulière ,  que  la  philosophie  seule 
n'expliquera  jamais.  Après  avoirinutilement 
fatigué  notre  esprit,  il  faut  que  la  Religion, 
suppléant  à  son  impuissance  ,  vienne  délier 
le  nœud  dont  les  replis  profondément  ca- 
chés échappent  également  à  nos  regards  et 
à  nos  conjectures;  il  faut,  en  un  mot ,  qu'é- 
clairés sur  notre  condition  réelle  par  une 
lumière  plus  vive  que  celle  de  notre  vacil- 
lante raison,  Tauteur  même  de  notre  nature 
nous  révèle  la  cause  des  contrariétés  qui  nous 
étonnent.  Alors  seulement  le  voile  tombe, 
et  nous  apercevons  l'homme  tel  qu'il  est  : 
nous  découvrons  en  lui  comme  deux  êtres 
différens  qui  se  combattent  sans  cesse,  et 
triomphent  tour  à  tour;  l'un  épris  de  tout 
ce  qui  est  bon,  noble  et  vrai  ;  l'autre  enclin 
atout  ce  qui  est  mal,  vil  et  faux;  Tun  s'é- 
lança nt  avec  amour  vers  la  vérité  et  la  ver- 
tu, l'autre  se  plongeant  avec  rage  dans  le 
crime  et  dans  l'erreur;  et  la  foi,  dévelop- 
pant à  nos  yeux  ce  mystère  de  grandeur  et 
de  bassesse ,  nous  montre  dans  le  premier 
de  ces  êtres   l'homme   primitif,    tel   qu'il 


6  INTRODUCTION. 

sortit  des  mains  de  Dieu;  et,  dans  le  se- 
cond, rhomme  dégradé,  corrompu  par  une 
première  faute,  portant  sur  le  Iront  la 
marque  indélébile  de  sa  chute,  et  recevant, 
avec  la  vie,  un  funeste  héritage  de  vicieux 
penchans  et  de  douleurs,  qu'il  transmet- 
tra, de  race  en  race,  à  son  dernier  descen- 
dant. Ainsi,  par  ce  qu'il  tient  du  Créateur, 
l'homme  participe  aux  perfections  de  la 
Divinité,  dont  il  est  l'image:  intelligence 
et  amour,  un  désir  infini  d'aimer  et  de  con- 
noître  l'élève  incessamment  vers  le  ciel, 
où ,  dans  la  contemplation  de  la  vérité 
qui  ne  meurt  point,  il  goûte  comme  les 
douces  prémices  de  sa  propre  immortalité. 
La  simple  apparence  du  bien  le  ravit  de 
joie.  Imaginez ,  s'il  se  peut,  une  action  ma- 
gnanime, im  généreux  mouvement  qui  ne 
soit  pas  naturel  à  son  cœur.  S'agit-il  d'em- 
brasser, pour  une  noble  fin,  quelque  grand 
sacrifice;  un  sublime  instinct,  plus  prompt 
que  la  pensée,  le  fait  palpiter  d'allégresse; 
il  n'hésite  ])oint,  il  ne  calcule  point;  il  bé- 
nit son  sort  et  se  dévoue.  Que  l'humanité, 
que  la  conscience  parle,  aussitôt  vous  le 
verrez,  le  nom  sacré  de  Dieu  sur  les  lè- 
vres, voler  chez  les  peuples  sauvages,  au 
bout  du  monde,  pour  les  éclairer,  soulager 
leurs  maux,  adoucir  leurs  mœurs,  pour 
étendre  le  saint  empire  de  la  vérité;  vous 


INTRODUCTION.  7 

le  verrez  descendre  au  fond  des  cachots, 
aller  au-devant  des  tortures,  pour  lui  ren- 
dre un  éclatant  témoignage,  et  mourir  avec 
joie  pour  préparer  son  triomphe. 

il  y  a  donc  dans  chaque  homuie,  et,  par 
une  liaison  nécessaire,  dans  chaque  ])euple, 
deux  puissances  qui  se  combattent,  les  sens 
et  la  raison;  ou,  pour  ])arler  le  langage  pro- 
fondément philosophique  de  nos  Livres 
saints,  la  chair  et  V esprit  (i);  et  selon  que 
l'un  oti  Tautre  prévaut,  la  vérité  ou  Ter- 
reur, la  vertu  ou  le  crime,  domine  dans 
la  société  et  dans  l'individu. 

Par  sa  raison,  en  efl'et^  l'homme  aspire 
à  la  possession  de  la  vérité,  noble  aliment 
de  son  intelligence,  et  tend  avec  une  force 
invincible  vers  l'ordre  conservateur  des 
êtres.  De  là  le  penchant  qti'il  manifeste  pour 
les  croyances  généreuses,  pour  les  doctrines 
élevées  et  sévères  et  les  dogmes  les  plus  spi- 
rituels; de  là  encore  cette  insatiable  ardeur 
de  connoitre,  cette  soif  d'immortalité,  cet 
instinct  religieux,  cette  foi,  d'autant  plus 
éclairée  qu'elle  est  plus  simple,  à  tout  ce 
qui  est  beau,  sublime,  utile,  et  par-là  nicme 
plein  de  réalité;  de   là  enfin  cet  étonnant 


(i)Caro  enim concupiscit  adversàs  spiritiun  :  spiritus 
auteni  adi^ersàs  carnern  :  hœc  enim  sibi  inviceni  aduer- 
sanlur.  Ep.  ad  Galat.  v.  7. 


8  INTRODUCTION. 

empire  qu'il  exeree  sur  lui-même,  sur  ses 
sentimens,  sur  ses  ])assions,  et  jusque  sur 
ses  pensées;  ce  mépris  ties  plaisirs  frivoles 
et  des  jouissances  matérielles;  ce  dégoût  in- 
surmontable pour  tout  ce  qui  pa^se;  ces 
élans  vers  un  bien  immuable,  infini,  que  le 
cœur  pressent,  quoique  l'esprit  ne  le  com- 
prenne pas  encore;  cet  amour  immense  de 
la  vertu ,  et  ces  inexprimables  angoisses , 
lorsqu'il  s'en  est  écarté;  cette  tendre  com- 
passion pour  tous  les  genres  de  misères 
physiques  et  morales,  et  cette  disposition 
constante  à  se  sacrifier  à  autrui,  source 
unique  de  ce  qu'il  y  a  de  grand ,  de  tou- 
chant et  d'aimable  dans  la  vie  humaine. 

Par  les  sens,  au  contraire,  l'homme,  in- 
cliné vers  la  terre,  enseveli  dans  les  jouis- 
sances physiques,  et  sans  goût  pour  les  plai- 
sirs intellectuels,  ressemble  à  la  brute,  et  se 
complaît  dans  cette  ressemblance.  Son  in- 
telligence s'obscurcit,  mais  trop  lentement 
à  son  gré;  aussi,  avec  quelle  ardeur  il  tra- 
vaille à  l'obscurcir  encore!  On  diroit  que 
la  vérité  est  son  supplice,  tant  est  vive  et 
profonde  la  haine  qu'elle  lui  inspire.  Il  la 
poursuit  sans  relâche,  l'attaque  avec  fureur, 
tantôt  dans  les  autres,  tantôt  en  lui-même , 
dans  son  esprit,  dans  son  cœur,  dans  sa 
conscience.  Inutiles  efforts!  Au  moment 
même  où  il  se  croit  vainqueur,  au  moment 


INTRODUCTION.  9 

011,  plein  d'orgueil,  il  s'applaudit  d'avoir 
enfui  terrassé,  anéanti  cette  vérité  impla- 
cable, l'imposante  vision,  plus  menaçante 
et  plus  formidable,  revient  de  nouveau  le 
désoler. 

Mais  si  l'homme,  esclave  des  sens,  est  en- 
nemi de  la  vérité,  et,  par  conséquent,  des 
hautes  doctrines  qui  émanent  du  ciel  et  qui 
l'y  rappellent,  il  n'est  pas  moins  ennemi 
des  lois  éternelles  de  Tordre,  parce  que 
l'ordre  n'est  au  fond  que  l'ensemble  des  vé- 
rités qui  résultent  de  la  nature  des  êtres  et 
de  leurs  rapports;  vérités  qu'on  nomme  de- 
voirs, à  cause  qu'elles  ne  sont  pas  seulement 
l'objet  de  fintelligence,  mais  doivent  en- 
core influer  sur  la  conduite  qu'elles  règlent, 
en  imposant  la  double  obligation  de  s'in 
terdire  certains  actes  et  d'en  produire  de 
contraires.  Or,  toutes  les  vérités  tenant  l'une 
à  l'autre,  et  se  confondant  en  quelque  sorte 
dans  leur  source,  l'homme  est  contraint  de 
les  attaquer  toutes,  dès  qu'une  fois  l'intérêt 
de  ses  passions  l'a  porté  à  en  ébranler  une. 
Ainsi,  par  une  liaison  nécessaire,  la  corrup- 
tion des  mœurs  enfante  la  corruption  de  f  es- 
prit; le  désordre  dans  les  actions  amène  le 
désordre  dans  les  pensées  ,  ou  l'erreur;  et  la 
dépravation  de  l'être  moral,  une  déprava- 
tion semblable  de  l'être  intelligent.  L'in- 
conséquence tourmente  le  cœur  humain  au- 


lO  INTriODUCTlON. 

tant  qu'elle  révolte  la  raison  ;  et  de  là  vient 
qu'il  suffit  souvent  de  changer  de  vie,  pour 
croire  à  la  vérité  qu'on  nioit.  Mais  la  vérité, 
même  abstraite,  devient  infailliblement  un^^ 
objet  de  haine,  tandis  que  la  vertu  pratique 
n'est  point  un  objet  d'amour;  et  comme 
la  haine,  par  sa  nature,  est  un  principe  de 
destruction,  de  même  que  Famour  est  un 
principe  de  production  et  de  conservation, 
riiomme  abruti  par  les  sens,  et  livré  aux 
plaisirs  du  corps,  devient  naturellement 
destructeur  :  son  àme  s'endurcit  et  se  plaît 
dans  les  spectacles  de  ruine  et  de  sang  :  il 
contracte  des  goûts  barbares,  des  habitudes 
féroces;  et  c'est  une  observation  singulière- 
ment remarquable,  que  tous  les  peuples 
impies,  ou,  si  l'on  veut,  incroyans,  ont  été 
des  peuples  voluptueux,  et  tous  les  peuples 
voluptueux  des  peuples  cruels.  Considérez 
les  nations  païennes  :  quel  oubli  de  l'hii- 
manilé  dans  la  guerre  comme  dans  la  paix, 
dans  les  lois  comme  dans  les  mœurs,  dans 
les  temples  comme  au  théâtre,  dans  le  cœur 
du  maître  comme  dans  celui  du  père!  Mais 
aussi  quel  abject  matérialisme  dans  la  Re- 
ligion! quelle  aversion  pour  les  doctrines 
qui  tendent  à  élever  l'homme  et  à  spiritua- 
liser  sa  pensée  !  La  Grèce  polie  et  savante 
envoie  Socrate  au  supplice,  parce  qu'il  an- 
Xîonc'oit  l'unité   de   Dieu;   et   cette  même 


IjNTRODUCTION.  iï 

Grèce,  cOLironnce  de  fleurs,  égorge,  eu 
chantant,  des  victimes  humaines,  et  couvre 
sou  territoire  d'autels  inlames. 

Toujours  l'asservissement  aux  sens  pro- 
duit ime  vive  opposition  aux  vérités  mo- 
rales et  intellectuelles,  et  Ton  ne  doit  point 
chercher  ailleurs  la  cause  de  la  profonde 
haine  qu'ont  montrée  dans  tous  les  temps 
pour  le  Christianisme  certains  individus  et 
certains  peuples.  C'est  le  combat  éternel,  le 
combat  à  mort  r/e  la  chair  contre  ï esprit^ 
des  sens,  que  la  Religion  chrétienne  s'efforce 
de  réduire  en  servitude  contre  la  raison, 
qu'elle  affranchit,  éclaire  et  divinise;  parce 
Cjue  dans  ses  préceptes  et  dans  ses  dogmes  , 
elle  n'est  que  l'assemblage  et  la  manifesta- 
tion de  toutes  les  vérités  utiles  à  l'homme. 

A  l'époqtie  où  le  Christianisme  apparut 
sur  la  terre ,  le  genre  humain  ne  vivoit  plus, 
pour  ainsi  dire,  que  par  les  sens.  Le  culte, 
devenu  un  vain  simulacre,  ne  se  lioit  à 
aucune  croyance.  On  le  conservoit  par  ha- 
bitude, à  cause  de  ses  pompes  et  de  ses  fêtes, 
et  surtout  parce  qtt'il  tenoitaux  institutions 
de  l'Etat.  Du  reste,  la  R(  ligion  en  elle-même 
n'inspiroit  ni  foi  ni  vénération.  Les  sages 
et  les  grands  la  renvoy oient  avec  mépris  à 
la  populace,  qui,  moins  corrompue  peut- 
être,  vouloit  que  les  vices  qu'elle  adoroit 
sous  des  noms    empruntés,  offrissent   au 


12  INTr.ODUCTiON. 

moins  dans  leurs  emblcmcs  quelque  chose 
de  divin.  Toutefois,  il  n'exisloil  réellement 
d'autre  Religion  que  la  volupté;  et  les 
sectes  les  plus  sévères  à  leur  origine,  dé- 
générant bien  vite  d'une  austérité  factice, 
en  étoient  venues,  par  un  renversement 
d'idées  qui  passa  dans  le  langage  même, 
jusqti'à  identifier  la  vertu  avec  le  plaisir. 

Sur  ces  simples  observations,  on  petit 
juger  de  la  bonne  foi  des  écrivains  qui  ont 
prétendu  que  le  Christianisme  s'étoit  établi 
naturellement.  En  effet ,  il  n'eut  à  surmon- 
ter que  les  intérêts,  les  passions  et  les  opi- 
nions. Armé  d'une  croix  de  bois,  on  le  vit 
tout  à  coup  s'avancer  au  milieu  des  joies 
enivrantes  et  des  religions  dissolues  d'un 
monde  vieilli  dans  la  corruption.  Aux 
fêtes  brillantes  du  paganisme,  aux  gracieuses 
images  d'une  mythologie  enchanteresse,  à 
la  commode  licence  de  la  morale  philoso- 
phique, h  toutes  les  séductions  des  arts  et 
des  plaisirs,  il  oppose  les  pompes  de  la  dou- 
leur,  de  graves  et  lugubres  cérémonies,  les 
pleurs  de  la  pénitence,  des  menaces  terribles, 
de  redoutables  mystères ,  le  faste  effrayant 
de  la  pauvreté,  le  sac,  la  cendre  et  tous  les 
symboles  d'un  dépouillement  absolu  et 
d'une  consternation  profonde  ;  car  c'est  là 
tout  ce  que  l'univers  païen  aperçut  d'abord 
dans  le  Christianisme.  Aussitôt  les  passions 


INTRODUCTION.  l3 

s'élancent  avec  fureur  contre  Tennemî  qui 
se  présente  pour  leur  disputer  l'empire.  Les 
peuples,  à  grands  flots,  se  précipilent  sous 
leurs  bannières,  l'avarice  y  conduit  les 
prêtres  des  idoles,  l'orgueil  y  amène  les 
sages ,  et  la  politique  les  empereurs.  Alors 
commence  une  guerre  effroyable  :  ni  l'âge 
ni  le  sexe  ne  sont  épargnés,  les  places  pu- 
bliques, les  routes,  les  champs  même,  et 
jusqu'aux  lieux  les  plus  déserts,  se  couvrent 
d'instrurnens  de  torture,  de  chevalets,  de 
bûchers,  d'échafauds;  les  jeux  se  mêlent 
au  carnage;  de  toutes  parts  on  s'empresse 
pour  jouir  de  l'agonie  et  de  la  mort  des  in- 
nocens^  qu'on  égorge;  et  ce  cri  barbare, 
Les  Chrétiens  aux  lions  y  fait  tressaillir  de 
joie  une  multitude  ivre  de  sang.  Mais  dans  ces 
épouvantables  holocaustes  que  l'on  se  hâte 
d'offVir  à  des  divinités  expirantes,  il  faut 
que  chacune  ait  ses  victimes  choisies;  et  une 
cruauté  ingénieuse  invente  de  nouveaux  sup- 
])lices  pour  la  pudeui\  Enfin,  les  bourreaux 
fatigués  s'arrêtent,  la  hache  échapj)e  de 
leurs  mains  :  je  ne  sais  quelle  vertu  céleste, 
émanée  de  la  croix,  commence  à  les  tou- 
cher eux-mêmes;  à  l'exemple  de  nations  en- 
tières subjugées  avant  eux,  ils  tombent  aux 
pieds  du  Christianisme,  qui,  en  échange 
du  repentir,  leur  promet  l'immortalité,  et 
déjà  leur  prodigue  l'espérance.  Signe  sacré 


l4  INTRODUCTION, 

(le  paix  et  de  salut,  son  radieux  étendard 
flotte  au  loin  sur  les  débris  du  paganisme 
écroulé.  Les  Césars  jaloux  avoient  conjuré 
sa  ruine,  et  le  voilà  assis  sur  le  trône  des 
Césars.  Comment  a-t-il  vaincu  tant  de 
puissance?  en  présentant  son  sein  au  glaive, 
et  aux  chaînes  ses  mains  désarmées.  Com- 
ment a-t-il  triomphé  de  tant  de  rage?  en  se 
livrant  sans  résistance  à  ses  persécuteurs. 

Ainsi,  les  premiers  assauts  qu'il  eut  à 
soutenir,  furent  ceux  d'une  violence  aveugle. 
Dieu,  sans  doute,  l'ordonnoit  de  la  sorte, 
parce  qu'il  savoit  que  le  courage  et  la  cons- 
tance des  martyrs  étoient  plus  propres 
qu'aucun  autre  spectacle  à  étonner  et  à 
convaincre  des  hommes  dominés  par  les 
sens. 

D'ailleurs  le  Christianisme,  à  peine  nais- 
sant, n'avoit  pu  encore  dissiper  les  nuages 
accumulés  sur  l'esprit  humain,  et  le  fami- 
liariser avec  les  hautes  considérations  d'une 
métaphysique  sévère  et  d'une  théologie 
toute  spirituelle.  Sa  doctrine ,  trop  élevée 
au-dessus  des  idées  habituelles  des  peuples 
païens  pour  qu'il  leur  fut  possible  d'en 
saisir  l'ensemble  et  d'en  pénétrer  la  profon- 
deur, ne  pouvoit  être  pour  eux  le  sujet 
d'un  examen  éclairé  et  d'une  discussion 
rigoureuse.  Il  falloit  que  le  Christianisme  , 
peu  à  peu,  rectifiât,  agrandit  la  raison  de 


INTRODUCTION.  I  f> 

l'homme,  pour  que  cette  même  raison  fut 
en  état  de  le  combattre,  sans  trop  se  désho- 
norer par  l'ineptie  de  ses  sophismes.  Celse, 
il  est  vrai,  remua  des  questions  d'une 
grande  importance.  On  trouve  dans  les 
fragmens  qui  nous  restent  de  ses  écrits,  au 
milieu  d'une  foule  d'opinions  absurdes  et 
de  ])ensées  extravagantes,  le  germe  des  ob- 
jections sur  le  fondement  de  la  foi  repro- 
duites avec  plus  d'art  par  Piousseau.  Mais 
l'extrême  supériorité  de  celui-ci,  les  hautes 
idées  sur  Dieu,  sur  sa  providence  et  sur 
sa  justice,  sur  notre  nature,  nos  devoirs, 
nos  destinées,  que  fauteur  d'Emile  mcle 
à  ses  erreurs,  idées  inconnues  aux  anciens 
et  purement  chrétiennes,  montrent  quel  es- 
pace immense  le  Christianisme  avoit  lait 
parcourir  à  l'esprit  humain  pendant  les 
siècles  qui  séparent  les  premiers  adversaires 
de  notre  doctrine  du  sophiste  genevois. 
Ainsi,  difficultés  et  solutions^  lumières  et 
obscurités,  tout  est  prévu,  ménagé  de 
loin  avec  une  sagesse  profonde;  tout  se 
développe  progressivement  à  l'époque  pré- 
cise où  ce  développement  devient  néces- 
saire, et  toujours  pour  le  triomphe  de  la 
vérité,  triomphe  d'autant  plus  glorieux 
qu'il  est  moins  paisible. 

A  mesure  que  rintelligence  se  jicrfec- 
tîonne  et  s'étend  par  la  méditation  des  vé- 


l6  INTRODUCTION. 

ilu's  inlellectiielles  que  la  religion  enseigne 
aux  petits  enfans  comme  aux  hommes  du 
génie  le  plus  vaste,  elle  embrasse  la  cause 
des  passions,  se  déclare  leur  alliée,  et,  es- 
sayant ses  forces  contre  les  vérités  à  qui 
elle  les  doit,  se  dispute  à  elle-même  le  pain 
qui  lui  donne  la  vie.  Alors  de  nouvelles 
vérités,  attaquées  bientôt  également,  ac- 
courent à  la  défense  de  celles  qu'une  raison 
hostile  met  en  péril.  Chaque  dogme  est 
l'occasion  d'une  hérésie  particulière,  parce 
qu'il  faut  qu'ils  soient  tous  éprouvés  et 
affermis.  Les  preuves  se  multiplient  avec 
les  objections,  et  le  Christianisme  se  déve- 
loppe tout  entier  (i). 

Mais  à  la  persécution  des  sophismes 
succède  la  persécution  des  sens  :  la  foi  de- 
meure intacte,  et  cependant  les  mœurs  se 
dépravent.  Ces  Chrétiens  si  austères,  séduits 
par  la  volupté,  se  livrent  à  des  désordres 
dont  le  nom  même  devoit  leur  être  à  jamais 
inconnu.  La  licence  pénètre  jusque  dans  le 
sanctuaire;  l'autel,  le  sacrifice  est  souillé 
par  des  mains  indignes.  Que  deviendra  le 
Christianisme  ainsi  profané  ?  Tout  à  coup 
un  principe  vivifiant  excite  en  cette  masse 


( i)  Improbatio  quippe  hœreticorumfaciieminerequid 
JEcclesia  sentiat  ,et  quidhaheat  sana  doctrina.  S.  Aug. 
Conl'.,  lib.  ^'11,  cap.  xix,  n*^  2. 


INTIIODUCTIO.N.  l^ 

ix)rr()inj)iie  une  fei  m  en  tadon  salutaire^  tout 
change,  tout  se  lenoiivelle;  des  apôtres 
enflammés  d'un  zèle  divin  font  couler  les 
larmes  de  la  pénitence;  l'ordre  renaît  avec 
la  sainte  discipline;  partout  se  relèvent 
et  fleurissent  les  vertus  languissantes;  des 
prodiges  de  charité,  des  miracles  d'amour 
étonnent  de  nouveau  la  terre  consolée  : 
V esprit  a  triomphé  de  la  chair  une  seconde 
Fois,  et  l'Eglise  retrouve  ses  enfans. 

Qu'on  ne  se  flatte  pas  néanmoins  que 
cette  paix  soit  durable  :  à  peine  quelques 
trêves  de  lassitude  interrompent  le  combat 
de  Terreur  contre  la  vérité,  dont  le  pouvoir, 
quoique  irrésistible  sur  l'entendement,  ne 
s  étend  pas  jusqu'à  détrtiire  par  son  propre 
efl'et  l'opposition  d'une  volonté  pervertie. 
Sous  l'empire  miéme  de  l'évidence,  l'iiomme 
demeure  libre,  non  pas  de  se  méprendre, 
mais  de  se  révolter  ;  non  pas  de  ne  point 
voir,  mais  de  nier  ce  qu'il  voit  :  liberté 
terrible  qui,  trop  souvent  réduite  en  usage, 
devient,  pour  quiconque  sait  penser^  la 
preuve  la  moins  équivoque  du  vice  originel 
de  notre  nature,  et  tout  ensemble  l'explica- 
tion des  épreuves  auxquelles  la  Religion  a 
été  spirituellement  soumise  depuis  son  ori- 
gine. Sans  cesse  agitée  par»  quelque  orage  , 
il  entre  dans  sa  destinée,  comme  dans  celle 
de  l'homme,  de  ne  jamais  jouir  ici-bas  d'un 


l8  INTRODUCTION. 

repos  parfait.  L'orgueil ,  la  licence ,  Tavarice, 
toutes  les  passions  liguées  contre  elle^lui  sus- 
citent incessamment  de  nouvelles  guerres, 
mais  aussi  lui  préparent  de  nouveaux 
triomphes.  Force  étonnante  de  la  société 
chrétienne!  L'hérésie,  tantôt  souple,  tan- 
tôt audacieuse,  prend  toutes  les  formes, 
se  couvre  de  tous  les  masques  ,  se  plie 
et  replie  en  tous  sens  pour  ébranler  ses 
dogmes;  et  constamment  invariable  dans 
sa  doctrine,  l'Eglise  voit  les  sectes  rebelles 
expirer  Tune  après  l'autre  à  ses  pieds  : 
l'esprit  d'indépendance,  ou  l'ambition  de 
dominer ,  excite  dans  son  propre  sein  des 
divisions  suivies  souvent  de  schismes  dé- 
plorables ;  aussitôt ,  de  ses  entrailles  déchi- 
rées, mais  toujours  fécondes,  sortent  en 
foule  de  nouveaux  enfans  qui  la  consolent 
de  ceux  qu'elle  a  perdus  :  des  princes  jaloux 
attentent  à  ses  droits ,  et  s'efforcent  de 
troubler  sa  divine  hiérarchie  ;  malgré  leurs 
violences  et  leurs  ruses,  son  gouvernement, 
affermi  par  les  coups  qu'on  lui  porte,  sub- 
siste inaltérable,  et  se  perpétue  de  siècle 
en  siècle  au  milieu  des  déplacemens  et 
des  ruines  des  gouvernemens  humains  : 
semblable  à  ces  antiques  monumens  de 
l'Egypte,  dont  l'Arabe  vagabond,  qui  plante 
le  soir  à  l'abri  de  leur  masse  immobile 
la   tente   qu'il    enlèvera  le    matin ,    essaie 


INTRODUCTION.  1Q 

de  détacher  eu  passant  quelques  pierres  ^ 
€t  bieulôt,  fatigué  d'un  travail  sans  fruit, 
s  enfonce  et  disparoit  dans  des  solitudes  in- 
connues. 

Mais  c'est  maintenant  par  leur  base  que  le 
Christianisme  et  le  monde  moral  vont  être 
attaqués.  On  a  reconnu  que  l'Eglise  et  tous 
ses  dogmes  reposent  sur  l'autorité,  comme 
fiur  un  roc  inébranlable.  Aussitôt  la  nudti- 
tude  des  sectaires,  divisés  sur  tout  le  reste, 
s'unissent  pour  saper  ce  fondement  de  toutes 
lesvérités.  La  réforme,  à  ce  premier  moment, 
est  leur  cri  de  guerre;  plus  tard,  ce  sera  la 
philosophie.  Ecoutez-les  ;  ils  viennent  af- 
franchir la  terre  des  abus  introduits  par  le 
temps  ou  par  les  passions ,  et  guérir  lesprit 
humain  des  préjugés  qui  l'obscurcissent.  Ar- 
més de  ce  prétexte  séduisant,  ils  multiplient 
sans  (în  les  destructions  :  la  suprématie  du 
chef  de  l'Eglise,  l'épiscopat,  l'ordre  pasto- 
ral, les  sacremens,  le  culte  et  ses  saintes  pom- 
pes, rien  n'échappe  à  la  hardiesse  de  leur  zèle 
réformateur.  Mutilant  à  l'envi  la  foi,  et  se 
hâtant,  en  quelque  sorte,  de  se  délivrer  du 
tourment  de  croire  comme  du  tourment  d'o- 
béir, ils  proclament  rapidement,  dans  leurs 
symboles  éphémères,  Tabolition  de  tous  les 
dogmes  religieux  et  sociaux.  Luthériens, 
sociniens,  déistes,  athées,  sous  ces  divers 
noms  qui  indiquent  les  phases  successives 


2, 


•20  INTRODUCTION. 

d'une  iDcmc  doctrine,  ils  poursuivent  aweù 
une  infatigable  persévérance  leur  plan  d'at- 
taque contre  l'autorité.  Us  nient  les  mystères 
du  Christianisme;  ils  nient  sa  morale;  ils 
nient  son  Auteur;  ^  ils  nient  Dieu  ,  ils  se 
»  nient  eux-mêmes.  Là  finit  la  raison  hu- 
»  maine  (i).  » 

Jusqu'ici  je  n'ai  peint  que  le  délire  de 
leurs  opinions;  mais  leur  rage  forcenée, 
qui  la  peindra  ?  qui  racontera  leurs  efforts 
impies  et  leurs  noirs  complots  ?  Insensés  ! 
en  vain  ils  attaquent  une  Religion  contre 
laquelle  il  n'est  pas  donné  à  l'homme  de 
prévaloir  :  elle  élève  sa  tête  couronnée  de 
lumière,  tandis  que,  roulant  d'abime  en 
abîme,  parcourant  dans  leur  chute  tous  les 
degrés  de  Terreur,  sans  pouvoir  s'arrêter 
dans  aucun  ,  affaissés  sous  le  poids  vengeur 
des  vérités  qu'ils  blasphèment ,  il  tombent 
et  s'enfoncent  dans  le  gouffre  ténébreux  de 
l'indifférence^  où  le  crime,  stupidement 
tranquille ,  s'endort  entre  les  bras  de  la 
volupté,  aux  pieds  de  l'affreuse  idole  du 
néant. 

Tel  est  le  lamentable  terme  où  aboutit 
nécessairement  toute  philosophie  sans  rè- 
gle, qui,  au  lieu  de  selaisser  conduire  par  un 


(i)  Essai  analytique  sur  les  lois  de  l'ordre  social,  par 
M.  de  Bonald. 


INTRODUCTION.  2  1 

guide  siipéiienr,  ])ar  la  raison  divine  elle- 
même,  s'efforce  de  lui  substituer  la  raison 
liuiuaine,  en  fait  la  base  de  la  foi,  et  Unit 
par  tout  nier,  parce  qu'elle  ne  peut  rien 
comprendre  et  ne  veut  rien  ])ratiquer. 

Un  de  ces  hommes  qui  découvrent  de 
loin,  parce  qu'ils  savent  se  placer  à  une 
grande  hauteur,  Bossuet,  observant  qne 
déjà  tous  les  dogmes  avoient  été  tour  à  tour 
attaqués  sans  succès,  prédisoit,  il  y  a  plus 
d'un  siècle,  ce  que  nous  voyons  s'accomplir 
sous  nos  yeux.  Foibles  esprits  qui,  témoins 
de  l'effet,  tachez  encore  d'en  méconnoitre 
la  cause,  écoutez  les  paroles  prophétiques  de 
l'orateur  chrétien  :  «  Je  prévois  que  les  li- 
»  bertins  et  les  esprits  forts  pourront  être 
»  décrédités,  non  par  aucune  horreur  de 
»  leurs  scntimens,  mais  parce  qu'on  tien- 
»  dra  tout  dans  l'indifférence,  excepté  les 
»  plaisirs  et  les  affaires  (i.)  »  Vous  l'avez 
entendu  ;  regardez  maintenant  autour  de 
vous,  et  répondez.  Qu'apercevez -vous  de 
toutes  parts  qu'une  indifférence  profonde 
sur  les  devoirs  et  sur  les  croyances,  avec  un 
amour  effréné  des  ])laisirs  et  de  l'or^  au 
moyen  duquel  il  n'est  rien  qu'on  ne  puisse 
obtenir?  Tout  s'achète,  ])arce  que  tout  se 
vend,  conscience,  honneur,  Picligion,  opi- 


{i)  Sermon  pour  \c  deuxième  dimanclie  de  l'Avenl. 


2  2  INTRODUCTION. 

nions,  dignités,  pouvoir,  consiJétalion^ 
respect  même  :  vaste  naufrage  de  toutes  les 
vérilës  et  de  toutes  les  vertus. 

L'extinction  absolue  du  sens  moral  ne 
permet  pas  même  qu'on  s'intéresse  à  l'erreur 
spéculative;  on  la  laisse  pour  ce  qu'elle  est, 
ainsi  que  la  vérité;  on  n'y  pense  point,  on 
ne  s'en  occupe  point  :  ne  pouvant  anéantir 
le  livre  de  la  nature,  qui  se  déploie  magni- 
fiquement à  tous  les  regards,  on  en  eiïace 
avec  soin  le  nom  de  Dieu,  et,  se  hâtant  de 
tourner  les  pages  qui  rappellent  le  Créateur, 
on  s'arrête  uniquement  à  celles  qui  nous 
instruisent  des  propriétés  des  corps,  et  des 
jouissances  qu'on  en  peut  tirer. 

Et  remarquez  quelle  route  immense  il  a 
fallu  parcourir,  avant  d'arriver  aux  derniejs 
excès  que  je  viens  de  peindre.  Chassée  suc- 
cessivement de  tous  les  postes  qu'elle  occu- 
poit,  une  superbe  raison,  qui  ne  veut  pas 
seulement  connoitre,  mais  anéantir  et  créer 
selon  ses  caprices  et  l'mtérêt  des  passions, 
se  réfugie  de  ruine  en  ruine,  toujours  pour- 
suivie par  la  vérité  qui  la  presse  et  ne  lui 
permet  pas  de  respirer.  Repoussée  jusqu'aux 
bornes  du  monde  intellectuel,  n'ayant  plus 
d'autre  asile  que  l'athéisme ,  elle  s'y  préci- 
pite aveuglément,  pour  y  cacher  dans  les 
ténèbres  l'humiliation  de  sa  défaite.  Là 
commence  pour  elle  un  nouveau  supplice  : 


I^TKODUCTIOJN..  ^3 

afin  de  s'assurer  cet  asile  si  chèrement  acheté, 
ilfaudroit  détruire  encore,  et  il  ne  lui  reste 
plus  rien  à  détruire  qu'elle-même.  Dans 
cette  position  désespérée,  que  fera-t-elle? 
qu'elle  résolution  va-t-elle  prendre?  Elle 
(remit,  mais  elle  n'hésite  point;  l'orgueil 
l'emporte,  et  le  sacrifice  est  consommé. 

Dès  lors,  à  l'agitation,  à  la  fièvre,  tristes 
mais  sûrs  indices  de  vie,  succèdent  le  calme 
et  le  silence  de  la  mort.  Plus  de  contentions, 
plus  de  querelles  ;  on  diroit  une  parfaite 
paix:  paix  lugubre,  paix  désolante,  paix 
mille  fois  plus  destructive  que  la  guerre  qui 
l'a  précédée. 

Désabusée  de  ses  propres  rêves,  n'osant 
plus  reproduire  des  sophismes  tant  de  fois 
réfutés,  et  ne  pouvant  néanmoins  en  inven- 
ter de  nouveaux,  parce  qu'il  n'existe  qu'un 
certain  nombre  d'objections  possibles  contre 
les  mêmes  vérités,  la  philosophie,  s'irritant 
de  son  inpuissance,  cesse  tout  à  coup  de 
raisonner,  elle  qui  se  croit  si  forte  de  raison. 
Elle  ne  dit  plus  :  Ecotitez  mes  preuves; 
mais  :  Je  ne  veux  point  écouter  les  vôtres. 
Après  des  tentatives  sans  nombre,  n'ayant 
pu  faire  au  Christianisme  la  ])lus  légère  brè- 
che, elle  le  déclare  indigne  de  ses  attaques, 
indigne  même  d'examen.  Parvenue  au  fond 
de  l'abîme,  elle  méprise;  et,  trop  bien  ins- 
truite désormais  pour  affroiitei-  l'évidcncG 


2:4  INTRODUCTIiON. 

qui  sortiroit  bientôt  d'une  discussion  sé- 
rieuse, à  tout  ce  qu'on  peut  lui  dire  elle 
répond  froidement  :  Que  m'importe?  et 
détourne  la  tête  en  souriant  de  dédain. 

L'athéisme,  disoit  Leibnitz  ,  sera  la  der-  , 
nière  des  hérésies:  et  en  effet,  Findifférence 
qui  marche  à  sa  snite  n'est  point  une  doc- 
trine, pmsque  les  indifférens  réels  ne  nient 
rien,  n'affirment  rien;  ce  n'est  pas  même 
le  doute,  car  le  doute,  état  de  suspension 
entre  des  probabilités  contraires,  suppose 
un  examen  préalable  ;  c'est  une  ignorance 
systématique,  un  sommeil  volontaire  de 
l'âme,  qui  épuise  sa  vigueur  à  résister  à  ses 
propres  pensées  et  à  lutter  contre  des  sou- 
venirs importuns,  im  engourdissement  uni- 
versel des  facultés  morales,  une  privation 
absolue  d'idées  sur  ce  qu'il  importe  le  plus 
à  l'homme  deconnoître.  Tel  est,  autant  du 
moins  que  le  discours  peut  représenter  ce 
qui  n'offre  rien  que  de  vague,  d'indécis  et 
de  négatif,  tel  est  le  monstre  hideux  et  sté- 
rile qu'on  appelle  indifférence.  Toutes  les 
théories  philosophiques,  toutes  les  doctrines 
d'impiété,  sont  venues  se  fondre  et  dispa- 
roitre  dans  ce  système  dévorant;  véritable 
tombeau  de  l'intelligence ,  ou  elle  descend 
seule,  nue,  également  abondonnée  de  la 
vérité  et  de  l'erreur;  sépulcre  vide,  oii  l'on 
n'aperçoit  pas  même  d'ossemens. 


INTRODUCTION.  ^5 

De  celte  fatale  disposition ,  devenue 
presque  universelle,  est  résulté,  sous  le  nom 
de  tolérance,  un  nouveau  genre  de  per- 
sécution et  d'épreuves ,  la  dernière  ,  sans 
doute,  que  le  Christianisme  doit  subir  (i)/ 
En  vain  une  philosophie  hypocrite  l'ait 
retentir  au  loin  les  mots  séduisans  de 
modération,  d'indulgence,  de  mutuel  suj)- 
port,  et  de  paix;  le  miel  perfide  de  ses 
])aroles  déguise  mal  l'amertume  des  sen- 
timens  que  son  cœur  nourrit.  Sa  haine 
invétérée  contre  tout  principe  religieux 
perce  à  travers  ces  feintes  démonstrations 
de  bienveillance  générale  et  de  douceur. 
Etrange  modération  en  effet,  et  plus 
étrange  tolérance!  On  a  bien  entendu  dire 
que  la  sagesse  conseilloit  de  tolérer  tem- 
porairement certaines  erreurs;  mais  to- 
lérer la  vérité,  qu'est-ce  autre  chose  qu'une 
prétention  insolente  et  sacrilège,  une  sé- 
ditieuse protestation  contre  la  souverai- 
neté qui  lui  appartient  dans  le  monde 
moral,  un  implicite  aveu  de  l'impuissance 
où  l'on  est  de  la  détruire?  Qui  jamais  ouït 

(i)  Celle  qui  nous  est  prédite  pour  la  fin  des  temps 
sera,  en  quelque  sorte,  une  guerre  personnelle  de 
Vhomme  de  péché  contre  Dieu  ;  et  l'état  vers  lequel  nous 
marchons  est  un  des  signes  auxquels  on  reconnaîtra  ceUe 
dernière  guerre  annoncéeparJcsus-Clirist.  Croyez-vous , 
quand  je  viendrai,  que  je  trouve  encore  de  la  foi  sur  la 
terre?  }juc^  xviii.,  8. 


2()  INTRODUCTION. 

parler,  avant  ce  siècle  des  lumières,  de  to- 
lérer riminortalité  de  rame,  la  vie  future, 
le  chàliment  du  crime  et  les  récompenses 
de  la  vertu,  de  tolérer  Dieu!  Aussi,  à 
quoi  se  réduit  en  réalité  cette  tolérance? 
Contemplez  Tétat  de  la  Religion  :  on  ne  la 
proscrit  plus,  mais  on  l'asservit;  on  n'é- 
gorge plus  ses  ministres,  mais  on  les  dé- 
grade, pour  mieux  enchaîner  le  ministère. 
L'avilissement  est  l'arme  avec  laquelle  on 
la  combat.  On  lui  prodigue  le  mépris, 
l'outrageant  dédain,  et  l'injure  encore  plus 
amère  d'une  insultante  protection.  Quel- 
ques pièces  de  monnoie,  que  l'avarice  qui 
donne  envie  à  la  misère  qui  reçoit,  des 
honneurs  dérisoires,  des  entraves  sans 
nombre,  des  lois  oppressives,  des  dégoûts 
perpétuels  et  des  fers;  voilà  les  magnifi- 
ques largesses  dont  la  plupart  des  gouver- 
nemens  ne  se  lassent  point  de  la  combler. 
Instruits  par  une  expérience  terrible,  ils 
n'osent  plus  essayer  de  s'en  passer  entière- 
ment; mais  un  sentiment  plus  fort  que  la 
.  voix  de  l'expérience  les  porte  à  démolir 
d'une  main  ce  qu'ils  édifient  de  l'autre. 
L'intérêt  même,  l'intérêt  d'ordinaire  si 
puissant,  nappas  assez  de  pouvoir  pour  les 
engager  à  dissimuler  l'aversion  secrète  que 
leur  inspirent  les  croyances  qui  sont  leur 
sauvegarde.  Convaincue  à  regret  de  la  né- 


HNTRODUCTION.  in 


eessité  crunir  la  terre  au  ciel,  et  riionime 
à  son  Auteur ,  la  haute  politique  de  nos 
jours  va  chercher  au  fond  du  sanctuaire 
FEtre  souverain  qu'on  y  adore;  elle  le  revêt 
de  lambeaux  de  pourpre,  lui  met  un  scep- 
tre de  roseau  à  la  main,  sur  la  tête  une 
couronne  d'épines,  et  le  montre  au  peuple, 
en  disant  :  Voilà  Dieu  ! 

Doit-on  s'étonner  que  la  Religion  ainsi 
humiliée,  déshonorée,  ne  recueille  que 
l'indifférence?  A^rès  dix-huit  cents  ans  de 
combats  et  de  triomphe,  le  Christianisme 
éprouve  enfin  le  même  sort  que  son  fonda- 
teur. Cité,  pour  ainsi  dire,  à  comparoitre, 
non  pas  devant  un  proconsul,  mais  devant 
le  genre  humain  tout  entier,  on  l'interroge  : 
Es-tu  roi?  Est-il  vrai,  comme  on  t'en  ac- 
cuse, que  tu  prétendes  régner  sur  nous? 
C est  vous-même  qui  ïa\^ez  dit  ^  répond- 
il  ;  oui  ,ye  suis  roi  :  je  règne  sur  les  intelli- 
gence en  les  éclairant,  sur  les  cœurs  en 
réglant  leurs  mouvemens  et  jusqu'à  leurs 
désirs;  je  règne  sur  la  société  par  mes  bien- 
faits. Le  monde  étoit  enseveli  dans  les  té-- 
nèbres  de  rerreur;ye  suis  venu  lui  appor- 
ter la  vérité ^  voilà  mon  titre  :  quiconque 
aime  la  vérité  m  écoute.  Mais  déjà  ce  mot 
n'a  plus  aucun  sens  pour  une  raison  per- 
vertie, il  est  nécessaire  qu'on  le  lui  explique. 
Qu  est-ce  que  la  vérité?  demande  le  juge 


28  INTRODUCTION. 

disirait  et  stnpide;  et,  sans  attendre  la  ré- 
ponse, il  sort ^  déclare  quVZ/zé^  troiwe  rien 
de  condarmiahle  dans  Taccnsé,  et  le  livre 
avec  indifférence  à  la  multitude  pour  en 
faire  son  jouet,  et  bientôt  sa  victime  (i). 

Ce  drame,  profond  dans  sa  simplicité, 
comme  tout  ce  que  renferme  l'Evangile, 
peint  mieux  que  de  longs  discours  cette 
défaillance  morale,  cette  espèce  de  mort 
intellectuelle  où  tombent  les  hommes  et 
les  peuples,  lorsque,  cessant  d'être  trompés 
par  les  illusions  de  Terreur,  ils  refusent 
obstinément  de  céder  à  la  conviction  de  la 
vérité.  i(  Telle  est,  s'écrioit,  il  y  a  peu  d'an- 
»  nées,  un  orateur  éloquent,  telle  est  au- 
»  jourd'hui  la  grande  plaie  de  l'Eglise ,  ou , 
»  pour  nous  servir  d'une  expression  des 
»  Livres  saints,  sa  plaie  désespérée,  des- 
>)  perata  est  plaga  ejus  (2).  Car,  quepou- 
»  vons-nous  opposer  à  cet  état  de  choses  ? 
»  Il  est  possible  de  résister  à  la  violence  et 
»  à  la  force  ouverte;  mais  qu'opposer  à 
»  ces  armes  invisibles  qui  échappent  à  toute 
»  espèce  de  lutte,  l'insouciance  et  le  dédain; 
»  et  comment  chasser  l'impiété  de  ce  der- 
»   nier  poste,  où,  fatiguée  de  combats,  elle 


(1)  Kid.  3odL\i. ,  c.  xviii,  ^  07,  38. 

(2)  Mlch.,  1,  9. 


INTRODUCTION.  ">.() 

»  a  Uni  par  se  retrancher?  Nous  connois- 
»  sons  bien  le  lëmcde  aux  maladies  du 
»  corps;  mais  le  remède  à  cette  maladie 
')  épidémique  des  esprits,  qui  le  trouvera? 
»  On  peut  savoir  comment  guérir  un  ma- 
»  lade  qui  désire  sa  guérison;  mais  celui 
f)  qui  ne  veut  pas  guérir  et  ne  sait  pas 
»  même  s'il  est  malade 5  mais  celui  qui, 
»  aux  portes  de  la  mort  même,  a  toute  la 
»  confiance  et  la  sécurité  de  la  santé,  par 
»  où  le  prendre,  et  qui  le  sauvera?  Nous 
»  savons  comment  on  peut  réfuter  une  er- 
»  reur  ou  défendre  un  dogme;  mais  quelle 
»  réfutation  reste-t-il  donc  à  faire,  ou 
»  quelle  instruction  reste-t-il  à  donner, 
»  quand  le  doute  prend  la  place  de  tout, 
»  et  que  le  premier  dogme  est  le  mépris  de 
»  tous  les  dogmes?  Nous  connoissons  le 
»>  frein  que  l'on  peut  mettre  au  fanatisme 
»  religieux,  puisqu'on  le  trouve  dans  la 
))  Religion  même;  mais  comment  arrêter 
»  le  fanatisme  philosophique?  Où  sera  son 
»  contre-poids  ?  et  comment  faire  entendre 
»  raison  à  des  hommes  qui  n'ont  pour  règle 
w  de  toute  vérité  que  leur  propre  raison, 
»  et  qui,  comme  ces  pharisiens  follement 
»  présomptueux  dont  il  est  parlé  dans  saint 
»  Jean ,  nous  disent  froidement  et  dogma- 
»  tiquement  :  Nous  sommes  sages,  parce  que 
»   nous  sommes  sages,  et  nous  voyons  parce 


.)0  INTRODUCTION. 

»  que  nous  voyons,  quia  indemus  (  i)  ?  En* 
»  lin,  nous  pouvons  arrêter  un  torrent  dans 
n  sa  course  impétueuse;  mais  ces  eaux  bour- 
»  beuses  et  stagnantes,  d'une  corruption  rai- 
»'  sonnée  qui  complaît  dans  son  repos,  et 
»  ne  laisse  de  l'énergie  que  pour  l'intrigue 
»  et  la  cupidité,  qui  les  remuera?  et  quel 
»  autre  que  Dieu,  par  un  miracle  singulier 
»  de  sa  miséricorde ,  peut  nous  tirer  de 
»  cette  torpeur  indéfinissable  qui  décon- 
>)  certe  à  la  fois,  et  les  observations  des  sa- 
»  ges,  et  la  sollicitude  des  pasteurs;  et  de 
»  ce  marasme  moral  contre  lequel  ne  peu- 
»  vent  rien,  ni  la  force  de  la  raison,  ni  la 
»  force  du  zèle,  ni  la  force  des  lois,  ni  la 
»   forces  des  armes  (2)?  » 

Incompréhensible  stupeur  des  hommes 
de  notre  temps!  Plus  ils  sont  frappés,  plus 
ils  s'endurcissent;  plus  la  vérité  fait  d'efforts 
pour  les  ramener  à  elle,  plus  ils  sont  indif- 
férens  à  la  vérité.  Qu'ils  meurent  donc, 
puisqu'ils  veulent  mourir!  Mais  ôtons-leur 
du  moins  toute  excuse;  mettons  à  décou- 
vert leur  inconséquence  et  leur  déraison; 
forçons-les  de  rougir  de  l'idole  à  laquelle 


(1)  Joan., IX ,  4i* 

(2)  Lettre  pastorale  de  Mgr.  i'Evèque  de  Troyes ,    à 
i'occasion  de  sonenti'ée  dans  son  diocèse,  p.  1 1. 


IlNTRODUCTJOiy.  .?£ 

ils  sacrifièrent  tout,  vérité,  vertu,  et  la  vie 
même. 

Nous  aurons  atteint  ce  but,  si  nous  dé- 
montrons que  rindifférence  en  matière  de 
religion,  qu'on  ])iéconise  comme  le  der- 
nier eflbrl  de  la  raison  et  le  plus  précieux 
bienfait  delà  philosophie,  est  aussi  absurde 
dans  ses  principes  que  funeste  dans  ses  effets. 
Or,  nous  espérons  environner  de  tant  d'é- 
vidence ces  deux  propositions,  que  ceux 
même  qui  conserveroient  le  triste  cou- 
rage de  les  nier,  ne  tenteront  même  pas 
de  les  combattre  avec  l'arme  du  raisonne- 
ment. 

Et  d'abord,  rien  n'est  plus  absurde  que 
rindilïérençe,  parce  qu'elle  ne  peut  raison- 
nablement reposer  que  sur  ces  deux  prin- 
cipes :  Que  nous  n'avons  aucun  iutérêt  à 
nous  assurer  de  la  vérité  de  la  Religion,  ou 
qu'il  est  impossible  de  découvrir  la  vérité 
qu'il  nous  importe  de  connoitre.  Or,  ces 
deux  principes  sont  également  faux,  égale- 
ment absurdes  :  nous  le  prouverons,  et 
nous  montrerons  de  plus  qu'il  existe  pour 
tous  les  hommes  en  général  ^  et  pour  chaque 
homme  en  particulier,  un  moyen  sur, 
aisé,  infaillible,  de  se  convaincre  de  la  né- 
cessité de  la  Religion,  et  de  discerner  la 
véritable. 

Bien,  en  second  lieu,  n'est  plus  funeste 


3:2  INTIIODUCTION. 

que  l'indiOérence,  parce  qu'elle  coniluit  di- 
rectement à  toutes  les  calamités  comme  à 
tous  les  crimes,  parce  qu'elle  énerve  et  dé- 
truit insensiblement  toutes  les  facultés  mo- 
rales, parce  qu'enfin  elle  est  incompatible 
avec  Tordre  de  la  société. 

Et  afin  d  ôter  à  la  paresse,  aussi  bien  qu'à 
l'ignorance,  jusqu'au  plus  léger  jnétexte  de 
se  tranquilliser  dans  cet  état  déplorable, 
nous  écarterons  soigneusement  toute  discus- 
sion qui  suppose  des  connoissances  étran- 
gères au  commun  des  hommes;  en  sorte  que 
le  bons  sens  le  plus  ordinaire,  suffira  pour 
qu'on  lise  ce  livre  avec  fruit. 

Peut-être  quelques  âmes  foibles,  quelques 
esprits  légers,  mais  non  pervertis  entière- 
ment, après  avoir  été  entraînés  par  ce  qu'on 
appelle  le  jnoiwenient  du  siècle  ^  pénétrés 
d'un  juste  effroi  à  la  vue  de  l'abîme  où  ils 
courent,  se  décideront*ils  à  examiner  sé- 
rieusement ce  qu'ils  ont  jusqu'ici  méprisé 
sans  le  connoître.  C'est  là  tout  ce  que  nous 
demandons  d'eux;  nous  ne  leur  disons 
point  :  Croyez;  mais.  Examinez. 

Quoique  notre  sujet  n'exige  pas  que 
nous  démontrions  la  vérité  du  Christia- 
nisaie^nous  en  offrirons  cependant  assez 
de  preuves  pour  convaincre  les  incrédules 
de  bonne  foi.  Peut-être  même  y  puiseront-ils 
ane  instruction  plus   utile  que  celle  qu'ils 


IMTxODUCTlON.  33 

uuroienl  pu  tirer  d'une  réfutation  directe  de 
leurs  erreurs  ;  mais  toujours  certainement 
ils  trouveront  assez  de  motifs  qui  justi- 
fient et  même  commandent  impérieuse- 
ment l'o^anien  que  nous  les  engageons  à  en- 
treprendre. Puissent-ils  s'y  déterminer  pour 
ia  gloire  de  la  vérité ,  et  pour  leur  propre 
bonheur!  Quoi  qu'on  essaie  de  se  persua- 
der, ces  deux^choses  sont  inséparables  :  il 
n'y  a  de  bonheur  qu'au  sein  de  la  vérité, 
parce  qu'il  n'y  a  de  repos  que  là.  L'erreur 
enivre,  Tindifférence  assoupit;  mais  ni  l'une 
ni  l'autre  ne  comblent  le  vide  du  cœur.  Nous 
ie  répétons,  notre  unique  désir,  c'est  qu'on 
examine  de  bonne  foi  :  nous  ne  nous  sommes 
proposé  d'obtenir  que  cela  ;  et  .si  nous  l'ob- 
tenons d'un  seul  homme  ,  notre  travail  sera 
trop  payé. 


1. 


*Vl'V\VV\VV\X\\\^i\VVVVV\\VVVVVVVVVV\'VVVVVVVVV\A.'V\\X\VVVVV\v\V\,VVVV\VVVVVV\'V><VVVVV\VV* 

ESSAI 

SUR  L'INDIFFÉRENCE 

EN   MATIÈRE 

DE  RELIGION. 

CHAPITRE  PREMIER. 

Cohsiclérations  générales  sur  V indifférence  reli- 
gieuse. Exposition  des  trois  systèmes  auxquels 
se  réduit  V indifférence  dogmatique. 


!_i 'esprit  liuniain  a  ses  époques  de  sagesse  et  de 
vertige,  de  grandeur  et  de  décadence  ,  comme  la 
société  ;  et  la  société  elle-même  n'est  assujettie  à 
ces  révolutions  diverses  que  parce  qu'elles  sont 
naturelles  à  l'esprit  humain,  dont  elle  partage  in- 
variablement les  destinées.  Cette  vérité  qui ,  en 
liant  la  morale  a  la  législation,  donne  aux  théories 
politiques  une  hase  fixe ,  n'avoit  point  échappé  au 
génie  perçant  de  Pascal.  Personne  n'a  mieux  connu 
le  pouvoir  de  l'opinion  .  qu'il  appelle  la  reine  du 

3. 


56  LSSAl    Mjli    L'lNDirT\Lj;iii>Ll 

monde j  et  Ton  concevra  qu'il  ne  dit  rien  de  liup  , 
si  Ton  entre  un  peu  avant  dans  sa  pensée  ,  et  qu'on 
entende  par  opinion  les  doctrines  dominantes. 
Leur  empire  sur  les  hommes  est  absolu,  quoiqu'il 
ne  devienne  quelquefois  apparent  qu'à  la  longue  ; 
et  c'est  ce  qui  trompe  tiint  d'observateurs  superfi- 
ciels ,  incapables  d'end)rasser ,  d'une  seule  vue  de 
lesprit,  un  vaste  ensemble  de  rapports,  et  de  lier, 
à  de  grandes  distances ,  le  présent  au  passé.  Ils 
aperçoivent  des  faits,  ils  en  cherchent  la  cause, 
mais  trop  près  d'eux  ;  spectateurs  des  tempêtes 
qui  agitent  la  société ,  du  flux  et  reflux  des  événe- 
mens  dont  se  compose  son  histoire,  ils  expliquent 
chaque  vague  par  la  vague  qui  la  presse  immédiate- 
ment, au  lieu  de  remonter  d'abord  à  l'impulsion 
qui  les  produit  toutes.  C'est  ainsi  qu'on  a  sérieuse- 
ment attribué  la  Réforme  du  seizième  siècle  à  la 
jalousie  d'un  moine,  et  la  révolution  française  à  un^ 
déficit  de  quelques  millions  dans  les  finances. 

Il  faut  le  dire ,  car  on  ne  le  saura  jamais  assez  : 
tout  sort  des  doctrines;  les  mœurs,  la  littérature,  les 
constitutions ,  les  lois ,  la  félicité  des  Etats  et  leurs 
désastres,  la  civilisation,  la  barbarie,  et  cescnses 
effrayantes  qui  emportent  les  peuples  ou  qui  les  re- 
nouvellent ,  selon  qu'il  reste  en  eux  plus  ou  moins 
de  vie. 

L'homme  n'agit  que  parce  qu'il  croit ,  et  les 
hommes  en  masse  agissent  toujours  conformément 
à  ce  qu'ils  croient,  parce  que  les  passions- de  la 
multitude  sont  elles-mêmes  déterminées  par  se^ 


KN     AÏ.VTIÈP.i:    DE    RELIGION.  5  7 

croyances.  Si  la  croyance  est  pure  et  vraie,  la  ten- 
dance générale  des  actions  est  droite  et  en  harmo- 
nie avec 'l'ordre  :  si  la  croyance,  est  erronée  ,  les 
actions  au  contraire  se  dépravent;  car  l'erreur  vicie, 
et  la  vérité  perfectionne.  Cela  fut  bien  sensible  à 
l'origine  du  christianisme  ,  lorsque  la  religion  des 
sens  et  la  religion  de  l'esprit,  subsistant  à  côté 
l'une  de  l'autre  dans  la  même  société ,  les  yeux 
pouvoicnt ,  à  toute  heure ,  comparer  leurs  effets  , 
en  même  temps  que  la  raison  comparoit  leurs  doc- 
trines. 

Il  suit  de  là ,  premièrement  ,  qu'à  Tégard  de  la 
société ,  il  n'y  a  point  de  doctrine  indifférente  en 
religion,,    en  morale ,  en  politique  ;  secondement , 
que  l'indifférence,  considérée  comme  un  état  per- 
manent de   1  âme  ,  est  opposée    à    la    nature    de 
l'homme  ,  et  destructive  de  son  être. 
.    .  Nous  disons  qu'à  l'égard  de  la  société  il  n'y  a 
point  de  doctri^ie  indifférente  ;  et  il  est  étrange 
qu  on  soit  obligé  de  prouver,  dans  le  siècle  des  lu- 
mières ,  aux  peuples  chrétiens  ,  un  principe  si  évi- 
dent que  les  nations  païennes  en  av.oient  fait  une 
des' premières  maximes  de  leur  politique.  Elles 
sQnt|C'ient  que  la  stabilité  des  Etats  dépendoit  de  la 
stal/jlité  des  croyances.   Aussi   voyez   combien  ,  à 
l'cpoque  suitout  de  leur  plus  grande  force  réelle 
/}t  de  leur  gloire  la  plus  pure  ,  elles  se  montrèrent 
jalouses  de  la  conservation  des  doctrines  établies. 
On  cônnoît  le  serment  que  faisoient  les  jeunes 
Athéniens  ,  dans  le  temple  d'Agraule  :  «Je  jure  de 


58  liSSAl    SUR    L'iNDIFFÉIŒiVCL 

»  combatlic  jusqu'au  tlei nier  soupir  pour  les  in- 
»  téréts  de  la  religion  et  de  la  patrie  ;  et  je  resterai 
»  constamment  attaché  à  la  loi  de  mes  pères.  >» 
Caton  ne  redoutoit  tant  l'introduction  de  la  philo- 
sophie des  Grecs  dans  sa  patrie ,  que  parce  qu'il 
prévoyoit  qu'en  apprenant  à  disputer  sur  tout , 
les  Romains  finiroient  par  ne  croire  à  rien.  L'évé- 
nement justifia  complètement  ses  craintes.  Bannis 
plusieurs  fois  de  Rome,  les  philosophes  triom- 
phèrent enfin  de  la  résistance  des  lois  ,  de  la  sa- 
gesse du  sénat,  et  des  destins  même  de  la  ville  éter- 
nelle. Quelques  rêveurs  ,  aniiés  du  doute  ,  firent 
ce  que  n'avoient  pu  faire  les  forces  du  monde  en- 
tier; ils  vainquirent  avec  des  opinions  cette  répu- 
blique superbe  ,  qui  avoit  vaincu  la  terre;  et  c'est 
un  fait  digne  de  la  plus  sérieuse  considération  , 
que  tous  les  empires  dont  l'histoire  nous  est  con- 
nue ,  et  que  le  temps  et  la  prudence  avoient  affer- 
mis ,  ont  été  renversés  par  des  sophistes. 

Toujours  les  grands  changemens  dans  Fordrs 
politique  concourent  avec  des  changemens  sem- 
blables dans  les  opinions  ;  et  le  secret  de  rémuer 
les  peuples  n'est  que  l'art  de  les  persuader.  Plus 
est  vive  cette  persuasion  ,  plus  l'action  qui  eîi  ré- 
sulte est  puissante.  Mahomet  persuade  à  quelques 
Arabes  que  leur  glaive  doit  soumettre  l'univers  i 
l'Alcoran;  et ,  en  moins  d'un  siècle ,  le  croissant  e^: 
arboré  des  rives  del'Euphrate  à  celles  de  l'Ebre.  Lu- 
ther et  ses  disciples  persuadent  à  une  partie  de 
TEurope  que  la  souveraineté  réside  dans  le  peu- 


KlN    MATfÈni:    DE    IlELIGION.  Sç) 

\)\c  ;  et  bientôt  le  sang  des  rois  ruisselle  sur  les 
échafauds.  La  logique  des  nations  est  aussi  rigou- 
reuse que  la  vérité  même  de  Dieu.  Un  individu 
peut  reculer  devant  des  conséquences ,  la  société 
jamais.  Quelque  chose  de  plus  fort  que  l'horreui' 
de  sa  destruction  l'entraîne  ;  et,  même  en  péris- 
sant ,  elle  obéit  à  la  loi  générale,  conservatrice  des 
êtres  intelligens,  à  cette  raison  immuable,  univer- 
selle, qui  fait,  pour  ainsi  dire  ,  le  fonds  de  tous 
les  esprits,  et  dont  rien  ne  saur  oit  altérer  la  recti- 
tude inflexible,  soit  qu'elle  s'applique  à  l'erreur 
ou  a  la  vérité. 

Or,  en  toute  doctrine  ,  il  y  a  nécessairement  ou 
vérité  ou  erreur  ;  toute  doctrine  influe  donc  ou  en 
bien  ou  en  mal  sur  la  société  ;  il  n'existe  donc  point, 
pour  la  société  ,  de  doctrine  indifférente ,  à  moins 
rpi'on  ne  soutienne  que  le  vice  et  la  vertu  ,  l'ordre 
et  le  désordre,  sont  des  choses  indifférentes.  On  l'a 
soutenu  en  effet;  et  je  ne  sache  rien  qui  prouve 
mieux  l'existence  de  cette  loi  dont  je  parlois  tout 
?i  l'heure  ,  et  qui  force  tôt  ou  tard  les  conséquences 
les  plus  extrêmes  de  sortir  de  leur  principe ,  parce 
qu'il  en  coûte  moins  a  l'orgueil  de  les  avouer  ,  et 
quelquefois  à  la  conscience  de  les  réduire  eu  pra- 
tique ,  (jii'à  la  raison  de  les  nier. 

Dans  les  âges  qu'on  appelle  barbares  ,  le  chris- 
tianisme avoit  affermi  et  tempéré  le  pouvoir,  sanc- 
tifié l'obéissance,  établi  les  vrais  rapports  sociaux, 
épuré  les  mœurs  ,  et  souvent  suppléé  les  lois.  11 
avoit  couvert  l'Europe  d'institutions  admirables  , 


jO  Ei>SAl    Î>IJU    l'uSDIFFÉKENCE 

qui  ,  remplissant  le  vide  toujours  immense  de^s 
institutions  politiques,  rattachoient  à  VVAixt ,  par  la 
douce  influence  d'une  charité  prodigue  dé  bienfaits, 
la  classe  innombrable  des  malheureux.  Grâce  à 
l'empire  qu'il  exerça  sur  les  idées  ,  et  plus  encoi;e 
sur  les  cœurs,  l'homme  devintsacré  pour  l'homme. 
Il  y  eut  bien  sans  doute  des  passions  ,  et  par  consé- 
quent des  crimes;  mais  la  religion  savoit  encore  en 
faire  sortir  des  vertus  nouvelles  par  le  repentir. 
Assujetties  à  la  régie  immuable  des  devoirs,  les  ac- 
tions ,  comme  les  pensées ,  tendoient ,  dans  leur 
ensemble  ,  au  bien  général  ;  et  c'est  le  trait  carac- 
téristique de  cette  époque.  On  étoit  puissant  pour 
le  foible ,  et  riche  pour  le  pauvre.  Au  lieu  de  rêver 
un  ordre  de  choses  exempt  de  toute  imperfection, 
on  laissoit  l'ordre  existant  se  perfectionner  peu  à 
peu  de  lui-même,  et  chacun,  dans  sa  sphère,  s'at- 
tachoit  à  remédier  au  mal  particulier  qui  le  frap- 
poit.  De  là  ,  outre  les  largesses  passagères ,  tant 
d'établi ssemens  durables  érigés  en  faveur  de  l'indi- 
gence ,  et  qui  s'élevoient,  presque  à  chaque  pas  , 
dans  les  villes  ,  dans  les  campagnes ,  sur  les  routes 
publiques,  comme  les  arcs  de  triomphe  de  la  cha- 
rité. On  ne  croyoit  pas  alors  avoir  rempli  tous  les 
devoirs  de  l'humanité  enjetant  au  malheureux  un 
morceau  de  pain  :  on  savoit  qu'un  être  sensible  et 
intelligent  ne  ^Jit  pas  seulement  de  pain  (i),  et  que 

(i)  Non  in  solo  pane  vivit  homo ,  sed  inomniverbo 
(fuod pradit  deore  Dei,  Matth.  iv,  4' 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGIOIV.  /|  1 

les  plus  douloureuses  angoisses  ne  sont  pas  les  an- 
goisses physiques.  Une  doctrine  éminemment  spi- 
rituelle et  compatissante  enfanta  une  nouvelle 
espèce  de  commisération  sublime ,  occupée  sans  re- 
lâche à  recueillir  les  intelUgei^ces  délaissées  ,  à  leur 
distribuer  avec  mesure  une  nourriture  salutaire. 
Non  moins  noble  dans  ses  émotions  qu'inépuisable 
dans  ses  ressources  ,  la  pitié  ne  s'étendoit  pas  uni- 
quement aux  besoins  du  corps.  Les  âmes  infirmes  . 
les  cœurs  blessés  eurent  aussi  leurs  hospices  ;  et  les 
croyances  étal )lies  agissant  a  la  fois  sur  les  gouvor- 
nemens  et  sur  les  nations ,  la  société  se  trouva  régie 
par  une  puissance  infinie  d'amour. 

11  est  inutile  d'observer  qu'en  rappelant  l'in- 
fluence de  la  religion  sur  les  destinées  du  geiue 
humain  à  cette  époque ,  je  considère  uniquement 
ses  effets  généraux,  permanens  et  uniformes  dans 
toutes  les  contrées  ;  sans  néanmoins  que  j'ignore 
en  combien  de  circonstances  la  félicité  publique 
fut  troublée,  soit  par  les  passions  particulières,  soit 
par  des  opinions  plus  ou  moins  opposées  aux  doc- 
trines reçues;  et,  sous  ce  rapport,  la  plupart  des 
calamités  dont  l'histoire  de  ee  période  nous  a  con- 
servé le  souvenir,  fortifient singidièrement ce  que 
j'ai  dit  du  pouvoir  absolu  des  croyances  sur  les 
hommes  en  masse  ;  car  ,  parmi  ces  calamités,  toutes 
celles  qu'on  peut  attribuer  au  peuple,  ou  à  une  por- 
tion du  peuple,  eurent  pour  cause  quelque*  erreur  re- 
ligieuse ou  politique,  dont  la  njuititude  étoit  imbue. 

Cependant,  malgré  des  c^ésordres  partiels  et  de 


4-  ESSAI    SUR    l'iINDIFFÉRENCE 

légères  de'vialions  ,  l'Europe  s'avançoit  vers  la  per- 
fe(;tion  ou  le  christianisme  appelle  les  peuples 
comme  les  individus,  lorsque  la  Réforme  vint  su- 
bitement arrêter  ses  progrés,  et  la  précipiter  dans 
un  abîme  où  elle  s'enfonce  tous  les  jours ,  et  dont 
nous  ne  connoissons  pas  encore  le  fond.  Gomment 
s'opéra  cette  révolution?  Par  un  changement  total 
dans  les  doctrines.  Au  principe  d'autorité ,  base 
nécessaire  de  la  foi  religieuse  et  sociale ,  on  sub- 
stitua le  principe  d'examen,  c'est-à-dire  que  l'on 
mit  la  raison  humaine  à  la  place  de  la  raison  divine, 
ou  l'homme  à  la  place  de  Dieu.  L'homme  alors  re- 
devint ennemi  de  l'homme,  parce  que,  souverain 
de  droit  dans  l'ordre  politique  comme  dans  l'ordre 
religieux,  chacun  prétendit  de  fait  à  l'empire,  et 
voulut  établir  le  régne  de  sa  raison  particulière  et 
de  son  pouvoir  particulier;  prétention  absurde, 
mais  conséquente,  et  qui  devoit  aboutir  inévitable- 
ment à  la  servitude  politique  et  à  l'anarchie  reli- 
gieuse ,  qui  n'est  en  réalité  que  la  servitude  de 
toutes  les  erreurs.  Telle  fut  la  cause  des  guerres  fu- 
rieusesquiensanglantèrentrAllemagne,  laBohéme, 
la  France,  l'Angleterre,  les  Pays-Bas.  L'esprit  d'in- 
dépendance ,  ou  l'esprit  de  domination  ,  car  ,  sous 
des  apparences  opposées ,  ce  n'est  au  fond  que  le 
même  sentiment,  passades  opinionsdans  les  mœurs. 
On  avoit  nié  l'autorité ,  on  s'affranchit  de  l'obéis- 
sance ;  et  chaque  négation  nouvelle  conduisit  à  une 
nouvelle  destruction.  En  niant  le  sacrifice ,  on  dé- 
truisit le  culte  et  les  monumens  du  culte  ;  en  niant 


UN    MATIÈRE    OK    RELI^GIO^.  ^5 

le  libre  aibitrc ,  la  vie  future  ,  on  détruisit  les 
devoirs;  en  niant  Dieu  enfin ,  on  détruisit  tout , 
les  lois ,  la  société ,  l'homme  même. 

/Vprès  une  expérience  si  décisive  ,  je  ne  pense  pas 
qu'on  soit  tenté  de  révoquer  en  doute  l'extrême  in- 
fluence des  doctrines  sur  la  société,  ni  de  supposer 
qu'il  puisse  y  en  avoir  d'indifférentes  pour  elle.  ]\lais 
si  l'on  ne  veut  pas  en  croire  l'expérience,  qu'on  en 
croie  au  moins  la  philosophie.  JNe  s'autorisoit-elle 
pas  naguère  ,  pour  propager  ses  erreurs  qu'elle  a|)- 
peloit  des  vérités,  du  rapport  intime ,  inséparable, 
qui  existe  entre  les  croyances  et  les  actions,  entie 
la  félicité  ou  le  malheur  du  genre  humain  et  le^ 
opinions  régnantes?  Elle  n'a  cessé,  pendant  cin- 
quante ans ,  de  nous  répéter  cette  maxime  ;  et  les 
preuves  dé  fait  dont  il  lui  a  plu  récemment  de  l'ap- 
puyer, en  ont  porté,  pour  les  plus  aveugles,  la  dé- 
monstration jusqu'à  l'évidence. 

Il  suifiroit  de  savoir  qu'aucune  doctrine  n'est  in- 
différente par  rapport  à  la  société,  pour  conclure 
que  l'indifférence  est  opposée  à  la  nature  de  l'homme 
essentiellement  sociable.  Toutefois,  sans  insister 
sur  une  conséquence  dont  la  justesse  ne  seroit  peut- 
être  pas  universellement  sentie  ,  essayons  de  par- 
venir à  cette  vérité  par  une  autre  voie. 

On  peut  définir  l'indifférence  absolue,  «  l'ex- 
^j  tinction  de  tout  sentiment  d'amour  et  de  haine 
^>  dans  le  cœur,  à  raison  de  l'absence  detoutjuge- 
»  ment  et  de  toute  croyance  dans  l'esprit.  »  Or  , 
juger,  croire,  aimer,  haïr,  sont  des  actes  inhérens 


i%l\.  i:Si)Al    Sun    LflNDlFFEREKCE 

à  la  nature  des  êtres  inlelligens.  C  est  Jcur  modr 
essentiel  d'existence;  et  les  en  dépouiller  ce  seroit 
les  anéantir.  Otez  le  désir  ou  l'amour ,  vous  dé- 
truisez la  volonté  ;  ôtez  la  conviction  ou  la  loi ,  et 
j'entends  par  ce  mot  l'acquiescement  de  l'esprit  à 
une  vérité  réelle  ou  présumée,  vous  détruisez  l'in- 
telligence ;  car  être  intelligent ,  c'est  juger ,  c'est 
prononcer  qu'il  y  a  bien  ou  mal ,  vérité  ou  erreur 
dans  les  objets  ou  dans  les  idées  que  l'esprit  consi- 
dère. Notre  raison  peut  se  tromper  sans  doute  , 
parce  qu'elle  est  finie  ,  c'est-à-dire  imparfaite , 
et  que  mille  causes  étrangères  concourent  encore 
à  la  troubler;  elle  juge  mal ,  parce  qu'elle  ne  voit 
qu'une  partie  de  ce  qu'il  faudroit  voir  pour  bien 
juger  ,  ou  ne  le  voit  qu'à  travers  des  nuages  qui 
l'obscurcissent  ;  cependant ,  alors  même  elle  n'est 
point  indifférente,  elle  juge  nécessairement  d'après 
ce  qu'elle  aperçoit  ou  croit  apercevoir. 

Il  est  vrai  que  ,  lorsqu'exempts  de  préoccupa- 
tion ,  nous  reconnoissons  que  nous  ne  sommes  pas 
suffisamment  éclairés ,  nous  possédons  la  faculté  de 
suspendre  notre  jugement;  mais  cela  même  est  un 
jugement  d'une  autre  espèce,  ou  la  déclaration  d'une 
vérité  clairement  aperçue ,  je  veux  dire  de  notre 
ignorance  invincible  pu  volontaire.  En  ce  cas,  l'in- 
différence devient  non-seulement  possible  ,  mais 
inévitable;  car  comment  aimer  ou  haïr  ce  qu'on 
ne  connoîtpas?  Cependant  cette  indifférence  par- 
tielle ou  relative  n'est  pas,  comme  l'indifférence 
absolue,  la  destruction  de  l'intelligence;  elle  n'est 


EH    MATIÈRE    DE    JRELIGIOi^.  4^ 

que  l'effet  affligeant,  soit  de  sa  limitation  naturelle, 
soit  des  bornes  arbitraires  que  lui  prescrit  une  vo- 
lonté foibleou  corrompue;  et  l'indifFérence,  sous 
ce  dernier  rapport,  rentre  dans  le  domaine  de  la 
morale  ;  car ,  lorsqu'il  dépend  de  nous  de  connoître, 
ce  peut  être  un  crime,  et  un  très-grand  crime,  de 
rester  indifFërcnt. 

Du  reste  l'indifférence  ,  quelle  qu'elle  soit,  n'est 
jamais  propre  qu'à  humilier  ,  puisque  toujours  elle 
résulte  du  défaut  de  lumières  ou  de  l'imperfection 
de  l'intelligence.  Quelle  gloire  une  créature  rai- 
sonnable pourroit-cUe  tirer  d'une  ignorance  qui  la 
dégrade?  Supposez  cette  ignorance  sans  cesse  crois- 
sante ,  l'indifférence  croîtra  proportionnellement , 
et  vous  arriverez  en  même  temps  à  l'indifférence 
complète  et  à  l'idiotisme  absolu. 

Pour  que  l'homme  fût  indifférent  sur  ce  qu'il 
connoît ,  il  faudroit  qu'il  y  eût  quelque  chose  d'in- 
di  fièrent  en  soi:  «  or,  je  ne  crains  pas  d'avancer, 
'>  dit  un  de  nos  écrivains  les  plus  profonds,  qu'il 
'>  ny  a  rien  de  ce  genre ,  rien  d'indifférent ,  ni  dans 
»  la  nature,  ni  dans  les  lois,  ni  dans  les  mœurs  , 
»  ni  dans  les  sciences  et  les  arts,  ni,  à  plus  forte 
'>  raison,  dans  la  religion....  En  tout  il  y  a  vrai 
>  et  faux,  bien  et  mal,  ordre  et  désordre:  bien  et 
»  mal  moral,  bien  et  mal  philosophique,  bien  et 
»  mal  politique,  bien  et  mal  littéraire,  oratoire, 
»  poétique,  etc.,  etc.;  bien  et  mal  dans  les  lois 
»  comme  dans  les  arts ,  dans  les  mœurs  comme 
•j  dans   les  manières  ,    dans  les  procédés  comme 


\0  jissAi  suK  l'indifférence 

>i  clans  les  opinions,  dans  la  spéculation  comme 
»  dans  la  pratique  (i).  »  Aussi  l'homme  ,  en  réa- 
lité, n'est-il  indifférent  que  sur  ce  qu'il  ij^nore ,  ou 
sur  ce  qui  n'existe  pas  a  son  égard.  11  est  en  rela- 
tion d'amour  ou  de  haine  avec  tous  les  oh  jets  de 
SCS  pensées,  et  tient  à  ses  jugemens  quelquefois 
plus  qu'a  la  vie  même  (*).De  là  le  désir  inné  défaire 
prévaloir  nos  opinions ,  même  sur  les  choses  les 
plus  frivoles;  de  là  le  charme  de  l'étude ,  d'autant 
plus  vif  que  l'intelligence  est  plus  cultivée  et  plus 
étendue  ;  de  là  les  controverses  de  tout  genre ,  sur 
la  physique  et  sur  la  morale ,  sur  la  théologie  et 
sur  la  grammaire  ;  de  là  les  sectes  et  les  académies , 
les  discordes  puhliques  et  les  spectacles ,  les  pas- 
sions qui  éhranlentla  société,  et  les  vertus  qui  la 
conservent  ;  de  là  enfin  l'esprit  de  prosélytisme  , 
si  ridiculement  reproché  aux  chrétiens,  et  qui  se 
rencontre  partout  où  existe  une  persuasion  quel- 
conque ,  dans  les  conversations  comme  dans  les 
chaires ,  dans  la  politique  comme  dans  les  lettres  , 
dans  les  sciences  comrne  dans  les  mœurs  ,  dans  la 
philosophie  comme  dans  la  religion ,  avec  cette 
seule  différence  ,  que ,  dans  la  religion ,  il  est  plus 
durable  et  plus  noble,  parce  qu  elle  renferme  plus 
de  vérités,  et  des  vérités  plus  importantes. 

(i)  Sur  la  tolérance  des  opinions,  par  M.  de  Bonald, 
Spectateur  français  au  XIX*"  siècle,  tome  TV,  p.  69-71. 

(*)  Toute  opinion  peut  être  préférée  à  la  vie ,  dont 
i'amour  paroit  si  fort  et  si  naturel.  Pascal, 


£N    MATIÈRE    DE    RELIGION.  /j/ 

Parlez  à  ce  laboureur ,  occupé  à  remuer  Ja  terre, 
lies  lois  de  l'attraction  qui  la  maintiennent  dans 
son  orbite;  inintelligibles  pour  lui,  vos  discours 
le  laisseront  indifférent  sur  les  lois  dont  vous  l'en- 
tretenez, et  qu'il  ignore.  Il  s'en  faut  beaucoup, 
cependant,  que  ces  lois  en  elles-mêmes  soient  in- 
dilï'érentes ,  puisque  Tordre  de  l'univers  en  dé- 
pend; aussi  ne  sont-elles  rien  moins  qu'indiffé- 
rentes à  l'astronome,  qui  en  démontre  l'existence, 
calcule  par  leur  moyen  les  phénomènes  célestes , 
et  ne  se  lasse  point  d'en  contempler  la  régularité 
admirable  et  la  merveilleuse  fécondité. 

Ainsi  le  domaine  de  l'indifférence  se  rétrécit  à 
mesure  que  l'intelligence  se  développe.  Dieu  n'est 
indifférent  sur  rien  ,  parce  qu'il  connoît  tout  :  la 
matière  est  indifférente  à  tout,  parce  qu'elle  ne 
connoît  rien.  L'homme,  placé  entre  ces  deux  ex- 
trêmes, est  plus  ou  moins  indifférent,  selon  qu'il 
ignore  ou  connoît  plus  ou  moins ,  c'est-à-dire  se- 
lon qu'il  se  rapproche  des  êtres  purement  maté- 
riels, ou  de  l'Etre  souverainement  intelligent  : 
d'où  vient  que  le  matérialisme  conduit  à  l'indiffé- 
rence spéculative ,  et  par  suite  à  l'abrutissement  ; 
tandis  que  la  Religion  ,  en  élevant  l'homme  ù 
Dieu,  en  le  familiarisant  avec  les  plus  hautes  pen- 
sées et  les  doctrines  les  plus  spirituelles,  perfec- 
tionne à  l'infmi  son  intelligence  (*),  et  ne  lui  per- 


(*)  Il  jEst  clair  qu'il   s'agit  uniquement  de  la  vraie  re- 


48  ESSAI    sur»    LlIXDllFJjllVEiNCK 

met  d'être  indifférent  sur  rien  de  ce  qui  l'intéresse 
essentiellement. 

Et  c'est  ici  qu'il  est  nécessaire  de  se  rappeler 
notre  dégradation  primitive,  et  le  perpétuel  com- 
])at  des  sens  contre  Fesprit,  qui  en  est  la  suite, 
pour  comprendre  comment  la  religion ,  à  raison 
même  de  la  perfection  qu'elle  exige  de  nous ,  et  de 
sa  perfection  propre ,  devient  pour  plusieurs  un 
objet  de  haine ,  et  ensuite  d'indifférence.  Comme 
tout  en  elle  est  vérité  rigoureuse ,  il  n^y?  a  rien  à 
ses  yeux  d'indifférent,  ni  dans  le  dogme,  ni  dans 
les  mœurs ,  ni  dans  le  culte.  Elle  ne  peut  donc 
laisser  l'homme  libie  de  croire  et  d'agir  à  son  gré  ; 
elle  le  contraint  de  soumettre  sa  raison  à  la  foi  , 
SCS  penchans  aux  devoirs ,  son  corps  même  aux 
pratiques  qu'elle  impose.  Or  ,  en  s'assujettissant  de 
la  sorte  l'homme  tout  entier ,  elle  fatigue  et  déses- 
père ses  passions.  Jamais  soumises,  même  lors- 
qu'elles obéissent ,  elles  travaillent  sans  relâche  à 
briser  un  joug  qu'elles  ne  portent  qu'en  murmu- 
rant. L'orgueil ,  père  du  mensonge  y  et  éternel  en- 
nemi de  l'autorité ,  suggère  à  l'esprit  une  foule  de 
sophismes ,  d'autant  plus  séduisans  qu'ils  flattent 
les  secrets  désirs  du  cœur.  On  est  bien  près  de 
cesser  de  reconnoître  pour  vrai  ce  qu'on  imagine 
avoir  intérêt  de  trouver  faux.  Peu  à  peu  les  pré- 
jugés s'affermissent  et  s'étendent;  l'exemple  en- 


ligion.  Les  autres  ne  sont  que  des  opinions,  et,  en  cp 
qu'elles  ont  de  faux ,  des  opinions  pernicieuses. 


■■'-s 


EN    MATIÈRE    DE    IIELTGION.  ^9 

traîne ,   et  presque  toujours  dominé    malgré  soi 
par  le  principe  d'aulorité  qu'on  attaque,  chacun 
fonde  sa  conviction  sur  la  feinte  conviction  d au- 
trui. Telle  est ,  en  abrégé ,  l'histoire  de  toutes  les 
rébellions  contre  la  vérité  :  on  doute ,  parce  que 
les  autres  doutent;  on  nie,  parce  qu'ils  nient,  et 
qu'il  est  commode  de  nier  et  de  douter.  Toute- 
fois ,  au  premier  moment ,  on  sent  le  besoin  de 
remplir  le  vide  des  symboles  qu'on  rejette  ;  on 
veut  croire  encore  ,  et  nécessairement ,  car  la  foi 
est  dans  la  nature  de  l'homme ,  et  l'on  ne  s'avance 
que  par  degrés  vers  l'indrédulité  absolue.  Ainsi 
l'on  saisit  avidement  les  apparences  de  vérité  qui 
se  présentent  ;   on  s'y  attache   avec    une  espèce 
d'obstination  violente ,  comme  on  se  prend  à  des 
débris  dans  un  naufrage;  et  l'aveugle  persuasion 
de  l'erreur  produit  le  fanatisme  de  la  conduite. 
Mais  chaque  erreur  n'a  qu'un  temps,   et  niéme 
assez  court  ;  elles  ne  sauroient  s'établir  à  demeure 
dans  la  raison  humaine;  elles  y  vivent,  si  j'ose 
ainsi  parler ,  sous  la  tente  :  on  passe  donc  forcé- 
ment de  l'une  à  l'autre,  jusqu'à  ce  qu'on  les  ait 
épuisées  toutes.  Alors,  plutôt  que  de  reveni'r  à  la 
vérité  qu'on  craint ,  on  s'arme  contre  elle  de  l'i- 
gnorance ,  de  la  distraction  et  de  l'oubli.  Une  vc^ 
lonté  perverse  la  bannit  sévèrement  de  l'iiUelli- 
gence  :  on  la  traite  comme  ces  proscrits  c[irôn  ne 
sauroit  convaincre-  devant  la  loi ,  et  qu'un  tyran 
jaloux  fait  disparoitre  tout  vivans  de  iaisei^iétë.-'  '^-^ 
Quand  un  peuple  arrive  à  cet  état -d'mdîff^ 

'•  4 


5o  ESSAI  snii  l'indifféuencg 

ronce  absolue  pour  la  véiilé,  sa  fin,  ncn  doutez 
pas,  est  prochaine.  C'est  le  sii^ue  1(;  moins  é(pii- 
voque  de  la  décrépitude  des  nations.  Dans  leur  apa- 
thique insouciance ,  elles  ressemblent  à  un  vieil- 
lard (jui  a  perdu  tous  ses  souvenirs  :  il  n'y  a  plus 
à  détruire  en  lui  que  quelques  organes  usés,  dont 
les  causes  naturelles  achèvent  chaque  jour  la  dé- 
composition rebutante.  Objet  de  pitié  et  de  dégoût, 
même  pour  les  petits  enfans ,  qu'un  noble  instinct 
empêche  de  reconnoître  l'homme  là  où  ils  n'aper- 
çoivent plus  la  pensée ,  on  le  voit  traîner  stupide- 
ment un  reste  de  vie  matérielle ,  et ,  sans  désirs 
comme  sans  regrets ,  s'enfoncer  peu  à  peu  dans  la 
mort. 

Sans  doute  il  dépendroit  des  gouvernemens  de 
prévenir  cette  dissolution  terrible ,  en  protégeant 
contre  les  passions  les  doctrines  vitales ,  source  de 
la  vigueur  et  de  l'énergie  qu'on  remarque  dans 
certaines  sociétés.  L'autorité  peut  tout,  soit  pour 
le  bien,  soit  pour  le  mal  ;  car,  en  mal  comme  en 
bien ,  on  n'agit  sur  les  peuples  que  par  l'autorité; 
^t  l'clutorité  générale,  lorsqu'elle  demeure  ce 
qu'elle  doit  être  ^  prévaut  toujours  et  nécessaire- 
ment- sur  les  autorités  particulières  qui  tendroient 
à  renverser  l'ordre  ,  ou  par  la  violence  ouverte , 
ou ,  plus  dangereusement ,  par  des  opinions  :  et  c'est 
,31iên>e  la  raison  de  la  durée  perpétuelle  de  la  so- 
ciété religieuse  ,  dont  l'autorité  générale ,  en  vertu 
d'un  privilège  divin ,  es-t  à  l'abri  des  erreurs  et  des 
foiblesses  auxquelles  l'autorité  est  sujette  dans  la 


EN    MATIÈKE    DE    RELIGION.  5l 

sociclc  politique.  Mais  communément ,  loin  de 
mettre  un  frein  à  la  licence  des  pensées  ,  lorsqu'il 
seroit  temps  encore  d'en  arrêter  les  progrès ,  les 
Gouvernemens  la  favorisent,  au  moins  par  leur 
exemple.  Ce  sont  eux  qui  ,  les  premiers,  cessent 
de  croire  ;  et  l'irréligion  part  du  pouvoir ,  ou  d'au- 
tour du  pouvoir ,  pour  se  répandre ,  de  proche  en 
proche,  jusque  dans  les  derniers  rangs  de  la  na- 
tion. Plus  attaché  à  ses  croyances,  parce  qu'il  a 
moins  de  motifs  de  souhaiter  qu'elles  soient  fausses, 
le  peuple  résiste  long- temps  à  l'influence  des  classes 
supérieures.  Il  défend ,  avec  sa  conscience ,  sa  foi 
qu'on  attaque  avec  de  l'esprit,  et  entoure  au  fond 
de  son  cœur,  d'une  harrière  sacrée,  ses  consola- 
tions et  ses  espérances.  Mais  quand  une  fois  il  a 
succombé  ;  quand ,  à  force  de  le  corrompre ,  on  a 
changé  ses  intérêts  ;  quand  les  vices  les  plus  hi- 
deux sont  devenus  ses  mœurs  habituelles ,  sans 
que  le  remords  trouble  son  sommeil;  quand  les 
peines  et  les  récompenses  d'une  autre  vie  ne  lui 
paroissent  plus  que  des  préjugés  puérils,  que  la 
Religion  a  perdu  pour  lui  ses  terreurs  ,  et  qu'il 
en  ignore  également  les  dogmes  et  les  préceptes  ; 
quand  il  sourit  de  pitié  au  seul  nom  de  Dieu  : 
alors  je  me  demande  en  tremblant,  s'il  reste  quel- 
que moyen  humain  de  ramener  un  tel  peuple  à 
la  croyance  de  la  vérité,  et  à  la  pratique  de  la 
vertu;  je  me  demande  si,  de  ces  êtres  dégradés, 
on  peut  encore  faire  des  hommes;  et  je  n'ose  pro- 
noncer. 

4. 


!)2  ESSAI  suii  l'iindiffluencl: 

Au  reste,  il  est  a  propos  de  faire  observer  qu'on 
doit  exclure  du  nombre  des  indifFërens  réels,  beau- 
coup de  ceux  qui  affectent  cette  triste  prétention; 
car,  pour  quiconque  n'est  ni  stupide,  ni  grossiè- 
rement ignorant,  il  n'est  pas  si  facile  qu'on  pour- 
roi  t  le  penser  d'être  indifférent  sur  la  Religion, 
que  nous  retrouvons  partout,  a  cliaque  instant, 
en  nous  et  hors  de  nous ,  et  qui  partout  fait  notre 
tourment  ou  notre  consolation.  Ainsi ,  la  Religion 
n'est  point  indifférente  à  cette  secte  de  philosophes 
qui,  s'efforçant  naguère  d'en  abolir  jusqu'au  nom, 
démolirent  ses  temples ,  et  égorgèrent  ses  minis- 
tres. La  haine,  une  implacable  haine,  voilà  le 
sentiment  qui  anime  ces  apôtres  d'impiété ,  dont 
le  fanatisme  aveugle  sacrifieroit  la  société  entière 
au  triomphe  de  leurs  principes  désastreux.  Certes  , 
il  faut  plaindre  ces  insensés,  il  faut  flétrir  avec 
horreur  leurs  maximes;  mais  il  ne  faut  pas  tenter 
de  les  guérir  par  le  raisonnement  :  il  y  a  un  excès 
de  délire  qui  interdit  toute  discussion.  Ce  n'est 
donc  pas  à  ces  hommes  emportés  que  sadressenjt 
les  réflexions  qu'on  va  lire.  La  vérité ,  pour  être 
sentie  ,  demande  un  esprit  plus  calme ,  et  surtout 
un  cœur  susceptible  encore  de  s'ouvrir  à  ses  in^- 
pressions.  j.; 

Il  existe  une  sorte  d'indifférens  que  nous  n'a- 
vons,  pas,  .uon  plus  dessein  de  combattre.  Je  veu3f: 
parler  de'jCes  fpibles  chrétiens  qui ,  séduits  par  les 
plaisirs, \ distraits  pai:  les  affaires,  ou  subjugués 
peut-être  par  le  respect  humain  ,  s'abandonnent  au 


EN    MATIÈUE    DE    JŒLIGION.  bo 

lorrenl  du  siècle ,  éloignent  de  leur  pensée  des  vé- 
rités importunes,  sans  les  révoquer  en  doute,  et, 
dans  leur  inconséquence,  ne  tiennent  à  la  Reli- 
gion que  par  une  foi  stérile  et  de  languissans  re- 
mords. Que  dire  à  ces  infortunés  ?  Ils  se  condam- 
nent eux-mêmes.  Leur  raison  ne  se  refuse  à  aucun 
aveu.  Ce  n'est  pas  là  qu'est  le  siège  du  mal.  Ils 
n'ont  pas  besoin  d'être  convaincus ,  mais  remués , 
mais  justement  effrayés  sur  le  sort  qui  les  attend. 
11  faudroit  porter  la  terreur  dans  leur  conscience 
assoupie,  et  la  réveiller  au  bruit  formidable  des 
vengeances  du  Dieu  dont  ils  fatiguent-  la  patience 
et  tourmentent  la  miséricorde. 

Cette  tâche  n'est  pas  la  nôtre.  Nous  n'avons  en 
vue,  dans  cet  Essai ,  que  les  indifférens  systéma- 
tiques ,  ou  ces  philosophes  insoucians ,  qui ,  à  force 
d'avoir  entendu  répéter  que  toutes  les  religions 
sont  indifférentes ,  les  méprisent  toutes  sans  ies 
connoître,  refusent  d'examiner  s'il  en  est  une  vé- 
ritable ,  rougiroient  même  d'y  penser  ;  et,  sur  l'a- 
veugle foi  d'un  préjugé  absurde ,  s'imaginant  que 
la  suprême  sagesse  consiste  à  ne  se  point  inquiéter 
de  l'avenir,  végètent  dans  un  profond  oubli  du 
premier  devoir  d'une  créature  raisonnable  ,  qui 
est  de  s'instruire  de  sa  fin ,  de  son  origine  61  de  ses 
destinées.  Ce  que  l'un  regarde  comme  indiffèrent, 
paroît  quelquefois  à  un  autre  d'un  très-haut  inté- 
rêt, selon  la  mesure  de  connoissances  et  de  lu- 
mières de  chacun.  On  peut  même  assurer  que 
l'indifférence  varie  à  l'infini  :  elle  offre  autant  de 


54  ESSAI    SUR    l'indifférence 

nuances  diverses  qu'il  y  a ,  non-seulement  d'indi- 
vidus indifferens,  mais  de  degrés  dans  le  dévelop- 
pement de  Tintelligence ,  de  combinaisons  de  pcn- 
sées  et  de  situations  d'âme  possibles  ,  pour  chaque 
individu. 

Cependant ,  considérée ,  non  dans  les  hommes , 
mais  dans  les  doctrines ,  elle  se  réduit  à  trois  sys- 
tèmes, dans  l'un  desquels  il  faut  nécessairement 
entrer  dès  qu'on  sort  de  la  vérité  catholique  :  car 
on  ne  peut  l'attaquer  qu'en  niant ,  soit  l'autorité  de 
l'Eglise ,  soit  l'autorité  de  Jésus-Christ ,  soit  l'auto- 
rité de  Dieu  ;  trois  grandes  destructio  ns  ou  erreurs , 
qui  constituent  l'hérésie ,  le  déisme  et  l'athéisme. 

Nous  diviserons  donc  en  trois  classes  les  indif- 
ferens dogmatiques.  La  première  comprend  ceux 
qui ,  ne  voyant  dans  la  religion  qu'une  institution 
politique  ,  ne  la  croient  nécessaire  que  pour  le 
peuple.  La  seconde  renferme  ceux  qui  admettent 
la  nécessité  d'une  religion  pour  tous  les  hommes  , 
inais  qui  rejettent  la  révélation.  La  troisième  enfin , 
se  compose  des  indifferens  mitigés ,  qui  reconnois- 
sent  la  nécessité  d'une  religion  révélée,  mais  per- 
mettent de  nier  les  vérités  qu'elle  enseigne,  à  Tex- 
ception  de  certains  articles  fondamentaux. 

Après  quelques  réflexions  sur  chacun  de  ces  sys- 
tèmes ,  réflexions  qui  suffiront  pour  en  montrer 
l'inconséquence  et  l'absurdité,  nous  ferons  voir 
qu'en  dernière  analyse  ,  ils  aboutissent  tous  au 
même  point ,  c'est-à-dire  à  l'indifférence  absolue 
pour  la  vérité  en  matière  de  Religion.  Nous  nou^t 


EN  MATIÈRE    DE    RELIGION.  55 


allachcrons  donc  à  comballrc  celte  indifférence 
monstrueuse,  en  renversant  les  seuls  principes  sur 
lesquels  le  raisonnement  puisse  essayer  de  l'claLlir  ; 
en  sorte  que  tous  les  indiiïerens,  quelque  modifi- 
cation que  chacun  d'eux  juge  à  propos  de  mettre 
à  la  doctrine  générale  de  rindiffe'rencc,  se  trouve- 
ront réfutés  ensemble  par  ce  qui  sera  dit  de  cette 
doctrine,  que  nous  prouverons  leur  être  commune 
à  tous. 

Que  ceux  à  qui  cet  ouvrage  est  destiné  souffrent 
que  je  les  conjure  d'écarter ,  en  le  li^nt ,  tout  es- 
prit de  contention.  A  quoi  sert-il  de  se  tromper 
soi-même?  On  ne  détruit  point  la  vérité  en  s'opi- 
niatrantàlaméconnoître;  elle  n'en  reste  pas  moins 
ce  qu'elle  est ,  et  son  jour  arrive  tôt  ou  tard.  En 
ce  jour  inévitable,  et  déjà  près  de  nous,  la  vanité 
d'avoir  repoussé  la  lumière  sera  de  peu  de  conso- 
lation. Recevons-la  donc  avec  joie,  de  quelque 
part  qu'elle  nous  vienne.  Honorons  l'intelligence 
qui  nous  a  été  donnée ,  en  l'élevant  jusqu'à  la  con- 
templation de  la  vérité  infinie ,  immual)le  ,  qui 
renferme  en  son  sein  nos  éternels  intérêts.  No^f^ 
perfection  est  de  la  connoître,  et  notre  bonlieur 
est  de  l'aimer.  Créés  pour  elle  et  pour  l'immorta- 
lité ,  songeons  que  la  vie  va  nous  échapper,  nous 
échapper  pour  toujours  :  levons  plus  haut  nos  re- 
gards ,  et ,   voyageurs  d'un  moment  dans  des  ré- 
gions étrangères,   ne  mettons  point  un  triste  or- 
gueil à  nous  persuader  que  nous  n'avons  point  de 
patrie. 


56  ESSA.I  suH  l'indifférence 


CHAPITRE  II. 

Considérations  sur  le  premier  système  d'indiffé- 
rence ^  ou  sur  la  doctrine  de  ceux  qui^  ne  voyant 
dans  la  Religion  qu'une  institution  politique  j 
ne  la  aboient  nécessaire  que  pour  le  peuple. 


On  trouve  la  Religion  près  du  berceau  de  tous  les 
peuples ,  comme  on  trouve  la  philosophie  près  de 
leur  tombeau,  a  Aucun  Etat  ^  dit  Rousseau,  ne  fut 
3î  fonde,  que  la  Religion  ne  lui  servît  de  base  (i).  » 
Et  quand  la  philosophie ,  récemment ,    a  voulu 
fonder  un  Etat  sans  Religion ,  elle  a  été  forcée  de 
lui  donner  pour  base  des  ruines  ;  elle  a  établi  le 
pouvoir  sur  le  droit  de  le  renverser ,   la  propriété 
sur  la  spoliation ,  la  sûreté  personnelle  sur  les  in- 
térêts sanguinaires  de  la  multitude ,  les  lois  sur  ses 
caprices.  Cet  ordre  social  philosophique  a  existé 
(juelques  mois,   pendant  lesquels  l'Europe  a  vu 
s'accumuler  en  son  sein  plus  de  calamités  et  de 
forfaits  que  n'en  offre  l'histoire  des  dix  siècles  pré- 
cédens  ;  et  si  Dieu  n'avoit  abrégé  ces  jours  affreux , 
je  ne  sais  s'il  seroit  demeuré  un  être  humain  vi- 
vant, pour  recueillir  le  fruit  de  la  plus  terrible 
leçon  qui  ail  jamais  effrayé  la  terre. 


(i)  Contrat  social ,  liv.  IV,  chap.  viii. 


KN    MATIÈRE    DE    KELIGION.  6j 

Quoi  qucn  aient  dit  quelques  sophistes,  il  est 
donc  prouvé,  par  le  fait,  qu'un  peuple  athée  ne 
sauroit  suhsister  (*)  ,  puisque  la  seule  tentative  de 
substituer  l'a  théisme  à  la  Religion  a  bouleversé 
de  fond  en  comble  la  société  en  France.  Aussi  l'o- 
pinion contraire,  avancée  d'abord  comme  un  sim- 
ple paradoxe ,  par  des  hommes  d'une  imagination 
déréglée ,  n'a-t-elle  pu  devenir  une  croyance  que 
pour  un  petit  nombre  d'insensés,  non  moins  dé- 
pourvus de  lumières  que  pleins  d'orgueil,  et  si 
profondément  pervertis ,  qu'en  eux  chaque  pensée 
étoit  un  crime. 

Dans  tous  les  temps,  on  a  senti  que  la  Religion 
étoit  l'unique  fondement  des  devoirs ,  comme ,  à 
leur  tour  ,  les  devoirs  sont  l'unique  lien  de  la  so- 
ciété. Rien  ne  peut  suppléer  la  conscience,  qui 
elle-même  supplée  tout.  On  a  beau  parler  aux 
hommes  de  bien  pid^lic  ,  d'intérêt  général ,  Tinté- 

(*)  L'athée  Diderot,  appréciateur  non  suspect  de  sa 
propre  doctrine ,  convient  de  ceci  ;  et  son  aveu  a  d'autant 
plus  de  poids,  qu'il  est  consigné  dans  une  correspon- 
dance qui ,  n'étant  point  destinée  à  voir  le  jour,  doit  re- 
présenter plus  fidèlement  que  ses  autres  ouvrages  les 
véritables  sentimens  de  l'auteur.  Voici  ses  paroles  :  «  On 
»  a  dit  quelquefois  qu'un  peuple  chrétien ,  tel  qu'il  doit 
»  être  suivant  l'esprit  de  l'Evangile ,  ne  sauroit  subsister. 
»  Cela  seroit  bien  plus  vrai  d'un  peuple  philosophe ,  s'il 
»  étoit  possible  d'en  former  un  ;  il  trouveroit  sa  perte ,  au 
»  sortir  du  berceau ,  dans  le  vice  de  sa  constitution.  » 
Correspondance  littéraire ,  etc , ,  par  Grimm  et  Diderot  > 
tom.r%  pag.492. 


58  12SSAI  SUR  l'indifféuence 

rét  particulier  sera  constamment  leur  mobile  ;  et 
la  puissance  même  de  la  Relij^iou  consiste  en  ce 
qu'elle  montre  à  chacun  un  intérêt  immense  à  con- 
courir au  bien  général.  Il  ne  faut  que  du  bon  sens 
pour  voir  cela.  Les  législateurs  de  l'antiquité  ne  s'y 
méprirent  point;  au  lieu  de  raisonner  follement 
contre  la  Religion ,  ils  s'en  servirent  pour  conso- 
lider l'édifice  social  ;  ils  la  placèrent  partout ,  dans 
la^ famille,  près  des  foyers  domestiques,  et  dans 
l'Etat,  comme  partie  de  la  constitution  et  du  Gou- 
vernement. Ils  firent  descendre  les  lois  du  ciel ,  et 
attachèrent,  par  l'opinion,  quelque  chose  de  divin 
à  tous  les  événemens  de  la  vie  humaine ,  à  toutes 
les  institutions  civiles,  aux  objets  inanimés  même  , 
aux  bois ,  aux  fleuves ,  aux  pierres  destinées  à  sé- 
parer les  héritages  :  et ,  si  l'on  y  regarde  de  près , 
on  se  convaincra  que  le  paganisme  ne  multiplia 
les  dieux  à  l'infini  qu'à  cause  du  besoin  infini  que 
l'homme  a  de  la  Divinité. 

Quand  les  mœurs  se  corrompirent,  quand  la 
raison  commença  d'examiner  ses  croyances  avec 
aversion ,  il  lui  fut  aisé  sans  doute  de  reconnoître 
la  fausseté  du  polythéisme;  mais  ce  n'étoit  pas  ce 
qu'il  y  avoit  de  faux  dans  la  Religion ,  qui  contra- 
rioit  les  pencbans  du  cœur  ,  et  par  conséquent  ex- 
citoit  sa  haine  :  aussi  la  philosophie ,  laissant  l'ido- 
lâtrie en  paix ,  dirigea  principalement  ses  attaques 
contre  les  vérités  importunes  aux  passions ,  contre 
les  principes  de  la  morale ,  contre  les  peines  et 
les  récompenses  futures ,  contre  l'immortalité  de 


EN    MATIÈRE    DE    lŒLIGION.  Sq 

lame  Cl  l'existence  de  Dieu.  La  licence  quelle  pro- 
tegeoit  lui  fournit  de  nombreux  disciples  :  mais  , 
loin  de  révoquer  en  doute  la  nécessité  politique  de 
la  Religion ,  ils  en  furent  tellement  frappés ,  qu'ils 
la  confondirent  avec  les  institutions  purement 
politiques ,  et  la  crurent  une  invention  du  légis- 
lateur. A  ce  titre ,  elle  demeura  extérieurement 
sacrée  comme  les  lois  ;  et  le  magistrat ,  imbu  des 
maximes  athées  d'Epicure,  auroit  puni,  avec  une 
inflexible  sévérité ,  toute  atteinte  portée  au  culte 
établi. 

Avant  d  examiner  ce  système  philosophique ,  i  1 
est  à  propos  de  le  voir ,  pour  ainsi  dire ,  en  action  , 
chez  les  anciens  et  chez  les  modernes.  C'est  le  plus 
court  et  le  plus  sûr  moyen  pour  s'en  former  une 
juste  idée. 

Il  s'introduisit  chez  les  Romains  vers  le  déclin 
de  la  république ,  et  son  origine  concourt  avec  la 
décadence  des  vertus  publiques  et  privées.  Cepen- 
dant, il  pénétra  d'abord  parmi  les  grands  et  les 
riches ,  toujours  aisément  séduits  par  ce  qui  flatte 
l'amour-propre ,  tranquillise  les  passions ,  et  sou- 
lage le  tourment  de  l'ennui  ;  le  peuple ,  assez  long- 
temps, fut  étranger  à  la  nouvelle  philosophie,  et 
l'on  doit  rapporter  à  cette  époque  le  tableau  qu  a 
tracé  Gibbon  de  l'état  religieux  de  l'empire. 

((  Les  différens  genres  de  cultes  qui  régnoient 
)>  dans  le  monde  romain  étoient  tous  considérés 
))  par  le  peuple  comme  également  vrais,  par  lo 


6o  liSSAi  SUR  l'indifféueinge 

»  philosophe  comme  dgalcment  taux,  par  le  ma- 
))  gistrat  comme  e'galcment  utiles  :  et  cette  tole'- 
))  raiice  procluisoit  non-seulement  une  indulgence 
M  mutuelle,  mais  un  veritahle  accord  entre  les 
))  religions. 

))  La  superstition  du  peuple  n'ëtoit  mêlée  d'au- 
3»  cune  haine,  d'aucune  aigreur  théologique,  ni 
))  enchaînée  dans  le  cercle  d'un  système  exclusif. 
))  Le  dévot  polythéiste ,  tout  attaché  qu'il  étoit  à 
»  son  culte  ,  et  au  rit  national ,  admettoit ,  avec 
))  une  foi  implicite  ,  toutes  les  religions  de  la 
>ï  terre 

))  Les  philosophes  conservoient ,  dans  leurs  écrits 
«  et  dans  leurs  conversations,  l'indépendance  et  la 
))  dignité  de  leur  raison  ;  mais  pour  leurs  actions 
»  ils  se  soumettoient  aux  règles  établies  par  les  lois 
»  et  par  l'usage.  Regardant  avec  un  sourire  de  pitié 
»  et  d'indulgence  les  erreurs  du  vulgaire ,  ils  pra- 
»  tiquoient  avec  exactitude  les  cérémonies  reli- 
))  gieuses  de  leurs  ancêtres;  ils  fréquentoient  dé- 
>ï  votement  les  temples  des  dieux  ;  tel  même  d'entre 
w  eux,  jouant  un  rôle  sur  le  théâtre  de  la  super s- 
»  tition,  cachoit  les  sentimens  d'un  athée  sous  la 
»  robe  d'un  pontife.  Il  eût  été  difhcile  de  détermi- 
»  ner  des  hommes  qui  raisonnoient  ainsi  à  s'entre- 
"  disputer  sur  les  différens  modes  de  croyance  ou 
»  de  culte.  Il  leur  étoit  fort  indifférent  que  les  fo- 
5>  lies  de  la  multitude  prissent  telle  forme  plutôt 
V  que  telle  autre:  et  ils  approchoient  avec  le  même 


EN    MATIÈRE    DE    RELfGlON.  6l 

»  mépris  intérieur  et  le  même  respeet  apparent  des 
M  autels  du  J  upi  ter  de  Libye ,  de  celui  de  l'Olympe, 
»  ou  de  celui  du  Cap i tôle  (i).  » 

On  seroit  moins  surpris  de  la  complaisance  avec 
laquelle  M.  Gibbon  peint  l'incrédulité  romaine, 
s'il  en  avoit  ignoré  les  épouvantables  effets.  Mais  il 
savoit  mieux  que  personne  que  le  mépris  intérieur 
des  philosoplies ,  non  pas  seulement  pour  le  Jupi- 
ter de  Libye  et  celui  de  V  Oljinpe  y  mais  pour  toute 
divinité  quelconque,  ne  tarda  pas  à  se  propager 
parmi  les  dévots  polythéistes  y  etqu'à  l'exemple  des 
grands ,  devenue  indifférente  à  tout ,  hors  au  plai- 
sir, la  multitude  se  désabusa  tellement  desyô//<?5 
et  des  superstitions  antiques ,  que  l'empire,  privé 
de  l'appui  qu'il  empruntoit  de  la  Religion,  chan- 
cela tout  à  coup  comme  un  homme  ivre,  et  dis- 
parut enfin  dans  la  fange ,  où  le  traînèrent  avec 
ignominie  des  peuples  forts  de  leurs  croyances  et 
de  leurs  mœurs.  Montesquieu  ne  craint  pas  d'at- 
tribuer sa  chute  à  la  philosophie  d'Epicure  ,  dont 
M.  Gibbon  admire  si  naïvement  le  résultat  (*).  11 
ne  s'est  pas  aperçu  que  le  tableau  qu'il  a  voulu  ren- 


(i)  Histoire  de  la  décadence  et  de  la  chute  de  Vem» 
pire  romain  y  tom.  J^^,  cliap.  ii. 

(*)  Bolingbrocke  pense  sur  ce  point  absolument  comme 
Montesquieu,  u  L'oubli  et  le  mépris  de  la  Religion  fu- 
»  rent,  cllt-il,  la  cause  principale  des  maux  que  Rome 
«  éprouva  dans  la  suite  ;  la  Religion  et  l'Etat  déchurent 
»  dans  la  même  proportion.  »  Tom.  IV,  pag.  428. 


62  ESSAI    SUR    l'iNDIFFÉRENCU! 

dre  attrayant  n'est  qu'une  efTrayante  deseription 
du  vice  intérieur  qui  devoit  irrcmédia] dément 
conduire  Rome  à  sa  perte. 

Si  l'on  considère  attentivement  le  genre  hu- 
main, à  lëpoque  ou  commence  cette  grande  révo- 
lution, on  n'aura  pas  de  peine  à  démêler,  à  travers 
l'éclat  des  événemens ,  les  causes  qui  la  rendoient 
nécessaire.  Le  corps  social  étoit  épuisé,  et  l'appa- 
rence de  vigueur  qu'il  continua  de  montrer  quel- 
que temps  encore,  tenoit  presque  uniquement  à 
la  conservation  de  la  discipline  militaire ,  qui  s'al- 
téra bientôt  comme  tout  le  reste.  La  puissance  ab- 
solue des  empereurs  suppléa  momentanément  aux 
lois,  aux  mœurs,  à  la  Religion.  11  y  eut  je  ne  sais 
quelle  triste  imitation.de  l'ordre,  parce  qu'on 
obéit,  et  l'on  obéit  parce  qu'on  trembla.  L'épée 
du  légionnaire  fut  le  sceptre  avec  lequel  on  gou- 
verna ces  fiers  Romains  qui  avoient  donné  des  fers 
au  monde  entier;  et  comme  il  n'y  avoit  jamais  eu 
d'exemple  d'une  semblable  domination,  jamais  il 
n'en  exista  d'une  pareille  servitude. 

A  partir  du  règne  de  Tibère,  on  voit  les  âmes  se 
dépraver  à  un  point  qui  étonne  même  aujour- 
d'hui ;  ou  plutôt  on  voit  se  manifester  une  dégra- 
dation déjà  existante ,  et  qui  n'attendoit  pour  se 
produire  au  grand  jour,  et  prendre  en  quelque 
sorte  une  solennelle  possession  de  l'opprobre, 
qu'un  premier  exemple  et  un  indigne  salaire.  A  la 
vérité,  quelques  rares  vertus  apparoissoient  encore 
de  loin  à  loin  dans  la  société,  comme  ces  feux 


EN  MATIÈRE  DE  RELIGION.  63 

qu'on  allume  la  nuit  sur  les  bords  d'une  mer  ora- 
geuse pour  indiquer  la  route  au  navigateur;  mais 
elles  semLloient  ne  Lriller  que  pour  éclairer  les 
naufrages  qu'elL's  auroient  dû  prévenir.  Et  ces  ver- 
tus elles-mêmes ,  examinées  de  sang-froid ,  qu'e- 
toient-elles,  après  tout,  que  le  facile  courage  de 
mourir,  disons  mieux,  de  se  dérober  à  la  fatigue 
de  vivre?  La  force  des  plus  hautes  âmes  consistoit 
à  plier  sous  le  fardeau  de  ces  temps  effroyables. 
Qu'on  juge  du  peuple  entier  par  les  exceptions. 

L'esprit  humain  ne  savoit  plus  où  se  prendre. 
Dépouillé  de  ses  croyances  et  de  ses  opinions 
même,  il  nageoit  au  hasard  dans  un  océan  immense 
d'incertitudes  et  de  doutes.  Il  n  y  avoit  plus  de  pa- 
ganisme ,  il  n'y  avoit  plus  même  de  philosophie ,  à 
moins  qu'on  n'appelle  de  ce  nom  ces  vagues  jeux 
del'esprit,  dont  quelques  Romains  amusoient leurs 
loisirs  dans  les  jardins  de  leurs  i^illa^  ou  sous  les 
portiques  de  leurs  palais,  sans  que  de  tous  ces  dis- 
cours ingénieux  il  sortît  une  règle  fixe  de  conduite 
et  un  principe  pour  la  conscience.  On  dissertoit  sur 
les  dieux  pour  douter  s'ils  existoient;  sur  les  de- 
voirs, pour  les  éluder;  sur  la  mort,  pour  con- 
clure qu'il  falloit  se  hâter  de  jouir  de  la  vie;  et, 
par-dessus  tout,  on  s'abandonnoit  mollement  au 
courant  du  fleuve,  qui  emportoit  pêle-mêle  les  dé- 
bris de  l'ordre  social,  et  les  hommes,  et  les  insti- 
tutions, et  l'empire  même. 

Toutefois,    malgré  l'indifTérence  générale  ,  et 
peut-être  à  cause  de  cette  indifférence,  le  culte 


64  ESSAI    SUR    l'iiNDIFFÉUENGE 

subsistoit  encore;  mais  un  eiJtc  vide  de  foi,  et 
par  conséquent  dépourvu  d'effet.  On  continuoit 
d'attester  à  la  tribune  les  dieux  immortels  :  jamais 
les  rhéteurs  ne  furent  plus  féconds  en  maximes 
sévères ,  en  pompeuses  sentences  de  morale  :  et  ce- 
pendant la  société  s'affoiblissoit  à  vued'œil;  car 
des  phrases  ne  sont  pas  des  croyances ,  et  de  futiles 
déclamations  ne  remplacent  point  les  doctrines 
sociales.  La  philosophie  elle-même,  bien  que  dé- 
cidées ne  voir  dans  ces  doctrines  que  des  préjugés, 
en  a  reconnu  de  nos  jours  la  nécessité  indispensable. 
«  Il  faut  sans  doute  des  préjugés  aux  hommes  ,  » 
dit  un  de  ses  plus  célèbres  disciples ,  dans  un  ou- 
vrage où  il  enseigne  l'athéisme  :  «  sans  eux  point 
»  de  ressort ,  point  d'action  ;  tout  s'engourdit ,  tout 
»  meurt  (i).»  Ainsi  la  mort  de  la  société,  la  mort 
du  genre  humain  seroit  le  résultat  de  la  victoire 
que  la  sagesse  moderne  s'efforce  de  remporter  sur 
ce  qu'elle  nomme  les  préjugés.  Nous  ne  le  savions 
que  trop  déjà  ;  mais  on  aime  à  en  entendre  l'aveu 
de  sa  propre  bouche. 

Le  Christianisme  trouva  donc  l'empire  dans  cet 
état  de  défaillance  morale  qui  résulte  de  la  priva- 
tion de  la  vérité ,  et  présage  une  dissolution  pro- 
chaine; et,  pour  s'établir,  il  eut  à  vaincre  l'indif- 
férence générale,  et  la  résistance  des  magistrats, 
décidés  à  groutenir  le  paganisme ,  non  comme  Re- 


(i)  Correspondance  littéraire  de  Grimm  et  de  Dide- 
rot ,  tom.  V,  page  8. 


EN    MATIÈUL:    de    liELIGlON.  65 

îigioii,  mais  comme  inslitulioii  de  l'I^^tal.  Tel  fut. 
presque  l'unique  motif  qui  dicla  tant  d  édils  san- 
glans.  Le  fanatisme  y  eut  si  peu  de  part ,  que  le 
philosophe  Marc-Aurele  et  Trajan  ne  furent  pas 
moins  persécuteurs  que  Néron.  Ils  proscrivirent 
les  Chrétiens  comme  des  ennemis  des  lois ,  et  il 
est  très-remarquable  que  l'intolérance  poli  tique  est 
]a  plus  implacable  et  la  plus  l)arbare  ,  parce  qu'elle 
n'est  point  adoucie  par  la  Religion  qu'elle  défend. 
En  toute  religion  ,  même  fausse  ,  il  y  a  quelque 
chose  de  généreux  et  de  favorable  à  l'humanité  :  la 
politique,  au  contraire,  est  sans  pitié ,  et  constam- 
ment calme  et  froide ,  même  lorsqu'elle  est  atroce. 
Cela  s'est  vu  a  toutes  les  époques  ;  et  rien ,  sous  ce 
rapport,  ne  ressemble  davantage  aux  persécutions 
des  empereurs  contre  les  premiers  Chrétiens ,  que 
les  persécutions  de  l'Angleterre  contre  les  catho 
liques.  Mais  je  traiterai  ailleurs  cet  important 
sujet,  qui  mérite  une  attention  particulière. 

Il  n'y  a  qu'un  moyen  de  tirer  les  hommes  de 
l'indifférence  où  les  jette  l'abus  delà  raison  :  c'est 
de  dompter  cette  raison  altière ,  en  la  forçant  de 
plier  sous  une  autorité  si  haute  et  si  éclatante  , 
qu'elle  nen  puisse  méconnoître  les  droits.  Il  faut 
la  convaincre  qu'il  existe  une  raison  supérieure , 
immuable  règle  du  vrai ,  à  laquelle  elle  doit  se 
soumettre,  tîomme  ausupiême  monarque  de  toutes 
ios  intelligences  :  il  faul  en  un  mot  que  ,  lecon- 
iioissanl  la  souveraineté  de  Dieu  ,  elle  s'élève  jus- 
quà  une  obéissance  absolue,  qui,  la  retenant  à  sa 
1.  5 


()G  ESSAI    SUK    l'indifférence 

place,  d'où  elle  ne  sort  jamais  qiu;  pour  s'égarer, 
l'empêche  de  se  ravir  à  elle-même  la  possession  de 
la  vérité'.  Or,  voilà  ce  cpie  le  (^liristianisiue  fit  ad- 
mirablement. Il  s'annonça  d'abord  avec  tous  les  ca- 
ractères  extérieurs  de  divinité;  et  quand  il  eut 
prouvé  son  origine  céleste ,  il  bannit  tous  les 
doutes ,  en  ne  laissant  indécise  aucune  vérité  né- 
cessaire, et  contraignit  la  raison  humaine  de  se 
prosterner  devant  la  raison  divine ,  et  d'écouter 
en  silence,  avec  un  plein  assentiment,  les  sublimes 
leçons  qu'elle  lui  die  toit.  Le  principe  d'action,  ou 
la  foi ,  acquérant  un  degré  de  force  proportionné 
a  l'autorité  infinie  qui  enseignoit,  on  put  dire  à 
l'homme  :  Sois  parfait  comme  Dieu  même  est  par- 
fait j  on  put  lui  commander  tout,  parce  que  tout 
est  possible  à  celui  qui  croit  (i)  :  et  certes,  qui- 
conque a  l'idée  de  ce  qu'étoit  le  genre  humain  sous 
Tibère  et  ses  successeurs,  avouera  qu'il  ne  falloit 
rien  moins  qvi'une  puissance  infinie  pour  substi- 
tuer aux  mœurs  de  ces  siècles  abominables  la  sé- 
vère morale  de  l'Evangile ,  et  sa  doctrine  rigou- 
reuse à  la  sceptique  philosophie,  dont  les  maximes 
dissolues  avoient  jeté  de  si  profondes  racines  dans 
tous  les  cœurs.  Aux  yeux  de  qui  le  sait  compren- 
dre, ce  miracle  est  plus  frappant  que  la  résurrec- 
tion d'un  mort  ;  et  la  parole  qui  ranime  un  cadavre, 
en  le  rappelant  à  la  vie  des  sens ,  est  moins  mer- 


(i)  Omnia  possibilia  siint  credend.  Marc,  ix  ,  22. 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  67 

veilleuse  peut-être  que  celle  qui  ranime  un  j)euple 
entier,  en  le  rappelant  a  la  vie  de  l'inteHij^cnce. 

Un€  constante  fidélité  au  principe  fondamental 
delà  Religion  chrétienne  garantit  l'Europe,  pen- 
dant quinze  siècles,  non  des  scandales  passagers  de 
l'erreur,  mais  du  mortel  assoupissement  de  l'indif- 
férence. On  ne  vit  renaître  en  son  sein  cette  mala- 
die terrible ,  qu'au  moment  oii  la  raison ,  rebelle 
à  l'autorité  suprême  qui  l'avoit  guidée  jusqu'alors, 
s'efforça  de  recouvrer  la  servile  indépendance  dont 
le  Christianisine  l'avoit  affranchie. 

La  Réforme ,  qui  montra  de  bonne  heure  un 
|>enchant  abject  et  une  vénération  impie  pour  les 
héros  de  la  philosophie  ancienne  (*),  ne  fut  elle- 

■'^"' 
(*)  Dans  la.  profession  de  foi  présentée  par  Zwingle  à 

François  F'^,  ce  chef  de  la  réforme  lielvétiquc  pîoçoil  dans 
le  ciel ,  à  côté  de  Jésus-Christ  et  des  Apôtres ,  non-seule- 
ment Socrate,  Aristide,  Antigone,  Numa,  Camille,  les 
Caton,  les  Sclpion,  mais  Hercule  et  Thésée.  «  Je  ne  sais 
»  pourquoi,  dit  Bossuet,  il  n'y  a  pas  mis  Apollon  ou  Bac- 
i)  chus ,  et  Jupiter  même  :  et  s'il  en  a  été  détourné  par  les 
»  inlamiescpie  les  poètes  leur  attribuent ,  ceîlesd'Hcrculc 
»  étaient-elles  moindres?  »  [ttist.  des  variât,^  liv.  Il, 
n.  ig.)  Luther  lui-même  fut  effrayé  de  voir  la  Réforme, 
à  sa  naissance,  tomber  dans  l' indifférence  des  religions. 
Il  écrivit  que  Zwingle  «  étoit  devenu  païen  en  mettant 
»  des  païens  impies,  et  Jusqu'à  un  Scipion,  épicurien, 
«  jusqu'à  un  Numa,  Tôrganc  du  démon  pour  'instituer 
»  T'idolatrie  chez  les  Rortiains  ,  au  rang  des  âmes  hicn- 
»  heureuses.  Car  à  quoi  servent  le  baptême,  les  autres 
w  sacreniens,  l'Ecriture  et  Jésus-Christ  même,  si  les  im- 


68  ESSAI    SUR    L'iNDIFFÉllENCr 

même,  dès  son  origine,  qu'un  système  de  philo- 
sophie anarchique,  et  un  monstrueux  attentat  eon- 
tre  le  pouvoir  général  qui  régit  la  société  des  in- 
telligences. Elle  fit  reculer  l'esprit  humain  jus- 
qu'au paganisme;  et  des  causes  semhlahles  à  celles 
qui  avoient  agi  chez  les  Romains ,  au  temps  de  leur 
plus  grande  corruption,  produisirent  de  semhla- 
hles effets  chez  quelques  nations  modernes,  vic- 
times ,  à  leur  insu ,  des  mêmes  principes  destruc- 
teurs. Considérons  un  moment  l'Angleterre  en  par- 
ticulier. Sa  position  isolée  permit  à  la  Réforme  de 
s'y  développer  avec  moins  d'ohstacle ,  en  sorte  qu'on 
ne  peut  nulle  part  mieux  ohserver  et  sa  marche 
progressive,  et  son  influence  sur  la  société. 

Les  anarchistes  de  1 79^  cherchèrent  à  étahlir 
l'ordre  social  sur  la  liberté  et  Y  égalité  ^  la  liberté 
ahsolue  d'action ,  et  V égalité  d'autorité  ou  de  droits; 
ce  qui  n'étoit  qu'une  conséquence  exacte  de  la  sou- 
veraineté du  peuple ,  qui ,  d'un  côté ,  excluant  tout 
supérieur ,  laisse  chacun  entièrement  libre  ou  maî- 
tre de  lui-même;  et  de  l'autre,  appartenant  e^^- 
lement  à  tous ,  doit  être  partagée  par  tous  égale- 
ment. On  sait 'quel  fut  bientôt  le  résultat  de  cette 
doctrine:  mais  c&que  je  veux  faire  observer  ici , 


»  pies ,  les  idolâtres  et  les  épicuriens  sont  saints  et  bien- 
.)  heureux?  Et  cela,  qu'est-ce  autre  chose  que  d'ensei- 
y>  gner  que  chacun  peut  se  sauver  dans  sa  religion  et 
»  dans  sa  croyance  V  »  [Parv.  conf.  Luth.  hosp.  p,  2 , 

187.) 


LN    MATIÈr.E    DE    RELIGION.  6ç) 

c est  sa  parfaite  conlo imité  avec  la  doctrine  théo- 
logique des  protestans.  Ayant  posé  en  principe  la 
souveraineté  de  la  raison  humaine  en  matière  de 
toi ,  ils  essayèrent  de  donner  pour  base  à  la  Reli- 
gion la  liberté  0,1  y  égalité ,  c'est-a-dire  la  liberté 
de  croyance  et  Végalité  d'autorité;  et  cette  doc- 
trine ,  commune  aux  révolutionnaires  politiques 
et  religieux ,  a  dû  avoir  et  a  eu  réellement  un  ré- 
sultat semblable  dans  l'ordre  politique  et  dans 
Tordre  religieux  :  dans  l'un ,  elle  a  produit  tous  les 
(îrimes;  dans  l'autre  ,  toutes  les  erreurs  ;  et  durant 
les  fatales  discordes  qui  conduisirent  un  de  ses  rois 
a  l'échafaud,  l'Angleterre  en  a  éprouvé  simultané- 
ment ce  double  efïét. 

Cependant  chaque  secte,  se  sentant  défaillir, 
Lachoit  de  s'attribuer  sur  ses  membres  une  auto- 
rité régulatrice  des  croyances  et  des  actions  ,  ou 
de  saisir  quelques  débris  du  principe  conservateur 
qu'on  avait  imprudemment  brisé.  Inutile  tentative  ! 
on  lui  montroit  aussitôt  qu'elle  ne  pouvoit  récla- 
mer une  pareille  autorité  sans  se  condamner  elle- 
même  ;  et  l'impuissance  absolue  de  trouver  un  poi  n  ( 
de  repos  sur  les  sables  movivans  de  la  Réforme  , 
contraignit  les  esprits  (îonséquens  de  traverser 
rapidement  tout  le  Christianisme  ,  pour  arri- 
ver au  même  terme  que  la  philosopliie  antique  . 
c'est-a-dire  à  l'athéisme  d'abord,  et  (ensuite  à 
rindifférence ,  qui  renferme  loutes  les  eireurs 
ensemble,  parce  qu'elle  exclu i  à  In  fois  toutes  les 
vérités. 


7<^>  ESSAI    SIJK    l/liNDirrÉKENCi: 

Alors  il  s'opéra  dans  les  idées  une  lévolalioit 
semblable  à  celle  qui  eut  lieu  à  Rome  vers  la  iin 
de  la  république  :  on  cessa  de  s'occuper  de  la  Reli- 
gion comme  vraie ,  pour  la  considérer  sous  un  point 
de  vue  purement  politique.  On  en  fit  une  institu- 
tion de  l'Etat  complètement  soumise  au  chef  de 
l'Etat,  même  quant  au  dogme.  On  avoit  refusé 
de  croire  au  Christianisme  sur  l'autorité  de  Dieu, 
et  l'on  en  vint  jusqu'à  ne  croire  en  Dieu  que  sur 
l'autorité  du  roi;  (c  parce  qu'il  est  immoral  et  im- 
w  pie ,  dit  un  célèbre  philosophe  anglais ,  lorsque 
M  le  souverain  a  sanctionné  un  symbole ,  de  nier  ou 
w  de  révoquer  en  doute  l'autorité  divine  d'une  seule 
»  ligne  ou  d'une  seule  syllabe  de  ce  symbole ,  »  at- 
tendu que  «  le  témoignage  et  l'autorité  des  lois 
»  sont  l'unique  garantie  que  nous  ayons  contre  l'er- 
»  reur  (i).  »  Tel  est  aussi  le  sentiment  de  Hobbes  ; 
les  chrétiens ,  selon  lui ,  sont  obligés  d'obéir  aux 
lois  d'un  prince  infidèle  ,  même  en  matière  de  reli- 
gion :  «  La  pensée  est  libre  ;  mais ,  en  ce  qui  tient  à 
»  la  confession  de  la  foi,  la  raison  particulière  doit 
»  se  soumettre  à  la  raison  générale ,  ou  au  souve- 
j>  rain ,  qui  est  le  lieutenant  de  Dieu  (2).  » 

On  ne  sauroit  confondre  plus  entièrement  l'ordre 
politique  et  l'ordre  religieux ,  ni  montrer  une  plus 
profonde  indifférence  pour  la  vérité.  On  sentoit 


(1)  Lord  Shaftsbiiry's  Characteristics ,    volume   T^"^, 
pages  23 1-3 60. 

(2)  Leviathan,  pag.  238. 


EN    MATIÈJIE    DE    UELIGIOTV.  Jl 

le  besoin  d'iiii  culte,  et  par  conséquent  cVunc  au- 
torité qui  le  défendît  contre  l'inconstance  des  opi- 
nions; et,  comme  on  ne  connoissoit  plus  d'autre 
autorité  extérieure  que  l'autorité  humaine  ou  la 
Ibrce,  on  rendit  le  dépositaire  de  la  force  publi- 
que l'arbitre  indépendant  de  la  foi.  Les  passions  et 
les  intérêts  se  donnèrent  une  religion  ,  comme  ils 
s'étoient  donné  une  constitution;  et  la  religion  un 
lut  même  qu'un  article  de  cette  constitution  :  es- 
pèce de  contrat  entre  le  peuple  et  le  souverain  ,  où 
le  peuple  stipula  sa  servitude  religieuse,  en  échange 
de  ce  qu'il  prenoit  pour  la  liberté  politique.  Et 
quand  je  dis  sa  servitude,  je  le  dis  avec  réflexion  : 
car  la  servitude  consiste ,  non  dans  l'obéissance  à 
l'autorité,  ce  qui  est,  au  contraire,  la  seule  liberté 
véritable ,  mais  dans  l'asservissement  à  une  auto- 
rité dépourvue  de  droit. 

Dés  que  la  Religion  fut  devenue  une  simple  ins- 
titution politique,  et  la  foi  une  loi  de  l'Etat,  qui- 
conque professa  publiquement  une  foi  différente 
dut  être  regardé  comme  rebelle  aux  lois  et  ennemi 
de  l'Etat.  De  là  les  persécutions  que  subirent  les 
dissidens  en  Angleterre,  persécutions  purement 
politiques  de  leur  nature.  Car,  remarquez  la  dil- 
férence  :  l'Eglise,  société  spirituelle,  ne  considé- 
rant les  religions  diverses  que  sous  un  rapport  spi- 
rituel, c'est-à-dire  comme  vraies  ou  fausses ,  est 
souverainement  intolérante  pour  les  erreurs ,  mais 
ne  prononce  contre  les  personnes  que  des  peines 
spirituelles.    Le  pouvoir  politique,  au  contraire, 


72  ESSAI    SUK    L  INDIFFÉliEîVCt: 

4 

ne  considérant  la  ll(^lij^ion  que  sous  un  rapport  in- 
dépendant de  sa  vérité ,  est  souverainement  toJérant 
pour  les  erreurs  ;  il  réserve  pour  les  personnels  toute 
sa  sévérité,  parce  qu'il  ne  peut  connoître  que  des 
délits  extérieurs  ou  des  actions.  Ainsi  les  lois,  en 
Angleterre ,  ne  déclarèrent  point  telles  ou  telles 
doctrines  fausses  ;  mais  elles  privèrent  des  droits 
civils  les  seciateurs  de  tel  ou  tel  culte ,  et  condam- 
nèrent les  personnes  convaincues  d'avoir  exercé  ces 
cultes  proscrits ,  à  l'emprisonnement ,  à  l'exil ,  à  la 
mort  ;  toutes  peines  purement  civiles. 

Cependant  l'indifférence  pour  la  vérité ,  qui  fai- 
soit  le  fonds  même  de  ces  lois  ,  protégea  chaqtie 
jour  davantage  contre  leur  rigueur  les  sectes  nées  du 
protestantisme,  qui  toutes  participoient  plus  ou 
moins  à  la  même  indifférence.  Sœurs ,  pour  ainsi 
parler ,  de  la  religion  établie ,  elles  se  rapproclioient 
par  des  sentimens  et  des  intérêts  communs  ;  tandis 
que  la  religion  catholique ,  également  opposée  à  cha- 
cune d'elles  ,  les  eut  toutes  pour  ennemies,  et  finit 
par  porter  seule  le  poids  d'une  législation  oppres- 
sive. La  même  chose  étoit  arrivée  au  Christianisme, 
sous  les  empereurs  i  ils  le  proscrivirent  rigoureuse- 
ment, à  cause  deson  incompatibilité  avec  la  religion 
de  l'empire,  et  tolérèrent  les  cultes  idolâtriques, 
parce  qu.e ,  fondés  sur  la  même  erreur ,  ils  ne  s'ex- 
cluoient  pas  mutellement.  Et  quel  moyen  de  con- 
tester l'exactitude  de  ce  parallèle ,  quand  on  voit 
l'Angleterre  prescrire ,  dans  le  plus  minutieux  dé- 
tail ,  à  ses  agens  au  Canada ,  d'odieuses  mesures  de 


EN    MATIÈRE    DE    UEHaiON.  JO 

persécutions  contre  la  reliii;ion  catholique;  et,  en 
même  temps ,  garantir ,  par  un  traité  solennel ,  aux 
haJjitans  de  l'île  deCeylan  la  lil)erté  de  l'idolâtrie  ; 
assister  ,  par  ambassadeurs ,  aux  cérémonies  reli- 
gieuses de  ces  peuples  ,  e.t  offrir  à  leurs  divinités 
des  dons  sacrilèges  ? 

Une  nation  à  qui  ce  scandale  déshonorant  ii  a 
point  arraché  un  cri  universel  d'indignation  et 
d'horreur  n'est  plus  une  nation  chrétienne.  Elle 
touche  au  dernier  terme  de  l'indifférence  reli- 
gieuse; et  voilà  ce  qui  la  préserve  du  fanatisme 
de  l'impiété.  Au  reste,  cette  indifférence  toujours 
croissante  affoiblit  progressivement  l'intolérance 
politique,  et  tôt  ou  tard  elle  en  triomphera.  Ce 
moment  sera  Tepoque  si  désirée  de  l'émancipation 
des  catholiques.  La  masse  delà  nation,  indifférente 
à  toutes  les  erreurs ,  sera  bientôt  indifférente  à  la 
vérité  même  ;  à  force  de  la  mépriser  ,  elle  la  sup- 
portera. L'opinion  a  déjà  presque  tout  fait  à  cet 
égard  :  le  Gouvernement  seul  résiste,  et  l'on  com- 
prend assez  pourquoi.  L'existence  de  l'église  an- 
glicane est  liée  à  la  constitution  de  l'Etat;  et  le 
Gouvernement  tremble  de  placer  sa  religion  fac- 
tice en  présence  d'une  religion  véritable.  11  faudra 
pourtant  qu'il  s'y  résolve ,  car  cet  événement  est 
nécessaire.  Une  politique  prévoyante,  au  lieu  de 
le  retarder ,  le  hâteroit  peut-être.  Il  est  d'ailleurs 
aisé  d'apercevoir  qu'il  ne  sauroit  qu'être  avanta- 
geux à  rAnglelerre.  En  proie  à  une  cupidité  dé- 
vorante ,   qui  ne  manque  jamais  de  s'emparer  des 


74  ESSAI    SUR    l'iNDIFFÉUENCE 

nations  à  leur  dcclin ,  elle  déploie  une  inquièu;  et 
prodigieuse  activité,  que  quelques-uns  prennent 
pour  de  la  vie ,  et  qui  est  la  vie  comme  la  fièvre 
est  la  vie ,  comme  les  contractions  d'un  cadavre 
qu'on  galvanise  sont  la  vie.  Elle  e^t  morte  par  ses 
mœurs  ;  et ,  au  premier  coup  imprévu  qui  viendra 
frapper  sa  richesse ,  on  sera  tout  surpris  de  voir  ce 
grand  corps ,  auquel  on  supposoit  tant  de  vigueur  , 
expirer  d'ëpuisemeiit  après  quelques  convulsions. 
11  existe  néanmoins  dans  ce  peuple  des  germes  de 
régénération  :  mais  il  ne  se  ranimera  que  par  des 
croyances.  La  Religion  établie  étant  nulle  aujour- 
d'iiui  sous  ce  rapport  (*)  ,  l'Angleterre  doit  opter 
entre  le  fanatisme  de  quelques  sectes  turbulentes, 
et  la  religion  catholique  ;  c'est-à-dire  ,  entre  des 
opinions  qui,  après  l'avoir  quelque  temps  agitée  , 
la  rameneroient  au  même  point  où  elle  se  trouve 
présentement,  et  une  doctrine  stable,  sévère, 
parce  qu'elle  est  parfaite,  éminemment  conserva- 
trice, parce  qu'elle  est  éminemment  vraie,  et  qui 
seule  peut  la  sauver  à  la  fois  de  la  lente  dissolution 
de  l'indifférence ,  et  des  troubles  désastreux  où  la 


(*)  Warhurton,  mort  ëvêque  de  Glocester,  en  1779, 
s'effrayoit  des  destinées  que  préparoit  à  l'Angleterre  l'a- 
narchie de  doctrine  à  laquelle  il  la  voyoit  en  proie.  «  Que 
»  deviendra ,  disoit-il ,  cette  pauvre  nation ,  placée  comme 
))  un  corps  de  troupes,  entre  deux  feux  ;  la  fureur  de 
»  r irréligion  et  la  fureur  du  fanatisme  !  »  FFarbiirton's 
Letters ,  page  47. 


I 


EN    MATIÈUE    DE    IIELIGION.  JCV 

piécipileroicnt  inrailliblcniciit  lesanarcliiqucs  ci- 
reurs des  sectes  indepcndanLcs. 

Le  reste  de  l'Europe ,  à  l'exception  de  quelques 
contrées  catholiques,  est  travaille  intérieurement 
de  la  même  maladie.  Partout  l'indifférence  pour  la 
vérité  conduit  au  système  de  la  liberté  al  de  Y  éga- 
lité religieuses.  Ce  système  se  développe  même , 
en  plusieurs  pays,  plus  rapidement  qu'en  Angle- 
terre ,  parce  qu'd  n'a  pas  à  surmonter  la  barrière 
des  lois  et  de  la  constitution  politique.  On  avoue  , 
il  est  vrai  ,  qu'une  Religion  est  nécessaire  au 
peuple,  mais  une  Religion  quelconque;  peu  im- 
porte laquelle,  on  lui  en  laisse  le  choix;  et  pour 
qu'il  se  décide  plus  librement ,  on  les  lui  présente 
toi^tes  avec  un  égal  respect ,  ou  plutôt  un  égal  mé- 
pris. Les  Gouvernemens  ,  s'il  en  est  qui  attachent 
encore  de  l'importance  aux  doctrines ,  au  lieu  de 
chercher  à  s'en  aider  ,  prennent  à  tâche  de  les 
neutraliser  réciproquement  par  un  habile  mélange. 
Dupes,  ainsi  que  leurs  sujets,  et  plus  que  leurs  su- 
jets, des  lumières  du  siècle,  ils  semblent  se  plaire 
à  secouer  sur  les  peuples  le  flambeau  de  la  sagesse 
moderne  ,  à  la  lueur  duquel  il  n'est  rien  qui  ne 
paroisse  indifférent  ou  faux ,  à  commencer  par 
leurs  propres  droits.  On  diroit  qu'ils  s'imaginent 
que  les  hommes  seront  plus  dociles  et  moins  re- 
muans,  quand  on  aura  pétrifié  les  croyances.  Ils 
ne  se  doutent  pas  que  l'obéissance  à  l'autorité  , 
même  civile,  lorsqu'elle  jiVsL  pas  le  produit  vio- 
lent de  la  contrainte,  est  le  plus  grand  effort  de  la 


7^>  ESSAI    SIU\    l/lNDll  FÉUKNCE 

foi.  S'il  pouvait  y  ;ivoir  fjue](jue  cliosc  (le  ridicule 
(juand  le  sort  des  nations  est  compromis,  ceseroit 
de  voir  ces  a])surdes  contempteurs  du  bon  sens  et 
de  rexpcrience  prodiguant  leur  protection  à  toutes 
les  folies  soi-disant  religieuses  qui  ont  jamais  dé- 
gradé l'esprit  humain  ,  et  formant  des  collections 
de  cultes  ,  comme  on  rassem])le  des  tableaux  dans 
un  muséum.  Grâce  à  cette  neuve  idée ,  la  Religion 
publique  n'est  que  Fassemblage  de  toutes  les  reli- 
gions particulières.  On  paie  des  ministres  pour  en- 
seigner que  3ésus-Christ  est  le  sauveur  du  monde , 
et  on  en  paie  d'autres  pour  le  nier.  Le  sacerdoce . 
avili,  et  placé,  comme  un  mineur,  sous  la  tutelle 
de  l'administration  ,  dépend  des  caprices  du  der- 
nier commis;  et  tandis  que,  chez  les  païens,  il 
n'étoit  pas  un  temple  qui  n'eût  ses  revenus  sacrés , 
pas  une  divinité  que  ses  adorateurs  n'eussent  reu- 
due ,  en  quelque  sorte ,  indépendante  en  dotant  ses 
autels ,  le  Dieu  des  Chrétiens ,  à  peine  admis  à  une 
solde  provisoire ,  figure  chaque  année  sur  un  budjct 
outrageant,  comme  un  salarié  de  l'Etat,  en  attendant 
sarts  doute  que  le  moment  soit  venu  de  le  réformer. 

Que  la  politique  du  siècle  sourie  complaisam- 
ment  à  ce  sublime  résultat  de  ses  maximes  ;  qu'elle 
s'applaudisse  de  la  paix  qu'elle  a  su  établir  entre 
des  religions  ennemies ,  il  n'y  a  pas  lieu  de  s'é- 
tonner ,  mais  de  gémir.  La  paix ,  une  profonde  paix 
régnoit  aussi  dans  les  champs  lugubres  où  Germa- 
nicus  trouva  confondus  les  ossemens  des  Germains 
et  des  soldats  o.a  Varus. 


I 


r:N    MATIÈRE    DE    RELIGION.  77 

Conicmplczla  société:  c'est  en  l'observant  d'iiii 
œil  attenlil  qu'on  peut  aprécier  équita])knienl  le 
système  pliilosopliique  qu'on  nous  vante.  La  Reli- 
gion, comme  croyance,  étoit  partout,  et  son  ah- 
sence  s'est  fait  sentir  partout.  Elle  étoit  dans  le 
Gouvernement,  poui-  veiller  aux  intérêts  du  peu- 
ple, et  le  protéger  contre  l'abus  du  pouvoir  ou  la 
tyrannie;  elle  étoit  dans  le  peuple,  pour  veiller  à 
la  perpétuité  du  Gouvernement ,  et  le  protéger 
contre  les  entreprises  de  la  multitude,  ou  l'anar- 
chie ;  il  résultoit  de  là  que  le  Gouvernement  étoit 
doux  et  fort,  et  le  peuple  libre  et  soumis.  Mais  la 
Religion  n'a  pas  plus  tôt  cessé  d'être  une  croyance 
divine ,  que  les  Gouvernemens  et  les  peuples,  éta- 
blis dans  une  soi' te  de  guerre ,  parce  que  le  pou- 
voir sans  contre-poids  tend  au  despotisme ,  et  l'o- 
béissance sans  sécurité  à  la  rébellion ,  ont  été  con- 
traints de  se  demander  des  garanties  mutuelles  ,  et 
de  cberclier  leur  sûreté  dans  des  pactes  illusoires  , 
attendu  que  les  infractions  n'ont  d'autre  juge  que 
les  parties  mêmes.  Telle  est  la  cause  qui  enfante 
en  Europe  cette  foule  de  constitutions  moitié  mo- 
narchiques, moitié  républicaines;  véritables  trai- 
tés temporaires  entre  le  despotisme  et  l'anarchie. 

La  Religion  étoit  encore  dans  les  nations,  comme 
ressort ,  comme  une  source  d'énergie  patriotique, 
où  la  société,  dans  les  momens  de  crise,  puisoit 
une  force  de  résistance  et  de  conservation  infinie. 
Ce  qui  s'est  passé  de  nos  jours  en  Espagne  rend 
ceci  bien  sensible.  On  n'oubliera  de  long-temps  ce 


yS  i:ss/vi  sui;  LJNDiriÉucNCii: 

<'ii  i^ciiércux  inspiré  par  le  Christianisme  à  tout 
un  peuple  :  Mourons  pour  la  cause  juste  !  Et  les 
nobles  efforts  de  ce  peuple  croyant,  pour  main- 
tenir son  indépendance ,  efforts  que  le  succès  a 
couronnés  et  devoit  nécessairement  couronner, 
sont  plus  remarquables  encore  par  le  contraste  de 
la  foiblcsse ,  on  pourroit  dire  de  la  lâcheté  de  quel- 
ques autres  nations.  Ainsi  la  Religion,  en  forçant 
l'homme  à  obéir  au  pouvoir ,  assure  la  liberté  des 
peuples;  tandis  que  Fincrédulité,  dont  l'indiffé- 
rence est  le  dernier  terme ,  en  détruisant  le  prin- 
cipe d'obéissance,  dispose  à  la  servitude,  et  y 
conduit  tôt  ou  tard. 

La  Religion  intervenoit  comme  législatrice  et 
comme  arbitre  dans  toutes  les  transactions  sociales. 
Le  mariage  lui  devoit  sa  sainteté;  et,  après  avoir 
affermi  et  consacré  le  fondement  de  la  famille ,  elle 
la  conservoit  par  un  sage  accord  d'autorité  et  de 
dépendance.  Toutes  les  institutions  emprunte ient 
d'elle  quelque  chose  de  moral;  et,  comme  le  pou- 
voir est  nécessaire  partout  où  il  y  a  réunion  d'êtres 
semblables  ,  dans  la  plus  petite  école  aussi  bien 
que  dans  le  plus  vaste  empire,  partout  elle  enno- 
blissoit  l'obéissance  par  de  sublimes  motifs.  Chose 
admirable!  elle  substituoit  la  vénération  à  Fenvie , 
en  montrant  l'image  de  Dieu  dans  tout  ce  qui  par- 
ticipoit  à  sa  puissance.  L'esprit  de  charité,  qui  lui 
est  propre ,  rapprochoit  les  rangs  sans  les  confon- 
dre ,  et  les  bienftiits ,  la  reconnoissance ,  formoient 
les  doux  liens  qui  les  unissoient.  De  cette  sorte  , 


KiN    MATIÈUE    DE    RELIGION.  JC) 

01  Cil  détachant  le  Cliiclicn  des  inlcrcis  Unipoioîs, 
clic  lioil  clioilcmcnl  l'homme  à  l'homme,  les  i'a- 
milles  aux  familles,  les  générations  aux  généra- 
tions, les  peuples  même  aux  peuples.  Qu'a-t-on 
\u  succéder  a  cet  heureux  état?  Dans  le  mariage, 
une  hrulale  dissolution,  et  l'anéantissement  du 
lien  conjugal  ,  translbimé  en  convention  tempo- 
raire; l'anarchie  dans  les  familles,  l'aversion  de 
l'autorité  dans  les  inférieurs,  la  dureté  dans  les 
grands,  et  dans  tous  l'égoïsme;  la  mauvaise  foi  dans 
les  contrats,  le  mépris  sacrilège  des  sermens,  la 
discorde  des  citoyens,  et  des  haines  de  peuple  à 
peuple ,  qui  rappellent  les  plus  horrihles  époques 
de  l'histoire. 

La  Religion,  enfin,  existoit  dans  les  individus 
comme  frein.  Ce  frein  hrisé ,  les  actions  qu(;  la 
loi  ne  saur  oit  atteindre  sont  demeurées  sans  autre 
réghi  que  les  passions.  Toute  la  morale  a  été  écrite 
dans  les  pages  du  Gode  criminel  :  morale  effrayante, 
dont  le  magistrat  est  le  ministre,  et  le  bourreau 
le  vengeur.  La  distinction  du  bien  et  du  mal  com- 
mence au  pied  de  l'échafaud ,  et  là  seulement  finit 
le  domaine  de  rindifférence.  On  a  dit  à  l'homme  , 
La  Religion  est  une  invention  de  l'homme;  alors 
tout  lui  a  paru  des  inventions  humaines,  même 
la  société,  même  la  justice;  et,  se  sentant  assez 
grand  pour  n'obéir  qu'à  Dieu ,  il  a  rejeté  dédai- 
gneusement le  joug  de  l'homme.  De  ce  moment-, 
les  lois  n'ont  été  pour  lui  que  des  obstacles,  et  des 
obstacles  impuissans;  car  on  n'échappe  point  à  la 


8o  ESSAI    SUK    LJNDJFFl'iRr^lVCE 

conscience  ,  mais  on  peut  échapper  à  la  loi;  et 
l'espérance  d'y  réussir  est  souvent  telle  ,  que  , 
sans  la  crainte  d'une  vie  future,  il  y  auroit  de  la 
("olie  à  s'abstenir  de  le  tenter.  La  sagesse  consiste 
uniquement  a  compenser  le  risque  avec  l'intérêt. 
Ainsi ,  non-seulement  les  vertus  se  sont  évanouies  , 
mais  le  crime,  j'ai  horreur  de  le  dire,  le  crime , 
sans  infamie  comme  sans  remords  ,  n'est  plus 
qu'une  simple  combinaison  de  chances ,.  une  spé- 
culation vulgaire ,  un  calcul  ;  moins  que  cela ,  un 
jeu  dont  l'enfance  même  amuse  son  oisiveté ,  et 
qui  devient  pour  elle  une  habitude,  avant  que 
les  passions  en  aient  fait  un  besoin. 

Tel  est  le  résultat  de  la  doctrine  dont  je  viens 
d'esquisser  l'histoire.  Le  monde  l'a  vue  deux  fois, 
et  la  dernière  fois  avec  un  caractère  plus  dange- 
reux ,  étendre  ses  ravages  chez  des  nations  éner- 
vées et  séduites.  Il  y  a  dix-huit  siècles,  elle  dis- 
parut devant  le  Christianisme  naissant:  elle  dispa- 
roîtra  de  nouveau  devant  le  Christianisme  plei- 
nement développé ,  ou  la  société  et  le  genre  hu- 
main disparoîtront  devant  elle. 


KN    MATIÈKE    DE    IIFJJGION.  8 


CHAPITRE  111. 

Suite  du  même  sujet. 


On  a  vu  dans  le  chapitre  prëcëdeiit  que  Je  sys- 
ièmedont  on  y  expose  l'origine  el  les  effets  est  un 
.système  funeste  :  nous  allons  prouver  de  plus  que 
c  est  un  système  absurde. 

Sans  Religion,  point  de  société:  la  philosophie 
l'avoue;  mais  qu'en  conclut-elle?  que  puisque  la 
société  n'a  pu  s'établir  et  se  conserver  qu'à  l'aide 
des  croyances  religieuses,  ce  sont  les  législateurs 
qui  ont  inventé  la  Religion.  Demandez-lui  qui  sont 
ces  législateurs  à  qui  le  genre  humain  est  redevable 
d'une  si  importante  invention:  elle  n'en  sait  rien. 
Priez-la  de  nommer  au  moins  un  peuple  chez  qui 
Ton  ait  vu  commencer  la  Religion ,  d'assigner  à 
peu  près  l'époque  de  cette  merveilleuse  décou- 
verte: ses  connoissances  historiques  ne  s'étendent 
pas  jusque-là.  Si  haut  qu'elle  remonte ,  elle  trouve 
toujours  une  foi  et  un  culte  antérieurs,  et  tous  les 
monumens  de  l'antiquité  s'accordent  à  démentir 
ses  conjectures. 

On  pourroit  s'en  tenir  là,  et  lui  dire:  Vous 
avancez  un  fait  nouveau,  un  fait  contraire  à  tous 
les  documens de  l'histoire  ,  ainsi  qu'à  la  Iraditiou 
1.  6 


82  CSS/Vl    SUR     LINOIFFÉIIEINCE 

du  monde  enlicr.  Votre  simpJe  assertion  ne  suflit 
pas  pour  renverser  cette  masse  imposante  de  té- 
moignages. Il  faut  quelque  chose  de  plus,  il  faut 
des  preuves:  prouvez  donc,  ou  taisez-vous. 

Qu'aur oit-elle  à  répliquer  à  qui  lui  tiendroit  ce 
langage?  Elle  qui  se  fait  gloire  de  ne  déférer  à  au- 
cune autorité,  exigeroit-elle  qu'on  se  soumît  aveu- 
glément à  la  sienne?  Les  annales  des  peuples  sont 
aussi  entre  nos  mains;  ce  qu'elle  y  a  lu,  nous  Fy 
pouvons  lire  comme  elle;  qu'elle  nous  montre 
donc  la  page  où  il  est  écrit:  En  telle  année  l'on 
im>enta  Dieu. 

Véritablement  la  philosophie  a  quelquefois  une 
logique  bizarre  :  «  Cela  est  ainsi  parce  que  je  l'af- 
»  firme  ;  et  je  l'affirme  parce  qu'il  me  semble  que 
»  cela  ne  peut  être  autrement.  »  Ne  voilà- t-il  pas 
une  puissante  démonstration?  Quelle  pitié  î  Mais 
le  mépris  redouble  lorsqu'on  examine  de  prés  les 
incohérentes  rêveries  qu  elle  nous  donne  pour  des 
certitudes. 

Comment  ne  voit-elle  pas  qu'avant  qu'il  y  eût 
des  législateurs  il  y  avoit  des  hommes  réunis ,  et 
par  conséquent  des  sociétés ,  et  par  conséquent  une 
Religion ,  d'après  son  propre  aveu  ? 

La  société  est  l'état  naturel ,  l'état  nécessaire  de 
lliomme:  hors  de  la  société ,  il  ne  peut  ni  se  repro- 
duire ni  se  conserver..  Donc  la  Religion ,  sans  la- 
quelle il  ne  sauroit  exister  de  société ,  est  nécessaire 
comme  la  société  :  donc  elle  n'est  pas  une  inven- 
tion humaine. 


EN    MATŒIŒ    DE    ItELlCTOlS.  83 

A  la  vérité,  i'iiommo  peut  rejeter  tVaneionnes 
croyances  et  en  admettre  de  nouvelles.  Certaines 
Religions  peuvent  varier ,  en  ce  qu'elles  ont  d  arbi- 
traire, soit  à  l'avantage,  soit  au  détriment  de  l'or- 
dre social;  mais  le  fond  en  a  subsisté  toujours,  sans 
cpioi  la  société  eût  manqué  d'une  condition  néces- 
saire à  son  existence  ;  et  les  pliilosophcs  que  je  com- 
bats raisonnent  comme  le  physiologiste  qui ,  de  la 
nécessité  de  l'air  pour  donner  le  jeu  aux  organes 
et  la  vie  au  corps  humain ,  concluroit  que  les 
hommes  ont  inventé  l'air. 

Les  législateurs  anciens  se  prévalurent ,  je  l'a- 
voue, des  croyances  reçues,  pour  imprimer  à  leurs 
lois  une  sorte  de  consécration  divine.  Mais  si  la  Re- 
ligion n'eût  été  qu'une  partie  de  ces  lois  mêmes , 
si  elle  ne  les  avoit  pas  précédées ,  comment  en  eût- 
elle  pu  être  la  sanction?  La  nécessité  des  lois  est 
manifeste,  elle  est  sentie  de  tous  les  hommes;  et 
cependant  les  législateurs,  au  lieu  de  s'appuyer 
sur  cette  nécessité  évidente,  auroient  été  chercher , 
hors  de  la  raison  humaine ,  une  absurdité ,  pour 
en  faire  la  base  de  l'ordre  social  :  qui  le  croira  ja- 


mais? 


D'ailleurs  il  ne  faut  pas  s'imaginer  qu'il  soit 
donné  à  l'homme  de  changer  d'un  mot  les  idées 
de  l'homme.  On  ne  conçoit  pas ,  il  est  vrai ,  qu'un 
peuple  puisse  subsister  sans  Religion;  mais  si  la 
Religion  est  fausse,  ou,  autrement,  si  elle  n'est 
qu'une  invention  de  la  politique,  on  conçoit  en- 
core moins  qu'elle  ait  pu  s'établir  et  se  perpétuer 

6. 


84  I-SSAl    SUK    l'indu  FÉKENCE 

chez  tous  les  peuples  sans  exception.  11  n'existe 
aucun  exemple  d'une  erreur  ainsi  adoptée  univer- 
sellement ,  et  surtout  d'une  erreur  qui  contrarie 
les  passions.  Gela  est  tellement  contraire  à  la  na- 
ture de  l'homme,  que  je  comprendrois  plus  aisé- 
ment l'adoption  générale  d'une  logique  erronée  : 
au  moins  ne  trouveroit-elle  pas  d'opposition  dans 
les  penchans  du  cœur. 

Remarquez  en  outre  que ,  pendant  que  les  lois 
varient  presque  à  l'infini ,  de  même  que  les  formes 
de  gouvernement,  les  dogmes  fondamentaux  de  la 
Religion  sont  partout  immuablement  les  mêmes. 
Reconnoissez-vous  dans  cette  étonnante  uniformité 
le  caractère  d'une  invention  de  l'homme?  L'erreur 
est  arbitraire ,  et  de  là  vient  qu'en  ce  qu'elles  ont 
de  faux,  les  Religions  ne  se  ressemblent  pas,  et  même 
se  contredisent  ;  mais  il  y  a  certains  points  qui  leur 
sont  communs  à  toutes,  et  j'en  demande  la  raison  ; 
je  demande  qu'on  m'explique  ce  merveilleux  ac- 
cord entre  des  inventeurs  totalement  inconnus  les 
uns  aux  autres.  Dira-t-on  que  la  même  erreur , 
avec  la  pensée  de  s'en  servir  pour  l'établissement  de 
Tordre  social ,  est ,  par  hasard  ,  tombée  dans  l'es- 
prit des  législateurs  de  tous  les  pays  et  de  tous  les 
siècles?  Etrange  hasard,  à  qui  nous  devons  la  so- 
ciété! Mais  le  hasard  au  fond  n'explique  rien;  et 
certes  on  ne  seroit  pas  reçu  à  rendre  raison  de  la 
géométrie  ,  en  disant  que  le  hasard  a  fait  que  les 
inventeurs  de  cette  science ,  chez  les  divers  peuples  , 
ont  eu  la  même  idée  des  grandeurs  et  des  figures , 


I 


EN    MATIÈnE    DE    RELIGION.  85 

et  leur  onl  altribué  les  mémos  propriétés.  La  ques- 
tion revient  clone  toujours,  et  jamais  on  ne  la  ré- 
soudra qu'en  supposant  une  tradition  générale 
{)]us  aneienne  que  les  législateurs  ,  c'est>-à-dire  une 
lleli^ion  antérieure  aux  institutions  humaines  et 
aux  lois  positives. 

Tout  nous  ramène  a  cette  conclusion,  l'histoire, 
le  raisonnement,  et  l'^jcpérience  que  nous  avons 
de  nous-mêmes  et  de  ïids  semblables.  Jja  Religion 
est  si  naturcîlle  à  l'homme ,  que  peut-être  n'esl-il 
pas  en  lui  de  sentiment  plus  indestructlbh;.  Même 
lorsque  son  esprit  la  repousse,  il  y  a  encwe  dans 
son  cœur  quelque  chose  qui  la  lui  rappelle  5  et  cet 
instinct  religieux  qui  se  'retrouve  dans  tous  les 
hommes  est  aussi  le  même  dans  tous  les  hom- 
mes-(*).  Entièrement  h  l'abri  dcs'iécarts  d^-  l'opi- 

(*)  Je  n'avance  rien  ièS'  que  la  philosophie  ancienne 
uti'it  formellenieJit  avoué ,  set  dont  elle  n'ait  même1)i|ré  de 
bonne  toi  la  coiiséquencf  j-Ily  a  des  yçr)ités  si  puissantes, 
que  peu  d'esprits  onl  la  triste  force  d'y  résiste]-.  «  Une 
»  preuve  inébranlable  de  l'existence  des  dieux,  Tlit  Cicé- 
rt  ron,' c'est  qu'il  n'e^t  point  de  peuple  si  bâri^are,  ni 
«d'homme  si  abruti|,.qui  n'ait  le  sentiment  de  la . Divi- 
5)  Milité.  -  Plusieurs ,  il  est  vrai,  abusé»  par  des\poutumes 
«  vicieuses  ,  se  forment  d'Indignes  idées  des  dieux  :  tous 
»  cependant  croient  qu'il  existe  une  puissance  et  une  na- 
»  turc  divine.  Or,  ce  n'est  point  ici  une  opinion  que  les 
n  hommes  se  soient  communiquée  par  le  discours,  ou 
nv.qu'ils  soient  convenus  d'adopter;  une  opinion  alfermie 
»  piir  les  institutions  et  par  les  lois.  En  toutes  choses  ,  le 
>•'  consentement  unanime  iU'.s>  peuples   doit  rire  regardé 


86  i:SbAl    sua     l/lM^IlTEUENCE 

mon,  rien  ne  le  dénature,  rien  ne  l'aitèrc.  Ijc 
pauvre  sauvage  qui  adore  le  Orand- Esprit  dans. 
les  solitudes  du  Nouveau-Monde ,  n  a  pas  sans  doute 
une  notion  aussi  nette  et  aussi  étendue  de  la  Divi- 
nité que  Bossuet;  mais  il  en,a  le  même  sentiment. 
Or ,  est-il  au  pouvoir  des  lois  de  créer  des  senti- 
mens,  et  des  sentimens  universels,  invincibles'.' 
Que  penseroit-on  de  celui  qui  viendroit  nous  dire  : 
Le  genre  humain  vivoit  dispersé  ;  chacun  ne  son- 
geoit  qua  soi,  n'aimoit  que  soi;  entre  le  père  et  les 
enfans,  il  n'existoit  aucun  lien  moral,  aucune  af- 
fection réciproque ,  aucune  société  durable;  le  lé- 
gislateur inventa  l'amour  paternel,  la  reconnois- 
sance  filiale,  et  la  famille  naquit? 

Et  quand  on  dévoreroit  ces  absurdités,  il  s'en 
présenteroit  de  nouvelles  en  foule.  Otez  la  Reli- 
gion ,  vous  détruisez  toute  morale  obligatoire;  eten 
effet  les  philosophes  anciens  et  modernes  qui  ont 
attaque  les  vérités  fondamentales  delà  Religion, 
ont ,  en  même  temps ,  ébranlé  les  préceptes  fonda- 

.;  ,  i.\  ,   -     . .  '  i        .        ■'■■■    ■    ■    : 

n  comme,  la  loi  même  de  \a..na.ture,  ?r  Firmisjimuvi  hoc 
afferri  videtur ,  cur  deos  esse  credamus ,  quod  iiulla 
gens stàinjera  ,  nenio  omnium  tàm  sit  im^nants y.aùjus 
mentent  non  imbûerit  deoriint  opinio,  Multi  de  diis 
prava  sentiunt  : id  enini  vidoso  more  effici  solet  :  omnes 
tamen  esse  vim  et  nataram  dwinam  arbitrantur.  Nec 
verb  id  collocutio  hominum,  aut  consensus  efficit .^  non 
institutis  opinio  est  confirmata  ,  non  legibus,  Omni  au- 
tem  in  re  consensio  omnium  gentium  ,  lex  naturœ  pu- 
tanda  est.  Tuscul.,  lib.I.  ,^  -  ' 


EN    MATIÈRE    DE    lŒLlGlO^.  87 

mentaux  de  la  morale.  Les  inventeurs  de  la  Uelij^ioii 
sont  donc  aussi  les  inventeurs  de  la  morale.  Avant 
eux,  il  nexistoit  ni  juste  ni  injuste,  ni  crime  ni 
vertu;  rien  n'etoit  bon  ni  mal  en  soi;  nourrir  son 
vieux  père  ou  l'égorger  étoient  des  actions  indiffé- 
rentes (*).  Tout  l'homme  se  soulève  à  cette  seule 
idée,  et  la  conscience  pousse  un  cri  d'horreur. 
Mais  que  dis-je,  la  conscience?  Si  la  morale  n'a 
aucun  fondement  dans  la  nature  des  êtres  ,  si  , 
comme  l'ont  dit  et  l'ont  dû  dire  ceux  qui  ne  voient 
dans  la  Religion  qu'une  institution  politique,  elle 
ne  repose  que  sur  des  lois  ou  des  volontés  arbi- 

{*)  Selon  lloJibes ,  «  tout  homme ,.  par  la  loi  de  na- 
n  ture ,  a  droit  sur  toutes  choses  et  sur  toutes  personnes, 
M  de  sorte  que  la  condition  naturej.le  de  l'homme  est  l'é- 
»  tat  de  guerre  de  tous  contre  chacun,  et  de  chacun 
»  contre  tous  :  la  raison  conseille  à  chaque  homme  d' es— 
»  sayer  de  s'assujettir,  soit  par  force,  soit  par  ruse,  le 
»  plus  grand  nombre  possible  de  ses  semblables ,  aussi 
»  long-temps  qu'il  ne  court  aucun  risque  de  la  part  d'un 
»  pouvoir  supérieur  au  sien  :  les  lois  civiles  sont  l'unique 
»  règle  du  bien  et  du  mal ,  du  juste  et  de  Tin  juste,  de  ce 
n  qui  est  honnête  ou  déshonnéte;  et  antécédemmcnt  à 
»  ces  lois ,  toutes  les  actions  étoient  indifférentes  de  leur 
»  nature.  »  Plcî.  de  Cwe  >,  chap.  vi  ;  sect.  XYIll ,  ch.  x  , 
section  I'^'",  chap.  xii,  Leviathan ,  pag.  24,  25,  60,  61  , 
62  ,  65 ,  71.  Il  ne  faut  pas  croire  que  Hobbes  voulut  éta- 
blir directement  ces  maximes  prodigieuses;  mais  il  a  vu 
qu'en  bonne  logique  elles  se  déduisoient  nécessairement 
de  ses  principes,  et  il  a  mieux  aimé  les  admettre  que  d'a- 
bandonner ses  principes.  Une  première  erreur  mène  sou- 
vent bien  loin  les  esprits  qui  raisonnent. 


88  ESSAI    SUK    l/lM>lirÉUEW€i: 

iraires ,  la  conscience  elle-même  n'est  qu'un  pic^ 
juge,  une  création  du  législateur.  Ainsi  point  de 
conscience ,  point  de  morale ,  point  de  Religion  , 
avant  que  ce  législateur  inconnu  se  fut  avisé  d'in- 
venter tout  cela.  Et  il  se  rencontre  des  hommes 
qui  mettent  leur  orgueil  à  se  persuader  ces  incon- 
cevables folies  î  Au  moins  devr oient-ils  reconnoître 
qu'ils  ont  mauvaise  grâce  à  taxer  qui  que  ce  soit 
de  crédulité. 

Ce  n'est  pas  tout.  Le  système  que  j'examine  sup- 
pose, et  la  fausseté  de  la  Religion,  et  sa  nécessité 
pour  le  maintien  de  l'ordre  social.  Or ,  la  Religion 
n'est  utile  qu'autant  qu'on  y  croit.  Il  faut  donc, 
ou  que  tous  les  membres  de  la  société  croient  à  la 
Religion ,  ou  qu'elle  ne  soit  nécessaire  qu'à  une  par- 
tie des  membres  de  la  société.  Et  comme  il  y  auroit 
contradiction  à  ce  que  ceux  qui  considèrent  la 
Religion  comme  fausse,  crussent  à  la  Religion  ,  on 
a  été  contraint  d'établir  en  principe  que  la  Religion 
n'est  nécessaire  qu'au  peuple  ;  principe  destructif 
de  toute  Religion ,  de  l'aveu  de  Condorcet  (*),,  et 
qui  renferme  plus  d'inconséquences  qu'on  n'en 
pourroit  relever  en  un  volume. 

Et  d'abord,  dans  le  langage  philosophique  ,  tout 


(*)  «  Toute  religion  qu'on  se  permet  de  défendre 
»  comme  une  croyance  qu'il  est  utile  de  laisser  au  peu- 
»  pie  ,  ne  peut  plus  espérer  qu'une  agonie  plus  ou  moins 
»  prolongée.  »  Esquisse  d'un  tableau  des  progrès  de 
V esprit  humain. 


EJN    M  ATI  EUE    DE    IIELIGION.  8ç) 

ce  qui  croit  est  peuple,  fût-ce  même  le  chef  de 
l'Etat.  Quand  donc  on  soutient  que  la  Rclit^non 
n'est  nécessaire  qu'au  peuple  ,  c'est  comme  si  l'on 
disoit  qu'elle  est  nécessaire  à  tous  les  hommes ,  hors 
à  ceux  qui  n'y  croient  pas;  d'où  il  suit  que  si  per- 
sonne n'y  croyoit,  elle  ne  seroit  nécessaire  à  per- 
sonne. A  la  vérité,  il  n'est  pas  aisé  de  comprendre 
comment,  en  ce  cas,  elle  ne  laisseroit  pas  d'être 
indispensable  à  la  société:  c'est  un  mystère  dont, 
jusqu'à  présent,  il  n'a  pas  plu  à  la  philosophie  de 
nous  révéler  le  secret ,  et  qui  paroît  destiné  à  exer- 
cer long-temps  encore  la  foi  de  ses  adeptes. 

En  second  lieu,  la  Religion  n'est  nécessaire  au 
peuple  même  que  parce  qu'elle  est  la  base  des  de- 
voirs etla  règle  des  mœurs.  Or,  le  philosophe  se 
croiroit-il  indépendant  sous  ce  double  rapport, 
ou  auroit-il  trouvé  à  la  morale  un  autre  fonde- 
ment ?  Je  sais  qu'on  l'a  cherché ,  ce  fondement , 
avec  une  ardeur  égale  à  l'intérêt  qu'on  se  figuroit 
avoir  de  le  découvrir;  mais  je  sais  aussi  ce  que  pen- 
soit  Rousseau  de  cette  vaine  recherche ,  qui  n'a- 
boutit jamais  qu'à  l'intérêt  particulier.  Philosophe 
lui-même,  il  connoissoit  à  fond  ses  confrères:  je 
puis  donc  avec  confiance  m'appiiyer  de  son  auto- 
rité sur  un  point  où  sûrement  il  n'est  pas  suspect 
de  prévention.  Vous  qui  ,  sur  la  foi  de  quelques 
sophistes,  vous  imaginez  qu'il  est  beau  de  ne  rien 
croire  ,  mais  dont  l'âme  honnête  attache  encore  du 
prix  à  la  vertu ,  retenez  bien  ces  paroles  de  l'auteur 
d'Emile  :   «   Je  n'entends  pas  que  l'on  puisse  être 


9<>  ESSAI    SUIl    L'iINDJFPÉnENCE 

»  vertueux  sans  Religion.  J'eus  long-temps  cette 
w  opinion  trompeuse,  dont  je  suis  bien  désa- 
»  buse  (i).»Sans  descendre  jusc^u'aux  argumens 
personnels,  il  est  permis  d'observer  qu'en  eilet  les 
annales  pliilosopiiiques  seroient  loin  de  soutenir  à 
cet  égard  la  plus  légère  comparaison  avec  les  an- 
nales religieuses.  Or ,  s'il  est  quelquefois  honorable 
de  se  séparer  du  peuple ,  ce  n'est  pas  du  moins 
lorsqu'avec  la  Religion  on  lui  abandonne  encore 
la  vertu. 

Mais  je  veux  un  moment  que  l'intérêt  bien  en- 
tendu ,  ou  tout  autre  motif  de  même  genre ,  sup- 
plée, pour  certains  individus,  les  préceptes  obli- 
gatoires d'une  morale  divine  et  la  conscience  ;  je 
veux  enfin  que  la  Religion  ne  soit  réellement  né- 
cessaire qu'au  peuple  :  à  ce  titre  encore ,  elle  doit 
être  la  plus  sacrée  des  lois,  puisqu'elle  est  la  plus 
importante  des  institutions.  L'attaquer  ,  la  ruiner 
dans  l'esprit  des  hommes ,  c'est  saper  l'Etat  par  sa 
base ,  c'est  se  rendre  coupable  du  crime  énorme 
de  lèse-société  au  premier  chef.  Or ,  parmi  les 
philosophes  qui  admettent  la  nécessité  politique 
de  la  Religion ,  combien  en  est-il  qui  ne  travaillent 
de  tout  leur  pouvoir ,  chacun  selon  son  cai'actère 
et  ses  moyens ,  les  uns  par  des  écrits ,  les  autres 
par  des  discours ,  et  tous  par  leurs  exemples ,  à 
décréditer  la  Religion,  et  à  propager  l'incrédulité 
jusque  dans  les  dernières  classes  du  peuple  î  Qu'ils 

[i)  Lettre  sur  les  Spectacles. 


BN    MATIÈRE    DE    HELIGION.  Ql 

regardent  en  pitié,  comme  le  saj^e  de  (iibbon,  les 
erreurs  du  vulgaire  y  il  ^sl\di  suite  naturelle  de  leurs 
propres  errevirs;  mais,  pour  être  conséquens,  ils 
devroient ,  comme  le  même  sage ,  pratiquer  avec 
exactitude  les  cérémonies  religieuses  de  leurs  an- 
cêtres ^eifréquen  terdévotemen  t  les  temples  deDieiî . 
Leur  système  Jes  y  oblige  ;  est-ce  là  cependant  ce 
que  nous  voyons  ?  Ne  rougiroient-ils  pas  au  con- 
traire de  partager  en  apparence  les  opinions  du 
peuple ,  et  même  de  dissimuler  leur  mépris  pour 
les  objets  de  son  respect  et  de  sa  loi  ?  i^eur  orgueil 
auroit  trop  à  souffrir ,  s'ils  pensoient  qu'on  piit  les 
conlondre  avec  la  loule  des  croyans.  Ils  s'en  sé- 
parent avec  dédain,  ils  leur  prodiguent  les  amers 
sarcasmes,  l'insultante  dérision;  et,  jaloux  de 
moûtrer  une  supériorité  d'esprit  imaginaire,  ils 
sacrifient  de  gaieté  de  cœur  aux  pitoyables  illu- 
sions d'un  amour-propre  avejugle ,  et  l'intérêt  sacre 
de  l'Etat,  et  leurs  principes  même;  en  sorte  que 
ne  lussent-ils  pas  les  plus  insensés  des  honnnes  y  ils 
en  ser oient  encore,  à  les  juger  sur  le^ur  propre 
doctrine,  les  plus  inconséquens  ei  les  plus  crimi- 
nels. 

Et  quand  ils  renoncer  oient,  en  laveur  du  bien 
public,  à  leur  misérable  vanité  pliiJosopliique , 
quand  ils  consentiroient  à  se  mêler  ddnsnos  tem- 
ples avec  le  vulgaire,  il.  ne  dépendroit  pas  d'eux 
de  déguiser  assez  leurs  seaitimens  réels  pour 
qu'ils  demeurassent  inconnus  à  la  multitude.  11 
u'est  pas  au  pouvoir  de  Thounne  de  se  contrai n- 


92  ESSAI    suit    LlNDiriÉllEiNCE 

cire  à  ce  point.  L'iiierccliile  aura  beau  compo- 
ser  son  extérieur,  veiJler  sur  ses  paroles  et  sur 
ses  mouveniens  ,  jamais  il  ne  rcssemJ)lera  parfai- 
tement au  elire'tien;  et  il  lui  ressemblera  d'autant 
moins  que  soname  conservera  plus  de  droiture  et 
de  délicatesse:  il  y  a  dans  l'iiypocrisie  quelque 
chose  de  si  vil,  quelle  répugne  invinciblement  à 
tous  les  cœurs  honnêtes.  Et  comment  le  ^ague 
motif  de  l'utilité  générale  ,  qui  ne  le  touche  qu'in- 
directement ,  obtiendroit-il  du  philosophe  ce  que 
la  foi ,  avec  ses  terreurs  et  ses  espérances  immor- 
telles ,  n'obtient  pas  toujours  du  croyant?  A  ces 
considérations  ajoutez  l'ennui  ,  la  gêne;  insépa- 
rable de  pratiques  qu'on  juge  ridicules,  l'orgueil., 
secrètement  irrité;  et  ne  doutez  nullement  que  le 
mépris  intérieur  àowl  i^diYXe  Gibbon  ne  perce  bien- 
tôt a  travers  le  respect  apparent.  J)ès\ovsvGadi\sse\\t 
les  inconvéniens  que' ^^exposois*  tout  à  l'heiire.  Le 
peuple  s'apercevra  cpiDJi  le  regarde  enpitèé y  et  ne 
tardera' pas  à  rougir  d'une  religion  qui  l'humilie. 
Persuadé  qu'elle  est  le  partage  de  rimbécillilé  et 
de  l'ignorance  ,  pensez^yous  que  ce  partagcile  flatte 
extrêmement?  .?.io:i 

Philosophes  ,  parlez  moins  de  la  dignité  Ide 
l'homme ,  ou  respéctez-la  davantage.  Quoi  !  c'est 
au  nom  de  la  raison,  c'est  en  exaltant  avec  em- 
phase ses  droits  imprescriptibles ,  que  vous  coïïrrf 
damnez  froidement  plus  des  trois  quarts  du  genre 
humain  à  être  la  dupe  de  l'imposture!  De  grâce, 
montrez-vous  plus   généreux    envers  vos   fret  es  : 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  Ç)5 

laissez  pénétrer  jusqu'à  eux  quelques  rayons  de  la 
lumière  dont  vous  vous  applaudissez  d'être  en  pos- 
session. Aussi-bien  ne  dépend-il  })as  de  vous  de 
l'empêcher  :  car  prenez-y  garde ,  s'il  faut  des  ver- 
tus, et  par  conséquent  de  la  force ,  pour  être  reli- 
gieux, il  ne  faut  que  des  passions,  et  par  consé- 
quent de  la  foiblesse,  pour  être  incrédule.  Le 
cœur  se  porte  de  ce  côté  de  tout  le  poids  de  sa 
corruption.  Et  vous  vous  imaginez  qu'en  jetant  la 
Religion  au  peuple ,  et  lui  disant  que  c'est  pour 
lui  un  frein  nécessaire ,  il  s'empressera  de  le  saisir, 
en  vous  abandonnant  les  rênes?  Vraiment ,  je  vois 
assez  que  cela  seroit  commode.  Il  s'abstiendroit 
pour  vous,  et  vous  jouiriez  pour  lui.  Mais^  dans 
ce  calcul  ingénieux ,  vous  oubliez  deux  choses , 
l'orgueil  et  la  cupidité.  Quand  une  fois  ce  sera  une 
opinion  admise ,  que  la  Religion  n'est  qu'un  leurre 
dont  on  amuse  le  peuple ,  qui  voudra  être  peuple 
et  s'imposer  des  devoirs  pénibles,  pour  acquérir 
la  flatteuse  réputation  d'un  sot?  Chacun,  prenant 
modèle  sur  la  classe  au-dessus  de  soi,  pensera 
s'élever  en  ne  croyant  pas ,  et  n'en  répétera  pas 
moins,  d'un  ton  dédaigneux,  que  la  Religion  est 
nécessaire  au  peuple.  Les  grands  la  renverront 
avec  mépris  aux  magistrats,  les  magistrats  à  la 
bourgeoisie ,  la  bourgeoisie  aux  artisans  ;  les  arti- 
sans aux  simples  manœuvres,  et  ceux-ci  aux  der- 
niers mcndians,  de  qui  elle  essuiera  les  rebuts. 
Semblable  à  ces  messagersdivins  dont  il  est  parlé 
dans  nos  saints  Livres,  cette  fille  du  ciel,  étran- 


^/f  ESSAI  suu  l'jndifféiœnce 

iiCM'C  au  milieu  de  la  société,  cl  v  cherchant  eu 

vain  un  lieu  de  repos,  sera  réduite  à  s'asseoir  sur 

les  pierres  des  places  publiques ,  entourée  d'une 

(ouïe  moqueuse,  quirougiroitdelui  offrir  un  asile 

iiospitalier. 

J'en  appelle  à  l'expérience:  quest-ce  qui  a  in- 
troduit l'irréligion  dans  le^ chaumières?  Le  raison- 
nement?  non;  mais  l'exemple  contagieux,  mais 
la  honte  de  paroître  crédule.  Telle  est,  avec  l'at- 
trait de  la  licence ,  la  vraie  cause  des  progrès  de 
l'incrédulité.  Et  certes,  la  philosophie  est  étran- 
gement confiante ,  si  elle  a  pu  espérer  sérieusement 
de  séparer  le  genre  humain  en  deux  classes ,  dont 
l'une  croiroit  pour  la  sûreté  de  l'autre,  et  ne  re- 
cueilleroit  en  retour  que  le  dédain;  dont  l'une  ne 
reconnoîtroit  d'autre  devoir  que  d'obéir  à  ses  pen- 
ciians ,  et  l'autre  renonceroit  à  ses  penchans  pour 
obéir  à  des  devoirs  chimériques  ;  dont    l'une  se 
riroit  de  ce  que  l'autre  respecteroit  complaisam- 
ment;  en  sorte  que  d'un  côté  se  trouveroit,  avec 
l'indépendance,  tout  ce  que  l'homme  recherche 
ici-bas  ;  et  de  l'autre ,  avec  la  servitude  des  pré- 
jugés, tout  ce  qu'il  redoute  et  qu'il  hait,  sans  autre 
compensation  que  le  mépris.  N'est-ce  pas  là  une 
heureuse  et  profonde  combinaison  ?  Quel  délire  ! 
et  pourtant  voilà  ce  qu'on  croit ,  ce  qu'on  admire , 
de  préférence  à  la  vérité.  Mais  la  nature ,  dont  les 
lois  ne  varient  point  au  gré  des  passions,  réfute 
bientôt ,  d'une  manière  terrible  ,  ces  théories  que 
l'orgueil  humain  essaie  d'opposer  à  l'ordre  éter- 


EN    MATIÈIUi    DE    KELIGION.  9,^ 

ncl.  Ici  les  faits  parlent,  et  assez  haut  pour  être 
entendus  de  ceux  même  qui  fermeroient  l'oreille 
à  la  raison.  Si  quelqu'un  conservoit  le  triste  cou- 
rage de  nous  vanter  les  religions  politiques,  au 
milieu  des  ruines  de  la  loi ,  des  mœurs,  de  la  so- 
ciété, toutes  ces  ruines  ensemble  clèveroient  la 
voix  pour  le  confondre.  Ainsi  la  Religion  est  in- 
dispensable dans  le  système  ;  et  en  admettant  le 
système ,  la  Religion  ne  sauroit  subsister  :  lecteur, 
tirez  la  conclusion. 

Mais  accordons  aux  indiffërens  politiques  ce 
qu'ils  prétendent ,  admettons  que  la  Religion  est 
une  erreur ,  la  morale  une  erreur  ;  et  voyons  ce 
qui  s'ensuivra.  Ces  erreurs,  de  leur  aveu,  sont 
nécessaires  à  la  société.  Or,  l'homme  ne  se  con- 
serve que  dans  l'état  de  société  ;  ce  n'est  non  plus 
que  dans  l'état  de  société  que  ses  facultés  intellec- 
tuelles se  développent,  qu'il  s'élève  au-dessus  de 
la  brute ,  par  l'exercice  de  sa  raison ,  par  la  culture 
des  sciences ,  par  la  pratique  des  vertus.  D'un  autre 
côté ,  l'erreur  n'existe  pas  nécessairement  ;  elle  a 
pu  être  ou  n'être  pas  inventée ,  elle  est  le  produit 
contingent  de  ce  qu'on  appelle  hasard.  D'où  il 
résulte  : 

1^  Que  la  société  est  un  pur  effet  du  hasard,  et 
que ,  selon  toutes  les  vraisemblances ,  le  genre  hu- 
main devoit  périr  en  naissant,  puisqu'il  n'a  pu  se 
perpétuer  qu'à  l'aide  d'une  invention  fortuite,  in- 
finiment moins  probable  que  l'invention  des  aéros- 
tats :  car  enfin  celle-ci  n'est  que  l'application  de 


<)()  ESSAI    SUR    l/lNDUlÉRhNCi: 

lois  ccîrlaiiies  cl  immuables,  taudis  que  la  pre- 
mière ne  se  lie  à  rien  de  réel,  et  n'a  de  fondement 
(jue  dans  l'imagination. 

2^  Que  d'après  les  lois  de  la  nature,  qui  ne 
sont  que  l'expression  des  vérités  éternelles,  ou 
des  rapports  nécessaires  des  êtres,  la  société  ne 
devoit  pas  s'établir ,  ni  le  genre  humain  se  perpé- 
tuer; et  que  par  conséquent  la  vérité  est  destruc- 
tive de  la  société ,  et  destructive  de  l'homme. 

3^  Que  le  développement  de  ses  facultés  intel- 
lectuelles, ou  l'exercice  de  sa  raison  ,  qui  n'a  lieu 
que  dans  l'état  de  société,  est  opposé  à  la  nature, 
ou ,  comme  s'exprime  Rousseau ,  que  «  l'homme 
»   qui  pense  est  un  animal  dépravé  (i).  » 

4^  Que  tout  ce  qu'il  y  a  de  plus  grand  et  de 
plus  noble  dans  l'homme,  ses  lumières,  son  gé- 
nie ,  ses  vertus ,  sont  le  produit  de  l'erreur  ;  con- 
séquence si  absurde ,  que  Diderot  lui-même  éta- 
blit en  principe  la  proposition  contraire.  «  L'er- 
3)  reur  de  droit,  dit-il  (ou  l'erreur  de  doctrine), 
«  influe  dans  toute  créature  raisonnable  et  con- 
»  séquente  ,  et  ne  peut  manquer  de  la  rendre  vi- 

3)  cieuse  (2).  " 

5^  Que  la  perfection  de  l'homme  ,  et  son  exis- 
tence même ,  est  fondée  sur  la  violation  des  lois 
naturelles  ;  la  connoissance  de  la  vérité  sur  la  per- 
— — X ■ 

(1)  Discours  sur  V origine  et  les  fondemens  de  V iné- 
galité parmi  les  hommes. 

(2)  Essai  sur  le  Mérite  et  la  Vertu,  part.  IT,  sect.  5. 


KN    MATJLRE    IMÙ    IIKLIGION.  Q^ 

suasion  de  IcTreur ;  enfin  que  sais-je  :'  cuv  les  ab- 
surdités se  compliquent ,  se  niultiplientà  un  point 
qui  nefjermet  plus  de  les  supputer.  Et  cependant 
il  faut,  ou  les  admettre  toutes,  ou  abjurer  la  lo- 
gique ,  ou  renoncer  au  système  d'où  elles  décou- 
lent nécessairement.  Se  peut-il  qu'on  hésite  dans 
cette  alternative  ?  Se  peut- il  que  la  raison  se  con- 
damne volontairement  au  supplice  de  croire ,  je 
ne  dis  pas  ce  qu'elle  ne  sauroit  comprendre,  mais 
ce  dont  elle  conçoit  clairement  l'impossibilité  ? 
Qu'y  a-t-il ,   dans  cette  crédulité  stupide  et  dé- 
gradante, qui  puisse  flatter  l'orgueil  ?  Quiconque 
imagineroit  en  physique  une  théorie  fondée  sur 
d'aussi  palpables  contradictions,  exciteroit  la  risée 
et  le  mépris  général.  Or,  les  contradictions  chan- 
gent-elles  de   nature ,   et  deviennent  -  elles    des 
preuves,  lorsqu'il  s'agit  de  renverser  les  devoirs 
et  la  Religion?  Dans  le  système  que  j'examine, 
il  est  inipossible  que  la  Religion  soit  vraie;  dans  le 
même  système ,  il  est  impossible  qu'elle  soit  fausse. 
De  CCS  deux   propositions  contradictoires,  l'une 
est  le  fondement  du  système,  l'autre  en  est  la  con- 
séquence. Comment  sortir  de  là  ,  qu'en  niant  la  rai- 
son même ,  en  transformant  l'absurdité  en  motif 
certain  de  croyance?  Je  suis  chrétien;  mais,  je  le 
déclare,  je  rejette  le  Christianisme,  je  désavoue 
sa  doctrine,  dès  l'instant  où  l'on  me  montrera  que 
ma  foi  repose  sur  une  base  aussi  j^umiliante. 

Je  ne  puis  ici  m'empêchcr  d'oifrir  au  lecteur 
une  réflexion  que  je  le  supplie  de  méditer  sérieu- 

J  .  7 


9^  ESSAI    SUR    L'iHDli^FÉREiN'CE 

sèment.  En  écrivant  ce  chapitre,  je  n'ai  pas  eu 
dessein  de  prouver  la  vérité  de  la  Religion;  j'ai 
voidii  seulement  réfuter  un  système  particulier  de 
philosophie  ;  et  pourtant  la  consécpicnce  immé- 
diate de  ce  qu'on  vient  de  lire  ,  est  que  la  Religion 
est  nécessairement  vraie,  puisqu'il  est  évidem- 
ment aLsurde  de  la  supposer  fausse  :  tant  il  est 
certain  qu'on  ne  sauroit  s'occuper  de  la  Religion  , 
et  la  considérer  sous  un  aspect  quelconque ,  sans 
que  sa  vérité  éclate  d'une  manière  aussi  frappante 
qu'elle  est  quelquefois  inattendue.  Mille  chemins 
diflférens  ahoutissent  au  même  hut,  mille  raison- 
nemens  divers  à  la  même  conclusion ,  en  sorte  que, 
dans  la  multitude  presque  infinie  de  preuves  qui 
concourent  à  établir  la  plus  importante  des  vé- 
rités ,  il  n'est  pas  un  seul  homme ,  quelles  que 
soient  la  nature  et  la  portée  de  son  esprit,  qui  ne 
découvre  aisément  celle  qui  lui  convient,  celle  qui 
lui  étoit ,  pour  ainsi  dire,  destinée  par  la  Provi- 
dence, pourvu  néanmoins  qu'il  la  cherche,  au 
lieu  d'employer  tous  ses  efforts  à  la  repousser. 

Enrésumant  les  considérations  développées  dans 
ce  chapitre  et  dans  le  précédent,  on  voit ,  X^  que 
la  doctrine  de  ceux  pour  qui  la  Religion  n'est 
qu'une  institution  politique ,  nécessaire  au  peuple 
seul,  -est  destructive  de  la  société,  parce  qu'elle 
est  destructive  de  la  Religion,  sans  laquelle  on 
avoue  que  la  société  ne  peut  subsister. 

2^  Que  cette  doctrine  est  absurde  et  contradic- 
toire; en  premier  lieu,  parce  qu'elle  suppose  qu'il 


EN    MATIÈllE    DE    RELIGION.  99 

lie  sauroit  exister  de  société  sans  Reliî^ion  ,  et  que 
Ja  Religion  n'a  pu  être  inventée  ou  établie  que 
dans  une  société  déjà  existante  :  en  second  lieu  , 
parce  qu'il  en  résulte  que  la  société  ,  état  néces- 
saire, est  un  état  contre  nature,  une  invention 
fortuite,  une  institution  arbitraire  fondée  sur  l'er- 
reur, et  qui  ne  subsiste  qu'à  l'aide  de  l'erreur; 
que,  selon  les  lois  immuables  de  l'ordre,  et  les 
rapports  qui  dérivent  de  la  nature  des  etre^  , 
riiomme  ne  devoit  point  se  conserver  ;  qu'ainsi 
son  existence  est  contraire  à  la  nature;  que.  les 
devoirs  sont  également  contraires  à  la  nature  ;  le 
développement  de  la  raison  humaine  ,  contraire  à 
la  nature;  la  vertu,  contraire  à  la  nature;  que  la 
vérité  est  une  cause  de  désordre  et  de  mort ,  l'er- 
reur un  principe  de  perfection  et  de  vie  ;  qu'enfin 
il  est  impossible  que  la  Religion  soit  vraie,  et  en 
mcm'e  temps  impossible  qu'elle  soit  fausse. 

3*^  Que  ce  système,  ne  permettant  de  considérer 
les  Religions  diverses  et  la  Religion  en  générai , 
que  sous  un  point  de  vue  purement  politique ,  re- 
pose, par  conséquent ,  sur  l'indifTéreiice  absolue 
de  la  vérité  en  matière  de  Religion.  Réfuter  la 
doctrine  fondamentale  de  l'indiflerence  ,  ce  sera 
donc  renverser  par  sa  base  ce  systénie  particulier. 

Et  déjà  ne  serois-je  pas  en  droit  de  terminer  la 
discussion,  en sonijuant  les  adversaires,  ou  d'aban- 
donner leurs  principes,  ou  de  prouver  qu'ils  n'en- 
traînent pas  les  conséquences  que  je  leur  attribue? 
Mais  non;  je  sais  ce  qu'il  en  coûte  à  l'homme  de 

7- 


lOO  ESSAI    SUR    L  INDirrÉUENCE 

reconnoître  qu'il  s'est  mépris  ;  je  sais  rombion  lonj:^, 
temps  il  lutte  contre  cette  douloureuse  conviction. 
Tout  ce  tjne  j'attends,  tout  ce  que  je  demande,  c'est 
qu'après  avoir  médité  les  réflexions  qui  précèdent , 
les  philosophes  à  qui  elles  s'adressent ,  consentent 
seulement  à  douter ,  à  soupçonner  que  peut-être  il 
est  possible  qu'ils  s'abusent,  et  que  la  Religion  ne 
soit  pas  une  invention  humaine.  Ce  simple  doute 
leur  impose  le  devoir  d'examiner.  Il  y  sont  tenus 
comme  êtres  raisonnables  ;  comme  philosophes  ils 
y  sont  doublement  obligés. Car,  enfin,  que  repro- 
chent-ils si  amèrement  au  vulgaire?  de  croire  sans 
examen,   par  habitude,  par  préjugé.  Or,  est-il 
honorable,  est-il  sage  d'être  incrédule,  comme  on 
soutient  qu'il  est  absurde  d'être  croyant?  Le  peuple 
au  moins ,  dans  ses  préjugés ,  se  réserve  l'espérance; 
et,  s'il  se  trompoit ,  s'il  falloit  opter  entre  ce  sen- 
timent céleste ,  et  des  lumières  désolantes  qui  n'é- 
clairent  que  le  néant  ,  le  partage  du  Chrétien 
seroit  encore  assez  beau. 


KW    MATIÈRE    DU    RELIGION.  lÔl 


CHAPITRE  IV. 

Considérations  sur  le  second  sjstème  d'indiffé- 
rence ^  ou  sur  la  doctrine  de  ceux  qui  ^  tenant 
pour  douteuse  la  vérité  de  toutes  les  Religions 
positives  y  croient  que  chacun  doit  suivre  celle 
oit  il  est  né ,  et  ne  reconnoissent  de  Religion 
incontestablement  vraie  que  la  Religion  na- 
turelle. 


l^ES  conséquences  pernicieuses  du  système  précè- 
dent, et  les  absurdités  dont  il  abonde,  en  portmt 
quelques  philosophes  a  le  modifier,  ont  fait  naître 
une  nouvelle  théorie  de  l'indifférence.  Moins  hardie 
que  la  première ,  sans  être  plus  satisfaisante ,  on 
verra  bientôt  qu'elle  ne  sauroit  soutenir  le  plus 
léger  examen.  On  ne  concevroit  même  pas  l'illu- 
sion qu'elle  produit  sur  certains  esprits ,  si  l'on  ne 
savoit  d'ailleurs  avec  quelle  humiliante  facilité 
l'homme  admet  toutes  les  opinions  qui  flattent 
f,^s  préjugés  et  favorisent  ses  penchans. 

Le  plus  habile  défenseur  de  la  doctrine  que  je 
vais  combattre,  est  sans  contredit  J.-J.  Rousseau. 
Je  ne  saurois  donc  mieux  faire  que  d'emprunter 
ses  propres  paroles  pour  l'exposer.  Outre  que  cette 
méthode  sera  moins  sèche    qu'une  simple  ana- 


Î02  ESSAI    SUR    L'iNDIFFÉnENCE 

lyse,  elle  écartera  tout  soupçon  d'infidélité'  de  ma 
part. 

Montrons  d'abord  en  quoi  les  principes  de  Rous- 
seau ditrèrent  des  principes  des  philosophes  réCutes 
dans  les  chapitres  précëdens.  Ce  rapprochement 
aidera  le  lecteur  à  se  former  des  uns  et  des  autres 
une  idée  nette  et  précise. 

Le  système  des  indifférens  politiques  renferme 
r.i théisme  ,  et  renverse  tous  les  devoirs  et  toutes 
les  espérances  de  l'homme.  Rousseau  regarde  l'exis- 
tence de  Dieu ,  la  spiritualité  de  lame  ,  l'existence 
d'une  vie  future,  comme  autant  de  dogmes  sacrés 
et  de  vérités  incontestables.  Il  s'indigne  qu'on  ose 
les  ébranler,  (f  Fuyez,  dit-il  ,  fuyez  ceux  qui,  sous 
»  prétexte  d'expliquer  la  nature  ,  sèment  dans  les 
»  cœurs  des  hommes  de  désolantes  doctrines,  et 
3i  dont  le  scepticisme  apparent  est  cent  fois  plus 
»  affirmatif  et  plus  dogmatique  que  le  ton  décidé 
-»  de  leurs  adversaires.  Sous  le  hautain  prétexte 
»  qu'eux  seuls  sont  éclairés,  vrais  ,  de  bonne  foi, 
>j  ils  nous  soumettent  impérieusement  à  leurs  dé- 
w  cisioiis  tranchantes ,  et  prétendent  nous  donner 
î>  pour  les  vrais  principes  des  choses,  les  inintel- 
w  ligibles  svstèmes  qu'il  ont  bâtis  dans  leur  ima- 
3)  gination.  Du  reste,  renversant,  détruisant, 
w  foulant  aux  pieds  tout  ce  que  les  hommes  res- 
>i  pectent,  ils  ôtent  aux  affligés  la  dernière  conso- 
ij  lation  de  leur  misère,  auxpuissans  et  aux  riches 
ii  le  seul  frein  de  leurs  passions;  ils  arrachent  du 
»  fond  des  cœurs  le  remords  du  crime ,  l'espoir  de 


EN    MA.TlÈnE    DE    RELIGlOûî.  lOZ 

»  la  vertu,  et  se  vantent  encore  dctre  lesbient'ai- 
»  teurs  du  genre  humain.  Jamais  ,  disent-ils,  la 
»  vérité  n'est  nuisible  aux  hoiumes  :  je  le  crois 
»  comme  eux,  et  c'est ,  à  mon  avis  ,  une  grande 
»  preuve  qae  ce  qu'ils  ensei^^jneiU  n'est  pas  la  vé- 
»  rite  (i).  » 

Selon  les  indifTérens  politiques  ,  la  Relij^ion  et 
la  morale  sont  des  institutions  humaines.  Rous- 
seau soutient  que  «  les  vrais  devoirs  sont  indépen- 
»  dans  des  institutions  des  hommes...,  »  et  que  y 
«  sans  la  foi ,  nulle  véritable  vertu  n'existe  (2):  » 
et  comme  la  verlu  est  de  devoir  pour  l'hQmme,  il 
admet  qu'il  y  a  «  des  dogmes  que  tout  homme  est 
»  obligé  de  croire  (5):  «  proposition  directement 
opposée  au  principe  que  la  religion  n'est  néces- 
saire qu'au  peuple. 

Rousseau  rejette  donc  le  système  entier  dç^  in- 
difTérens politiques.  Il  le  juge,  comme  je  Fai  jugé , 
tout  ensemble  laux  et  nuisible ^  et  nuisible  parce 
qvi'il  est  limx;  ce  qui  suppose  qu'en  matière  de 
doctrine  ,  la  vérité  est  inséparcible  de  l'utilité ,  ou , 
en  d'autres  termes ,  que  toute  doctrine  avanta- 
geuse au  genre  humain  ,  et ,  à  plus  forte  raison  , 
toute  doctrine  nécessaire^  est  une  doctrine  vraie. 


(1)  Emile  j  tome  itl ,   page   197,  ëdif.  de  fa  Hay  Cj 
17G2. 

(2)  Ibid.,  pag.  196,  197. 

(3)  IbùL,  pag.  187. 


io/i  rssAi  sun  l'indiffkrence 

Je  prie  le  lecteur  de  se  souvenir  de  celte  ol)serva- 

lion. 

Juscpi'ici  Rousseau  n'est  que  Torganc  de  la  tra- 
dition universelle.  Sa  raison  est  d'accord  avec  la 
raison  de  tous  les  peuples  ,  d'accord  avec  l'expé- 
rience ,  d'accord  avec  toutes  les  autorités  dignes 
d'être  produites  dans  une  si  grande  question  ;  et , 
comme  il  arrive  toujours  lorsqu'on  suit  de  pareils 
guides ,  fort  de  l'excellence  de  sa  cause  et  de  l'as- 
sentiment des  âges,  la  vérité  prend  sous  sa  plume 
un  tel  caractère  d'évidence,  qu'on  n'a  pas  même 
essayé  de  répondre  à  ses  argumens. 

Mais  sitôt  qu'il  commence  à  n'écouter  que  son 
propre  esprit ,  et  que ,  resiserré  entre  le  christia- 
nisme où  le  conduisent  ses  principes ,  et  les  doc- 
trines  désolantes  qu'il  a  réfutées  si  éloquemment, 
il  tâche  de  se  frayer  une  route  chimérique  qui 
n'aboutisse  à  aucun  de  ces  deux  termes  extrêmes; 
ses  idées  se  troublent ,  et ,  s'égarant  de  sophisme  en 
sophisme,  il  tombe  presque  à  chaque  pas  dans  de 
grossières  inconséquences,  que  toutes le$  subtilités 
d'une  adroite  dialectique  ne  sauroient  parvenir  \\ 
déguiser. 

On  a  vu  qu'il  convient  de  la  nécessité  d'une  Re- 
ligion pour  tous  les  hommes.  Or,  cela  posé ,  que 
reste-t-il,  qu'à  se  décider  entre  les  diverses  Reli- 
gions ,  après  un  examen  suffisant  pour  déterminer 
un  choix  que  la  sagesse  puisse  avouer  ?  Mais  c'est 
positivement  ce  que  Rousseau   ne  veut  pas.  «  Si 


EN    MATIÈnE    DE    UELIGION.  105 

»  l'on  s'égare  ^  dii-il  ,  on  s'ôte  une  grande  excuse 
w  au  tril)unal  du  souverain  Juge.  Ne  pardonnera- 
»  t-il  pas  plutôt  Terreur  où  l'on  fut  nourri,  cp.io 
»  celle  qu'on  osa  choisir  soi-même  (i)  ?  » 

Ou  ce  discours  n'a  aucun  sens ,  ou  l'auteur  sup- 
pose qu'il  existe  une  Religion  véritable;  car  s'il  n^en. 
existoit  point,  où  scroit  le  danger  de  s'égarer  en 
la  cherchant?  S'égarer,  c'est  s'éloigner  du  but  où 
l'on  tend;  or,  si  ce  but  est  imaginaire  ,  comment 
concevoir  qu'on  s'en  éloigne?  S'éloigne-t-on  de  ce 
qui  n'est  pas?  Observez  d'ailleurs  que  Rousseau 
avoue  qu'en  matière  de  Religion,  l'erreur  peut  être 
criminelle  aux  yeux  du  sou i^erain  Juge  j  il  faut 
donc  qu'il  avoue  aussi  qu'il  existe  une  Religion 
vraie;  car,  s'il  n'y  avoit  point  de  vérité,  l'erreur 
seroit  inévitable  ,  et  une  erreur  inévitable  n'a  be- 
soin ni  di  excuse  ni  de  pardon. 

De  plus  ,  deux  doctrines  contraires  ne  pouvant 
être  vraies  en  même  temps ,  dès  qu'il  existe  une 
vraie  Religion ,  il  ne  peut  en  exister  qu'une  ,  et 
Jean- Jacques  l'avoue  en  termes  formels:  «  Parmi 
»  tant  de  Religions  diverses  qui  se  proscrivent  et 
»  s'excluent  mutuellement, z^/ze  seule  est  lahonney 
M  si  tant  est  qu'une  le  soit  (2).  »  Toutes  les  Reli- 
gions, hors  une,  sont  donc  fausses  nécessairement; 
toutes  les  religions,  hors  une ,  sont  donc  nuisibles), 
selon  Rousseau,  dont  j'ai  ci  té  pi  us  haut  les  paroles. 

(1)  Emile ,  tora.  III,  pag.  196. 
(1)  Ibid.,  ])ag.  i58. 


io6  ESSAI  suii  l'indifféuence 

Or,  des  Relijijioiis  nuisibles  ne  sont  certainement 
pas  nécessaires  à  l'homme  :  si  donc  une  Religion 
est  nécessaire,  comme  le  soutient  Rousseau ,  ce  ne 
peut  être  que  la  seule  religion  véritable.  Par  cela 
même  qu'elle  est  la  seule  vraie ,  elle  est  la  seule 
bonne,  la  seule  nécessaire  ,  la  seule  qui  vienne  de 
Dieu.  Or,  est-il  croyable  qu'en  imposant  aux 
hommes  le  devoir  de  la  suivre,  il  leur  ait  refusé 
les  moyens  delà  discerner?  Cela  répiigne,  et  néan- 
moins il  faut  que  Rousseau  le  dise,  ou  qu'il  aban- 
donne ses  maximes;  et  il  ne  peut  le  dire  sans  tom- 
ber, comme  on  vient  de  le  voir,  dans  de  palpables 
contradictions. 

Pour  sortir  d'embarras,  il  se  jette  dans  des  con- 
tradictions nouvelles.  Il  résulte  de  ses  aveux ,  qu'il 
y  a  une  vraie  Religion,  et  qu'il  n'y  en  a  qu'une  : 
la  conséquence  ,  c'est  que  tous  les  hommes  sont, 
tenus  de  l'embrasser.  Mais  cette  co  nséquence  le 
mèneroit  directement  au  Christianisme,  qu'il  s'ef- 
force de  renverser.  Que  fait-il  donc?  Il  prétend 
qu'on  ne  saur  oit  discerner  la  vraie  Religion.  Et 
comme  il  reconnoît  d'ailleurs  la  nécessité  d'une 
Religion  pour  tous  les  hommes,  il  conseille  à  cha- 
cun de  suivre  celle  où  il  est  né.  Dans  l'impuissance 
réelle  de  découvrir  la  véritable^  ce  seroit  sans 
doute  le  plus  sage  parti ,  pourvu  qu'elles  remplis- 
sent toutes  l'objet  pour  lequel  Rousseau  les  juge 
néçessaires.Or  l'erreur  étant,  selon  lui,  essentiel- 
lement nuisible  ,  cet  objet  ne  pourroit  être  rempli 
par  des  Religions  fausses.  Jl  est  donc  contraint  de 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  IO7 

soulonir  que  toutes  les  religions  sont  indiffe'- 
reiîles,  c'est-à-dire,  également  bonnes,  ou  égale- 
ment vraies;  car  ces  deux  choses  sont  inséparable- 
ment liées  dans  ses  principes  :  laissons-le  s'expli- 
quer lui-même.  /' 

«  Je  regarde  toutes  les  Religions  particulières 
»  comme  autant  d'institutions  salutaires,  qui  pres- 
«  crivent ,  dans  chaque  pays ,  une  manière  uni- 
»  forme  d'honorer  Dieu  par  un  culte  public ,  et 
»  qui  peuvent  toutes  avoir  leur  raison  dans  le  cli- 
»  mat ,  dans  le  gouvernement ,  dans  le  génie  du 
»  peuple  ,  ou  dans  quelque  autre  cause  locale  qui 
"  rend  l'une  préférable  à  l'autre  (i).»  Et  encore: 
»  Honorez  ,"en  général ,  tous  les  fondateurs  de  vos 
»  cultes  respectifs;  que  chacun  rende  au  sien  ce 
»  qu'il  croit  lui  devoir;  mais  qu'il  ne  méprise  point 
»  celui  des  autres.  Ils  ont  eu  de  grands  génies  et 
■>i  de  grandes  vertus;  cela  est  toujours  estimable. 
»  Ils  se  sont  dits  les  envoyés  de  Dieu;  cela  peut 
»  être  et  n  être  pas  (2).  « 

C  est  la  première  lois  que  j'entends  parler  des 
grandes  iK'Jiiis  de  Mahomet.  Au  reste  ^  comme  il 
seroit  absurde  de  supposer  que  des  envojés  de 
Dieu  enseignassent  l'erreur,  et  que  ,  d'autre  part, 
une  Religion  fondée  sur  l'imposture  ne  sauroit 
être  une  vraie  Religion,  la  dernière  phrase  que 
j'ai  citée  signifie  littéralement  :  Il  est  possible  que 

{\)Emilc,  tom.  II] ,  pag.  i84» 

[2)  Lettre  à  M,  Je  Beaumont  y  pag.  184. 


loS  ESSAI    SUK    L'iNDlFFÉRElNCli 

toutes  les  Religions  soient  vraies  ,  il  est  possible 
quelles  soient  toutes  fausses.  Ainsi  Ion  peut  choi- 
sir entre  cette  proposition  et  ces  deux  autres,  qui 
ne  se  de'duisent  pas  moins  naturellement  des  prin- 
cipes de  Rousseau  :  Toutes  les'  Religions  sont 
également  vraies  ;  il  n'existe  qu'une  seule  vraie 
Religion. 

Pour  un  lecteur  qui  veut  s'entendre ,  ce  n'est 
pas  un  léger  travail  que  de  chercher  à  mettre  l'au- 
teur d'Emile  d'accord  avec  lui-même.  Cette  tâche 
a  de  quoi  rebuter  le  plus  subtil  argumentateur. 
Ainsi ,  à  quelques  pages  de  distance  ,  Rousseau 
nous  apprend  qu'il  y  a  «  des  dogmes  que  tout 
))  homme  est  obligé  de  croire  (i),  »  et  «  qu'il  n'y  a 
»  de  vraiment  essentiels  que  les  devoirs  de  la  mo- 
»  raie  (2).  »  Et,  comme  pour  rendre  la  contra- 
diction plus  sensible ,  il  ajoute  immédiatement 
que  ((  le  culte  intérieur  est  le  premier  de  ces  de- 
ï>  voirs,  ))  et  que«  sans  la  foi ,  nulle  véritable  vertu 
»  n'existe  (3).  »  Quelle  étrange  confusion  d'idées! 
Le  culte  intérieur  est-il  la  morale  ?  La  foi  est-elle 
la  morale?  Et  si  nulle  vertu  n'existe  sans  la  foi , 
«omment  la  vertu  peut-elle  être  un  devoir  essen- 
tiel ^  sans  que  la  foi  le  soit  aussi  ? 

Dès  qu'on  s'écarte  du  vrai ,  la  raison  ,  dépour- 
vue de  point  d'appui ,  et  semblable  à  un  vaisseau 


(1)  Emile,  tom.  III,  pag.  186. 

(2)  Ibid. 

(3)  Ibid.,  pag.  195. 


EN    MATIÈRE    DE    lŒLlGlOK.  lOQ 

qui  n'est  plus  maître  de  ses  mouveniens,  flolle  au 
hasard ,  et  suit  tour  à  tour  les  directions  les  plus 
opposées.  L'inconséquence  est  toujours  la  com- 
pagne de  l'erreur ,  parce  que  l'homme  ne  se  dé- 
tache jamais  de  toutes  les  vérités  à  la  fois,  et  que 
celles  qu'il  retient ,  imcompatihles  avec  l'erreur , 
le  forcent  de  se  contredire  inévitablement.  C'est 
ce  qui  arrive  à  Rousseau  presque  à  chaque  page. 
«  Dans  l'incertitude  où  nous  sommes ,  dit-il ,  c'est 
«  une  inexcusable  présomption  de  professer  une 
M  autre  Religion  que  celle  où  l'on  est  né,  et  une 
»  fausseté  de  ne  pas  pratiquer  sincèrement  celle 
M  qu'on  professe  (t).  »  Quelques  lignes  aupara- 
vant,  il  fait  ainsi  parler  son  personnage  fictif: 
»  Reprenez  la  Religion  de  vos  pères  (la  Religion 

i>  de  Calvin) elle  est  très-simple  et  très- 

«  sainte;  je  la  crois,  de  toutes  les  Religions  qui 
«  sont  sur  la  terre ,  celle  dont  la  morale  est  j  la 
»  plus  pure,  et  dont  la  raison  se^  contente  le 
"  mieux  (2).  » 

]/*  Il  y  a  donc,  à  son  jugement  même,  divers 
degrés  d'incertitude,  et,  par  conséquent,  des  motifs 
de  préférence ,  puisqu'il  existe  une  Religion  dont 
la  raison  se  conteiite  le  mieux.  Or ,  sur  quel  fon- 
dement seroit-on  obligé  de  vivre  dans  une  Reli- 
gion dont  la  raison  se  contenteroit  moins  F  Jean- 
Jacques  reproche   faussement  au  Christianisme 

'■■I  ■     '  I     ■        I    ■■■■■■■  I     ■■  m^  —  ■     I  ■■  ■        .^  ■        ■  .         ■,     —  .  I     ,         ..,  .,  ,    ,     — ^>W|^ 

[i)  Emile,  tom.III,  pag.  195. 
(2)  Ibid, 


IIO  ESSAI    Sun    L*lINDIFFÉnEISCfi 

d'exiger  le  sacrifice  absolu  de  la  raison,  et  voici 
qu'il  fait  un  devoir  aux  hommes  d'agir  contre  les 
lumières  de  leur  raison.  A  quoi  donc  sera-t-elle 
bonne ,  si  nous  ne  devons  pas  la  consulter  sur  un 
point  d'où  dépend  notre  sort  éternel  ?  Rousseau 
nous  apprend ,  dans  ses  Confessions ,  qu'il  s'est 
fort  bien  trouvé  de  jeter  son  salut  à  croix  ou  pile  ; 
et  il  conseille,  en  conséquence,  à  tout  le  monde 
d'en  faire  autant.  De  peur  d  être  trompé  ou  de  se 
tromper ,  il  exclut  tout  ensemble  l'autorité  et  la 
raison  ;  c'est  beaucoup  aussi  :  ne  pourroit-on  pas 
composer  ?  Le  hasard  a  son.  prix  sans  doute  ;  ce- 
pendant la  philosophie  me  semble  surfaire  un 
peu. 

2^  Aux  yeux  de  Rousseau,  le  calvinisme  est 
une  Religion  très-simple  et  très-sainte.  Or  ,  une 
Religion  très-sainte  est  une  Religion  très-vraie  ; 
autrement,  que  signifieroit'  ce  mot  ^^//z/e.'^  L'in- 
certitude dont  l'auteur  d'Emile  nous  effrayoit  tout 
à  l'heure  n'est  donc  pas  au  fond  si  redoutable , 
puisqu'elle  ne  l'a  pas  empêché  de  découvrir  une 
Religion  très-vraie?  Les  autres  étant  nécessaire- 
ment  fausses ,  pourquoi  ne  seroit-il  pas  permis  de 
les  quitter  pour  celle-là?  L'unique  difficulté  con- 
siste à  discerner  la  seule  bonne  :  or ,  la  voilà ,  selon 
Rousseau;  il  n'y  a  plus  de  risque  de  s'y  méprendre^ 
et  quand,  revenant  sur  ses  aveux,  il  supposeroit 
toutes  les  Religions  bonnes,  mais  non  pas  au  même 
degré  ;  quand  la  question  seroit  de  savoir  quelle  est 
la  meilleure,  encore  ne  devroit-on  point  hésiter: 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGIOIX.  1  l  l 

car  je  ne  pense  pas  qu'il  prétendît  qu'on  dut  être 
arrête'  par  la  crainte  qu'il  existât  une  Religion /y/w^ 
que  très-T>raie. 

V^  A  l'en  croire ,  il  n'y  a  de  vraiment  essentiels 
que  les  devoirs  de  la  morale  :  soit;  c'est  donc  un 
devoir  essentiel  d'embrasser  la  Relit:;ion  dont  la 
morale  est  la  plus  pure?  Point  du  tout;  c'est,  au 
contraire,  une  inexcusable  présomption. 

Cette  conséquence  est  tellement  absurde,  qu'elle 
a  contraint  Rousseau  de  modifier  lui-même  ses 
principes,  mais  en  passant,  dans  une  note,  pour 
ne  pas  déranger  apparemment  la  parlai  te  régularité 
du  texte.  Quoi  qu'il  en  soit,  il  convient  que  «  le 
»  devoir  de  suivre  et  d'aimer  la  Religion  de  son 
»  pays,  ne  s'étend  pas  j  usqu  aux  dogmes  contraire* 
»  a  la  bonne  morale  (i  ).  »  Ne  demandez  rien  de 
plus;  vous  n'obtiendrez  pas  d'autre  concession. 
Celle-ci  n'est  déjà  peut-être  que  trop  embarras- 
sante ;  car ,  sans  préceptes  religieux ,  sans  loi  posi- 
tive ,  comment  distinguer  avec  ceititude  ce  qui  est 
ou  noncoîîtraire  à  la  bonnemoraleF  Enfin  chacun 
s'en  tirera  de  son  mieux.  Mais,  quant  au  reste, 
fussicz-vous  convaincu  mille  fois  que  tel  dogme  est 
faux,  et  par  couséc^enx,  nuisible ,  el  par  consé- 
quent injurieux  à  la  vérité  suprême  ,  au  nom  de  la 
philosophie,  il  vous  est  enjoint  de  Y  aimer  j  c'est 
pour  vous  un  devoir  y  et  sûrement  un  devoir  démo- 
jale ,  puisqu'il  n'y  i\d'essentiels(\yxece\i\.-\k»  Lau- 


(  1  )  Emile ,  t om .  IJI ,  pa^^ .  187. 


112  ESSAI    SUK    L'iNDIFrKRENCE 

leur  n*a-t-il  pas  sagement  fait  d'exclure  dahord  la 
raison  de  son  système  ? 

Autre  contradiction.  Après  un  maguiliquecloi^e 
derEvangile ,  il  ajoute  :  «  Avec  tout  cela,  ce  même 
»  Evangilô  est  plein  de  choses  incroyables  ,  de 
»  choses  qui  répugnent  à  la  raison,  et  qu'il  est 
»  impossible  à  tout  homme  sensé  de  concevoir  ni 
M  d'admettre  (i).  »  Cela  vous  semble  positif?  At- 
tendez un  peu;  on  vous  dira  que  «  le  Ghristia- 
w  nisme,  non  pas  celui  d'aujourd'hui,  uiolÏs celui 
:»  de  r Evangile,.. ,  est  une  Religion  sainte,  su- 
»  blime,  véritable  (2).  »  Ainsi  le  Christianisme  est 
une  religion  sainte  y  sublime  y  et  il  est  impossible 
à  tout  homme  sensé  de  V admettre  j  le  Christia- 
nisme répugne  à  la  raison,  et  le  Christianisme  est 
une  Religion  ?;mi^^^/e.  Dociles  admirateurs  de  cet 
inconséquent  sophiste ,  que  vous  avez  bonne  grâce 
à  reprocher  aux  chrétiens  leur  obéissante  foi!  Le 
Christianisme^  examiné  soigneusement ,  leur  pa- 
roît,  comme  à  votre  maître,  une  Religion  véri- 
tables et  ils  y  croient  :  pauvres  gens  que  les  préjugés 
aveuglent  au  point  de  ne  pas  voir  qu //  est  impos- 
sible à  tout  homme  sensé  d'admettre  cette  R.eli- 
gion  sainte  y  sublime  ^  véritable  y  attendu  c^elle 
répugne  a  la  raison  ! 

Au  reste ,  le  système  d'indifférence  adopté  par 
J.-J.   Rousseau  ne  lui  appartient  pas  même   en 


(1)  Emile,  tom.  III,  pag.  187. 
(a)  Contrat  social ,  pag.  194. 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  Il3 

propre.  Jusque  dans  ses  contradictions,  il  n'est 
que  le  copiste  de  Chubb  et  des  autres  déistes  an- 
glais. Celui-ci  reconnoît  ff  qu'on  ne  peut  expliquer 
»  l'établissement  du  Christianisme  qu'en  admet- 
»  tant  la  vérité  du  récit  évangélique  ;  que  le  minis- 
»  tère  de  Jésus-Christ  et  le  pouvoir  qu'il  déploya , 
«  ayant ,  au  moins  en  général ,  été  favorables 
«  au  bien  public ,  il  est  vraisemblable  que  Dieu 
»  étoit  le  premier  agent  de  ce  pouvoir,  et  en  di- 
»  rigeoit  l'exercice.  »  Et  après  quelques  autres  ré- 
flexions de  même  nature ,  il  ajoute  :  ((  Il  suit  de 
«  là ,  ce  me  semble ,  qu'il  est  probable  que  Jésus- 
»  Christ  avoit  ime  mission  divine  (i)  ;  »  ce  qui 
pourtant  n'empêche  pas  Chubb  de  penser  qu'il  ^y 
a  aussi  des  motifs  plausibles  d'attribuer  à  la  Reli- 
gion de  Mahomet  un  caractère  divin  (2).  Qu'on 
rapproche  ces  passages  de  celui  où  Rousseau  parle 
ainsi  des  fondateurs  des  différens  cultes  :  «  Us  se 
»  sont  dits  les  envoyés  de  Dieu  ;  cela  peut  être  et 
jj  n'être  pas  :  >j  on  conviendra  que  l'identité  de  prin- 
cipes est  parfaite.  La  conséquence  est  semblable 
aussi,  car,  selon  l'auteur  anglais:  «  Passer  du  Ma- 
»  hométisme  au  Christianisme ,  ou  du  Christia- 
«  nisme  au  Mahométisme,  c'est  uniquement  aban- 
M  donner  une  forme  extérieure  de  Religion  pour 
«  une  autre  forme  ;  démarche  qui  n'offre  pas  plus 


(1)  Voyez  Chuhb's  posthumous  PVorks  y  vol.  II,  pag. 

4i,  42,  43. 

{2)  Ibid. ,  pag.  4o. 

1.  8 


Il  4-  ESSAI    SUR    l/lNDirrjÊKDNCE 

«  davaiitncjc  rëcl ,  qu'il  n'y  on  a  ponr  un  lionime 
»  a  changer  ]a  coulcMir  de  ses  vetemens ,  en  quil- 
M  tant ,  par  exemple ,  un  habit  bien  pour  en  [)jen- 
w  drc  un  rouge (i)  ;  »  et  ce  que  Chuhl)  dit  ici  des 
mahome'lans ,  il  le  dit  également  des  païens  (2) 
qui  embrassèrent  le  Christianisme  à  son  origine. 
L'indifférence  absolue  des  Religions  est  donc  le 
fondement  de  ce  système  ,  cent  fois  plus  injurieux 
à  la  Divinité  que  l'athéisme,  et  plus  humiliant 
pour  l'homme ,  à  qui  l'on  ose  dire  :  «  Etre  borné , 
»  imbécile  mortel ,  incapable  de  découvrir  la  vé- 
3j  rite ,  d'où  te  vient  Y  inexcusable  présomption  de 
»>  chercher  à  la  connoître?  Quelle  existe  ou  non  , 
î)  que  t'importe  ?  Elle  n'existe  pas  pour  toi.  Ton 
»  devoir  est  d'obéir  aveuglement  à  tous  les  foarbes 
>î  qui  se  diront  envoyés  de  Dieu.  Quelque  erreur 
>î  qu'ils  enseignent ,  tu  dois  Y  aimer j  quelque  culte 
w  qu'ils  établissent ,  tu  dois  le  pratiquer  sincè- 
«  renient.  Le  sort  t'a-t-il  fait  naître  dans  une  con- 
«  trée  païenne,  adore  les  Dieux  de  ton  pays,  sacri- 
5j  fie  à  Jupiter ,  à  Mars ,  à  Priape ,  à  Vénus  ;  initie 
))  pieusement  tes  filles  aux  mystères  de  la  bonne 
»  déesse.  Tu  rendras,  en  Egypte  ,  les  honneurs 
w  divins  aux  crocodiles  sacrés  et  au  bœuf  Apis  ; 
3j  chez  les  Phéniciens  ,  tu  offriras  tes  enfans  à  Mo- 
»  loch  ;  au  Mexique ,  tu  prendras  les  armes  pour 

(i)    Voyez    Chubh's  posthumoiis    Works,    yol.    II, 
pag.  .33,  34. 

(2)  lùid.,  pag.  35. 


EW    MATIÈRE    DE    IIELIGION.  Il5 

»  conquérir  des  victimes  humaines  a  lafFreuse 
»  idole  qu'on  y  révère;  ailleurs',  tu  te  prosterneras 
a  humblement  devant  un  tronc  d'arbre ,  devant 
»  des  pierres ,  des  planles ,  des  débris  d'animaux, 
»  restes  impurs  de  la  mort.  As-tu  vu  le  jour  à 
»  Constantinople,  répète  du  fond  du  cœur:  D/eu 
»  est  Oie  u^et  Mahomet  est  son  prophète  !  A  Rome, 
n  tu  mépriseras  ce  même  Mahomet  comme  un  im- 
»  posteur.  Toutes  ces  Reli{»ions  et  mille  autres 
»  sont  autant  ctHnstitutions  salutaires  qui  ont 
»  leur  raison  clans  le  climat^  dans  le  gouverne- 
»  ment  y  dans  le  génie  du  peuple  ou  dans  quelque 
"  autre  cause  locale  qui  rend  l'une  préférable  à 
»  l'autre.  Voilà  l'unique  différence ,  et ,  sans  se 
»  tourmenter  pour  choisir ,  le  sage  s'en  tient  à 
»  celle  que  le  hasard  lui  a  donnée.  » 

Tfîlleest,   dans  sa  simplicité,    la  doctrine  de 
Jean-Jacques;  car  la  seule  restriction  qu'il  y  ap- 
porte est  visiblement  chimérique,  (c  Le  devoir  de 
»  suivre  et  d'aimer  la  Religion  de  son  pavs  ne  s'é- 
»  tend  pas  ,  dit-il,  jusqu'aux  dogmes  contraires  à 
»  la  bonne  morale.  »  Fort  bien  ;  mais  quels  sont 
les  peuples  qui ,  en  obéissant  à  leurs  lois  reli- 
gieuses ,  s'imaginent  blesser  les  devoirs  de  la  bonne 
moj-aleP k.vi  contraire,  en  violant  ces  lois,  ils  croi- 
roient  commettre  un  crime  et  s'attirer  le  cour- 
roux du  ciel.   Lorsque  les  disciples  de  Mahomet 
parcouroient  l'Asie ,  tenantd'une  main lecimeterre 
et  de  l'autre  l'Alcoran,  pense-t-on  qu'ils  missent  en 
doute  s'ils  avoient  le  dioit  d  égorger  les  rebelles  à 

8. 


Il6  ESSAI    SUR    l'iNDIFFÉREJNCE 

raiitorite  de  leur  prophète  V  Loin  d  éprouver  des 
remords  eu  les  massacrant ,  ils  se  persuadoient  faire 
une  œuvre  agréable  à  Dieu.  L'histoire  est  pleine 
de  pareils  exemples.  En  sacrifiant  leurs  enf'ans  à 
Saturne ,  les  habi  tans  de  Carthage  n'étoufïoient  pas 
apparemment  les  sentimens  de  la  nature,  pour  le 
plaisir  de  se  croire  coupables  d'un  crime  affreux. 
Disons-le,  car  il  n'est  point  de  vérité  plus  mécon- 
nue et  plus  importante  :  la  Religion  des  peuples 
est  toute  leur  morale;  et  c'est  ce  qui  fait,  en  partie , 
le  danger  du  système  que  je  combats.  En  consa- 
crant tous  les  cultes,  il  consacre  tous  les  vices,  et 
même  tous  les  forfaits.  La  polygamie ,  la  prostitu- 
tion, tout,  et  jusqu'au  meurtre,  devient  non-seu- 
lement permis ,  mais  salutaire  selon  le  climat ^  le 
gouvernement  y  le  génie  du  peuple.  Grand  Dieu! 
où  en  sommes-nous ,  s'il  est  nécessaire  de  réfuter 
une  telle  doctrine?  Et  sera-t-on  quitte  envers  l'hu- 
manité, quand,  avec  un  art  perfide,  on  aura  ,  dans 
de  séduisantes  phrases  ,  entouré  ces  maximes  exé- 
crables des  mots  flatteurs  de  concorde,  de  tolé- 
rance et  de  paix? 

Remarquez  en  outre  que  Rousseau  ne  veut  pas 
qu'on  examine  les  dogmes  pour  savoir  s'ils  sont 
vrais,  mais  s'ils  sont  conformes  à  la  bonne  morale j 
comme  si  cet  examen  étoit  plus  facile  que  l'autre, 
plus  à  la  portée  de  tous  les  hommes.  Combien  en 
est-il  qui  soient  capables  d'apercevoir  la  liaison 
souvent  éloignée ,  quoique  très-réelle ,  qui  existe 
entre  les  devoirs  de  la  morale  et  des  dogmes  spé^- 


KN    MATIÈRE    DE    UELIGION.  II7 

culalifs  ?  ^ur  quels  principes  ,  d'après  quelles 
règles  proccdera-t-on  à  cet  examen  ?  D'après  la 
règle  de  la  conscience  ?  A  ce  compte ,  chacun  res- 
tera tranquillement  dans  sa  Religion  ;  car  je  ne 
sache  pas  que  la  conscience  du  musulman,  du 
Chinois,  de  l'Indou,  du  Taïtien  ,  en  ait  jusqu'à 
présent  dégoûte  aucun  de  son  culte.  On  consultera 
la  raison ,  dites-vous.  J'entends  ;  on  remettra  la 
morale  en  problème,  et  cela  nécessairement;  car, 
pour  juger  si  un  dogme  est  contraire  a  la  bonne 
morale,  il  faut  d abord  connoîlre  avec  certitude 
cette  bonne  morale.  On  raisonnera  donc  comme 
les  philosophes  de  la  Grèce  et  comme  ceux  de 
notre  temps,  à  perte  de  vue  sur  les  devoirs;  et, 
las  d'en  chercher  en  vain  le  fondement  dans  de 
vagues  abstractions  ,  on  les  niera  pour  en  finir. 
Cette  marche  fut  toujours  celle  de  la  philosophie. 
Qu'on  rne  nomme  une  vertu  qu'elle  ait  respectée, 
un  vice  dont  elle  ait  rougi  de  se  rendre  l'apolo- 
giste. Depuis  Aristippe  jusqu'à  Diderot,  elle  n'a 
jamais  su  que  mettre  les  passions  à  l'aise  ,  en  s'ef- 
forcant  de  concilier  les  devoirs  de  l'homme  avec 
ses  penclians ,  ou  plutôt  en  faisant  de  ses  penchans 
l'unique  règle  de  ses  devoirs.  Aussi  n'est-il  point 
de  Religion,  fût-ce  celle  des  Druides,  dont  la 
morale  ne  soit  préférable  à  la  morale  philoso- 
phique. Les  Druides  au  moins  reconmiandoient 
les  vertus  qui  maintiennent  le  bon  ordre  dans  les 
familles,  le  respect  pour  la  vieillesse,  la  fidélité 
conjugale  ;  ils  immoloicnt,  à  la  vérité,  des  victimes 


ii8  ESSAI  suK  l'indifférence 

humaines  à  leurs  divinités  sanguinaires;  mais  de- 
puis qu'à  son  lour  la  i)hilosophie  a  trouvé  bon  d'en 
immoler  ,  et  en  plus  j^rand  nombre ,  à  une  divinité 
non  moins  terrible,  je  ne  vois  pas  qu'elle  offre, 
même  sous  ce  rapport ,  aucun  avantage  ;  à  moins 
peut-être  qu'il  ne  soit  plus  consolant ,  plus  doux , 
plus  conforme  à  la  dignité  de  l'homme,  d'être 
égorgé  sur  les  autels  de  la  déesse  Raison  que  sur 
ceux  du  dieu  Tentâtes. 

L'expérience  prouve  donc  que,  dès  que  l'on 
considère  la  morale  indépendamment  de  la  Reli- 
gion ,  la  morale  devient  aussi  problématique  que 
la  Religion  même.  Ainsi  la  restriction  que  Rous- 
seau m(  t  à  son  système  est  nulle  en  réalité.  Il 
exclut  le  raisonnement  d'un  côté ,  et  il  l'admet  de 
l'autre,  mais  avec  des  conditions  qui  le  rendent 
impossible  à  la  plupart  des  hommes  et  dangereux 
pour  tous;  car,  ôtez  les  promesses  et  les  menaces 
de  la  Religion ,  tous  ont  un  intérêt  sensible  à  s'a-r 
buser  sur  les  devoirs ,  et  Rousseau  lui-même  four^ 
nit  dans  ses  écrits  plus  d'un  exemple  de  la  ma- 
nière dont  on  peut  obscurcir ,  au  profit  des  pas- 
sions ,  les  préceptes  les  plus  clairs  et  les  plus  es^r 
sentiels  de  la  morale. 

Pour  réduire  la  discussion  à  ses  termes  les  plus 
simples ,  il  n'y  a  que  trois  suppositions  possibles: 
ou  toutes  les  Religions  sont  vraies ,  ou  elles  sont 
toutes  fausses ,  ou  enfin  il  existe  une  seule  vraie 
Religion. 

La  supposition  que  toutes  les  Religions  sont 


EN    MATIÈRE    DE    KELICION.  IJ^ 

vraies  est  évidemment  absurde  ;  des  dogmes  cou- 
tradicloires,  le  oui  et  le  non  ,  ne  sauroient  être 
vrais  en  même  temp.  Cela  est  de  pur  sens  com- 
nmn.  «  Parmi  tant  de  Relii^ions  diverses  qui  se 
j>  proscrivent  et  s  excluent  muluellement ,  une 
>»  seule  est  la  bonne,  si  tant  est  qu'une  le  soit(i),« 
dit  Rousseau. 

La  supposition  que  toutes  les  Religions  sont 
fausses,  renverse  par  le  fondement  le  système  de 
l'auteur  d'I'mile.  Car,  dans  ce  système,  la  Reli- 
gion est  nécessaire  à  la  société,  et  à  tous  les  mem- 
bres de  la  société.  C'est  un  des^oir  de  suivre  et  d^ii- 
mer  la  Religion  de  son  pays.  Or,  l'erreur,  qui , 
de  l'aveu  de  Rousseau ,  de  Cliubb,  de  Diderot ,  est 
nuisible  de  sa  nature,  et  ne  peut  manquer  de  rendre 
vicieuse  toute  créature  raison  n  ahle  etcon  séquen  te. 
n'est  certainement  nécessaire  ni  a  lliomme  ni  à  la 
société:  aimer  ce  qui  est  faux,  et  par  cela  même 
pernicieux,   ne  sauroit  être  un  devoir  ^qwv  per- 
sonne. Donc ,  si  toutes  les  Religions  sont  fausses  , 
la  Religion,   loin  d'être  utile,  est  préjudiciable  ; 
loin  d'cti-e  obligé  d'en  rt/weretd'en  suivre  aucune, 
on  doit  les  mépriser,  les  haïr,  les  proscrire  toutes, 
comme  le  plus  grand  fléau  de  l'humanité.  Qui,  en 
effet,  oseroit  faire  un  devoir  à  une  créature  rai- 
sonnable d\iimer  l'erreur,  qui  ne  peut  manquer 
de  la  rendre  vicieuse  F  et  que  deviendroit  cet  autre 
principe,  que  les  devoirs  de  la  morale  sont  les 

{x)  Emile  ,  tom.  III  ^  pag.  i58. 


120  KssAi  Sun  l'indiffékencc 

seuls  essentiels Ph^i  supposition  que  je  discute  est 
donc  incompatible  avec  le  système  de  Rousseau. 
Admettre  Tune,  c'est  rejeter  l'autre  évidemment. 
"  Reste  la  supposition  d'une  seule  Religion  véri- 
table, et  par  conséquent  seule  utile ,  seule  néces- 
saire y  toutes  les  autres  étant  fausses ,  et  par  consé- 
quent nuisibles.  Or ,  quoi  de  plus  absurde ,  dans 
cette  hypothèse ,  que  de  faire  à  l'homme  un  devoir 
de  suivre  la  Religion  où  il  est  né  ?  que  de  présenter 
tous  les  cultes  comme  indifférens ,  comme  égale- 
ment salutaires  F  que  d'attribuer  à  l'erreur,  source 
impure  du  vice ,  les  mêmes  droi  ts  qu'à  la  vérité , 
mère  de  la  vertu  ?  que  d'interdire  à  un  être  raison- 
nable tout  usage  de  sa  raison  sur  l'objet  qui  l'inté- 
resse le  plus?  que  de  le  contraindre  à  respecter,  à 
aimer  des  extravagances  qui  répugnent  invincible- 
ment à  son  esprit?  Est-ce  donc  là  ce  qu'on  appelle 
de  la  philosophie  '^  «  Un  fils ,  dit-on ,  n'a  jamais 
w  tort  de  suivre  la  Religion  de  son  père.  »  Ainsi , 
en  matière  de  Religion ,  la  naissance  décide  de 
tout.  Ici  c'est  un  devoir  d'être  polythéiste ,  et  là 
c'est  un  devoir  de  n'adorer  qu'un  Dieu,  La  foi  doit 
changer  avec  les  climats ,  varier  sjelon  les  degrés 
de  latitude  :  autant  de  pays ,  autant  de  devoirs  op- 
posés. Chrétien  en  Europe ,  musulman  dans  la 
Perse  ,  idolâtre  au  Congo  ,  vous  rendrez  ,  sur  les 
bords  du  Gange  ,  les  honneurs  divins  à  Vishnou. 
Votre  père ,  un  peu  crédule  ,  adoroit  une  pierre , 
un  ognon  ;  conservez  ce  culte  domestique.  L'njils 
n'a  jamais  tort  de  suivre  la  Religion  de  son  père. 


EN    MA.TIÈriE    DE    RELIGION.  12  l 

Mais  cette  Religion  est  indigne  de  Dieu,  et  dégra- 
dante pour  riiomme.  N'importe  ;  vous  y  êtes  né; 
en  professer  une  autre  serait  une  inexcusable  pré- 
somption. 

Disciples  de  Jean-Jacques,  reconnoissez  les  pa- 
roles de  votre  maître,  et  dites  si ,  dans  l'iiypothèse 
d  une  Religion  véritable  ,  il  est  possible  de  porter 
plusloin  l'inconséquence;  tranchons  le  mot,  la  fo- 
lie. Quoi  !  il  existe  une  vraie  Religion ,  et  la  plupart 
des  hommes  seroient  tenus  d'en  professer  sincè- 
rement une  fausse  !  Ce  sera  pour  eux  un  devoir 
d'outrager  la  Divinité  par  un  culte  qu'elle  ré- 
prouve! Tout  devoir,  et  Rousseau  l'avoue,  dérive 
de  la  volonté  de  Dieu  (*)  :  c'est  donc  la  Vérité  su- 
prême qui  impose  aux  trois  quarts  du  genre  hu- 
main l'obligation  àQprofesserYevrcuv  et  de  Y  aimer? 
C^est  Dieu  qui  fait  à  certains  peuples  nn  devoir 
d'adorer  le  vice?  Convenez  qu'il  y  a  de  bizarres 
articles  dans  le  symbole  de  l'indifférence. 

Quelque  supposition  qu'on  adopte,  le  système 
de  Rousseau  répugne  donc  au  sens  commun.  En 
théorie  il  implique  contradiction  ,  et  dans  la  pra- 
tique il  est  i-mpossible  :  car  Jean-Jacques  exige 
deux  choses  manifestement  inalliables.  Il  veut  qu'on 
croie  toutes  les  Religions  également  bonnes,  et 
qu'on  professe  sincèrement  celle  du  pays  où  l'on 
est  né.  Mais  lui-même  n'observe- 1- il  pas  que  les 

(*)  «  Toute  justice  vient  de  Dieu  ,  lui  seul  en  est  la 
M  source.  »  Contrat  social  y  liv.  II,  cbap.  vi. 


122  ESSAI    SUK    l'iNDIFFÉIŒNCG 

U(;li*^ions  divcrsc»s  svi proscrivent  et  s^ excluent  mu- 
tuelleincnt  P  \ia  professer  sincèrement  une  y  c'est 
donc  exclure  et  proscrire  toutes  les  autres?  Lin  Juil 
sincère  ^hhoive  nécessaireiii^nt  le  (^hiistiaiiisme, 
comme  un  s.ncère  Chrétien  rejette  la  Religion 
juive.  Ainsi  d'un  maliométan ,  ainsi  d'un  païen, 
ainsi  des  sectateurs  de  tous  les  cultes  opposés.  On  ne 
change  pas  la  nature  des  choses  avec  des  phrases 
de  rhéteur  ;  on  ne  fait  pas  que  l'homme  puisse 
croire  la  même  doctrine  vraie  et  fausse,  en  n  ême 
temps;  et  cette  prétendue  foi  sincère  en  des  dogmes 
qui  s'excluent  mutuellement ^  n'est  aufond  qu'une 
incrédulité  ou  une  indifférence  absolue. 

Des  considérations  développées  dans  ce  chapitre, 
j  ai  droit  de  conclure ,  ce  me  semble ,  que  les  prin- 
cipes de  Rousseau,  dépouillés  des  prestiges  d'une 
éloquence  mensongère,  n'offrent  qu'un  informe  as- 
semblage d'incohérences,  d'absurdi  tés  et  de  con- 
tradictions. C'en  seroit  assez  peut-être  pour  qu'on 
du  lies  abandonner  sans  plus  d'examen;  cependant, 
tout  ce  que  je  demande ,  c'est  qu'on  les  examine  at- 
tentivement. Ne  vous  hâtez  point  de  juger,  dirai- je 
aux  partisans  de  ces  maximes ,  convenez  seulement 
qu'il  y  a  depuissans  motifs  d'en  tenir  la  vérité  pour 
douteuse.  Dégagez-vous  de  toute  prévention  ;  cher- 
chez sincèrement  ce  qui  est  vrai  ;  étudiez  les  preuves 
du  Christianisme  avec  le  même  soin  ,  avec  la  même 
bonne  foi  que  vous  étudieriez  une  science  humaincv 
tSi\rement  il  vous  importe  autant  de  savoir  si  le 
Christianisme  est  véritable,  que  de  connoître  la 


EN    MATIÈRE    DE    llELltJfON.  12D 

théorie  de  1  électricité ,  ou  les  lois  de  la  pesanteur. 
Faites  une  fois  pour  Tintéret  de  \otre  sort  éternel, 
ce  que  vous  faites  tous  les  jours  pour  satisfaire  votre 
curiosité.  Pour  peu  que  vous  attachiez  de  prix  à 
la  vérité,  à  la  raison,  à  la  vertu,  vous  éicr  plus 
que  personne  obligés  de  cheicher  une  règle  fixe  de 
croyance  et  de  conduite;  car  cette  régie  vous  man- 
que plus  qu  a  personne.  Celle  que  vous  vous  flattez 
de  posséder  est  nulle ,  fausse  ,  illusoire.  On  l'admet 
en  spéculation,  et  on  la  rejette  dans  la  pratique. 
Eneffet,  je  vous  le  demande,  a  vous  particuliè-ve- 
ment  qui  êtes  nés  en  pays  catholique ,  de  parens 
catholiques,  professez-vous  sincèrement ^  comme 
Rousseau  le  veut ,  la  Religion  de  vos  pères?  Vous 
voit-on  pratiquer  les  devoirs  que  la  Religion  ca- 
tholique impose  à  ceux  qui  font  profession  de  la 
suivre  ?  Assistez-vous  régulièicment  dans  v^s 
temples  aux  offices  publics,  aux  instructions  des 
pasteiirs?  Obéissez-vous  aux  lois  de  l'Eglise?  Gar- 
dez-vous scrupuleusement  les  préceptes  de  l'absti- 
nence et  du  jeûne?  Fuyez-vous  les  spectacles  dan- 
gereux? Fréquentez -vous  les  tribunaux  de  la  pé- 
nitence? Vous  souriez  de  ces  questions ,  et  vous 
n'avez  pas  tort.  Persuadés  que  toutes  les  Religions 
sont  indifférentes,  ignorant  s'il  en  est  une  vraie, 
et  quelle  est  cette  vraie  Religion  ,  pourquoi ,  dans 
l'incertitude  ,  vous  astreindriez- vous  à  tant  de 
gène,  à  tant  de  pratiques  pénibles?  Vous  le  devez 
cependant  d'après  vos  principes  ;  mais  ces  prin- 
cipes contradictoires  exigeant  et  snj^posant  l'im- 


124  ESSAI  Sun  l'indifférence 

possiljlc ,  vous  forcent ,  et  c'est  ruiiiqiie  [nofit  que 
vous  en  tiriez ,  d'être  inconséquens  mcnie  dans 
l'erreur. 

Le  système  de  Rousseau,  compatible  eu  appa- 
rence avec  toutes  les  Religions ,  les  détruit  donc 
toutes  par  le  fait.  Il  détruit  donc  aussi  toute  vertu  ; 
car,  dit  Rousseau  :  «  Je  n'entends  pas  qu'on  puisse 
ï>  être  vertueux  sans  Religion  ;  j'eus  long-temps 
jj  cette  opinion  trompeuse  ,  dont  je  suis  bien  désa- 
«  busé(i).  »  Or,  en  détruisant  la  vertu,  en  dé- 
truisant la  Religion  ,  il  détruit  nécessairement  la 
société  ;  et  c'est  encore  Roussseau  qui  le  dit  :  «  Ja- 
jj  mais  Etat  ne  fut  fondé  que  la  Religion  ne  lui 
»  servît  de  base  (2).  "  Otez  la  base ,  que  devient 
l'édifice?  Hélas  !  nous  ne  le  savons  que  trop  ;  et  si 
l'on  s'y  trompoit  aujourd'hui,  ce  ne  seroit  pas  du 
iteoins  faute  d'expérience. 

Fondé  sur  cette  expérience  à  jamais  mémorable, 
ne  m'est-il  pas  permis  de  juger  la  doctrine  de 
Rousseau  comme  il  juge  lui-même  celle  des  phi- 
losophes que  j'ai  réfutés  précédemment ,  et  de  lui 
adresser  ses  propres  paroles  :  «  Jamais ,  dites-vous, 
»  la  vérité  n'est  nuisible  aux  hommes  ;  je  le  crois 
«  comme  vous,  et  c'est,  à  mon  avis ,  une  grande 
»  preuve  que  ce  que  vous  enseignez  n'est  pas  la 
a  vérité.  » 

Il  tombe,   aussi-bien  que  Hobbes,  de  tout  le 

(1)  Lettre  à  cV Alembert  sur  les  spectacles. 

(2)  Contrat  social ,  liv.  IV,  chap.  viii. 


EN    MATIÈflE    DE    IIELIGTON.  I26 

poids  de  ses  principes  dans  l'indiftérence  al)Soluc 
des  Religions.  L'un  les  déclare  toutes  fausses  ou 
d'institution  humaine  ;  l'autre  ne  sait  pas  s'il  en 
est  une  vraie ,  et ,  supposé  qu'il  y  en  ait  nue ,  il  pré- 
tend qu'il  est  impossible  de  la  découvrir.  Dans  les 
deux  hypothèses,  il  est  également  absurde  de  croire, 
et  inutile  d'examiner.  Ainsi  la  conclusion  est  la 
même; les  prémisses  seules  sont  différentes.  Je  ne 
considère  ici  que  les  maximes  avouées;  car,  au  fond, 
Rousseau  n'évite  l'athéisme ,  où  le  conduit  son  sys- 
tème ,  qu'en  multipliant  les  contradictions.  Quoi 
qu'il  en  soit,  en  prouvant  qu'il  existe  une  véri- 
table Religion ,  j'achèverai  de  réfuter  les  indiffé- 
rens  politiques;  et  je  réfuterai  Rousseau  en  mon- 
trant que  Dieu  a  donné  à  tous  les  hommes  un 
moyen  sûr,  facile,  infaillible,  de  discerner  la 
vraie  Religion  des  Religions  fausses. 

Que  si  le  lecteur  éprouvoit  de  la  répugnance  a 
me  suivre  dans  ces  discussions  importantes;  si, 
insouciant  de  la  vérité,  il  refusoit  de  consacrer 
à  de  sérieuses  méditations  quelques-uns  de  ces 
instans  dont  il  est  si  prodigue  pour  les  plaisirs ,  il 
faudroit  gémir  profondément  sur  la  misère  de 
l'homme ,  que  tout  attache ,  remue  ,  intéresse , 
hors  ses  éternelles  destinées. 


126  ESSAI    SVli    L'ilVDn'FtlRENCE 


CHAPITRE  V. 

Suite  des  considérations  sur  le  second  système 
d'indifférence ,  et  réflexions  sur  la  Religion 
naturelle. 


JuA  seule  difficulté  qu'on  rencontre  en  combat- 
tant les  doctrines  philosophiques^  est  dcles  jréduire 
à  des  maximes  fixes  et  précises.  Quand  on  y  est  par- 
venu, toutestfait;  elles  se  réfutent  d'elles-mêmes. 
L'erreur  n'est  embarrassante  que  lorsque ,  revêtant 
mille  formes  diverses  ,  et  se  dérobant ,  par  sa  mo- 
bile inconséquence ,  à  l'esprit  qui  veut  la  saisir,  elle 
échappe,  à  force  de  variations ,  aux  prises  du  rai- 
sonnement. C'est  le  grand  art  de  Rousseau,  et  sa 
constante  méthode.  Trop  pénétrant  pour  s'a]3user 
sur  le  vice  de  son  système ,  apercevant  à  chaqut* 
pas  les  objections  qui  accourent  en  foule,  il  cher- 
che à  les  prévenir  ou  à  les  éluder,  soit  par  des  dis- 
cours ambigus ,  soit  par  des  concessions  formelles, 
qu'il  révoque  bientôt  tacitement;  et  sûr  d'en  im- 
poser, à  l'aide  d'une  souple  dialectique  et  d'un  ton 
passionné,  au  lecteur  inatlentif ,  il  change  à  tout 
instant  de  principes  et  de  question;  passe  adroite- 
ment ,  selon  le  besoin ,  d'une  hypothèse  à  une 
autre ,  établit  une  supposition ,  l'abandonne,  y  re- 
vient ensuite  pour  l'abandonner  derechef;  entre- 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  127 

inéle  ai  lificieuscmcnt  l'erreur  avec  la  véri  té,  prête  à 
ses  adversaires  des  arf^umens  ridicules,  des  senti- 
mens  qu'ils  rejettent,  pour  se  ménager  a  propos  un 
triomphe  brillant  ;  échauffe  ,  éblouit,  fascine  par 
des  phrases ,  quand  il  ne  peut  convaincre  par  des 
preuves ,  et  réussit  ainsi  à  opérer  une  illusion  qu'il 
ne  partage  pas.  Jamais  homme  ne  fit  un  plus  habile 
usage  des  mots.  Sans  presque  aucune  pensée  qui 
lui  appartienne  ,  il  semble  se  plaire  a  recueillir  des 
rêveries  oubliées  depuis  long- temps ,  et  à  surpren- 
dre Tespi'it  en  les  lui  offrant  embellies  des  grâces 
d'une  élocution  enchanteresse.  Tel  est  le  charme 
de  son  style,  qu'il  s'empare  des  sens,  comme  une 
douce  et  suave  mélodie: et  cependant  l'àme  s'eni- 
vre des  séduisantes  maximes  d'une  philosophie  qui 
promet  une  flatteuse  supériorité  de  lumières  à  l'or- 
gueil, l'indépendance  à  la  pensée,  et  ne  produit , 
en  effet  que  la  servitude  de  la  raison,  et  la  mort 
de  rintclligcnce. 

La  principale  cause  des  contradictions  qui  nous 
ont  étonnés  dans  Rousseau ,  vient  de  ce  qu'intime- 
ment convaincu  qu'on  détruiroit  la  société  en  abo- 
lissant les  Religions  positives,  ses  principes  néan- 
moins le  forçoient  de  les  rejeter  comme  fausses , 
et  par  conséquent  nuisibles.  «  Leurs  révélations, 
«   c'est  lui  qui  parle,  ne  font  que  dégrader  Dieu, 
»  en  lui  donnant  les  passions  humaines.  Loin  d'é- 
"   claircir  les  notions  du  grand  i'^tre,  je  vois  que 
»  les  dogmes  particuliers  les  embrouillent;  que 
»  loin  de  les  ennoblir  ,  ils  les  avilissent  :  qu'aux 


J  28  ESSAI    SUR    l'indifférence 

j>  mystères  inconcevables  qui  reuviionnent ,  ils 
»  ajouleiil  des  contradictions  absurdes  ;  qu'ils  ren- 
»  dent  rjiomme  orgueilleux ,  intolérant ,  cruel; 
j>  qu'au  lieu  d'établir  la  paix  sur  la  terre ,  ils  y 
»  portent  le  fer  et  le  feu.  Je  me  demande  à  quoi 
3j  bon  tout  cela ,  sans  savoir  me  répondre.  Je  n'y 
M  vois  que  les  crimes  des  hommes  et  les  misères 
»  du  genre  humain  (1).  » 

A  s'en  tenir  strictement  à  ce  tableau  ,  il  eût  été 
difficile  de  faire  à  chaque  homme  un  devoir  d'ai- 
mer et  de  suwre  la  Religion  de  son  pajSy  c'est-à-dire 
de  croire  des  contradictions  absurdes  y  d'être  or- 
gueilleux ^  intolérant  y  cruel  j  de  suivj^e  et  d' aimer 
des  doctrines  qui  y  au  lieu  d'établir  la  paix  sur  la 
terre  y  y  portent  le  fer  et  le  feu  y  et  dans  lesquelles 
enfin  Rjusseau  ne  voit  que  les  crimes  des  hommes 
et  les  misères  du  genre  humain. 

D'un  autre  côté,  il  sentoit  qu'en  proscrivant  les 
cultes  dont  il  trace  ce  portrait  peu  flatté ,  on  anéan- 
tiroit  toute  Religion  parmi  les  hommes;  et  une  Re- 
ligion est  absolument  indispensable  aux  hommes 
dans  son  système.  N'ayant ,  en  conséquence ,  que 
le  choix  des  contradictions ,  il  a  sagement  préféré 
celle  qui  lui  étoit  utile  dans  le  moment;  et,  cessant 
de  représenter  les  Religions  positives  comme  fausses 
et  pernicieuses ,  il  les  a  déclarées  toutes  également 
salutaires  ou  également  vraies.  Le  devoir  àe profes- 
ser sincèrement  celle  où  l'on  est  né ,  se  déduisoit 


(1)  Emile j  tom.  III,  pag.  i33. 


EM    MATIÈUE    DE    IIIXIGJOIX.  J  2f) 

delà  sans  peine,  et  c'est  tout  ce  qu'il  l'alloità  Jean- 
.Jacques  pour  rinstanl. 

l'oulelois ,  ne  pensez  pas  qu'il  abandonne  pou>; 
cela  ses  premières  maximes.  IN  on;  y  renoncer,  ce 
seroit  admettre  la  révélation,  qu'il  combat.  Il  pose 
des  principes  pour  le  besoin,  les  laisse  là  quand  il 
n'en  a  plus  que  faire,  et  reproduit  gravement  ses 
précédentes  assertions. 

Ainsi ,  après  avoir  avancé  qu'un  fils  ri  a  jamais 
tort  de  suivre  la  Religion  de  son  j)ère  j  il  ajoute: 
«  Cherchons-nous  donc  sincèrement  la  vérité?  ne 
»  donnons  rien  au  droit  de  la  naissance  etàl'au- 
»  torité  des  pères  et  des  pasteurs ,  mais  rappelons 
»  à  l'examen  de  la  conscience  et  de  la  raison  tout  ce 
"  qu'ils  nous  ont  appris  dès  notre  enfance  (i).  » 
D'où  il  résulte,  ou  que  Jean- Jacques  se  contredit 
grossièrement,  ou  qu'un^Zy  n^  a  jamais  tort  de  ne 
pas  chercher  sincèrement  la  vérité. 

Après  avoir  promulgué,  développé  le  précepte 
d^  aimer  et  de  suivre  la  Religion  de  son  pays  ^  il  nous 
dit  du  plus  grand  sang-froid:  «Tant  qu'on  ne  donne 
»  rien  à  l'autorité  des  hommes,  ni  aux  préjugés  du 
»  pays  où  l'on  est  né,  les  seules  lumières  de  la  raison 
"  ne  peuvent,  dans  l'institution  de  la  nature ,  nous 
»  mener  plus  loin  que  la  Religion  naturelle  (2).  » 
N'est-ce  pas  fortifier  singulièrement  le  précepte 
dont  il    s'agit ,  que  de  nous  apprendre  qu'il  n'a 

■ ~ — ~~ ■ — ' — -«■«^ 

(1)  Emile f  tom.  III,  paf!^.  iSp. 
(îî)  Ibid.,  pag.  204 • 

1.  C) 


lOO  RSSAI     SÏM!     F.  INDIFJ'ÈRETVCE 

aucune    espèce    de    forulement    dans    la  raison  ? 
Et  cette  proposition,  Rousseau  déjà  l'avoit  ex- 
pressément établie  au  commencement  de  la  seconde 
partie  de  la  Profession  de  foi  :  «  Vous  ne  voyez , 
»  dans  mon  exposé,  que  la  Religion  naturelle  :  // 
»  est  bien  étrange  qu'il  en  faille  une  autre!  Par  où 
»  connoîtrai-je  cette  nécessi  té  ?  De  quoi  puis-je  être 
»  coupable  en  servant  Dieu  selon  les  lumières  qu'i  1 
»  donne  à  mon  esprit,  et  selon  les  sentimens  qu'il 
«   inspire  à  mon  cœur?  Quelle  pureté  de  morale, 
»  quel  dogme  utile  à  l'homme  et  honorable  à  sou 
»  auteur ,  puis-je  tirer  d'une  doctrine  positive  que 
»  je  ne  puisse  tirer  sans  elle  du  bon  usage  de  mes 
»  facultés?  Montrez-moi  ce  qu'on  peut   ajouter 
"  pour  la  gloire  de  Dieu ,  pour  le  bien  de  la  société, 
w  et  pour  mon  propre  avantage ,  aux  devoirs  de  la 
»  loi  naturelle  ,  et  quelle  vertu  vous  ferez  naître 
»  d'un  nouveau  culte ,  qui  ne  soit  pas  une  consé- 
»)  quence  du  mien?  Les  plus  grandes  idées  de  la 
»  Divinité  nous  viennent  par  la  raison  s  eule.  Voyez 
)j  le  spectacle  de  la  nature,  écoutez  la  voix  inté- 
M  rieure.  Dieu  n'a-t-il  pas  tout  dit  à  nos  yeux  ,  à 
»  notre  conscience ,  à  notre  jugement?  Qu'est-ce 
«  que  les  hommes  nous  diront  de  plus? 

«  Il  falloit  un  culte  uniforme;  je  le  veux  bien, 
»  mais  ce  point  étoit-il  donc  si  important  qu'il 
»  fallût  tout  l'appareil  de  la  puissance  divine  pour 
»  l'établir?  Ne  confondons  point  le  cérémonial  de 
>î  la  Religion  avec  la  Religion.  Le  culte  que  Dieu 
»  demande  est  celui  du  cœur  ;  et  celui-là,  quand  il 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  l3l 

^>  estsinccre,  est  toujours  uniforme;  (festavoirune 
»  vanité  bien  folle  de  s'imaginer  que  Dieu  prenne 
»  unsi  grand  intérêt  à  la  forme  de  l'habit  du  prêtre, 
"  a  l'ordre  des  mots  qu'il  prononce ,  aux  gestes 
»  qu'il  fait  à  l'autel,  et  à  toutes  ses  génuflexions. 
»  Eh  î  mon  ami,  reste  de  toute  ta  hauteur,  tu  seras 
»  toujours\assezprés  de  terre.  Dieu  veut  être  adoré 
»  en  esprit  et  en  vérité;  ce  devoir  est  de  toutes 
o  les  Religions  ,  de  tous  les  pays ,  de  tous  les 
»  hommes.  Quant  au  culte  extérieur  ,  s'il  doit 
îj  être  uniforme  pour  le  bon  ordre,  c'est  purement 
»  une  affaire  de  police  ;  il  ne  faut  point  de  révé- 
»  lation  pour  cela  (i).» 

En  partant  de  ces  principes  et  en  les  suivant  jus- 
qu'au bout ,  on  arrive  à  un  résultat  opposé  aux  con- 
cl usions  de  Rousseau;  mais  ces  conclusions  étant, 
comme  je  l'ai  montré,  contradictoires  dans  les 
termes ,  ses  disciples  sont  nécessairement  poussés 
dans  le  système  pur  et  simple  de  la  Religion  natu- 
relle ;  c'est-à-dire  qu'envisageant  toutes  les  Reli- 
gions positives  comme  inutiles,  absurdes,  funestes, 
ils  les  rejettent  toutes  sans  distinction ,  et  se  dis- 
pensent d'en  pratiquer  aucune. 

Jean- Jacques ,  il  est  vrai,  distingue  le  cérémo- 
/liai  de  la  Religion  de  la  Religion  même,  regarde 
le  culte  extérieur  comme  une  pure  affaire  de  po- 
lice y  et  dans  le  cas  où  il  doive  être  uniforme ,  ce 


[i)  Emile ,  lom.  JJTl,    pag.  !i39.-i35. 


^.)2  l-SSAl     sni    I.  INDIFFÉRENCR 

ciu'au  lesle  il  ne  tlécitle  piis^  sonihle  tiouvci  bon 
(ju'on  s  y  coiil'oinie  pour  le  bon  onh'e.  Mais  cette 
roiulescendaiice  ^^i  inaiiifcstemcnt  illusoire;  car, 
en  toute  Religion,  le  culte,  intimement  lié  au 
dogme ,  n'en  est,  pour  ainsi  dire ,  que  l'expression , 
en  sorte  que  l'on  ne  peut  raisonnablement  nier  l'un 
et  pratiquer  l'autre.  Ainsi,  dans  la  Religion  catho- 
lique i  le  sacrifice  de  la  messe  suppose  la  présence 
réelle  de  Jésus-Chris t,  sa  divinité,  etc.  La  confes- 
sion suppose,  dans  les  prêtres,  le  pouvoir  de  lier 
et  de  délier;  et  de  même  des  autres  sacremens. 
Pour  pratiquer  un  tel  culte,  il  faut  donc  être  ,  ou 
catholique  de  honne  foi,  ou  le  plus  vil  des  hvpo- 
crites  et  le  plus  lâche  des  imposteurs:  point  de 
milieu.  Or,  Rousseau  ne  dira  sûrement  pas  que  le 
mensonge,  l'imposture,  l'hypocrisie,  sont  compa- 
tibles avec  la  bonne  morale.  D'ailleurs,  quand  il 
le  diroit,  l'embarras  ne  seroit  pas  moindre  :  carie 
philosophe  qui  se  montreroit  extérieurement  ca- 
tholique contre  sa  conscience,  contribuant ,  par 
son  exemple,  à  conserver  et. -i  propager  des  dogmes 
qui,  selon  Rousseau;  rendent  t  homme  orgueil- 
leux y  intolérant ,  cruel  y  et  portent  le  fer  et  le  feu 
par  toute  la  terre  y  commettroitun  des  plus  grands 
crimes  que  la  justice  de  Dieu  puisse  punir. 

Pour  donner  le  change  au  lecteur ,  Rousseau 
feint  de  confondre  le  culte  avec  ce  qui  n'en  est 
qu'un  très -léger  accessoire,  la  forme  de  V  habit  du 
prêtre  ,  ses  gestes  y  ses  géniifleorions.  Mais  cette  mé- 


EN    MATIÈRK    DE    liliLlGlOIX.  1 OO 

prise  voJonlaiiC  prouve  seulement  qu'il  a  pressenti 
l'objection,  et  qu'il  lui  a  semblé  plus  facile  delà 
dénaturer  que  d'y  répondre. 

Son  système ,  dégagé  des  contradictions  hété- 
rogènes dont  il  le  surcharge,  n'est  donc  que  le  pur 
déisme,  espèce  de  secte  qu'enfanta  le  socinianisnie , 
versle  commencement  du  seizième  siècle.  Témoin 
des  rapides  progrès  de  la  licence  de  penser  parmi 
les  protestans,  Mélanchthon  prévoyoit  avec  effroi 
de  plus  grands  désastres,  et  qu'aucune  vérité,  au- 
cun dogme  n'arrêter  oient  les  innovateurs  (i).  Lu- 
ther avoit  donné  l'impulsion  fatale;  l'esprit  humain 
étoit,  pour  ainsi  dire,  précipité;  rien  ne  pouvoit 
désormais,  ni  le  retenir,  ni  modérer  sa  chute:  il 
ialloit  qu'il  allât  toujours  tombant,  jusqu'à  ce  qu'il 
eût  atteint  le  fond  de  l'abîme.  Quoique  le  calviniste 
Viret  soit  le  premier  qui,  daqs  un  ouvrage  publié 
en  i563,  fasse  mention  de  certains  sectaires  qui 
prenoient  le  nom  de  Déistes  (2) ,  leur  oiigine  re- 
monte plus  haut;  et  l'on  voit  dans  les  écrits  des 
ibndateursdu  protestantisme ,  etsurtout  dans  leurs 
lettres  confidentielles,  que  la  Réforme  se  sentoit 
dès  lors  intérieurement  travaillée  de  je  ne  sais 
quelle  maladie  terrible  qui  l'épouvantoit  elle- 
même.  De  noirs  pressentimens  agitoient  ses  chefs: 
ils  ne  découvroieni,  dans  l'avenir,  que  (V affreuse 
combats  d'opi  ni  ons ,  et  des  guerres  j:  lus  impitoyables 


(i)  Lib.  IV,  Epist.  XIV. 

(2)  VoTOJL  le  Dictionnaire  de  Baylc,  ar(.  Viret, 


l54  ESSAI    SUll    l'uNDII'FÉRENCE 

(jiie  celle  des  Cenlauiea.  Bon  Dieu^  secrioit  l'un 
d'eux,  quelle  tragédie  verra  la  postérité  (i)!  Ce- 
pendant la  contagion  se  répandoit  de  proche  en 
proche  : /«  sainte  liberté  éi^angélique  préparoi t 
infatigahlement  la  destruction  de  l'Evangile;  car 
la  liberté  étoit  alors  le  cri  de  ralliement  des  sec- 
taires, comme  elle  l'a  été  depuis  des  factieux;  et 
la  liberté  d'agir  y  qui  a  renversé  l'ordre  politique , 
n'étoit  qu'une  conséquence  de  la  liberté  de  penser ^ 
qui  avoit  renversé  l'ordre  religieux. 

Un  siècle  après  Socin ,  le  poison  du  déisme 
circuloit  dans  toutes  les  veines  de  la  Réforme ,  et 
ses  théologiens  rigides,  déjà  peu  nombreux  à  cette 
époque ,  ne  parlent  que  des  efFrayans  progrès  de 
l'indifférence  des  Religions  dans  son  sein.  Mais  ils 
déploroient  le  mal  et  ne  pouvoient  y  appliquer 
de  remède.  L'arbre  portoit  son  fruit  ;  et  bien  que 
ce  fruit  parût  chaque  jour  plus  amer  et  plus  dan- 
gereux, comment  l'empêcher  de  naître  et  de  mûrir, 
tandis  que  l'on  conservoit,  que  l'on  cultivoit  avec 
arnour  l'arbre  dont  il  étoit  la  production  naturelle 
et  nécessaire? 

Aussi ,  l'Angleterre  et  la  Hollande ,  impurs  ré- 
ceptacles où  fermentoit  la  lie  des  sectes  qu'enfan- 
toit  incessamment  l'ardeur  d'innover,  sepeuploient 
d'une  nouvelle  espèce  d'hommes  qui ,  sous  le  nom 
de  tolérans ,  de  libres  penseurs ^  sapoient  tous  les 
appuis  de  la  société,  et  toutes  les  bases  du  Chris- 

(i)  Histoire  des  Variât,,  liv.  V^  n"3i. 


EN    MATIÈUE    DE    r.ELlGlOlN.  1 0*0 

liaiiisnie.  Contenus  par  la  crainte  des  lois,  en 
France,  où  ils  prenoient  le  titre  d'esprits  jorts, 
ils  s'y  multiplièrent  lentement,  et  s  environnèrent 
d'ombres  épaisses  pendant  que  Louis  XIV  vécut. 
Si  un  bruit  sourd  d'impiété  venoit  de  temps  en 
temps  alarmer  l'oreille  attentive  de  Bossuet,  et 
indigner  sa  grande  âme ,  ce  bruit  né  toit  encore  , 
pour  ainsi  dire,  que  souterrain,  et  la  tremblante 
incrédulité  se  déroboit  aux  regards  des  évéques 
et  des  magistrats ,  gardiens  des  saines  doctrines. 
Ce  siècle  fut ,  pour  la  France ,  celui  de  la  gloire 
et  de  la  Religion.  Avec  la  régence  s'ouvre  un  pé- 
riode bien  différent.  Les  mœurs  de  Philippe  et  ses 
opinions  connues  avoient  de  bonne  heure  promis 
aux  esprits  forts  un  protecteur  digne  d'eux.  A  peine 
le  vice  eut-il  saisi  le  pouvoir,  qu'ils  sentirent  qu'ils 
alloient  régner.  L'exemple  du  prince,  la  vanité, 
Tattrait  du  libertinage,  remplirent  leurs  rangs 
d'une  multitude  de  prosélytes ,  sortis  pour  la  plu- 
part des  hautes  classes  de  la  société.  Leur  audace, 
accrue  par  le  succès,  franchit  les  dernières  bornes; 
ils  attaquèrent  de  front  toutes  les  croyances  et 
toutes  les  institutions  religieuses.  Toussaint  donna 
le  signal  par  son  livre  Des  Mœurs  ^  qui  souleva 
contre  lui  la  France  chrétienne.  Mais  des  scandales 
plus  grands  firent  bientôt  oublier  ce  premier  scan- 
dale. Un  homme  d'un  esprit  infini,  mais  dépravé, 
se  persuada  que  sa  renommée  seroit  incomplète , 
tant  qu'il  resteroit  à  ,lésus-Christ  un  adorateur. 
Jj'incroyable  activité  de  cet  homme,  ses  rares  la- 


l3()  Eî>SÀl    SU1\    li'lINDlFl  ÉnEJNCC 

Icns,  sa  liaiiu;  implacahlo  contre  la  Kelij^ioii,  tout 
<:ojicourut  à  le  placer  a  la  tête  du  parti  philoso- 
phique, qu'il  coatri])ua  phis  que  personne  à  gros- 
sir et  il  foi  tifier.  La  foule  se  pressa  autour  de  sa 
gloire,  et  luie  violente  conjuration  s'ourdit  puhli- 
quement  contre  le  Christianisme.  Elle  cxisloit  en 
secret  depuis  long-temps,  au  rapport  de  Jurieu, 
qui  nous  apprend  que  plusieurs  des  ministres  ré- 
l'ugiës  en  Hollande,  après  la  révocation  de  ledit 
de  Nantes  ,  étoient  de  ces  indiffërens^  cachés  qui 
«  formoient ,  dans  les  églises  réformées  de  France , 
»  depuis  quelques  années,  ce  malheureux  parti 
vu  Von  conjuroit  contre  le  Christianisme  (i).  » 
Le  témoignage  n'est  pas  suspect,  et  nous  savons 
maintenant  à  quelle  école  appartenoient  les  pre- 
miers auteurs  de  la  guerre  contre  la  Religion  ré- 
vélée. 

Cette  école  n'a  pas  un  moment  cessé  de  fournir 
des  auxiliaires  à  la  même  cause.  Bayle  étoit  pro- 
testant ;  Rousseau ,  né  protestant ,  n'a  fait  que  dé- 
velopper les  principes  des  protestans  ;  les  déistes 
anglais,  de  qui\oltaire  et  ses  disciples  ont  em- 
prunté presque  toute  leur  science  anti-chrétienne, 
étoient  protestans ,  et  des  protestans  plus  consé- 
quens  que  les  autres,  comme  je  le  prouverai.  Ainsi 
l'on  a  voit  commencé  par  réformer  ou  aholir  car-: 
tains  dogmes ,  et  l'on  finit  par  les  réformer  tous , 
V  compris  la  révélation.  C'est  à  ce  point  que  les 


(i)  Tahleau  diL  Socinianisme,  Lct.  I,  pag.  5, 


EN    M.iTIÈKE    DE    IIELIGION.  lOy 

inoderiies  philosophes  siiisirenl  le  prolesiantisme; 
et  loujouis  rcrormant,  ils  en  vinrent  jusqu'à  ré- 
former Dieu  même  ,  et  à  vouloir  léaliser  la  mons- 
trueuse fiction  d'un  peuple  athée ,  inventée  par 
Bayle,  et  si  chère  à  Diderot  et  à  tous  les  sages  de 
son  école.  On  peut  se  convaincre  alors  que  l'im- 
piété, si  humaine  et  si  douce  dans  ses  paroles, 
sait,  au  hesoin,  s'aider  également  de  la  hache  du 
hourreau  et  de  la  plume  du  sophiste. 

l^endant  les  premières  années  qui  suivirent  cette 
sanglante  époque ,  la  philosophie ,  à  peine  descen- 
due des  échafauds  où  elle  tenoit  ses  assises ,  et  en- 
core, si  je  l'ose  dire,  pleine  de  mort,  ne  fut  guère 
qu'un  hideux  et  fanatique  athéisme.  Peu  à  peu  ce- 
pendant on  s'accoutuma  à  entendre ,  sans  frémir , 
prononcer  le  nom  de  Dieu.  Rohespierre  avoit  donné 
l'exemple  de  tolérer  l'Etre  suprême  et  l'immorta- 
htéde  l'amc^et  l'on  jugea  sensément  que  personne 
n'avoit  le  droit  de  se  montrer  moins  tolérant  que 
Rohespierre. 

Aujourd'hui ,  l'opinion  penche  vers  l'indiffé- 
rence universelle.  Les  i^ouvernemens  la  favorisent 
de  tout  leur  pouvoir,  et,  chose  innouïe,  s'efforcent 
d'entraîner  le  Christianisme  dans  ce  système  :  nou- 
veau genre  de  persécution,  dont  jious  sommes 
loin  de  connoître  encore  tous  les  effets.  Le  temps 
les  développera,  et ,  en  décidant  du  sort  des  doc- 
trines sociales,  décidera  du  sort  de  la  société  et  de 
r^^xistence  du  genre  hivinain.  Rentrons  danji  la  dis- 
cussion. 


l^^  liSSAi    SUU    L'INDUTÉIŒNCE 

La  souveraineté  de  la  raison  humaine  eu  matière 
de  loi,  dogme  l'ondamenlal  du  protestantisme,  est 
aussi  le  fondement  du  déisme,  et  son  caractère  dis- 
tinctif  est  lexclusion  absolue  de  toute  révélation. 

«  Le  déisme ,  dit  un  auteur  anglois ,  n'est  autre 
»  chose  que  la  Religion  essentielle  à  l'homme ,  la 
M  vraie  Religion  de  la  nature  et'de  la  raison(\).  » 
Rousseau  tient  le  même  langage.  «  Les  plus 
»  grandes  idées  de  Dieu  nous  viennent  par  la  rai- 
j>  son  seule,  ^  oyez  le  spectacle  de  la  nature,  écou- 
>3  tez  la  voix  intérieure.  Dieu  n'a-t-il  pas  tout  dit 
»  à  nos  yeux,  à  notre  conscience,  à  notre  juge- 
ment ?  Qu'est-ce  que  les  hommes  nous  di- 
ront de  plus?  Leurs  révélations  ne  font  que  dé- 
»  grader  Dieu ,  en  lui  donnant  les  passions  hu- 
»  maines  (2).  » 

Reste  maintenant  à  savoir  en  quoi  consiste  cette 
Religion  de  la  nature  et  de  la  raison  y  cette  Reli- 
gion essentielle  a  F  homme  ^  et  dont  néanmoins 
l'homme  n'a  jamais  su  se  contenter;  car  c'est  un 
fait  remarquable ,  qu'il  n'exista  dans  aucun  temps 
de  peuple  déiste ,  que  tous  ont  eu  des  Religions 
qu'ils  croyoient  révélées ,  des  Religions  par  consé- 
quent opposées  a  la  raison  et  à  la  nature j  ce  qui 
n'empêche  pas  Rousseau  de  faire  aux  hommes  un 
devoir  de  les  suivre  et  de  les  aimer.  N'importe , 
passons  sur  ce  judicieux  précepte;  mettoïis-le,  à 


{\)  Deismfairly  stated,  andfully  vindicated,  p.  5. 
(2)  Emile,  tom.  TII,  pag.  i32-i33. 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  fSc) 

lexeniple  des  disciples  de  Jean- Jacques ,  en  oubli. 
Toute  Religion  se  compose  essentiellement  de 
dogmes,  de  culte  et  de  morale.  Examinons  la  Re- 
ligion naturelle  sous  ce  triple  rapport. 

Premièrement,  pour  ce  qui  est  des  dogmes,  la 
Religion  ^e  la  nature  semble  laisser  à  cliacun  une 
pleine  et  entière  liberté  de  choix  ;  et  nous  verrons 
bientôt  que  cela  ne  peut  être  autrement.  Autant 
de  déistes ,  autant  de  symboles.  Celui  de  lord 
Cherbury ,  le  patriarche  des  déistes  anglais  ,  se 
réduit  à  cinq  articles:  i*^  qu'il  existe  un  Etre  su- 
prême ;  2^  que  nous  devons  lui  rendre  un  culte  ; 
3^  que  la  piété  et  la  vertu  forment  la  partie  prin- 
cipale de  ce  culte  ;  l\  que  nous  devons  nous  repen- 
tir de  nos  fautes,  et  qu'en  ce  cas  Dieu  nous  les 
pardonnera;  5^  que  les  bons  seront  récompensés  et 
les  méchans  punis  dans  une  vie  future  (i). 

On  pour r oit  demander  à  lord  Cherbury  mille 
explications  sur  ce  court  symbole.  Qu'entend-il 
par  piété?  Qu'entend-il  par  vertu?  Comment  sait- 
il  avec  certitude  que  Dieu  pardonnera  au  repentir  ? 
Il  insinue  que  la  Religion  chrétienne  est  trop  in- 
dulgente sur  ce  point  (2)  ;  il  connoît  donc  la  me- 
sure précise  de  repentir  qui  mérite  le  pardon  : 
comme  si  un  sentiment  quelconque  avoit  une  me- 
sure appréciable.  Aussi  n'essaie-t-il  pas  de  la  fixer, 
et  il  laisse  l'homme  dans  l'ignorance  la  plus  terri- 

(1)  De  Rcligionc  Gentiliiuii . 

(2)  Appendix  ad  op.  de  Relig.  laie,  qu.  f). 


i^o  LssAr  s  m;   i/iNDiiF/iuiirscE 

ble  où  une  créalurc  raisonnable  et  foiblc  se  puisi»G 

trouver. 

Le  synil)ole  qui  pre'cède  vous  paroît-il  insulFi- 
sant,  lilountvous  en  offre  un  en  sept  articles,  que 
voici  :  1*^  qu'il  existe  un  Dieu  éternel,  infini, 
créateur  de  toutes  choses  ;  2^  qu'il  gouverne  le 
monde  par  sa  providence  ;  3*^  qu'il  <îst  de  notre  de- 
voir de  lui  rendre  un  culte  ,  comme  à  notre  Créa- 
teur et  à  notre  maître  ;  4^  que  ce  cult,e  consiste 
dans  la  prière  et  les  louanges  ;  5*^  qu'obéir  à  Dieu , 
c'est  se  conformer  aux  règles  de  la  droite  raison  par 
la  pratique  des  vertus  morales  ;  6^  que  nous  de- 
vons attendre  ,  dans  un  état  futur  ,  des  peines  ou 
des  récompenses ,  suivant  que  nous  aurons  agi  du- 
rant cette  vie ,  ce  qui  renferme  l'immortalité  de 
l'âme;  7^  que  lorsque  nous  nous  sommes  écartés 
des  règles  du  devoir ,  nous  devons  nous  en  repen- 
tir^ et  nous  confier,  pour  le  pardon,  dans  la  mi- 
séricorde de  Dieu  (1). 

La  raison  de  Blount  est,  comme  on  voit,  un 
peu  plus  exfgeante  en  matière  de  foi  que  la  raison 
de  lord  Clierbury.  Celui-ci  n'admet  point  explici- 
tement l'immortalité  de  l'âme  dans  son  symbole  ; 
peut-être  est-ce  par  oubli  :  on  ne  saur  oit  penser  à 
tout.  . 

Au  reste ,  tout  en  argumentant  contre  la  révé- 
lation, Blount  écrivoit  à  Sidenham  :  «  Dans  no 
»  trc  voyage  vers  l'autre  monde ,    la  route   coni- 

(1)  The  Oracles  ofRçason,  p.  197. 


EiN     MA'riï:UE    DC    liELlGIO.X.  l/jl 

»'  munc  ost,  sans  aucun  cloute,  la  plussuro;  et, 
"  quok[ue  le  déisme  soil  une  bonne  piëj)ajation 
»  pour  la  conscience,  si  l'on  y  sème  le  Cliristia- 
»  nismc,  elle  produira  une  Lien  plus  abondante 
»  moisson  (i).  » 

Bolingbroke,  peu  satisfait  des  symboles  de  ses 
devanciers  ,  élargit  étrangement  la  voie  de  laPieli- 
gion  naturelle  11  nie  que  Dieu  puisse  être  offensé 
par  l'homme ,  et  attaque  en  conséquence  la  doc- 
trine des  peines  et  des  récompenses  futures  (2)^ 
Tout  se  perfectionne  avec  le  temps. 

Si  l'ame  est  immatérielle  ou  matérielle,  si  elle 
est  distincte  du  corps,  et  si ,  dans  ce  cas,  elle  est 
périssable  comme  le  corps  ,  ou  doit  lui  survivre  : 
Chubb  ne  décide  point  ces  questions,  parce  qu'il 
n'aperçoit  rien  sur  quoi  on  en  puisse  fonder  la  dé- 
cision (5).  Toutelbis  il  paroît  fortement  inclinei* 
vers  le  matérialisme  (4)  ;  et  en  supposant  qu'il  y 
ait  des  chatimens  et  dc^s  récompenses  futiu's , 
chose  au  moins  fort  douteuse  à  son  avis ,  la  masse 
du  genre  humain  n'a  pas  lieu  de  s'en  inquiéter 
beaucoup  ;  car  ces  récompenses  et  ces  peines  ne  se- 
ront que  pour  les  hommes  dont  les  actions  auront 
puissamment  influé  sur  le  bonheur  ou  le  malheur 

(1)  The  Oracles  ofRcason,  p.  91. 

(2)  Bolinghruke's  TVorks,  vol.  Y,  pag,  209,  556,  4o3, 
495,  498,  507,  5o8,  5io. 

[ô)  Chubb's  posthumous  IForks,  vol.  I,  pag.  5i2, 
5i5. 

(4)  Ibid.^  pag.  5i7f  3 18,  524,  "î^^- 


\l\1  ESSAI    SUi;    L'iNDrPFliinEIVCB 

du  genre  liumaiii.  Les  autres  n'oul  rien  à  espérer 
ni  à  craindre.  Jjcur  vie  est  trop  insignifiante  pour 
que  Dieu  daigne  leur  en  demander  compte.  Autant 
vaudroit  s'imaginer,  dit  Chubb,  qu'un  jour  il  ju- 
gera tous  les  animaux  (i). 

L'existence  de  Dieu  est  donc  le  seul  dogme  qu'ad- 
mettent formellement  les  deux  derniers  auteurs 
dont  je  viens  de  parler.  Cette  grande  et  sublime 
vérité,  au  milieu  des  débris  de  toutes  les  doctrines 
religieuses,  est  demeurée  debout  dans  leur  esprit , 
comme  une  colonne  d'un  temple  antique  que  le 
temps  ou  les  barbares  ont  renversé. 

Jean-Jacques  étend  un  peu  davantage  le  sym- 
bole de  la  Religion  naturelle  ;  mais  je  montrerai 
tout  à  l'heure  qu'il  n'a  pas  droit,  dans  ses  prin- 
cipes ,  d'exiger  que  qui  que  ce  soit  en  adopte  un 
seul  article.  Il  admet  l'existence  de  Dieu ,  la  dis- 
tinction de  l'âme  et  du  corps,  et  une  vie  future  , 
où  chacun  se  rappellera  ce  qu'il  aura  senti  y  ce 
qu'il  aura  fait  durant  sa  vie  ;  et  il  ne  doute  point 
que  ce  souvenir  ne  fasse  un  jour  la  félicité  des 
bons  et  le  tourment  des  médians.  «  Ne  me  deman- 
«  dez  pas ,  ajoute-t-il ,  s'il  y  aura  d'autres  sources 
»  de  bonheur  et  de  peines;  je  l'ignore  (2).  » 

Cette  doctrine  est  assez  satisfaisante  pour  le 
méchant,  surtout  si  l'on  y  joint  l'espoir  que  ses 

fï)  Chuhb's  posthiwious  PForks ,  vol.  J,  pag.  ô^S , 
400. 

(2)  Emile,  toni.  III ,  pag.  87,  88. 


£N    MATIÈRE    DE    KELiGlOPi.  l/jO 

souvenirs  s  éteindront  avec  son  existence.  Or,  c'est 
ce  que  Rousseau  lui  fait  espérer ,  connue  il  laisse 
aux  bons  la  crainte  d'arriver  un  jour  au  terme  fa- 
tal delà  vie  heureuse  qu'il  leur  promet.  «Quelle 
»  est  cette  vie,  se  demande-t-il ,  et  l'âme  est-elle 
»  immortelle  par  sa  nature? Mon  entendement 
»  borné  ne  connoît  rien  sans  bornes  ;  tout  ce 
M  qu'on  appelle  infini  m'échappe.  Que  puis-je 
»  nier ,  affirmer ,  quels  raisonnemens  puis-je 
»  faire  sur  ce  que  je  ne  puis  concevoir?  Je  crois 
»  que  l'ame  survit  au  corps  assez  pour  le  maintien 
M  de  l'ordre  ;  qui  sait  si  c'est  assez  pour  durer  tou- 
»  jours  (i)?  » 

G  est  ainsi  que  Dieu  a  tout  dit  à  ses  jeux  ^  à  sa 
conscience  y  ci  son  jugement.  Remarquez  en  outre 
qu'il  déduit  le  dogme  d'une  autre  vie  de  la  notion 
des  attributs  de  Dieu.  «  Or,  dit-il ,  si  je  viens àdé- 
»  couvrir  successivement  ces  attributs  dont  je  n'ai 
»  nulle  idée  absolue,  c'est  par  le  bon  usage  de 
»  ma  raison,  c'est  par  des  conséquences  forcées  (*)  ; 


(i)  Emile,  tom.  III,  pag.  86. 

(*)  Rousseau  se  sert  ici ,  et  peut-être  à  dessein ,  d'un 
mot  équivoque.  Dans  le  langage  ordinaire ,  on  entend 
par  consëquencesybrcee^-,  des  conséquences  fausses,  ou 
au  moins  douteuses.  On  pourroit  dire  aussi  que  ce  sont 
des  conséquences  nécessaires  ,  que  l'esprit  es tycrccf  d'ad- 
mettre. Le  bon  usage  de  la  raison,  dont  parle  Rousseau, 
favorise  ce  dernier  sens  :  le  reste  de  la  phrase  le  contre- 
dit ;  car,  tirer  une  conséquence ,  c'est  affirmer  quelque 
chose;  et  qui  x\  affirme  rien,   ne  conclut  pas.  De  phis  , 


1  /|4  IvSSAI    SUR    L'fNDfFFKnC^Cli 

»  mais  je  les  allirmc  sans  les  comprendre,  el ,  dan*^ 
»  le  l'ond ,  c'est  n'aflirmer  rien., J'ai  heaume  dire*; 
»  Dieu  est  ainsi  ;  je  le  sens,  je  me  le  prouve  ;  je 
»  n'en  conçois  pas  mieux  nomment  Dieu  peut  etic 
»  ainsi.  Enfin ,  plus  je  m'efforce  de  contempler  son 
>»  essence  infinie,  moins  je  la  conçois;  mais  elle 
»  est,  cela  me  suffit  j  moins  je  la  conçois,  plus  je 
»  l'adore  (i).  » 

Aussi  Rousseau  fonde  Vespérancc  du  juste  sur 
des  attributs  dont  il  na  nulle  idée  absolue  y  cju'il 
(ijfirme  sans  les  comprendre  j  de  sorte  q^\e,dans 
le  fond  j  c'est  ?i  affirmer  rien.  Ne  voilà-t-il  pas  une 
merveilleuse  certitude,  et  une  espérance  bien  con- 
solante? Plus  il  s'efforce  de  contempler  l'essence 
infinie  de  la  Divinité  ,  moins  il  la  conçoit  ;  il  ne 
la  connoît  ni  en  elle-méoïe ,  ni  dans  ses  attributs  : 
et  c'est  de  la  sorte  que  les  plus  grandes  idées  de 
la  Divinité  nous  viennent  de  la  raison  seule. 
Chose  admirable,  et  que  la  philosophie  seule  pou- 
Rousseau  tombe  dans  une  erreur  grave,  en  supposant 
qu'il  faut  comprendre,  pour  affiniier  réellement;  cela 
n'est  pas,  il  suffit  d'avoir  une  idée  nette  de  ce  qu'on  af- 
firme. Ainsi  le  mot  attraction  réveillant  en  nous  une 
i(|ée,  et  en  cliacun  de  nous  la  même  idée ,  nous  pouvons 
affirmer  ou  nier  Texistence  de  cette  force  occulte ,  que 
nous  ne  comprenons  pas  en  elle-même.  Au  reste ,  le  pas- 
sage auquel  cette  note  appartient  n'est  pas  le  seul  ou 
Rousseau  cherclie  à  cacher  l'inconséquence  et  le  vague  de 
ses  doctrines  sous  l'ambiguité  des  expressions. 

(i)  Einiley  tom.  ïll ,  pag.  96. 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  l45 

voit  nous  apprendre  ;  la  plus  grande  idée  que  nous 
ayons  de  la  Divinité  est  de  n'en  avoir  aucune, 
idée  ! 

Mais  enfin ,  dira-t-on ,  elle  est  y  cela  nous  suffit  : 
son  existence  est  un  dogme  admis  par  tous  les 
sectateurs  de  la  Religion  naturelle.  Soit;  mais  je 
soutiens  que  ,  dans  leurs  principes ,  on  peut  lé- 
gitimement nier  ce  dogme  ,  et  même  qu'on  le  doit 
quelquefois. 

En  effet ,  la  première  règle  de  Jean- Jacques  et 
de  tous  les  déistes ,  leur  principe  fondamental  est 
de  former  sa  foi  sur  les  seules  lumières  de  la  rai- 
son ,  et  par  conséquent  de  ne  rien  croire  que  ce 
que  l'on  conçoit  clairement.  Or ,  je  suppose  un 
philosophe  qui  ne  conçoive  pas  plus  clairement 
rexistence  dé  Dieu  que  Rousseau  ne  conçoit  son 
essence  et  ses  attributs;  il  pourra  et  devra  la  nier, 
s'il  est  conséquent.  Car  de  demeurer  indécis  sur 
une  telle  question,  Rousseau  nous  apprend  qu'il 
est  impossible  :  «  Le  doute  sur  les  choses  qu'il  nous 
n  importe  de  connoître  est  un  état  trop  violent 
»  pour  l'esprit  humain  ;  il  n'y  résiste  pas  long- 
»  temps ,  il  se  décide  malgré  lui  de  manière  ou 
»  d'autre  (i).  » 

Réalisons  un  moment  le  fait  supposé  ;  mettons 
dans  la  bouche  de  Rousseau  ses  proprei^^xu  oies , 
et  voyons  ce  que  lui  répondroit  le  plij^ospphe  en 
question,  à  qui  d'ailleurs  je  ne  prè^   ,.Ù  que  des 

— . . , .      .  .    1  >  t  v\    ■ 

(i)  Emile,  tom.  TIT,  pag.  27.  .    n\ 

».  lu 


i/fG  rssAi  suit  l'indiffî:iœnxe 

opinions  (Icfciiducs  par  un  crlchrc  pai  lisan  de  la 

Religion  naliircUe. 

ROUSSEAU. 

^ 'Je  vous  plains  sinc(}rement  de  ne  pas  croire  à 
l'Etre  infini.  Vous  ne  concevez  pas  qu'il  existe  ; 
mais  je  ne  conçois  pas  davantage  ses  attributs  ?  et  j'y 
crois:  «  Le  plus  digne  usage  de  ma  raison  est  de 
«  s'anéantir  devant  lui  (i)  :  «  suivez  mon  exemple. 

LE  PHILOSOPHE. 

«  Me  dire  de  soumettre  ma  raison ,  c'est  outra- 
i>  ger  Son  auteur  (2)  ;  autant  peut  m'en  dire  celui 
"  qui  me  trompe  :  il  me  faut  des  raisons  pour  sou- 
M  mettre  ma  raison  (3).  " 

ROUSSEAU. 

Eh  bien,  «  voyez' îè  spectacle  de  la  nature: 
>j  c'est  dans  ce  grand  et  sublime  livre  que  j'ap- 
>j  prends  à  servir  et  à  adorer  son  divin  autem*. 
«  Nul  n'est  excusable  de  n'y  pas  lire,  parce  qu'il 
«  parle  a  tous  les  liommcs  uïie  langue  intelligible 
»  à  toiis  les  esprits  (4).  »  Repondez  :  «  Dieu  n'a-t-il 
»  pas  tout  dit  à  nos  yeux?  » 

LE  PHILOSOPHE. 

Aux  vôtres ,  il  se  peut;  aux  miens ,  noïiyhi  de 

.. .  ^ .  'V'      ■■^  fi),:,* 

( i)  i^7?2?/é^k'tom.  HT ,  pag.  96. 

[2]  Ibidi  sp\^'  iSo.       •■}■''■  ']■ 

(5)  Ibid.,  page  iSg. 

(4)/Z'zW.,pag.  177.  (.} 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGTOIN'.  1 47 

plus,  je  ne  saurbis  volis  dissimuler  que  vous  me 
seml)lez  raisonner  fort  mal.  «  Arguer  du  cours  de 
»  la  nature  pour  en  inférer  Tcxistonce  d'une  cause 
»  intelligente  qui  a  établi  et  qui  maintient  l'or- 
»  dre  dans  l'univers ,  c'est  embrasser  un  principe 
))  incertain  tout  ensemble  et  inutile  ;  car  ce  sujet 
»  est  entièrement  hors  de  la  sphère  de  l'expérience 
«  humaine  (i). 

ROUSSEAU. 

Au  moins  conviendrez-vous  que  «  Dieu  a  tout 
«  dit  a  notre  jugement?  »  Vous  ne  nierez  pas  l'éter- 
nelle correspondance  de  l'effet  et  de  la  cause,  dont 
j'ai  déduit  si  nettement  l'existence  du  premier 
Etre? 

LE  PIltLOSOPïIE. 

Pourquoi  non?  A  inon  sens ,  (<  on  ne  sauroit  ti- 
»  rer  un  argujnent ,  mêmeprobable ,  de  la  relation 
»  de  la  cause  à  l'eifet ,  ou  de  l'effet  a  la  cause  (2)  ;  la 
»  liaison  de  l'effet  avec  sa  cause  est  entièrement 
>^  arbitraire,  non-seulement  dans  sa  première  no- 
»  tion  a  priori  y  mais  encore  après  que  cette  no-. 
j>  tion  nous  a  été  suggérée  par  l'expérience  (3).  » 
Vous  voyez  que  nous  sommes  loin  de  nous  en- 
tendre. Vos  preuves  font  sur  mon  esprit  une  tout 
autre  impression  que  sur  le  votre  :  je  n'y  aperçois 

[i)  IJiinies's  Philosophical  Essays ,  pag.    1?.^. 
(2)  Tbid.y  pag.  62  ,  6">. 
(5)  Ihid.,  pag.  53  ,  54- 

10. 


i^S  ESSAI  sui;  l'indifféjieingc 

que  des  sophisiiics ,  cl  des  sophismes  ne  me  con- 
vainquent pas.  D'ailleurs  vous  me  parlez  d  un  Dieu 
\.^\eTwirorineîit  des  mystères  inconcevables  (i)  : 
or,  si  je  commence  une  fois  à  croire  des  mystères 
inconcevables,  où  m'arréterai-je?  Qui  me  guidera 
dans  le  choix  que  j'en  dois  faire?  De  quel  droit 
rejetterai-je  la  révélation?  Vous  l'avez  dit  vous- 
même  :  «  Celui  qui  charge  de  mystères ,  de  contra- 
*>  dictions ,  le  culte  qu'il  me  prêche  ,  m'apprend 
»  par  cela  même  à  m'en  défier  (2).  » 

ROUSSEAU. 

«  Je  vous  ai  ouvert  mon  cœur  sans  réserve  ;  ce 
»  que  je  tiens  pour  sûr,  je  vous  l'ai  donné  pour  tel  : 
»  je  vous  ai  dit  mes  raisons  de  croire.  Maintenant 
»  c'est  à  vous  de  juger  (3).  Je  n'ai  pas  la  préten- 
»  tion  de  me  croire  infaillible  :  d'autres  hommes 
»  peuvent  »  trouver  douteux  ce  qui  me  paroi  t 
démontré,  faux  ce  qui  me  paroi  t  vrai  :  «  je  rai- 
»  sonne  pour  moi  et  non  pas  pour  eux;  je  ne  les 
»  blâme  ni  ne  les  imite:  leur  jugement  peut  être 
«  meilleur  que  le  mien  ;  mais  il  n'y  a  pas  de  ma 
^j  faute  si  ce  n'est  pas  le  mien  (4).  »  L'existence 
de  Dieu  m'est  attestée  par  ses  œuvres.  Nul,  vous 
disois-je ,  n'est  excusMe  de  ne  pas  lire  dans 
ce  grand  et  sublime  livre  :  cette  maxime,  j'en  con- 


[i)  Emile,  tom.  III,  pag.  i35. 

(2)  Ibid.^  pag.  i5o. 

(3)  Ibia.,  pag.  192. 
{/^jlbid.,  pag.  179. 


EN    MATIÈRE    DE    RELEGlON.  1^9 

Viens,  est  trop  générale;  elle  m  est  ccliappce, 
comme  tant  d'autres,  sans  trop  de  reflexion.  Au 
Fond,  cependant ,  vous  avez  dû  voir  que  ce  n'etoii 
là  ni  ma  première  ni  ma  dernière  pensée.  La 
preuve  en  est  dans  ces  paroles  qui  précèdent  de 
tout  un  volume  celles  que  je  rappelois  à  l'instant 
et  les  modifient  déjà  beaucoup  :  «  Le  pliilosopîie 
w  qui  ne  croit  pas  a  tort,  parce  qu'il  use  mal  de 
»  la  raison  qu'il  a  cultivée,  et  qu'il  est  en  étal 
»  d'entendre  les  vérités  qu'il  rejette  (i).  »  J'avoue 
que  ce  texte  est  encore  bien  dur  :  il  met ,  il  est 
vrai ,  le  peuple  à  l'abri ,  mais  il  laisse  le  philo- 
sophe dans  l'embarras.  Cela  me  peine  ,  et  pour 
vous  que  je  damne  philosophiquement ,  et  pour 
mol'  qui  abJiorre  la  barbare  intolérance.  Après 
tout ,  fc  ce  n'est  pas  une  petite  affaire  de  connoîlrc 
»  que  Dieu  existe;  et  quand  nous  sommes  parve- 
»  nus  là  ,  quand  nous  nous  demandons ,  Quel  esl- 
w  il?  où  est-il?  notre  esprit  se  confond,  s'égare, 
»  et  nous  ne  savons  plus  que  penser  (2).  »  Voilà 
justement  ce  qui  vous  arrive.  «  Les  idées  de  créa- 
»  tion ,  d'annihilation ,  d'ubiquité,  d'éternité  ,  de 
»  toute-puissance ,  celle  des  attributs  divins  ,  lou- 
"  tes  ces  idées  qu'il  appartient  à  si  peu  d'hommes 
»  de  voir  aussi  confuses  et  aussi  obscures  qu'elles 
»  le  sont,  se  présentent  à  vous  dans  toute  leur 


(i)  Emile  ^  tom.  II,  pag.  35o. 
(•2)  Ibid,,  pag.  341. 


l5o  ESSAI    SUfl    LINDrFFKKENCE 

»  Ibrcc  ,  CCS  L-iWU  rc  dans  toute  leur  obscur  i  le  (i).» 
Or,  il  scroit  cruel  d'être  damne  pour  avoir  eu  plus 
fl'esprit  que  les  autres  hommes  :  et  se  pourroit-il 
qu'il  n'y  eût  de  salut  que  pour  les  sots  ?  Posé  ce  que  je 
viens  de  dire,  c'est  pourtant  ce  qui  rcsulteroit  du 
principe  vulgaire:  «  11  faut  croire  en  Dieu  pour  être 
>j  sauvé.  »  A  la  philosophie  ne  plaise  que  je  m'obs- 
tine à  soutenir  celte  maxime  impitoyable;  j 'envois 
trop  clairement  les  conséquences.  «  Ce  dogme  mal 
»  entendu  est  le  principe  de  la  sanguinaire  into- 
»  lérance,  et  la  cause  de  toutes  les  vaines  instruc- 
«  tions  qui  portent  le  coup  mortel  à  la  raison  hu- 
»  maine ,  en  l'accoutumant  à  se  payer  de  mots  (2).  » 
Votre  cause  est  donc  celle  de  la  raison  humaine , 
et  vous  ne  devez  pas  craindre  que  je  lui  porte  le 
coup  morteL  «  Il  est  clair  que  tel  homme  ,  par- 
»  venu  jusqu'à  la  vieillesse  sans  croire  en  Dieu  y 
«  ne  sera  pas  pour  cela  privé  de  sa  présence  dans 
w  l'autre  vie ,  si  son  aveuglement  n'a  pas  été  vo- 
3>  lontaire,  et  je  dis  qu'ilne  l'est  pas  toujours  (3).» 
Vieillissez-donc  en  paix  dans  votre  incroyance  : 
bien  différent  de  ceux  qui  se  persuadent  ^ï^V/y<2t^^ 
confesser  tel  ou  tel  article^  «  moi  je  pense,  au 
\j  contraire,  que  l'essentiel  de  la  Religion  consiste 
»  en  pratique;  que  non- seulement  il  faut  être 


(1)  Emile ,  tom.  II,  pag.  346 ► 

(2)  Ibid.^  pag.  55o. 
(5)  Ihid.,  pag.  552, 


EJN    MATIÈUE    DE    RELIGION.  l5l 

»  lioininc  de  bien,  miséricordieux,  liumuin  ,  cha- 
>'  rilable;  mais  que  quiconque  esl  vraiment  ici 
»  en  croit  assez  pour  être  sauvé  (i).  » 

ï<  Vous  avez  fait  ce  que  vous  avez  pu  pour  altein- 
w  dre  à  la  vérité,  mais  sa  source  est  trop  élevée: 
3>  quand  les  forces  vous  manquent  pour  aller  plus 
w  loin,  de  quoi  pouvez-vous  dire  coupable?  c'est 
w  a  elle  à  s'approcher  (2).  » 

Qu'est-ce  donc  que  la  Religion  naturelle,  qu'un 
^oullre  où  viennent  s'engloutir  tous  les  dogmes, 
méjne  celui  de  l'existence  de  Dieu?  et  Bossuel  l'a 
délinie  complètement  lorsqu'il  a  dit  que  le  déisme 
n'est  qu'un  athéisme  déguisé.  Parmi  ses  sectateurs, 
l'un  admet  ce  que  l'autre  rejette,  nie  ce  qu'il  af- 
firme ,  et  réciproquement.  A  grand'peine  en  irou- 
veroil-on  deux  qui  professent  la  même  doctrine. 
Nul  n'a  le  droit  d'exiger  qu'on  se  soumette  à  ses 
enseignemens.  Suprême  juge  de  sa  foi,  chacun 
jouit  de  la  [acuité  de  l'étendic  ou  de  la  restreindre 
conmie  il  lui  plaît;  etauciuie croyance  n'est  essen- 
tielle dans  la  seule  Religion  essentielle  à  F  homme. 
Etrange  Religion  ,  dont  le  symbole  peut  se  réduire 
à  ralhéisme  î 

Secondement,  le  culte  extérieur  n'étant  qu'un 
vain  cérémonial  y  et  purement  une  affiiire  de  po- 
lice,  est  indifférent  en  soi;  rien  n'empêche  de  s  en 
passer. 

(1)  Letlie  à  M.  de  Beauinont ,  page  5f). 
(i)  Emile  ^  tom.  UI,  pag.  128. 


l52  KSSAI    Sun    L  INDU  FERENCE 

«  Les  vrais  devoirs  de  la  Religion  sont  indé- 
»  pendans  des  institutions  des  hommes  (i)  ,  et  le 
M  culte  que  Dieu  demande  est  celui  du  cœur  (2).  » 
Or,  ce  que  Dieu  ne  demande  point ,  qui  oseroit 
l'exiger?  Pleine  liberté  donc  à  cet  égard;  et  tel 
homme  pourra ,  dans  toute  sa  vie ,  ne  pas  donner 
un  seul  signe  de  Religion ,  sans  blesser  les  vrais 
devoirs  de  la  Religion,  A  quoi  bon  des  cérémonies , 
des  temples?  «  Un  cœur  juste  est  le  vrai  temple 
î)  de  la  Divinité  (3).  »  Que  depuis  le  commen- 
cement du  monde  il  n'ait  point  existé  de  nation 
sans  culte  public,  peu  importe.  «  Nous  avons 
»  mis  à  part,  dit    Rousseau,   toute  autorité  hu- 

"  maine  (4) Pour  moi ,  ce  n'est  qu'après  bien 

5)  des  années  de  méditation  que  j'ai  pris  mon 
»  parti;  je  m  y  tiens  (5).  "  Cela  est  sans  réplique; 
et  si  ses  disciples  avoient  su  prendre  leur  parti 
aussi  décidément ,  s'ils  avoient  soigneusement  éla- 
gué de  la  Rehgion  naturelle  toute  espèce  de  ceVe- 
monial,  nous  n'aurions  pas  vu  établir  en  France , 
au  dix-huitième  siècle,  le  culte  de  la  Raison ^ïe- 
présentée  par  une  prostituée.  Mais  n'insistons  pas 
sur  cette  légère  aberration ,  qui ,  après  tout ,  est 
purement  une  affaire  de  police. 

Le  seul   culte   essentiel ,    et  Bolingbroke  l'a- 


(i)  Emile,  tom.  III,  pag.  196. 
(2)  Ibid,,  pag.  134. 
{Z)Ibid,^  pag.  196. 
(4)  [bid.,  pag.  i5i. 
(5)/Z'iV/.,pag.  193. 


/ 


i 


EN    MATIERE    DE    ui:-i^h^iol>.  I  5o 

voue  (i)  aussi -Lien  que  Rousseau,  csL  donc  le 
culte  intérieur.  Or,  quoi  qu'on  puisse  penser  du 
culte  extérieur,  il  est  sûr  au  moins  que  le  pre- 
mier dépend  des  dogmes,  et  doit  en  découler. 
Rousseau,  combattant  la  Religion  révélée,  parle 
ainsi  :  «  Cette  doctrine ,  venant  de  Dieu  y  doit  por- 
»  ter  le  sacré  caractère  de  la  Divinité:  non-seu- 
"  lement  elle  doit  nous  éclaircir  les  idées  confuses 
»  que  le  raisonnement  en  trace  dans  notre  es- 
*^  prit  ;  mais  elle  doit  aussi  nous  proposer  un  culte  ^ 
»  une  morale^  des  maximes  convenables  aux  at~ 
w  tributs  par  lesquels  seuls  nous  concevons  son 
M  essence  (2).  » 

Ou  la  Religion  naturelle  Tze  vient  pas  de  Dieu  y 
c'est-à-dire  fist  fausse,  ou  elle  doit  présenter  les 
caractères  que  Rousseau  juge  inséparables  d'une 
Religion  qui  vient  de  Dieu  :  elle  doit  donc  nous 
proposer  un  culte  convenable  aux  attributs  par  les- 
quels seuls  nous  concevons  son  essence.  Or,  par 
malheur,  il  se  trouve  que  plus  nous  nous  effor- 
çons de  contempler  cette  essence  infinie  y  moins 
nous  la  concevons  ;  que  nous  n'avons  nulle  idée 
absolue  des  attributs  de  Dieu;  que  nous  les  affir- 
mons sans  les  comprendre  ^  ce  qui  ^  dans  le  fond^ 
est  n'ajfirmer  rien  (3).  De  sorte  que  «  si  la  Reli- 
w  gion  naturelle  est  insuffisante,  c'est  par  lobscu 

{i)Bolingbroke's  Pp'orks ,  vol.  V,  pag.  97. 
(2)  Emile  j  tom.  III,  pag.  i48. 
{^)  Ibid.,  pag.  96. 


i54  ESSAI  suji  l'ijndifféueince 

"  rite  qu'elle  laisse  clans  les  grandes  vcrilc's  qu'elle 
5>  nous  enseigne  (i);  »  obscurité  qui  résulte  de  ce 
quelle  repose  sur  le  seul  raisonnement  y  lequel 
ne  trace  dans  notre  esprit  que  des  idées  confuses 
de  la  Divinité. 

Je  ne  ferai  point  remarquer  letroit  enchaî- 
nement^ la  parfaite  concordance  de  ces  idées,  et 
avec  combien  de  raison  Rousseau  nous  vante  une 
Religion  qui  laisse  dans  l'obscurité  les  grandes 
vérités  qu'elle  nous  enseigne^  qui  ne  trace  dans 
notre  esprit  que  des  idées  confuses  de  la  Divinité  y 
et  dont  les  sectateurs ,  dans  le  fond  y  n  affirment 
rien  y  parce  qu'ils  ne  comprennent  rien.  Je  l'avoue, 
pour  moi ,  quelque  ému  que  soit  le  bon  Jean-Jac- 
ques en  nous  débitant  cette  claire  et  sublime  doc- 
trine, avec  quelque  véhémence  qu'il  ait  parlé  y  je 
ne  crois  point  du  tout  «  entendre  le  divin  Orphée 
w  chanter  les  premières  hymnes ,  et  apprendre 
3>  aux  hommes  le  culte  des  Dieux  (2).  »  Mon  emr 
barras,  au  contraire ,  est  de  comprendre  comment 
il  sortira  de  ces  obscurités  y  de  ces  idées  confuses  ^ 
un  culte  quelconque. 

Aussi  n'aperçois- je  que  discordance  et  con- 
tradiction en  tout  ce  que  les  déistes  nous  disent 
de  ce  culte  mystérieux  qu'ils  ne  définissent  jamais. 
Si  Blount  le  fait  consister  dans  la  prière  et  les 
louanges  y  Rousseau  retranche  aussitôt  la  moitié 


(1)  Emile  ,  lom.  III,  pag.  i5o. 

(2)  Ibid.^  pag.   128. 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  l55 

du  picccplc.  «  Je  ni  exerce,  nous  dit-il ,  aux  su- 
ii  Llirnes  contemplations.  Je  médite  sur  l'ordre 
»  de  l'univers,  non  pour  lexpliquer  par  de  vains 
>i  systèmes,  mais  pour  l'admirer  sans  cesse,  pour 
»  adorer  le  sage  auteur  qui  s'y  fait  sentir.  Je  con- 
»  verse  avec  l'auteur  de  l'univers,  je  pénètre 
»  toutes  mes  facuJte's  de  sa  divine  essence,  je  m'at- 
»  tendris  à  ses  bienfaits ,  je  le  Lcnis  de  ses  dons  ; 
»  mais  je  ne  le  prie  pas:  que  lui  demande- 
"  rois-je  (i)?  »  On  conçoit,  en  effet,  que  l'iiomme 
n'a  rien  a  demander  à  Dieu  :  il  est  si  riche  de  son 
propre  fonds,  son  esprit  est  si  plein  de  lumières, 
son  cœur  si  fertile  en  bons  sentimensi 

Au  reste,  je  ne  pense  pas  que,  dans  l'énumc- 
ration  qu'on  vient  délire,  Rousseau  prétende  faire 
un  devoir  à  tous  les  hommes  de  chaque  point  de 
sa  pratique  i)ersonne]le.  Qu'il  s'exerce  tant  qu'il 
voudra  aux  sublimes  contemplations ,  qu'il  mé- 
dite sur  V ordre  de  l'univers^  qu'il  s' attendrisse  j 
rien  de  mieux  :  mais  on  ne  s'attendrit  pas  à  vo- 
lonté; et  le  pauvre  laboureur  qui  cultive  péni- 
blement un  petit  coin  de  cet  univers,  dont  l'ordre 
lui  est  inconnu,  seroitétrangement  à  plaindre,  s'il 
étoit  nécessaire  qu'il  méditât  sur  cet  ordre  (pi'il 
ignore  ,  et  si  l'on  cxigeoit  absolument  de  lui  de 
sublimes  contemplations.  On  doit  donc  croire 
qu'au  [moins  le  sublime  n'est  pas  de  précepte  rigou- 
reux. Je  m'imagine  également  que  la  plupart  des 


(i)  Emile  j  lom.  IIJ,  pag.  126. 


i:)b  ESSAI  SUR  l'indifférence 

hommes  n  ont  nulle  obligation  stricte  de  pénétrer 

loiUes  leursfacullés  delà  divine  essence  de  l'auteur 

de  l'univers  Ai  faudroit  d'abord  leur  expliquer  ce 

que  cela  signifie,   et  ce  ne  seroit  pas    une  tache 

lacile. 

Après  tant  d'écrivains  qui  ont  traite  de  la  Reli- 
gion naturelle,  on  ne  sait  donc  encore  à  quoi  s'en 
tenir  sur  la  nature  et  la  nécessité  du  culte  inté- 
rieur qu'elle  recommande,  et  Fincertitude  aug- 
mente quand  on  se  rappelle  qu'elle  laisse  une  en- 
tière liberté  de  croyance  sur  les  dogmes  dont  ce 
culte  doit  dériver  selon  Rousseau.  Je  voudrois 
qu'on  m'apprît,  par  exemple ,  quel  motif  peuvent 
avoir  de  pratiquer  un  culte,  soit  extérieur,  soit 
intérieur,  ceux  qui  n'attendent  point  de  vie  fu- 
ture, et  quel  culte  on  peut  rendre  à  Dieu  quand 
on  ne  croit  pas  en  Dieu  ? 

On  me  répondra  que  l'athée  est  hors  de  la  Re- 
ligion naturelle.  Fort  bien  ;  mais ,  d'après  les  prin- 
cipes de  la  Religion  naturelle,  on  ne  sauroit  con- 
damner l'athée;  et  si  l'athée  n'est  tenu  de  pratiquer 
aucun  culte,  le  culte  n'est  donc  pas  d'obligation 
pour  l'universalité  des  hommes.  Il  n'est  tout  au 
plus  qu'un  devoir  relatif  à  la  croyance ,  comme  la 
croyance  elle-même  n'est  qu'un  devoir  relatif  à  la 
raison,  raison  sans  principe  ^  entendement  sans 
règle^  au  jugement  de  Rousseau,  et  qui  n'en  de- 
meure pas  moins,  pour  le  savant  comme  pour  l'i- 
gnorant, pour  le  plus  imbécile  des  mortels  comme 
pour  Rossuet  et  Newton,  le  souverain  arbitre  et 

r 


EN   MATIÈRE    DE    UELlGlON.  167 

(lu  culte  et  delà  foi;  car,  ajoute  Piousseau ,  «  vou- 
»  lez-vous  mitiger  celte  mëtliode,  et  donner  Ja 
»  moindre  prise  à  l'autorité  des  hommes,  à  l'in- 
»   s  tant  vous  lui  rendez  tout  (i).  « 

Troisièmement,  les  principes  de  la  Religion 
naturelle  ne  permettant  de  prescrire  la  croyance 
d'aucun  dogme,  ni  par  conséquent  d'exiger  la  pra- 
tique d'aucun  culte ,  il  s'ensuit  qu'elle  se  réduit 
aux  devoirs  de  la  morale  :  aussi  Jean-Jacques 
nous  assure-t-il  «  qu'il  n'y  a  d'essentiels  que  ceux- 
»  là  (2).  »  Voltaire  ne  lui  donne  pas  plus  d'exten- 
sion : 

Soyez  juste,  il  suffit;  le  reste  est  arbitraire. 

Le  reste,  c'est  simplement  le  culte,  la  doc- 
trine, l'immortalité  de  l'âme ,  les  peines  et  les  ré- 
compenses futures ,  l'existence  de  Dieu  ;  rien  que 
cela. 

Puisque  les  dogmes  sont  arbitraires ,  et  que  les 
devoirs  delà  morale  sont  les  ?>q.v\s>  essentiels  y  il  faut 
qu'ils  subsistent  indépendamment  des  dogmes. 
Cette  conséquence  est  de  rigueur.  Aussi  Boling- 
broke  s'élève- t-il  contre  ceux  qui  <c  pensent  que 
»  sans  Dieu  il  ne  peut  exister  de  loi  naturelle ,  au 
»  moins  obligatoire  (3);  «  proposition  en  effet  évi- 
demment contradictoire  à  ses  principes,  comme 
à  ceux  de  Voltaire  et  de  Rousseau. 

(i)  Emile ,  toni.  IJI,  ])ag.  175. 

(2) /Z>ïV/.,  pag.  196. 

(3)  Bolinghrokcs  PVorks  ,  vol.  IV,  pag.  2^\m 


j58  essai  sur  l'indifférenck 

Que  si  l'on  désire  savoir  ce  que  c'est  que  la  loi 
naturelle  pouv  les  athées,  on  en  aura  quelque  no- 
tion en  lisant  ce  jjassage  de  Voltaire  :  «  Je  ne  vou- 
»  drois  pas  avoir  affaire  à  un  prince  athée  qui  trou- 
w  veroit  son  intérêt  à  nie  faire  piler  dans  un  mor- 
i)  tier  ;  je  suis  bien  sûr  que  je  serois  pilé.  Je  ne 
»  voudrois  pas,  si  j'étois  souverain ,  avoir  affaire 
»  à  des  courtisans  athées  dont  l'intérêt  seroit  de 
»  m'empoisonner  ;  il  me  faudroit  prendre  au  ha- 
»  sard  du  contre-poison  tous  les  jours.  Il  est  donc 
w  absolument  nécessaire,  pour  les  princes  et  pour 
>»  les  peuples,  que  l'idée  d'un  Etre  suprême,  créa- 
"  teur  ,  gouverneur,  rémunérateur,  vengeur,  soit 
3>  profondément  gravée  dans  les  esprits  (i).  »  Oui, 
sans  doute  :  mais  comment  se  fait-il  que  'ce  qui  étoit 
arbitraire  tout  à  l'heure  soit  absolument  néces- 
saire maintenant?  La  vérité  varie-t-elle  selon  les 
mobiles  convenances  de  la  philosophie  et  le  besoin 
de  ses  systèmes  ?  Ouvrons  Y  Emile ,  et  voyons  si 
Rousseau  sera  plus  conséquent. 

Après  avoir  peint  l'influence  que  doit  avoir  sur 
son  élève  la  doctrine,  nouvelle  pour  lui,  de  l'exis- 
tence de  Dieu  et  d'une  vie  future  :  «  Sortez  de  là , 
»  dit-il,  je  ne  vois  plus  qu'injustice,  hypocrisie 
»  et  mensonge  parmi  les  hommes  ;  l'intérêt  parti- 
»  culier  qui,  dans  la  concurrence,  l'emporte né- 
i>  cessairement  sur  toutes  choses ,  apprend  à  cha- 

(i)  OEm'res  de  Voltaire,  tom.  XXVIII^  pag.  12, 
édition  in-8'^,  art.  Athéisme  Ju  Dictionnaire  philoso- 
phique. 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  1 5[) 

cun  doux  ù  parer  le  vice  du  masque  de  la  vertu. 
Que  tous  les  autres  hommes  l'assenl  mon  Lieu 
aux  dépens  du  leur ,  que  tout  se  lapporte  à  moi 
seul ,  que  tout  le  genre  humain  meure,  s'il  le 
>  faut,  dans  la  peine  et  dans  la  misère,  pour  m  e- 
pargner  un  moment  de  douleur  ou  de  faim  ;  tel 
est  le  langage  intérieur  de  tout  incrédule  qui 
raisonne.  Oui,  je  le  soutiendrai  toute  ma  vie, 
quiconque  a  dit  dans  son  cœur,  Il  n'y  a  point 
de  Dieu,  et  parle  autrement,  n'est  qu'un  men- 
teur ou  un  insensé  (i).  » 
L'impossihilité  de  faire  à  tous  les  hommes  une 
obligation  de  croire  quelque  dogme  que  ce  soit, 
même  l'existence  de  Dieu ,  a  forcé  Rousseau  de 
soutenir  que  les  devoirs  de  la  morale  sont  les  seuls 
essentiels  j  et  l'impossibilité  non  moins  complète 
de  trouver  dans  l'athéisme  un  fondement  aux  de- 
voirs de  la  morale  l'a  contraint  d'avouer  qvxe  sans 
la  foi  nulle  véritable  vertu  n'existe  y  et  qu'il  j  a 
des  dogmes  que  tout  homme  est  obligé  de  croire» 
(^\XG  penser  d'un  système  d'où  sortent  inévitable- 
ment tant  et  de  si  grossières  contradictions? 

Mais,  supposé  l'existence  de  Dieu,  par  quels 
moyens  et  d'après  quelles  règles  découvrirous- 
nousav€c  certitude  les  ^<?(^o//vç  essentiels  dont  parle 
Rousseau?  Personne  n'étant  dispensé  de  les  prati- 
quer, il  nest  personne  qui  ne  doive  aisément  les 
reconnoître;  etcomnte,  à  l'égard  du  salut,  Jean- 


(  1  )  £'/// lia ,  lom ^  m,  pn g.  libO. 


lO'o  essai  sur  l'inuifféuence 

.lacq^ues  dit  de  la  morale  ce  que  le  Chrétien  dit  de 
la  lieligion,  les  conséquences  qu'il  déduit  de  la 
doctrine  du  Christianisme  par  rapport  à  la  loi , 
nous  pouvons  les  déduire  de  la  sienne  par  rapport 
aux  devoirs.  Il  faut  donc  que  la  vraie  morale  ail 
des  caractères  «  de  tous  les  temps  et  de  tous  les 
w  lieux,  également  sensibles  à  tous  les  hommes, 
w  grands  et  petits,  savans  et  ignorans.  Européens  , 
M  Indiens,  Africains ,  sauvages.  S'il  étoit  une  mo- 
»  raie  sur  la  terre  hors  de  laquelle  il  n'y  eût  que 
j>  peine  éternelle  (*),  et  qu'en  quelque  lieu  du 
»  monde  un  seul  mortel  de  bonne  foi  n'eût  pas  été 
n  frappé  de  son  évidence ,  Dieu  (**)  seroit  le  plus 
»  inique  et  le  plus  cruel  des  tyrans  (i).  " 

Tous  les  déistes  conviennent  de  ceci;  et ,  en  ef- 
fet, il  seroit  absurde  de  rejeter  la  révélation  sous 
prétexte  des  obscurités  qu'elle  renferme,  si  l'on 
n'y  substituoit  que  des  obscurités  d'un  autre  genre. 
Bolingbroke  l'a  fort  bien  senti;  aussi  soutient-il 
que  la  loi  naturelle  y  qui,  dit-il,  n'est  que  la  loi 
de  la  raison  (2) ,  «  également  intelligible  dans  tous 
»  les  temps  et  dans  tous  les  lieux,  et  proportion- 


(*)  Rousseau  laisse  en  doute  l'éternité  des  peines;  mais 
quand  il  la  nieroit  formellement,  il  suffit  qu'il  admette 
des  châtimens  futurs ,  pour  que  notre  raisonnement  con- 
serve toute  sa  force. 

(**)  Rousseau  dit  :  Le  Dieu  de  cette  Religion, 

(i)  Emile,  tom.  III,  pag.  i3g. 

(2)  Bolingbroke' s  Works ,  vol.  V,  pag.  83. 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  l6l 

>*  née  aux  plus  foibles  intelligences  (i),  a  toute  la 
»  clarté,  toute  la  précision  que  Dieu  peut  donner, 
«  ou  que  l'homme  peut  désirer  (2).  » 

Telle  est  la  loi  en  elle-même  ;  il  ne  s'agit  plus 
que  de  savoir  où  elle  existe  ,  et  par  quelle  voie 
l'homme  parvient  à  la  connoître.  Ecoutons  Rous- 
seau : 

«  Tout  ce  que  je  sens  être  bien  est  Lien,  tout  ce 
»  que  je  sens  être  mal  est  mal  ;  le  meilleur  de  tous 
w  les  casuistes  est  la  conscience,  et  ce  n^est  que 
»  quand  on  marchande  avec  elle  qu'on  a  recours 
»  aux  subtilités  du  raisonnement... (3).  Trop  sou- 
))  vent  la  raison  nous  trompe ,  nous  n'avons  que 
»  trop  acquis  le  droit  de  la  récuser  (*)  ;  mais  la  c  on- 
))  science  ne  nous  trompe  jamais  ;  elle  est  le  vrai 
»  guide  de  l'homme  ;  elle  est  à  l'âme  ce  que  l'ins- 
))  tinct  est  au  corps  ;  qui  la  suit  obéit  à  la  nature, 
))  et  ne  craint  point  de  s'égarer... (4).  Conscience  ! 
))  conscience  î  instinct  divin,  immortelle  et  céleste 
»   voix,  guide  assuré  d'un  être  ignorant  et  borné , 

(i)  Bolingbroke's  Works ,  vol.  V,  pag.  94. 

(5)  Ihid.,  pag.  26. 

(5)  Emile  y  tom.  IIÏ ,  pag.  97. 

(*)  Voici  comme  Rousseau  parle  un  peu  plus  loin  de  ce 
droit  que  nous  17^ avons  que  trop  acquis  :  «  M'apprendrc 
»  que  ma  raison  me  trompe ,  n'est-ce  pas  réfuter  ce 
»  qu'elle  m'aura  dit  pour  vous  ?  Quiconque  veut  récuser 
3)  la  raison  doit  convaincre  sans  se  servir  d'elle.  » 
Emile,  lom.  Illjpag.  i53,  i54- 

UÇ)  Emile,  tom.  III.,  pag.  98. 

1.  H 


iC)2  lissAi  sun  LiiNDirrÉRENCi: 

>'  rnuis  mlrllij^cjil  cl  libre,  jiii^(.'  ijilaillihlc  du  bien 
>>  cadujiial ,  qui  rciKLsJ'Jioinin(JS(înil)lal)l(^-.'i Dion; 
>»  c'est  loi  qui  Jais  rexcclJencc  de  sa  imlurc  et  la 
»  moral i le  do  ses  actions  ;  sans  toi  je  ne  sens  rien 
w  en  moi  qui  m'élève  au-dessus  des  betcs  ,  que  le 
«  triste  privilège  de  m  égarer  d'erreurs  en  erreurs, 
»  à  l'aide  d'un  entendement  sans  lègle  ei  d'une 
»  raison  sans  principe  (j).  » 

Suivant  Rousseau ,  la  loi  naturelle  n'est  donc 
pas  la  loi  de  la  raison  y  puisque  cette  raison  sans 
principe  y    que  nous  n'avons  que   trop  acquis  le 
droit  de  récuse r.^  ne  nous  élève\au'dessus  des  bêtes 
que  pai:  lu  piste  pjwilége  de  nous  égarer  d^erreui\s 
en  erreurs.  Au  reste ,  on  a  vu  plus  haut  que  les 
plus  grandes  idées  que  nous  ayons  de  la  Divinité 
nous  viennent  par  la  raison  seule  y  c  est-à-dire  par 
cette  noble  faculté  qui ,  nous  égarant  d'' erreurs  en 
'erreurs,  n^  nous  élèv/^  pas  au-dessus  des  bêtes; 
car  rignorance  est  moins  dégradante  que  l'erreur . 
,ma4§  iious  <ravalc  au-dessous  d'elles.  Gela  ne  laisse 
pas  d/étre  singulier;  cependant,  puisqu'il  en  est 
ainsi ,  passons.  Nous  cherchons  la  règle  des  ci^voirs , 
et  Rousseau  nous  la  montre  dans  la  conscîiencc , 
guide  assuré  d'un  êtrje. ignorant  et  borné  y  juge  in- 
faillible dit  bien  et  dui}iaL  Trop  sou\>ent  la 'raison 
nous  trompe  y  mais  là  ' conscience  ne  nous  Irojnpe 
jamais  j  elle  est    à   V âme  ce  que  l'instinct-  est 
au  corps,  ..  ,  kI 

(i)  Emile,  tom.  in,.;{)ag.  1 14.' 


\       KN    MATIIiKE    Di:    liEUGION.  iG,) 

Celle  doetrine  rassurante  semble  nous  faire  en- 
trevoir la  certitude  que  nous  désirions.  M(d heu- 
reusement je  ne  trouve  point ,  parmi  les  sectateurs 
delà  Relii^ion  naturelle,  l'unanimité  de  sentiment 
à  laquelle  on  devroit  s'attendre  sur  un  point  d'une 
telle  importance.  Bolint^lnoke,  par  exemple^  traiUî 
d'enthousiastes  et  de  gens  qui  rendent  la  Religion 
natuielle  ridicule ,  ceux  qui  prétendent  qu'il  existe 
«  un  instinct  ou  sens  moral ,  au  moyen  duquel  les 
w  hommes  distinguent  ce  qui  est  moralement  hon 
»  de  ce  qui  est  moralement  mauvais ,  de  sorte 
>j  qu'il  en  résulte  une  sensation  intellectuelle 
»  agréable  ou  pénible  (i).  Cela  peut,  ajoute-t-il , 
w  s'acquérir,  jusqu'à  un  certain  point,  par  ime 
»  longue  habitude,  et  par  une  sorte  dé  dévotion 
»  philosophique  ;  mais  d'en  faire  unetaculté  natu- 
»   relie,  c'est  une  fantasque  illusion  (2).  » 

Qui  croire  de  Bolingbroke  ou  de  Rousseau?  et 
à  quoi  s'en  tiendront  les  disciples,  quand  les  maî- 
tres sont  si  peu  d'accord  ?  Ce  que  l'un  regarde 
comme  un  principe  Inné  {^^  est  pour  l'autre  une 
chimère,  une  illusion  fantasque.  Si  l'un  nous 
dit  que  la  loi  naturelle  est  la  loi  de  la  raison  y 
l'autre  nous  assure  que  par  la  raison  seule  on  ne 
peut  établir  aucune  loi  naturelle  {l^)*  Et  n'oubliez 

(1}  Bolingbroke  s  TVorks ,  vol.  V,  pai^.  80. 

{7)  Ihid.,  pag.  479. 

(5)  Emile ^  lom.  III,  pag^  107. 

(4)  Emile,  Umi.  II,  pag.  265. 

1  1 . 


l64  ESSA.I  SUR  t/indittkixence 

jKis  que  la  morale  claire  y  précise  y  également  In- 
telligible y  dit-on  _,  dans  tous  les  temj)s  et  dans 
tous  les  lieux  y  et  proportionnée  aux  plus  folhles 
Intelligences  y  se  trouve  entre  ces  assertions  op- 
posées. 

Mais  voici  quelque  chose  de  plus  fort  :  Rousseau 
lui-même  va  détruire  la  consolante  sécurité  dont  il 
nous  flattoit ,  en  nous  révélant  que  la  conscience, 
ce  guide  assuré ^  ce  vrai  guide  de  V homme  y  ne 
marche  qu'appuyée  sur  la  raison.  «  La  raison  seule 
»  nous  apprend  à  connoître  le  bien  et  le  mal.  La 
>j  conscience  ,  qui  nous  fait  aimer  l'un  et  haïr 
»  l'autre,  quoique  indépendante  de  la  raison ,  ne 
»  peut  donc  se  développer  sans  elle(i).  »  Et  en- 
core :  «  Connoître  le  bien ,  ce  n'est  pas  l'aimer  : 
»  l'homme  n'en  a  pas  la  connoissance  innée;  mais 
»  sitôt  que  sa  raison  le  lui  fait  connoître,  sa  con- 
»  science  le  porte  à  l'aimer  :  c'est  ce  sentiment 
»  qui  est  inné  (2).  » 

L'unique  juge  des  devoirs  comme  de  la  fol  est 
donc,  en  dernier  ressort,  la  raison  :1a  conscience 
ne  vient  qu'après  elle,  ne  peut  se  développer  sans 
elles  elle  aime  ce  qu^e  la  raison  lui  fait  connoître 
comme  hienj  elle  hait  ce  que  la  raison  lui  fait 
connoître  comme  malj  esclave  passive  de  l'enten- 
dement, ses  fonctions  se  bornent  à  joindre  a  cha- 
que idée  qu'il  lui  offre,  un  sentiment  dont  la  na- 

(1)  Emile j  tom.  I,  pag.  112. 

(2)  Ibid.,  pag.  75. 


tlS    MATIÈIIE    DE    I\ELlGlUiN.  l65 

turc  C8l  dctcrmihëe  d'avance  par  le  ju^enicm  de 
la  raison.  Elle  seule  connaît  le  bien  et  le  mal;  elle 
seule  aussi  peut  donc  nous  instruire  de  nos  de- 
voirs ;  et  Rousseau  semble  en  convenir,  lorsqu Câ- 
pres nous  avoir  avertis  que  «  les  actes  de  la  con- 
»  science  ne  sont  pas  des  jugemens  (*)  ^  mais  des 
»  sentimens  (i) ,  «  il  ajoute  :  «  Toute  la  moralité 
w  de  nos  actions  est  dans  \q  jugement  que  nous  en 
»  portons  nous-mêmes  (2).  »  Et  plus  expressément  : 
«  L'homme  choisit  le  bon,  comme  il  a  ju^é  le 
»  vrai  ;  s'il  juge  faux ,  il  choisit  mal  (3).  » 

Il  est  vrai  qu'il  place  ailleurs  dans  la  conscience 
kl  moralité  de  ?ios  actions  j  mais  c'est  qu'alors  il 
avoit  besoin  d'y  trouver  la  règle  infaillible  des  de- 
voirs. Cette  règle ,  au  reste  ,  est  si  loin  d'être  uni- 
verselle ,  et  suffisante  à  tous  les  hommes ,  grands 
et  petits  y  savans  et  ignoranSy  qu'au  contraire ,  de 
l'aveu  de  Rousseau,  elle  est  complètement  nulle 
pour  le  pauvre ,  c'est-à-dire  pour  les  trois  quarts 
du  genre  humain.  «  La  voix  intérieure  »  ce  sont 
ses  paroles,  «  ne  sait  pas  se  faire  entendre  à  celui 
»  qui  ne  songe  qu'à  se  nourrir  (4).  » 

(^uc  conclure,  sinon  que,  dans  le  svstème  de  la 
Religion  naturelle,  les  devoirs  ne  reposant  que  sur 

{t)  Ainsi  la  conscience  ne  juge  poinl ,  et  la  conscience 
est  un  juge  injailliùlc. 

(1)  Emile,  lom.  III,  pag.  m. 

(2)  Ibid,,  pag.  loo. 
[:^)  IbiiL,  •|)ag.  75. 
(4)  Ibid,,  pag.  11. 


iGf)  ESSAI    SUR    L'iNDlFFÉnENCF 

la  raison  ,  qui  souvent  nous  trompe ^  n'ont  aucun(' 
rcgic  certaine ,  et  que  la  morale  du  déisme  est  aussi 
vaguo ,  aussi  indécise ,  aussi  peu  fixe  que  ses  dog- 
mes ?  Chacim  aura  la  sienne ,  comme  chacun  a 
son  symbole,  et  il  suffira  de  quelques-uns  de  ces 
sopliismes  si  familiers  aux  passions ,  pour  que  Li 
raison,  s'abusantsur  les  véritables  devoirs,  abuse 
à  son  tour  la  conscience ,  en  parant  le  vice  du 
masque  de  la  vertu.  En  veut-on  une  preuve  de 
fait?  Bolingbroke,  en  raisonnant  sur  la  loi  natu- 
relle ,  si  claire^  sipi^écise,  à  son  avis ,  est  conduit , 
je  ne  dis  pas  à  justifier  la  polygamie ,  le  liberti- 
nage, l'adultère,  l'inceste  ,  mais  à  les  mettre,  en 
certains  cas,  au  rang  des  devoirs  (i).  Si  les  Ro- 
mains, les  Grecs  et  d'autres  peuples  défendirent 
la  pluralité  des  femmes  ,  et  encouragèrent  la  mo- 
nogamie 5  c'est ,  dit-il  dans  son  langage  cynique , 
«  parce  qu'en  contractant  de  tels  mariages  ,  rien , 
»  excepté  le  défaut  d'occasions,  n'empêchoit  les 
»  maris ,  non  plus  que  leurs  femmes ,  de  satisfaire 
»  librement  leurs  appétits,  malgré  les  nœuds  sacrés 
w  qui  les  unissoient,  et  le  droit  réciproque  de 
5>  propriété  que  la  loi  leur  accordoit  sur  la  per- 
w  sonne  l'un  de  l'autre  (2).  » 

Rousseau ,  quoique  grand  parleur  de  vertu ,  n'est 
guère  plus  sévère  que  Bolingbroke.  11  avoue,  à  la 


(1)  Bolingbroke  s    Works ,  vol.    V,   pag.    i65,    172. 

176. 

(2)  Ibid.,\)A%.  167, 


lîjy    MATJKUIi    DE    iŒLlGlON.  l6j 

wcL'ïlc  ,  <|iHJ  /n  continence  est  un  devoir  de  morale  ; 
m^//6v,  ajoutc-t-il,  les  devoirs  moraux  ont  leurs  nio- 
dijlcalions  y  leurs  eoccejdions  (i);  et  il  ne  manque 
pas  d'en  trouver  au  devoir  de  la  continence  ^  fondé 
sur  ce  que  la  foihlesse  humaine  rend  quelquefois 
le  crime  inévitable.  Ainsi  il  suifit  d'être  J'oible 
pour  avoir  le  droit  de  faillir  ;  les  devoirs  n'obli- 
geant qu'en  proportion  de  la  facilité  qu'on  a  de 
les  remplir,  il  y  a  autant  de  morales  différentes 
que  d'individus ,  et  tout  est  licite  au  scélérat  con- 
sommé ,  à  qui  le  crime  est  devenu  un  besoin  pres- 
que invincible.  Je  baisse  les  yeux ,  et  rougirois 
d'être  liomme ,  si  je  ne  me  souvenois  que  je  suis 
chrétien. 

Je  ne  crains  point  de  l'affirmer ,  le  déisme  , 
qu'on  nous  représente  comme  la  Religion  de  la 
nature  y  la  seule  Religion  essentielle  à  l'homme  y 
est  la  destruction  de  toute  doctrine ,  de  tout  culte  , 
de  toute  morale; et,  quoi  qu'en  ait  dit  La  Harpe  , 
alors  philosophe,  Condorcet  avoit  raison  de  nier 
([u'il  existât  une  Religion  purement  naturelle  (*)  ; 

(i)  Emile  y  lom.  111,  pag.  280. 

(*)  Voyez  sa  f^ie  de  Voltaire.  Dans  son  Plan  dEdu-- 
tiUion,  présenté  à  V Assemblée  législative  les  21  et  22 
avril  1791,  Condorcet ,  observant  que  «  les  pijilosoplies 
«  théistes  ne  sont  pas  plus  d'accord  que  les  théologiens 
»  sur  ridée  de  Dieu,  et  sur  ses  rapports  moraux  avec  les 
»  liommes ,  »  en  conclut  que  «  la  proscription  doit  s'é- 
i>  tencUe  sur  ce  qu'on  appelle  Ueh'gion  naturelle.  »  II 
sentoit  l'impossibilité  de  s'arrêter  dans  ce  milieu  vague;  et 


i68  ESSAI  suK  l'indifféuejnce 

à  moins  qu'on  ne  prétende  que  des  phrases  sont 
une  Religion ,  des  doutes  une  Religion ,  V athéisme 
déguisé  une  Religion. 

Or  un  système  où  tout  entre  juscpi'à  l'athéisme , 
quelle  en  est  la  base,  si  ce  n'est  l'indifférence  la 
plus  absolue  pour  la  vérité  ?  Telle  est  l'essence  du 
déisme ,  comme  l'exclusion  de  toute  révélation  en 
est  le  caractère  distinctif.  Je  le  réfuterai  donc  en 
prouvant  la  nécessité  et  l'existence  d'une  Religion 
révélée. 

Mais,  avant  de  quitter  ce  sujet,  qu'on  me  per- 
mette d'ajouter  aux  considérations  qu'on  vient  de 
lire  une  dernière  observation.  Qui  le  croiroit?  le 
déisme,  fondé  sur  le  seul  raisonnement,  conduit 
la  raison  à  se  renier  elle-même.  C'est  que  la  phi- 
losophie, orgueilleusement  abjecte ,  n'a  jamais  su 
comprendre  en  quoi  consiste  la  vraie  grandeur  de 
cette  noble  faculté ,  que  tantôt  elle  abaisse  au-des- 
sous de  l'instinct  de  la  brute,  et  tantôt  elle  élève 
au-dessus  de  Dieu  même.  Nous  avons  vu  Rousseau 
tomber  alternativement  dans  ces  deux  excès  ;  en- 
vier presque  le  sort  des  bêtes ^  dont  il  ne  se  ju- 
geoit  distingué  que  par  le  triste  privilège  de  s'éga- 
rer d'erreurs  en  erreurs  y  a  F  aide  d'un  entende- 
ment sans  règle  et  d'une  raison  sans  principe j  et 
vouloir  que  cette  même  raison,  sans  aucun  appui, 


pour  assurer  le  triomphe  de  la  philosophie  sur  le  Chris- 
tianisme ,  il  ne  voyoit  d'autre  moyen  que  de  proscrire 
Pieu. 


EN    MATIÈUE    DE    IIELIGION.  169 

sans  aucun  guide ,  sans  aucun  enseignement  étran- 
ger ,  décidant  elle  seule  des  plus  hauts  dogmes , 
soit  l'arbitre  exclusif  de  la  foi.  Or,  prendre  notre 
propre  esprit  pour  unique  règle  de  croyance ,  re- 
pousser avec  dédain  les  vérités  qu'il  n'auroit  pas 
découvertes  immédiatement,  interdire  à  Dieu  le 
droit  de  nous  révéler,  par  une  autre  voie ,  quel- 
ques-uns des  secrets  de  son  être  ,  qu'est-ce  autre 
chose  qu'enchaîner  sa  sagesse  et  sa  puissance ,  l'as- 
servir aux  lois  qu'il  nous  plaît  de  lui  dicter ,  et 
soumettre  l'éternelle  raison  à  notre  raison  débile? 
Etrange  délire  î  Qui  sommes-nous  pour  prescrire 
fièrement  à  Dieu  un  mode  d'action  dont  il  ne 
sera  pas  libre  de  s'écarter  ;  pour  oser  lui  dire  : 
Voilà  le  seul   moyen  que  nous  te  permettions 
d'employer  pour  nous  éclairer?  Et  si  ce  moyen  est 
insuffisant,  si  vous  convenez  vous-mêmes  que  notre 
raison  sans  principe  n'est  propre  qu'à  nous  égarer 
cV erreurs  en  erreurs ^  il  faudra  donc,  de  nécessité, 
ou  nous  égarer  en  l'écoutant,  ou  lui  imposer  si- 
lence, et  languir  éternellement  dans  une  igno- 
rance irrémédiable,  et  dans  les  épaisses  ténèbres 
d'une  volontaire  imbécillité?  Tel  est,  en  résultat, 
l'unique  choix  que  vous  laissiez  à  l'homme  ;  et  la 
vérité,  pour  lui,  n'est  plus  qu'une  énigme  indé- 
chiffrable ,  une  cJiimère ,  une  illusion. 

Eh  !  qui  en  doute?  répond  Rousseau.  Vous  ai-je 
dit  que  l'homme  fut  fait  pour  connoîtrc  la  vérité? 
qu'il  pût  la  découvrir?  qu'il  dût  la  chercher  ?  Non, 
non;  comprenez  mieux  ma  doctrine,  et  souvenez- 


17*'  lilSSAI    SUU    L'iNDlFFKUE.NCli: 

VOUS  qu'à  rnos  yeux  l'honunc  (jid  pense  eut  un 
animal  dépravé {\),  Le  meilleur  usai^e  de  la  rai- 
son est  d'apprcndie  à  n'en  faire  aucun  usa^e  :  eiic- 
meme  elle  nous  avertit  d'ëtoufFcr  sa  voix  trom- 
peuse ,  d'anéantir  en  nous ,  autant  qu'il  se  peut , 
la  faculté  qui  conçoit  et  qui  juge ,  d'éteindre  avec 
un  soin  scrupuleux  toutes  les  lumières  de  l'en- 
tendement. ((  Puisque  plus  les  hommes  savent , 
»  plus  ils  se  trompent,  le  seul  moyen  d'éviter 
w  Terreur  est  l'ignorance.  Ne  jugez  point ,  vous 
»  ne  vous  abuserez  jamais.  C'est  la  leçon  de  la 
w  nature  aussi-bien  que  de  la  raison  (2).  » 

Etoit-ce  la  peine  de  tant  raisonner,  pour  con- 
clure par  ce  conseil  ?  Comparez  les  méthodes  aux 
méthodes ,  et  les  doctrines  aux  doctrines.  Le  Chris- 
tianisme, en  promulguant,  avec  autorité  et  sans 
hésitation,  les  vérités  nécessaires  à  l'homme,  n'exige 
pas  qu'il  les  conçoive  pleinement ,  car  l'homme  ne 
conçoit  rien  de  la  sorte;  mais  il  veut  que  les  mo- 
tifs de  sa  foi  soient  évidens  à  la  raison ,  rationa- 
hile  ohsequium  vestram(^^.  La  philosophie  pro- 
pose, en  tremblant,  des  doutes,  y  oppose  aus- 
sitôt d'autres  doutes ,  et ,  désespérant  d'arriver  à 
rien  de  certain ,  pour  éviter  l'erreur  qui  la  presse 
de  toutes  parts,  renonce  à  la  vérité ,  et  proclame 
solennellement  cet  axiome,  qui  renferme  en  abrégé 

(i)  Discours  sur  Vorigine  et  les  Jbndemens  de  l'iné- 
galité parmi  les  hommes. 

(2)  Emile  y  tom.  II,  pag.  i56. 

(3)  Ep.  ad  Rom.  xii,  1. 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  I7I 

loulo  la  saj^cssc  liurnainc  :  Détruire  en  soi  la  raison 
est  la  leçon  de  la  niison  ;  et  ne  point  penser, 
ne  point  ju«^er,  tout  ignorer,  est  la  perfection  de 
l'être  raisonnaljle. 

La  plume  tombe  des  mains.  Que  dire  à  des 
hommes  qui  en  sont  venus  la?  Le  scepticisme  ab- 
solu est  une  doctrine  sensée  en  comparaison  d'un 
pareil  délire.  Qiioi  !  Dieu  nous  a  donné  l'intelli- 
gence pour  nous  être  un  piège;  et  penser,  c'est  er- 
rer presque  infailliblement?  Enfin  voilà  ce  que  la 
philosophie  promet  à  ceux  qui  s'engagent  à  sa  suite  ; 
l'erreur ,  et  rien  que  l'erreur.  On  a  vu,  ce  me 
semble,  assez  clairement ,  que  sur  ce  point  on  peut 
l'en  croire.  Le  Christianisme  promet,  avec  non 
moins  d'assurance,  la  vérité.  Y  auroit-il  donc  tant 
de  risque  à  l'écouter  à  son  tour?  S'il  nous  trompe  , 
qu'aurons -nous  perdu  ?  quelques-unes  de  ces 
heures  dont  le  poids  souvent  nous  fatigue  :  et  ne 
nous  restera-t-il  pas  toujours  assez  de  temps  à 
consacrer  au  soin  sublime  d'éteindre  en  nous  la 
raison  ,  et  de  nous  élever  à  l'ignorance  et  à  la  sage 
stupidité  des  brutes? 


172  liSS^I    SUR    L'jNDirrÉKENCE 


CHAPITRE  VI. 


Considérations  sur  le  troisième  système  d'indiffé- 
rence y  ou  sur  la  doctrine  de  ceux  qui  admet- 
tent une  Religion  révélée  ^  de  manière  néan- 
moins qu'il  soit  permis  de  rejeter  les  mérités 
quelle  enseigne^  à  l'exception  de  quelques 
articles  fondamentaux. 


V^UELQUES  philosophes,  nourris  à  1  école  du  pro- 
testantisme j  fiu-ent  conduits ,  en  creusant  opiniâ- 
trement une  seule  erreur,  à  nier  toutes  les  vérités 
religieuses,  morales  et  politiques.  Contraints,  par 
un  enchaînement  de  conséquences  inévitables ,  de 
rejeter  une  cause  première  intelligente,  ils  expli- 
quèrent l'ordre  par  le  hasard  ,  l'univers  par  le 
chaos ,  la  société  par  l'anarchie ,  les  devoirs  par 
la  force,  la  pensée  même  par  l'étendue  animée 
d'un  mouvement  aveugle.  Cependant  deux  faits 
les  embarrassèrent.  Partout ,  dans  tous  les  temps , 
l'homme  a  eu  l'idée  de  Dieu,  et  lui  a  rendu  un 
culte  public  :  partout  ,  dans  tous  les  temps  , 
l'homme  a  reconnu  la  distinction  essentielle  du 
bien  et  du  mal,  du  juste  et  de  l'injuste  ;  et  malgré 
diverses  méprises  dans  l'appréciation  des  actes  li- 
bres ,  considérés  comme  vertueux  ou  criminels , 


EN    MATIÈRE    DE    HEEIGION.  I7J 

jamais  aucun  peuple  ne  confondit  les  notions  op- 
posées du  crime  et  de  la  vertu.  Ces  notions  im- 
muables sont,  avec  les  sentimens  et  les  obliga- 
tions qui  en  dérivent,  la  base  de  toute  socie'té, 
de  même  que  l'existence  d'un  Etre  éternel ,  ré- 
munérateur et  vengeur,  est  l'unique  fondement 
de  ces  notions.  Que  firent  donc  nos  philosophes 
pour  concilier  leur  système  avec  la  conscience  du 
genre  humain  ?  Ils  convinrent  de  la  nécessité  de 
la  Religion ,  et  conclurent  de  cette  nécessité  même 
quela  Religionn'étoit  qu'une  institution  politique. 
Ils  dirent:  Pour  que  les  hommes  renoncent  a  leur 
indépendance  naturelle,  et  acceptent  le  joug  des 
lois ,  il  faut  qu'ils  imaginent  au-dessus  de  leur 
tête  une  puissance  infinie  qui  leur  impose  ce  joug 
pesant,  et  qui  réparera  un  jour,  avec  une  stricte 
équité ,  les  injustices  du  pouvoir  et  les  torts  même 
de  la  fortune  ;  sans  cette  croyance  ,  point  de  so- 
ciété :  les  législateurs  s'en  aperçurent ,  et  ils  in- 
ventèrent Dieu.  Point  de  société  encore  sans  des 
devoirs  réciproques^  d'où  résultent  un  concours 
général  des  volontés  au  maintien  de  l'ordre ,  et  le 
sacrifice  des  intérêts  de  chacun  à  l'intérêt  de  tous: 
les  législateurs  s'en  aperçurent,  et  ils  inventèrent 
la  morale.  Telle  est  la  doctrine  des  inditférens 
athées. 

Frappés  des  absurdités  qu'elle  renferme  ,  des 
suites  tunes  tes  qudJç  entraîne,  les  déistes,  armés 
d'argumens  irrésistibles,  en  démontrent  évidem- 
ment Textravagance  et  le  danger.  Nous  vous  al)an- 


174  LSSAI    Sllll    l'i1NDIFF1'UI:i>CE 

donnons ,  disonl-ils  h  1cm s  adversairos  ,  toiitfi's  iev 
Ueliiî;ions positives  ;  qnand  une  d'elles  seroit  véii- 
lable,  nous  n'aurions  aueun  moyen  de  la  discerner . 
Mais  nier  rex.isleiice  de  Dieu  ,  la  vie  future  ,  la  dif- 
férence essentielle  du  bien  et  du  mal ,  c'est  s  aveu- 
gler volontairement,  c'est  autoriser  tous  les  crimes  , 
c'est  renverser  la  société  par  ses  fondemens.  Ecou- 
tez la  voix  intérieure  ;  elle  vous  dira  qu'il  existe  une. 
Religion  vraie,  nécessaire;  Religion  qui  repose  sur 
la  raison  seule,  et  que  nous  appelons  jinturellc y 
parce  que  la  nature  l'enseigne  à  tons  les  hommes 
dont  les  passions  n'ont  pas  perverti  le  jugement. 
Ainsi  parlent  les  déistes;  mais  lorsqu'on  vient  à 
examiner  de  près  leur  système,  on  n'y  trouve  qu'in- 
coliérénce  et  contradiction.  La  nature  tient  à  cha- 
cun d'eux  un  langage  différent.  Ils  ne  sauroient 
convenir  d'aucun  culte,  d'aucun  symbole.  Forcés 
de  tout  accorder  à  la  raison  et  de  lui  tout  refuser, 
les  dogmes  leur  échappent,  la  morale  leur  échappe, 
et,  quoi  quils  flissent,  ils  sont  poussés  jusqu'à  la 
tolérance  de  l'athéisme ,  ou  l'indifférence  absolue. 
Alors  se  présente  une  ^nouvelle  classe  d'indiffé- 
rens,  qui,  prouvant  sans  peine  rinsuffisance  ou 
plutôt  la  nullité  de  la  Religion  naturelle ,  établis^ 
sent  invinciblement  la  nécessité  d'une  révélation', 
et  la  vérité  du  Christianisme.  Mais,  partant  au  fond 
du  même  principe  que  les  déistes ,  c'esl-à  -  dire  de 
la  souveraineté  de  la  raison  humaine  en  matière 
de  foi  ,  ils  soumettent  la  révélation  même  à  la  rai- 
son ,  et  soutiennent  que ,   pourvu  que  l'on  croie 


EN    MA.TIÈRE     I)i:    l'.ELlGlON.  17^ 

rcrlains  (lo^^mes  révélés,  on  peut  rejeter  les  autres 
sans  cesser  d'être  Chrétien,  et  sans  s'exclure  du 
salut. 

Je  montrerai  qu'en  réduisant  ainsi  le  Christia- 
nisme h  quelques  articles  fondamentaux  qu'on  n'a 
jamais  pu  déiinir ,  on  est  immédiatement  conduit 
au  déisme  et  à  la  tolérance  de  toutes  les  erreurs, 
sans  exception;  et,  comme  ce  système  est  devenu 
la  hase  de  la  théoloiijie  protestante,  je  ferai  voir 
tpie  la  Réforme  y  a  été  forcément  amenée  par  ses 
j)rincipes  ;  d'oùl'on  conclura  qu'elle  devoit  aboutir 
nécessairement,  selon  la  prédiction  de  Bossuet(i), 
h  l'indifférence  ahsolue  des  Religions. 

Il  est  trop  important  de  prouver  l'intime  con- 
nexion du  protestantisme  avec  la  philosophie  mo- 
derne, pour  céder  à  la  crainte  de  fatiguer  le  lec- 
teur par  une  analyse  un  peu  étendue  des  contro- 
verses qui  rendent  cette  vérité  palpahle. 

A  l'époque  où  Lulher  conunença  de  dogmatiser,  , 
il  existoit  depuis  quinze  siècles  une  Eglise  ou  so- 
ciété religieuse,  gouvernée,  sousl'autoritéd'un  chef 
suprême ,  par  un  corps  de  pasteurs  qui  toujours , 
conformémentauxparolesdcJésus-Chrisl,s'éloieut 
crus ,  et  avoicnt  été  crus  par  les  mcmhres  de  cette 
société  ,  revêtus  du  pouvoir  de  juger  souveraine- 
ment, ou ,  pour  exprimer  la  même  idée  par  un  autr(^ 
terme,  de  décider  inlaillihlement  les  questions  re- 


(i)yoyrz  le  Sijricmc  /Ivcriis  sein  eut  (uix  Prolvsfuns, 
JJP partie,  11"  5. 


lyG  ESSAI  suu  l'indutérencê 

lalivcs  h  la  foi  et  aux  mœurs  ;  non  pas  en  créant  de 
nouveaux  dogmes,  car  c'eût  été,  chose  impossible, 
créer  des  vérités  ;  non  pas  en  citant  les  doi^mes 
anciens  au  tribunal  du  raisonnement,  pour  les 
examiner  en  eux-mêmes ,  car  c'eût  été  soumettre 
la  révélation  ou  la  raison  divine  à  la  raison  hu- 
maine ;  mais  par  voie  de  témoignage ,  en  consta- 
tant la  tradition  ou  la  foi  universelle,  par  la  tra- 
dition ou  la  foi  de  chaque  Eglise  particulière.  La 
doctrine  que  vous  annoncez  est  inouïe,  disoit-on 
aux  novateurs  ;  hier  encore  on  n'en  avoit  pas  en- 
tendu parler  :  donc  ce  n'est  pas  la  vraie  doctrine. 
La  vérité  n'est  ni  d'hier  ni  d'aujourd'hui,  elle  est 
de  tous  les  temps,  elle  existoità  l'origine  comme 
elle  existera  jusqu'à  la  fin  ;  l'erreur  au  contraire  n'a 
pas  de  caractère  plus  certain  que  la  nouveauté.  Ou 
vous  n'enseignez  pas  ce  qu'a  enseigné  Jésus-Christ, 
et  l'on  ne  doit  pas  seulement  vous  écouter;  ou  vos 
enseignemens  sont  conformes  aux  siens ,  et  alors 
il  vous  faut  montrer  qu'ils  sont  conformes  à  ceux 
de  l'Eglise;  car  l'Eglise  e/z^e/^/z^^/z^e^  avec  qui  Jésus- 
Christ  a  promis  d'être  tous  les  Jours jusqu^  à  lacoii- 
sommation  des  siècles  (i),  n'a  pas  pu  un  seul  jour' 
enseigner  une  autre  doctrine  que  celle  qu'elle  a  re- 
çue de  Jésus-Christ.  Sur  ce  principe  inébranlable, 
sans  argumenter,   sans  discuter  dangereusement 

(i)  Euntes  erg^o  docete  omnes génies Etecce  ego 

vobiscum  sum  omnibus  cliebus,  usque  ad consummatio- 
nemsecidi.  Mattli.  ,  xxvttt,  20. 


EN    MATtKUE    DE    P.ELKÎlOri.  vf'f 

le  fond  dos  doj^nics,  sans  se  perdre  dans  d'inlorni  i- 
iialjlesdispiiUîs  avee  les  hérésiarques,  les  conciles 
])rononçoient  la  sentence  irrévocable,  et  l'Eglise 
entière  disoit  anatliénie  à  Arius,  a  Nestorius,  à  En- 
tycliès ,  à  tous  les  insensés  qui  osoien  t  mettre  les 
rêves  de  leur  propre  esprit  à  la  place  de  lantique 
crovance. 

Avant  la  Réformation  ,  pas  un  sectaire  n'attaqua 
directement  lautorité  de  l'Eglise,  pas  un  ne  lui  con- 
testa le  droit  de  juger  de  la  foi ,  et  ne  révoqua  en 
doute  l'infaillibilité  de  ses  décisions.  Ils  incidentè- 
rent  sur  la  forme  des  jugemejis;  ils  nièrent  que  les 
conciles  qui  les  condamnoient  fussent  de  vrais  et 
légitimes  conciles,  qu'on  y  eût  observé  les  règles 
indispensables  ;  mais  jamais  aucun  d'eux  ne  miu'- 
mUra,  même  à  voix  basse,  le  mot  fatal  d'indépen- 
dance, et  ne  prétendit  n'avoir  d'autre  juge  que  sa 
raison;  tant  étoit  vive  encore  la  terreur  qu'inspi- 
roient  ces  foudroyantes  |)aroles  :  «  S'il  n'écoule^ 
»  pas  l'Eglise,  qu'il  vous  soit  comme  un  païen  et 
«   un  publicain  (i).  » 

Luther  même,  au  commencement,  protestoit, 
avec  une  sincérité  au  moins  apparente,  de  sa  sou- 
mission au  jugement  de  l'Eglise  -,  il  sollicitoit  à 
grands  cris  la  convocation  d'un  concile ,  et  cet 
liomme  emporté,  dont  l'ame  sembloit  n'être  qu'un 
assemblage  de  passions  violentes  que  nourrissoil 


(i)  Si  aiifeni  Ecclcsiam  non  audicrit ,  sit  lihi  sicut 
elhnicus  ('t  jnihliranns.  IMallli. ,  xviii,  17. 

1.  12 


1-8  IvSSAl    suri    l/lNDlFFÉKENCE 

un  orgueil  sans  ])Oi'iic's ,  se  montra  clahord  résolu 
à  cour])er  son  front  superbe  sous  l'autoriLe  des 
premiers  pasteurs  et  de  leur  chef.  La  constance 
pratique  de  tous  les  siècles  ,  fondée  sur  des  textes 
i'ormels  de  l'Ecriture  ,  qu'on  ne  s'étoit  point  en- 
core permis  de  détourner  de  leur  vrai  sens,  ne 
lui  laissoil  pas  même  concevoir  l'idée  qu'on  pût 
détruire  cette  puissante  barrière  que  Jésus-Christ 
avoit  opposée  aux  innovations.  Mais  lorsque  ses 
erreurs  eurent  été  proscrites  à  Rome,  lorsque  le. 
rapide  accroissement  de  son  parti  eut  porté  son 
audace  au  comble,  ne  prenant  désormais  con- 
seil que  de  ses  sombres  ressentimens ,  il  changea 
tout  à  coup  de  langage  ,  et  ,  ne  gardant  plus  de 
mesure,  lança,  dans  sa  fureur,  ana thème  contre 
anathème,  et  arbora  l'étendard  delà  rébellion. 

Alors  s'ouvrit  en  Europe  comme  un  vaste  cours 
de  religion  expérimentale  ;  car  ,  dans  l'espace  de 
trois  siècles ,  il  Ji'cst  pas  une  seule  doctrine  reli- 
gieuse dont  on  n'ait  fait  l'application  à  quel  que  so- 
ciété. Toutefois ,  au  premier  moment ,  l'ancienne 
croyance  avoit  de  trop  profondes  racines  dans  le 
cœur  des  peuples  ,  et  dans  l'esprit  même  des  chefs 
de  la  Réformation ,  pour  que  le  système  d'erreurs 
qu'ils  s'efforçoient  d'y  substituer  se  développât  sans 
obstacles  dans  toute  ^aplénitude.Quelques  hommes 
pénétrans,  et  de  caractère  à  ne  reculer  devant  au- 
cune conséquence ,  en  aperçurent  d'un  coup  d'oeil 
les  dernières  limites ,  et  les  atteignirent.  Mais  la 
nmltilude,  se  traînant  avec  lenteur  sur  leurs  tra- 


EN    MATIÈRE    DK    RELIGION.  l'jg 

ces,  découvrant  de  loin  le  but  fatal  qu'ils  lui 
marquoient ,  et  s'en  approchant  à  regret ,  se  voyoit 
devancée  par  eux  avec  une  inquiète  indignation. 
Les  sectes  primitives  tenoient  encore  fortement  à 
plusieurs  vérités  principales  du  christianisme  ;  et, 
chose  remarquable ,  plus  elles  conser voient  de  ces 
vérités,  plus  aussi  elles  montroient  de  penchant  à 
retenir  le  principe  d'autorité,  si  nécessaire,  que 
rien  sans  lui  ne  subsiste  ni  dans  l'ordre  politique, 
ni  dans  l'ordre  moral ,  ni  dans  l'ordre  religieux. 
Rousseau  ,  qui  l'exclut  en  théorie,  dès  qu'il  veut 
établir  des  préceptes  positifs ,  lui  rend  tout  son 
pouvoir  dans  la  pratique  ,  et  même  en  abuse  jus- 
qu'à détruire  entièrement  la  raison,  en  contrai- 
gnant chacun  dêsawre^  sans  examen  ,  la  Religion 
de  son  pays  y  quelque  évidemment  absurde  qu'elle 
soit.  Il  n'anéantit  pas  l'autorité,  il  la  déplace,  et 
elle  existe  de  fait  partout  où  se  trouvent  des  dog- 
mes quelconques,  un  culte  quelconque,  une  loi 
morale  quelconque.  La  différence  n'est  jamais  que 
de  l'autorité  légitime  à  l'autorité  usurpée,  de  la- 
narchie  ou  du  despotisme  à  la  monarchie  consti- 
tuée. L'Eglise  anglicane ,  dans  son  essentielle  orga- 
nisation ,  n'est  qu'une  société  religieuse  gouvernée 
despotiquement;  un  seul  y  entraîne  tout  par  sa 
Dolonté  et  par  ses  caprices  (i).  La  Réfoi-me  en  gé- 
néral est ,  par  la  loi  même  de  son  existence ,  une 
république  ou  plutôt  une  anarchie  religieuse,  où 

(i)  Esprit  des  Lois  ,  liv.  IJ ,  cl  m  p.  i. 

\'2, 


j8o  ESSAI    Slin    l/llNUirFÉRKNCE 

le  pouvoir,  saiàs  slahilitc  et  sans  lèj^le,  appartient 
au  plus  habile  ou  au  plus  audacieux.  Mais,  malgré 
les  maximes  qui  le  proscrivent,  le  principe  d'au- 
torité y  demeure,  et  y  demeuiera  aussi  lonj^- 
temps  cju'on.  y  croira  à  quelque  chose  (*).  Il  ne 
périt  qu'avec  la  dernière  vérité  ;  et  je  doute  qu'au- 
cun homme  crût  fermement  en  Dieu ,  si  le  témoi- 
gnage de  sa  raison  n'étoit  confirmé  par  l'autorité 
du  genre  humain.  Voilà  pourquoi  tout  système 
reliiiieux  fondé  sur  l'exclusion  de  l'autorité  ren- 
ferme  en  son  sein  l'athéisme  et  l'ejifante  tôt  ou 
tard. 

Les  théologiens  réformés  admettoient,  à  l'ori- 
gine ,  les  premiers  conciles  œcuméniques ,  et  en 
opposoient  les  décisions  aux  ariens  et  aux  soci- 
niens.  Ils  ne  parloient  même,  pour  la  plupart, 
qu'avec  respect  des  anciens  Pères  ;  ils  les  citoient 
avec  honneur ,  cherchoient  à  s'appuyer  de  leur 
autorité,  et  leur  en  attrihuoient  une  fort  grande 
dans  la  décision  des  controyerses  (**).  Il  est  en 

(*)  L'absence  cViine  autorité  générale  fait  niêmcj  se- 
lon la  remarcpie  de  Burke,  que  l'autorité  personnelle  de 
chaque  pasteur  y  est  beaucoup  plus  grande  que  chez  les 
catholiques.  Un  protestant  ne  croit  pas  à  TEglise, 
mais  il  croit  à  son  ministre.  Voyez  Edmund  Burke' s 
Letter  to  his  son.  Orthodox  Journal ,  vol.  lY,  n*^  37  , 
june^  1816. 

(**)  Stillingfleet ,  quoiqu'un  des  défenseurs  de  la  doc- 
trine de  l'inspiration  particulière,  avoue  que  les  Pères 
sont  d'un  merveilleux  secours,  were  admirable help s  „ 


1;N    MATiÈIlt:    DE    IIELKUON.  l8l 

dlet  aisé  de  sentir  qiiW  la  religion  cli retienne 
n'est  qu'un  vain  mot,  ou  Ton  doit  la  retrouver 
telle  que  Jësus-Christ  l'établit  dans  les  écrits  des 
saints  docteurs  qui  vécurent  si  près  des  apôtres  ; 
autrement  il  fàudroit  dire  que  la  doctrine  du  sa- 
lut ,  cette  céleste  doctrine  que  le  Fils  de  Dieu  est 
venu  annoncer  aux  hommes ,  on  n'a  commencé  de 
l'entendre  que  quinze  siècles  après  sa  prédication; 
que  Luther  a  été  le  premier  chrétien,  mais  chré- 
tien encore  dans  l'enfance  et  prodigieusement  im- 
j)arfait ,  puisque  ses  disciples  ont  si  étrangement 
modifié  son  symbole.  Le  sens  commun  trémit  de 
tant  d'absurdités  ;  et  voilà  pourtant  ce  que  la  Ré- 
forme s'est  vue  obligé  de  soutenir ,  au  moins  im- 
plicitement, lorsque,  accablée  par  les  témoignages 
dos  Pères,  elle  a  été  contrainte  de  reconnoître  que 
la  foi  de  ces  illustres  défenseurs  du  christianisme 
ne  différoit  en  rien  de  la  foi  qu'elle  attaqiioit  ; 
<ju'ils  avoient  cru,  enseigné  tout  ce  qu'elle  repro- 
choit  à  l'Eglise  d'enseigner  et  de  croire  ,  et  qu'elle 
ne  pouvoit  ouvrir  leurs  ouvrages  immortels  sans 
y  lire  à  chaque  page  son  expresse  condamnation. 

pour  interpréter  rEcritiire.  Fid,  Catholicon  ,  vol.  III, 
pag.  loo.  Vid,  etiam  Daillé,  T)c  vero  usu  Patriim , 
lib ,  II,  c.  VI  ;  et  Cave,  Grabo,  Reevcs,  Blakwal,  Pear- 
son,  Beveridge,  Bullus,  Ilammontl,  Kell  ,  etc.,  et 
Moslieim  lui-monie,  Findic.  anfirfuif.  CJirislian.  dis- 
ciplina' advcrs.  Tolandi  Nazarenum .  Sect.  i  ,  ch.  v, 
vers.  3  el  4»  T)isc.  sur  VJîist.  ecclcs.,  sect.  ix ,  tora.  I, 
p. 238. 


182  ESSAI  snii  l'iindiffékenge 

Par  rapport  aux  conciles,  l'embarras  des  nova- 
teurs netoit  pas  moins  grand,  ils  avoient  à  se  dé- 
lendre  à  la  fois  contre  les  catholiques  ,  et  contre 
une  foule  de  théologiens  de  leur  propre  parti.  Ou 
vous  regardez ,  disoient  les  catholiques ,  les  anciens 
conciles  comme  infaillibles,  ou  vous  pensez  qu'ils 
ont  pu  errer;  dans  le  premier  cas,  leur  infadli- 
bilité  ne  peut  avoir  d'autre  fondement  que  les  pro- 
messes de  Jésus-Christ  ;  promesses  indéfinies ,  et 
dont  il  ne  dépend  pas  de  vous  d'arrêter  l'effet  à 
un  point  quelconque  de  la  durée  de  l'Eglise.  Si 
elle  a  été  infaillible  pendant  six  siècles ,  elle  l'est 
encore  aujourd'hui ,  elle  le  sera  toujours;  et  en  ré- 
sistant à  ses  décisions ,  vous  résistez  à  Jésus-Christ 
même  ;  car  des  objections  que  vous  faites  contre 
les  conciles   postérieurs ,  et  spécialement  contre 
celui  qui  vous  condamne,  il  n'en  est  pas  une  qu'on 
ne  pût  appliquer  avec  autant  de  vraisemblance 
aux  conciles  que  vous  recevez.  En  ébranler  un 
seul ,  c'est  les  renverser  tous  ;  ils  tombent  ou  ils 
subsistent  ensemble.  Les  disciples  d'Eutychès  et 
de   Dioscore  parloient  du  concile  de  Calcédoine 
comme  vous  parlez  de  celui  deTrente;  ils  disoient, 
comme  vous  ,   que  leurs  ennemis  y  dominoient , 
que  la  vérité  avoit  succombé  sous  l'intrigue  et  la 
cabale.  On  ne  les  écouta  pas ,  et  l'on  eut  raison , 
de  votre  aveu.  Quelles  disputes  fmiroient  jamais , 
s'ilfalloit  que  le  jugement,  pour  demeurer  ferme, 
eût  l'approbation  de  chaque  partie  intéressée  ?  La 
foi  étant  incompatible  avec  la  plus  légère  incer- 


EN    MATIÈnE    Dli    UELIGION.  1  8 j5 

lilud(î,  ouilnexisle  point  de  iribunal  pour  icr- 
iiiiner  les  contestations  sur  la  foi ,  ou  ce  tribunal 
est  infaillible.  Vous  ne  sauriez  donc  admettre  l'au- 
torité d'un  seul  concile  œcuménique,  sans  les  re- 
connoître  tous  pour  infaillibles ,  et ,  par  ujie  con- 
séquence inévitable ,  sans  vous  déclarer  rebelles 
à  l'Eglise  et  à  Dieu. 

Que  si ,  pour  vous  soustraire  ù  ces  difficultés 
accablantes,  vous  refusez  Tinfaillibilité  aux  an- 
ciens conciles  généraux,  quel  avantage  en  tirerez- 
vous  contre  les  ariens  et  les  sociniens  ?  Leur  ferez- 
vous  un  devoir  d'obéir  à  des  décisions  humaines? 
Ne  vous  opposeront-ils  pas  vos  principes  et  votre 
propre  exenqjle  ?  Et ,  en  effet ,  où  est  le  motif  de 
déférer  en  matière  de  foi  au  jugement  de  qui  peut 
errer  ?  Ne  seroit-ce  pas  évidemment  abandonner 
son  salut  au  hasard ,  et  croire  par  pur  caprice  . 
sans  certitude  et  sans  règle  ?  Mais  ,  quoique  sujets 
à  Terreur,  les  premiers  conciles  n'ont  point  erré, 
dites-vous.  Dieu  a  permis  qu'ils  conservassent  dans 
sa  primitive  intégrité  le  dépôt  des  vérités  saintes. 
Voilà  précisément ,  répondront  les  disciples  de 
Socin ,  ce  que  nous  contestons  ;  vous  posez  en 
fait  la  question  même.  Prouvez-nous  par  la  raison 
et  l'Ecriture  les  dogmes  que  nous  rejetons,  alors 
il  sera  superflu  d'alléguer  l'autorité  des  conciles  : 
que  si  vous  ne  pouvez  les  prouver  de  la  sorte  , 
c'est  encore  plus  inutilement  que  vous  alléguez, 
pour  nous  convaincre,  ou  pour  nous  fermer  la 
bouche,  des  conciles  que    vous   convenez   avoir 


l84  ESSAI    SUR    LIISDiri'ÉllliKCE 

pu  enseigner  Teneur.  Que  répliqucrcz-vous  ,  eon  - 
tinuoient  les  catholiques ,  aux  sectaires  qui  vous 
tiendront  celani^a^e?  Il  en  faudra  revenir,  nial- 
i^re  vous,  à  discuter  la  doctrine  au  fond,  indé- 
pendannwent  de  ce  qua  cru  et  défini  lantiquité; 
et,  au  risque  de  s'égarer  à  chaque  pas,  poursuivie, 
pour  ainsi  parler ,  l'une  après  l'autre  toutes  les 
vérités  du  Christianisme,  dans  le  ténébreux  la- 
hyrinthe  du  raisonnement;  car,  ôtcz  l'autorité, 
il  ne  reste  plus  que  cela;  et ,  en  matière  de  foi, 
toute  autorité  faillible  est  nulle  de  droit. 

O'un  autre  côté,  les  tolérans  et  les  unitaires  , 
plus  conséquens  dans  les  principes  de  la  théo- 
logie protestante,  se  plaignoient  avec  chaleur  que, 
pour  les  forcer  d'admettre  des  dogmes  qui  répu- 
iinoient  a  leur  raison,  on  renversoit  le  fonde- 
ment  de  la  Réforme  ,  et  l'on  donnoit  gain  de 
cause  aux  papistes.  Ou  l'ancienne  Eglise ,  disoient- 
ils  ,  étoit  infaillible ,  ou  elle  ne  l'étoit  pas.  Si  elle 
1  etoit ,  elle  l'est  encore ,  et  l'on  ne  doit  pas  cher- 
cher la  vraie  foi  ailleurs  que  dans  ses  décisions  : 
nous  taire  et  nous  soumettre,  voilà  notre  devoir 
incontestable.  Jlais  si  l'Eglise  aujourd'hui  n'est 
pas  infaillible,  elle  ne  l'a  jamais  été;  on  a  tou- 
jours pu  et  dû  examiner  après  elle;  et  se  flatter 
qu'on  nous  obligera  de  captiver  notre  jugement 
sous  l'autorité  de  quelques-rms  de  ses  décrets  , 
tandis  qu'on  s'affranchit  soi-même  de  l'obéissance 
à  tous  les  autres ,  qui  ne  sont  ni  moins  impor- 
tansj  ni  moins  clairs  .   ni  moins  solennels  ,   c'est 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGiyJV.  1 85 

refaire  aussi  une  illusion  trop  grossière.  Eh  quoi! 
n avez- vous  rompu  avec  l'Eglise  catholique  que 
pour  vous  mettre  à  sa  place?  Ne  lavez-vous  ac- 
cusée de  tyrannie  que  pour  élahlir  sur  ses  ruines 
luie  tyrannie  plus  révoltante?  Car  enfin  elle  avoit 
au  moins  en  sa  faveur  une  longue  et  tranquille 
possession;  et,  en  usant  du  pouvoir  que  vous  pré- 
tendez usurper,  elle  ne  coniredisoit  pas  comme 
vous  ses  propres  maximes.  Vous  recevez  certains 
conciles,  et  vous  en  rejetez  d'autres  :  sur  cpiels 
principes  est  fondé  ce  choix?  Gomment  savez-vous 
qu'entr(i  ces  conciles ,  les  uns  ayant  enseigné  l'er- 
reur, ceux  que  vous  recevez  aient  fidèlement  con- 
servé la  vraie  doctrine?  Quelle  autre  certitude  en 
avez-vous ,  que  votre  jugement  particulier ,  votre 
opinion?  Au  fond,  c'est  donc  à  votre  autorité 
particulière  que  vous  voulez  nous  assujettir.  Mais 
ne  vous  y  trompez  pas  ;  après  nous  avoir  appris  à 
nier  l'infaillihilité  des  évèques  de  tous  les  siècles 
et  de  l'Eglise  entière  ,"  vous  ne  nous  déciderez  pas 
aisément  à  reconnoître  votre  infaillihilité  per- 
sonnelle. 

Jamais  les  doctrines  ne  remontent  vers  leur 
source ,  et  c'étoit  en  vain  que  la  Réforme  s'effor- 
çoit  d'arrêter  le  cours  du  fleuve  qui  l'entraînoit.  Il 
fallut  que  tous  ses  membres ,  d'un  commun  ac- 
cord, ])roclamassent  ce  grand  principe  :  L'Ecri- 
ture est  l'unique  règle  de  foi ,  indépendamment 
de  toute  interprétatioii  particulière,  et  à  Texclu- 
sion  de  toute  autorité  visible.   «   Pour  connoîlrc 


]8()  liSSAI    SUK    L'iNDIFrÉRKNCt 

»  la  UcJJi^ioii  des  prôlcslaiis,  dit  Cliilliiij^woiilj  , 
»  il  ne  faut  prendre  ni  la  doctrine  de  Luther,  ni 
«  celle  de  Calvin  ou  de  Mélanchtlion ,  ni  la  con- 
"  fession  d'Augsbouri^.  ou  de  Genève ,  ni  le  ca- 
»  tëchisme  de  Heidelberg,  ni  les  articles  de  TE- 
jj  glise  anglicane ,  ni  même  l'karmonie  de  toutes 
"  les  confessions  protestantes;  mais  ce  à  quoi  ils 
»  souscrivent  tous  comme  à  une  règle  parfaite 
>j  de  leur  foi  et  de  leurs  actions ,  c'est-à-dire  la 
»  Bible.  Oui ,  la  Bible ,  la  Bible  seule  est  la  Reli- 
»  gion  des  protestans  (i).  » 

Voilà  où  en  ëtoit  la  Reforme,  moins  de  deux 
siècles  après  sa  naissance.  Honteuse  et  lasse  d'errer 
de  symbole  en  symbole ,  elle  les  désavoue  tous , 
ainsi  que  leurs  auteurs.  Ce  n'est  pas,  disent  les 
pi-otestans,  en  lisant  nos  nombreuses  professions 
de  foi ,  que  l'on  connoîtra  notre  foi.  Nous  nous 
moquons  de  Luther,  de  Calvin,' de  Mëlanchthon, 
de  toutes  nos  Eglises  ,  de  toutes  nos  Confessions  , 
et  même  de  leui-  harmonie  :  la  Bible ,  la  Bible 
seule  est  notre  Religion. 

Cependant  la  Bible ,  muette  et  souvent  obscure, 
ne  s'explique  pas  elle-même  :  qui  l'expliquera? 
Tous  les  hommes  étant  appelés  à  la  connoissance 
de  la  vraie  Religion  ,  il  est  nécessaire  que  tous  les 
hommes  découvrent  clairement  dans  l'Ecriture 
les  vérités  qu'ils  doivent  croire.  Les  réformés  en 

(i)  La  Religion  des  protestans ,  une  voie  sûre  au  sa- 
lut, Chap.  VI,  56. 


1ll\    AIATIKIŒ    DE    UELIGION.  iSj 

convieniicnl ,  car  aussi  conimeul  nier  une  coiisé- 
(|iicnce  si  manifeste?  mais  ils  n'ont  pu  en  con- 
venir sans  se  jeter  dans  des  difîicultds  inextri- 
cables ,  et  des  contradictions  si  étranges  qu'on  en 
rougit  pour  l'esprit  humain.  Après  avoir  imaginé 
l'extravagant  système  de  l'inspiration  particulière, 
après  avoir  soutenu  que  nous  rcconnoissons  dans 
les  Livres  saints  les  dogmes  nécessaires  au  salut , 
par  sentiment  y  par  goût,  comme  nous  distin- 
guons le  froid  et  le  chaud  y  le  doux  et  V  amer  y 
honteux  eux-mêmes  de  cette  grotesque  religion 
sensitive y  ils  finirent  par  attribuer  à  la  raison  le 
droit  exclusif  d'interpréter  les  divines  Ecritures , 
et  ils  la  déclarèrent  seul  juge  et  seul  arbitre  de  la 
foi.  Ce  n'est  pas  ici  le  lieu  d'examiner  à  fond  cette 
doctrine.  Bornons-nous,  pour  le  moment,  à  en 
considérer  les  effets. 

La  religion ,  transformée  en  une  science  de  pur 
raisonnement ,  prit  autant  de  formes  qu'il  y  avoit 
de  têtes.  Les  sectes  naquirent  des  sectes ,  sans  fin 
et  sans  repos.  Jamais  on  n'avoitvuune  pareille  fé- 
condité d'opinions  extraordinaires,  une  semblable 
profusion  de  symboles  opposés ,  et  tous  néanmoins 
fondés ,  disoit-on ,  sur  la  pure  parole  de  Dieu. 
Les  exemples  d'ailleurs  ne  manquoient  pas  pour 
justifier  les  innovations.  Il  y  avoit  dans  la  Réforme 
comme  une  tradition  d'inquiétude  et  de  doute;  et 
les  variations  personnelles  de  Luther,  celles  de 
ses  disciples,  mais  plus  encore  leurs  maximes, 
autorisoient  toutes  les  variations. 


l88  tSSAl    SUR    L  liM)IFI  LREJNCE 

loulefois,  îiia]j:;ré  ces  maximes,  ratlaclicmciil 
naturel  de  i'IiomiiKî  ?i  ses  propres  pensées,  et  peut- 
être  un  reste  expirant  de  respect  pour  la  foi  et 
d'amour  pour  la  vérité,  portoient  les  protestiuis 
analhématisés  par  l'Eglise  romaine  à  s'anatliéma- 
tiser  entre  eux.  On  sait  à  quel  point  Luther  abhor- 
roit  la  doctrine  de  Calvin  ;  et  le  supplice  de  Ser- 
vet  prouve  assez  que  Calvin  n'avoit  pas  moins 
d'horreur  pour  la  doctrine  des  unitaires.  Après 
tout ,  on  n'aperçoit  pas  aisément  ce  que  ces  deux 
chefs  du  protestantisme  pouvoient  mutuellement 
se  reprocher  en  fait  de  dogmes  abominables;  car 
si  Luther  anéantissoit  la  morale  en  niant  le  libre 
arbitre,  et  en  déclarant  les  bonnes  œuvres  nuisibles 
au  salut  y  Calvin  ne  la  détruisoit  pas  moins  radi- 
calement par  le  dogme  inouï  de  l'inamissibilité 
de  la  justice ,  selon  lequel  un  homme ,  une  fois 
justifié,  l'étoit  pour  toujours,  et,  quelques  crimes 
qu'il  commît ,  demeuroit  pleinement  assure  de  son 
salut.  L'un  et  l'autre  arrivèrent  encore  au  même 
but,  c'est-à-dire  à  l'abolition  des  devoirs,  en  en- 
seignant que  la  foi  est  l'unique  obligation  du  chré- 
tien ,  affranchi  de  toute  loi  ecclésiastique  et  di- 
vine, en  vei'tu  de  la  liberté  qu'il  acquiert  par  le 
baptême.  Ils  n'osèrent  l'exempter  également  de 
l'obéissance  aux  lois  civiles ,  quoique  leurs  prin- 
cipes allassent  jusque-là.  Mais  les  niéthodistes  ,  en 
bons  logiciens ,  ont  franchi  ce  dernier  pas  ,  et  l'im 
des  articles  de  leur  symbole  est  de  ne  reconnoître 
dans  l'ordre  idigieux  et  politique,  d'autre  s upé- 


EN    MATIi:r.E    T)K    IlFJiKÎIOlV.  1  89 

rieur  que  Jésus-Christ.  Je  ne  craius  point  de»  l'an- 
noncer, cette  maxime  ne  sera  pas  stérile.  Quand  , 
par  ime  terrible  permission  de  Dieu,  l'enfer  pré- 
pare au  genre  humain  de  pesantes  calamités  et  le 
spectacle  de  quelques  grands  crimes,  il  jette  une 
erreur  dans  le  monde,  et  laisse  achever  au  temps. 

Mon  dessein  n'est  pas  de  suivre  la  Réforme  dans 
tous  ses  écarts,  de  rappeler  toutes  les  opinions  in- 
sensées qu'elle  enfanta  :  on  compteroit  plus  facile- 
ment les  nuages  qui ,  dans  un  jour  de  tempête , 
obscurcissent  le  soleil  en  passant.  En  vain  s'eifor- 
çoit-on  d'arrêter  ce  débordement  de  Religions  nou- 
velles; FEcriture,  cette  refile  parfaite  de  foi ,  ne 
déterminoit  rien  :  elle  se  taisoit ,  ou  parloit  a  cha- 
que sectaire  un  langage  dillérent.  La  Bible  à  la 
m^in,  l'on  tînseignoit  le  pour  et  le  contre,  le  oui  et 
le  non ,  avOc  une  confiance  injperturbable.  Sen- 
tant toutes  les  vérités  chrétiennes  leur  échapper 
successivement ,  les  réformateurs  voulurent ,  à 
l'exemple  des  catholiques,  les  retenir  par  la  force 
de  lautorité;  mais  ce  moyen  ,  dont  l'emploi  sapoit 
la  Réforme  par  sa  base  ,  n'ev\t  d'autre  e(Fet  que  de 
montrer  le  désespoir  où  elle  étoit  réduite.  On  se 
lit  des  synoiles,  de  leurs  excommunications  et 
de  leurs  décrets ,  et  chacun  continua  de  dogma- 
tiser selon  ses  caprices. 

La  voie  de  conciliation  n'eut  guère  plus  de  suc- 
cès. Elle  n'aboutit  qu'à  quch^ues  réunions  appa- 
rentes, ou  à  des  traités  i^irtieis  de  tolénince,  qui , 


190  ESSAI    SU  H    li  INDIFFÉRENCE 

SOUS  le  prétexte  de  la  charité,  accontiiinoient  les 
(\sprits  à  tout  tenir  pour  iridifFérent.  C'étoit  d'ail- 
leurs un  scandale  inouï  dans  le  christianisme , 
([ue  ces  né*5ociations  religieuses  où  Ton  prétendoit 
arriver  à  la  paix  par  de  mutuelles  concessions  de 
dogmes,  où  l'on  se  cédoit  de  part  et  d'autre  des  ar- 
ticles de  foi ,  comme  ,  après  une  guerre  ruineuse, 
des  princes  fatigués  se  cèdent  des  territoires  et  des 
villes ,  et  où  l'on  stipuloit  des  indemnités  impies 
pour  les  vérités  qu'on  abandonnoit. 

Cependant  les  catholiques,  témoins  de  ces  con- 
tinuels changemens  qu'ils  avoient  prévus ,  som- 
moient  les  novateurs  de  déclarer  enfin  nettement 
à  quel  terme  ils  s'arrêter  oient ,  et  de  montrer  dans 
cette  multitude  de  professions  de  foi  contradic- 
toires, le  caractère  d'unité  essentiel  à  la  vraie  foi, 
selon  saint  Paul,  unafides  (1).  La  religion  chré- 
tienne ,  disoient-ils ,  reposajit  sur  la  révélation , 
et  la  révélation  étant  immuable ,  toute  secte  dont 
la  doctrine  varie  ne  possède  pas  la  religion  de 
Jésus-Christ.  Bossuet  développa  cet  argument  for- 
midable, avec  une  science  profonde  et  une  rare 
force  de  raisonnement,  dans  l'Histoire  des  va- 
riations, inimitable  modèle  d'analyse  et  d'élo- 
quence. La  Réforme ,  terrassée ,  demeura  muette , 
ou  plutôt  elle  avoua  les  évidentes  variations  qu'on 
lui  reprochoit,  et  parut  même  étonnée  de  n'avoir 

(1)  Ep.  ad  Ephes.,  iV;,  5. 


l'N    MATIÈRE    DE     RELIGION.  iCji 

pas  varié  tlavanlai^e  (i);  lanl  elle  scnloit  vivement 
sou  instabilité. 

Apres  une  semblable  confession,  il  n'existoit 
pour  elle  qu'une  défense  possible;  c'étoit  de  sou- 
tenir que  les  dogmes  sur  lesquels  elle  avoit  varié 
ne'toient  pas  essentiels  en  soi,  et  qu'on  pouvoit 
les  rejeter  ou  les  admettre  sans  porter  atteinte  au 
cliristianisme ,  et  sans  s'exclure  du  salut.  Ainsi 
naquit  le  système  des  points  fondamentaux,  qui, 
réduisant  à  quelques  articles  non  définis  la  foi  né- 
cessaire ,  et  tolérant  tout  le  reste ,  comme  indiffé- 
rent, consacre  en  même  temps  la  liberté  de  tout 
croire,  même  les  erreurs  les  plus  exécrables  ,  et  la 
liberté  de  tout  nier,  même  Dieu. 

Les  protestans  furent  encore  forcément  amenés 
à  ce  système  par  la  controverse  sur  l'Eglise ,  con- 
troverse dont  la  décision  terminoit  tout,  et  que, 
par  cette  raison,  les  catholiques  s'attachèrent  à 
éclaircir  avec  un  soin  particulier.  Devant  traiter 
plus  loin  cet  important  sujet,  je  n'en  parlerai  ici 
qu'autant  qu'il  est  nécessaire  pour  faire  compren- 
dre comment  la  Réforme  fut  contrainte  d'embras- 
ser la  doctrine  des  articles  fondamentaux. 

La  vraie  Religion  étant  essentiellement  luie y 
comme  la  vérité,  l'Eglise  qui  professe  cette  reli- 
gion, c'est-à-dire,  incontestablement  la  véritable 

(i)  Vid.  Burnet,  Crif.  des  Variai.,  pag.  7,  8. — 
Jiirleu,  Lettres  v,  vi,  mi  ri  viii,  de  }\in  1686. — Bas.- 
jiage,  Rép.au.T  Variât.  ,  Préf. 


192  KSSAI    SUK    I.  INDIFFÉREiNGE 

i^Lse,  est  une  do  la  nicrne  inanic^rc  :  (hius  Deus^ 
unajldiis y  unuinhapiisma  (1). 

Lu  Roli^îoii  n'est  pas  une  simple  pensé(i  ense- 
velie an  l'ond  de  l'esprit;  c'est  une  croyance  qui  se 
manifeste  au  dehors  par  des  actes ,  ou  par  un  culte 
conservateur  des  dogmes  dont  il  est  l'expression  : 
donc  l'Eglise,  ou  l'ensemble  des  fidèles  qui  pro- 
fessent la  vraie  Religion,  est  une  société  visible. 
D'ailleurs,  ou  la  Religion  n'est  qu'un  être  moral  , 
une  pure  abstraction ,  ou  il  existe  des  hommes 
qui  croient  aux  vérités  qu'elle  enseigne  :  or,  pour 
les  croire,  il  faut  les  connoître;  pour  les  connoî* 
tre  ,  il  faut  les  entendre  annoncer.  Lafoi  vient  de 
l'ouïe  y  dit  l'apotre  ;  comment  croiront-ils  s'ils 
n'ont  entendu?  et  comment  entendront-ils  sl 
quelqu'un  n'enseigne  {2)! 

L'Eglise  est  donc  nécessairement  composée  de 
pasteurs  qui  enseignent,  et  d'un  peuple  qui  croit 
ce  qui  lui  est  enseigné  :  or,  un  peuple ,  des  pas- 
teurs, sont  des  êtres  visibles;  donc  l'Eglise  est  vi- 
sible ,  et  l'Evangile  le  suppose  ainsi ,  quand  il  la 
représente  comme  une  ville  bâtie  sur  la  monta- 
gne (p),  comme  un  tribunal  où  les  Chrétiens  doi- 
vent porter  leurs  contestations,  die  Ecclesiœ  (l\). 


(1)  Ep.  ad  Ephes.  ,  \s ,  5. 

(■2)  Fides  ex  audilu...  Quoinodô  credent  eiqaeinnon 
auclieruntl  Qiiomodo  auiem  audient  sine  prœdicantcl 
Ep.  ad  Rom.  X,  xvii,  i4- 

(5)  MaUh. ,   V,  14. 

(4)  Ibid,  ,  xviii ,   17. 


KN    MATIÈRE    DK    ÏŒLIClO\.  1 9?) 

S adressc-t-on ,  [)oiiv  être  jugé,  à  uiï  tribunal  in- 
visible? De  plus,  Jcsus-Chrisl  a  promis  aux  pas- 
teurs enseignans  d'être  avec  eux  tous  les j ours (i), 
jusqu'à  la  lin  des  siècles  :  donc  l'Eglise  a  toujours 
été  et  sera  toujours  visible. 

Dieu  ayant  établi  la  religion  pour  tous  les 
hommes ,  et  non  pas  seulement  ponr  quelcnies- 
uns  ,  la  religion  établie  de  Dieu  subsistera  perpé- 
tuellement ,  selon  ses  promesses ,  omnihus  diehus  : 
donc  l'Eglise  est  catholique  ou  universelle,  quant 
au  temps.  Jésus-Christ  a  ordonné  à  ses  apôtres 
d'annoncer  l'Evangile  a  toutes  les  nations  y  Docete 
omnes  gentes  (2)  :  donc,  par  son  jjistitution  , 
l'Eglise  est  catholique  ou  universelle ,  quant  aux 
lieux. 

La  vraie  religion  ne  pouvant  jamais  s'éteindre^ 
et  la  société  de  ceux  qui  la  professent  devant  être 
toujours  visible  ,  les  pasteurs  doivent  s'y  succédei; 
sans  interruption,  en  sorte  qu'à  toutes  les  époques 
de  sa  durée,  on  puisse  remonter,  par  une  succes- 
sion non  interrompue,  des  pasteurs  actuels  jus- 
qu'aux apôtres  :  donc  l'Eglise  est  apostolique. 

Ces  notions,  fondées  sur  le  bon  .sens  et  sur  des. 
textes  foniielîî  de  l'Ecriture,  sont  confirmées  en-' 
core  par  ime  tiadition  unanime  ,  par  l'autorité  des 
conciles,  des  Pères,  des  écrivains  ecclésiastiques' 
de  tous  les  âges  ,  par  les  liturgies  et  l'histoire  en- 


(i)  Matth.  ,  xxvin,  ao. 
i.i)mrt,.   ,9. 
I. 


i.) 


K)'^  ESSAI    S  DU    l/lNDIFFÉUKNCE 

ticrc  de  l'Eglise  depuis  son  ori^^ine  :  de  sorte  que 
la  raison,  les  Livres  saints,  le  consentement  des 
siècles,  tout  concourt  à  nous  présenter  comme 
des  marcpies  distinctives  de  la  vraie  Eglise  les  ca- 
ractères que  je  viens  d'indiquer. 

Ces  principes  admis ,  et  l'on  ne  pouvoitles  nier 
sans  renverser  de  fond  en  comble  le  christianisme, 
les  protestans ,  qui  attaquoient  une  Eglise  établie 
depuis  une  longue  suite  d'années,  étoient  obligés 
de  prouver  deux  choses,  que  l'Eglise  catholique 
ne  possédoit  pas  les  caractères  essentiels  a  la  véri- 
table Eglise ,  et  que  ces  caractères  appartenoient 
exclusivement  à  la  Réforme. 

Dès  que  la  question  eut  été  réduite  à  ces  termes 
simples  et  précis ,  on  peindroit  difficilement  les 
angoisses  des  novateurs,  convaincus  qu'il  ne  leur 
étoit  pas  moins  impossible  de  s'attribuer,  avec 
quelque  vraisemblance ,  une  seule  des  marques  de 
la  véritable  Eglise,  que  de  refuser  de  les  recon- 
noître  dans  l'Eglise  ancienne,  dont  ils  s'étoient 
séparés. 

Et  que  pouvoient-ils  en  effet  répondre,  lorsque 
appuyés  sur  d'incontestables  maximes  et  sur  des 
faits  aussi  éclatans  que  le  soleil ,  les  catholiques 
leur  parloient  ainsi  :  La  foi  est  ujie  y  et  vous  n'a- 
vez jamais  pu  vous  accorder  sur  la  foi ,  en  conve- 
nant d'un  symbole  commun,  ni  vous  contenter 
d'aucun  des  symboles  particuliers  que  chacun  de 
vous  a  successivement  adoptés;  indàs ,  Jlottant  au 
hasard  comme  des  enfans  abandonnés  à  leur  pro- 


EN    MATIÈUE    DE    RELIGION.  I95 

pre  foiblcssc,  et  vous  laissant  emporter  à  tout 
vent  de  doctrine  (i) ,  vous  n'avez  su  qu'errer  sans 
fin  (le  dogmes  en  dogmes ,  d'opinions  en  opinions, 
éternellement  incapables  de  fixer  l'inconstance  do 
votre  esprit  et  l'instabilité  de  votre  foi  :  donc  vous 
n'êtes  pas  cette  Eglise  sainte  que  Jcsus-Christ  a 
bâtie  sur  un  roc  inébranlable  (2). 

La  véritable  Eglise  est  une^  et  vous  êtes  divisés 
en  mille  sectes  essentiellement  opposées ,  qui  tan- 
tôt se  tolèrent,  tantôt  s'anatliématisent  mutuelle- 
ment :  donc  vous  n'êtes  pas  la  véritable  Eglise. 

La  véritable  Eglise  a  toujours  été  visible  :  dites- 
nous  donc  où  étoit  votre  Eglise  avant  Luther  ; 
montrez-nous ,  avant  ce  moine  apostat ,  une  so- 
ciété où  l'on  professât  votre  doctrine.  Vous  vous 
taisez?  Songez-y  bien  ;  se  taire,  quand  il  s'agit  de 
justifier  sa  foi,  c'est  avouer  qu'on  n'a  rien  à  ré- 
pondre, et  se  condamner  soi-même  irrévocable- 
ment. Alors  les  voilà  qui  fouillent ,  avec  une  in- 
quiète ardeur ,  les  annales  de  l'hérésie ,  qui  ramas- 
sent dans  cette  fange  des  lambeaux  épars  d'erreurs 
et  se  hâtent  sur  les  traces  du  temps  ,  pour  recueil- 
lir ,  à  de  longues  distances ,  les  impures  dépouilles 
de  quelques  sectaires  oubliés ,  afin  de  s'en  former 
un  vêtement  de  gloire ,  sans  néanmoins  pouvoir 
parvenir  à  voiler  leur  nudité.  S'ils  rencontrent, 
au  cinquième  siècle,  un  Vigilance,  ennemi  des 

(i)  JE/7,  ad  Ephes,,  iv,  14. 
(2)  Matth.,  XVI,  18. 

1.1. 


19^  KssAf  son  l'indifféhence 

saintes  ic^liqucs;  au  Jixiènu*  siècle,  un  Bercnger, 
qui  nioit  la  pre'senre  réelle;  il  se  trouve  que  ces 
liëre'siarques ,    condamnes,   dès   qu'ils  parurent, 
par  l'Eglise  entière,  n'eurent  presque  aucun  dis- 
ciple ,  et  que   l'un   d'eux   abjura  publiquement 
son  impiété.  N'ayant  d'ailleurs  aucune  erreur  com- 
mune ,  ils  diflféroient  encore  de  sentiment  sur  des 
points  de  la  plus  haute  importance ,  avec  les  ré- 
formés. C'est  donc  en  vain  que  ceux-ci  s'efforcent 
de  les  réveiller  dans  leurs  tombeaux,  pour  se  faire 
adopter  par  leurs  ombres  proscrites.  Les  dix  pre- 
miers siècles  leur  échappent,  et  leur  unique  res- 
source est   de  se  chercher  des  ancêtres  parmi  les 
Albigeois ,    infâme   colonie  de  manichéens ,  qui 
passèrent  d'Orient  en  Italie ,  et  d'Italie  dans  les 
Gaules  ,  dont  ils  épouvantèrent  les  habitans  par 
des  crimes  inconnus;  parmi  les  Vaudois ,  vuie  poi- 
gnée d'obscurs   fanatiques ,    imbus  de  plusieurs 
opinions  rejetées  par  la  Réforme,  et  qui  rejetoient 
à  leur  tour  au  moins  la  plus  grande  partie  de  sa 
doctrine.  Rougissant  enfin  des  aïeux  qu'ils  s'étoient 
donnés,  les  novateurs  renoncent  à  U7ie  filiation 
également  honteuse  et  mensongère,  et  se  rédui- 
sent à  soutenir  qu'il  y  eut  toujours,  au  sein  de 
l'Eglise  catholique ,  un  certain  nombre  de  justes 
cachés  qui  professoient  en  secret  les  principes  de 
la  Réforme.  Mais  ,  reprenoient  les  catholiques ,  si 
ces  prétendus  justes  étoient  tellement  cachés  qu'il 
n'en  soit  pas  demeuré  de  vestiges ,  comment  avez- 
vous  découvert  leur  existence?  Comment  connois- 


tJN    MATIÈRE    DE    lŒLlGIUN.  1()7 

scz-vous  si  exactement  les  opinions  secrètes  d'hom- 
mes qui  nont  jamais  été  eux-mêmes  connus  de 
personne?  La  Ijelle  invention  que  ces  justes  igno- 
res du  monde  entier,  et  que  l'on  crée  d'un  trait 
de  plume,  pour  éluder  un  argument  fâcheux! 
Mais ,  quand  on  admettroit  votre  ahsurde  supposi- 
tion ,  vous  ne  répondez  à  rien ,  vous  ne  remédiez 
à  rien  :  car  des  justes  cachés  ne  forment  pas  une 
Eglise  visible,  et  c'est  une  Eglise  visible,  une 
Eglise  composée  de  fidèles  et  de  pasteurs  ensei- 
gnans,  que  nous  vous  sommons  de  nous  montrer. 
Vous  ne  l'avez  pas  fait ,  vous  ne  le  ferez  jamais  : 
donc  vous  n'êtes  pas  la  véritable  Eglise. 

La  véritable  Eglise  est  universelle ,  et  vous  n'ê- 
tes que  d'hier ,  et  chacune  de  vos  sectes ,  prise  à 
part ,  est  à  peine  connue  dans  un  coin  du  globe  : 
car  comptez ,  s'il  se  peut ,  en  France ,  en  Angle- 
terre ,  en  Allemagne ,  la  multitude  de  doctrines 
diverses  comprises  sous  le  nom  général  de  luthé- 
ranisme, de  calvinisme,  d'anglicanisme,  etc.; 
chaque  famille  presque  vous  offrira  une  religion 
différente.  Vous  aspirez  si  peu  à  l'universalité, 
<|ue  vous  avez  même  abandonné  à  l'ancienne 
Eglise  ce  glorieux  titre  de  cathohque  ou  d'univer- 
selle ,  qui  la  distingue  exclusivement ,  et  la  fait 
reconnoître  par  toute  la  terre.  Ce  qui  vous  appar- 
tient en  propre ,  c'est  l'esprit  particulier ,  c'est  l'es- 
prit qui  sépare  et  divise  à  l'infini;  voilà  votre 
ineffaçable  caractère  :  donc  vous  n'êtes  pas  la  vé- 
ritable Eglise. 


198  ESSAI    SUJl    l'iNDIITÉULNCE 

Enfin  la  véritable  Eglise  est  apostolique  ;  et  loin 
de  pouvoir  remonter  jusqu'aux  apôtres  par  une 
succession  non  interrompue  de  pasteurs  cpii  aient 
enseigné  la  même  foi  dans  tous  les  temps ,  de  votre 
aveu ,  vous  ne  succédez  à  personne ,  vous  ne  pou- 
vez pas  nommer,  durant  quinze  siècles,  nous  ne 
disons  pas  un  seul  pasteur ,  mais  un  seul  homme, 
quel  qu'il  fût,  qui  ait  eu  la  même  religion  que 
vous  :  donc ,  encore  une  fois ,  vous  n'êtes  pas  la 
véritable  Eglise. 

L'ignorance  et  la  sottise  ne  s'effraient  d'aucune 
objection;  elles  parlent  et  croient  répondre.  Mais 
il  y  avoit  parmi  les  théologiens  réformés  des 
hommes  vraiment  habiles  et  d'une  grande  péné- 
tration. Ceux-ci  comprirent  bientôt  qu'il  falloit 
nécessairement,  ou  renoncer  à  défendrela  Piéforme, 
ou  changer  toutes  les  idées  que  les  Chrétiens  jus- 
qu'alors avoient  eues  de  l'Eglise. 

Mestrezat  (1)  et  Jacques  P''  (2)  ébauchèrent  le 
nouveau  système.  Claude ,  après  eux,  essaya  de  le 
soutenir  ,  en  désespoir  de  cause ,  pour  affermir  ses 
frères  chancelans.  Il  les  entretint  «  d'un  corps  de 
»  Chrétiens  divisé  en  plusieurs  communions  par- 
îj  ticulières ,  à  qui  l'on  peut  encore ,  en  quelque 
»  manière ,  donner  le  nom  d'Eglise ,  parce  que 
»  tous  les  Chrétiens  sont  encore,  à  quelque  égard, 
>>  dans  l'enceinte  générale  de  la  vocation  de  l'E- 

(1)  Traité  de  l'Eglise,  pag.  186  et  371. 

(2)  Voy.  Réplique  du  cardinal  du  Perron ,  ch.  l.x< 


tJN    MATIÈUE    Dli    KELIGION.  J  QQ 

»  vangilc  (i).  »  Il  semble  que  la  conscicHce  du 
ministre  reteiioit  sa  plume  à  chaque  mot.  11 
ne  parle  qu'en  tremblant,  en  hésitant;  h  quel- 
que égard  y  dit-il,  et  en  quelque  manière  : 
comme  s'il  existoit  un  milieu,  comme  si  Jésus- 
Christ  ayant  établi  ime  Eglise  seule  véritable , 
toute  autre  société  pouvoit  être  ,  en  quelque  ma- 
nière ,  à  quelque  égard ^  cette  Eglise  établie  par 
Jésus-Christ. 

Plus  hardiment  absurde ,  mais  aussi  plus  con- 
séquent, Jurieu ,  tour  à  tour  sophiste  et  prophète^ 
controversiste  impétueux ,  et  la  terreur  de  son 
propre  parti,  où  l'on  redoutoit  l'âpreté  de  son  ca- 
ractère et  la  violence  de  ses  emportemens ,  Jurieu 
;se  chargea  de  développer  sans  détour  le  système 
qu'on  n'avoit  encore  proposé  qu'avec  réserve. 

Il  maintint  donc  que  la  vraie  Eg]  ise ,  loin  de  for- 
mer une  société  distincte  et  séparée  de  toutes  les 
autres,  se  compose  au  contraire  de  la  réunion  de 
toutes  les  sectes  chrétiennes  faisant  profession  de 
croire  certaines  vérités  qu'il  api^cWe  fondamen- 
tales. «Nous  voulons,  cKt-il,  que  l'Eglise  calho- 
»  lique  et  universelle  soit  répandue  dans  toutes 
»  les  sectes,  et  qu'elle  ait  de  vrais  mend)rcs  dans 
»  toutes  celles  de  ces  sociétés  qui  n'ont  pas  ren- 
M  versé  le  fondement  de  la  religion  chrétienne, 
w  fussent-elles  en  désunion  les  unes  d'avec  les  au- 

(i)  Dcfcnsc  de  la  Réforme,  pag.  200. 


2  00  ESSAI    SUn    L'jJMUll'llilŒINCr: 

»   très,  jusqu'à  s'excommunier  miUueJleiucnl(i).  » 
Ce  n  eioit  i)as  une  légère  nécessité  qui  forçoit  la 
Réforme  à  se  précipiter  dans  cette  doctrine.  Elle 
étoit  réduite  i\  ne  pouvoir  prétendre  faire  partie  de 
la  véritable  Eglise ,  de  l'Eglise  établie  par  Jésus- 
Christ,  qu'en  y  introduisant  avec  elle  toutes  les 
erreurs ,  et  en  anéantissant  le  Christianisme.  Du 
reste ,  la  vraie  Religion  ne  consistant ,  selon  cette 
étrange  hypothèse ,   qu'en  un   petit  nombre  de 
dogmes    communs  à  la  plupart  des  sectes  ,   et , 
par  une  conséquence  immédiate,  ces  sectes  ne  for- 
mant qu'un  seul  corps  ou  une  seule  Eglise ,  les  ob- 
jections des  catholiques  s'évanouissoieiit  d'elles- 


mêmes. 


Vous  soutenez  que  la  véritable  Eglise  est  unej 
et  nous  aussi ,  disoient  les  réformés  ;  mais  cette 
unité  résulte  de  la  croyance  des  mêmes  vérités  fon- 
damentales :  J^out  ce  quoji  croit  au  delà  étant 
matière  d'opinion  et  non  matière  de  foi  (2)^  ne 
rompt  pas  l'unité  nécessaire. 

Vous  soutenez  que  la  véritable  Eglise  a  toujours 
été  visible  j  et  nous  aussi  :  «  Il  est  vrai  qu'il  y  a 
»  toujours  dans  le  monde  une  Eglise  visible  ;  mais 
»  il  est  faux  que  cette  Eglise  soit  une  certaine 
i»  communion  distincte  de  toutes  les  autres  com- 


(i)  Le  vrai  Système  de  V Eglise ,  pag.  79. 
(2)  La  Religion  des  protestans ,  une  voie  sûre  au  sa- 
lut, cliap.  VI;,  36. 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  201 

»  munions.  L'E^liso  est  demeurée  visible  durant 
«  tous  les  siècles  dans  les  communions  qui  ,  mal- 
A  gré  leur  séparation  et  les  ana thèmes  qu'elles  ont 
«  mutuellement  prononcés  les  unes  contre  les 
»  autres,  ont  toujours  conservé  les  vérités  princi- 
"  pales  (i).» 

Vous  soutenez  que  la  véritable  Eglise  est  uni- 
verselle j  et  nous  aussi  :  ce  caractère,  nous  nous 
plaisons  à  l'avouer,  lui  est  essentiel  (2).  ^aiis 
quelle  plus  complète  universalité  que  celle  qui  n'a 
d'autres  bonnes  que  l'étendue,  non  pas  d'une  seule 
communion,  mais  de  toutes  les  communions  qui, 
dans  tous  les  temps ,  ont  conservé  les  vérités  prin- 
cipales? 

Voussouitinez  que  la  véritable  Eglise  esl  apos- 
tolique j  et  nous  aussi ,  car  (*)  c'est  une  consé- 
quence évidente  de  sa  perpétuelle  visibilité.  Mais 

(i)  Le  vrai  Système  de  V Eglise ,  pag.  226. 

{2)  Acconiplissement  des  Prophéties  j  par  Jurieu, 
pag- 82. 

(*)  (c  II  faut ,  dit-on ,  recevoir  le  ministère  des  mains 
»  de  cette  Eglise,  hors  laquelle  le  Saint-Esprit  ne  se 
»  donne  pas.  Je  l'avoue.  Mais  cette  Eglise ,  qui  donne 
M  le  droit  d'exercer  le  ministère,  n'est  ni  l'Eglise  ro— 
»  niaine,  ni  la  grecque  ,  ni  la  protestante  ,  c'est  V Eglise 
»  universelle  J  qui  ne  donne  pas  ce  droit  par  elle-même  ; 
J)  elle  le  donne  par  les  diverses  sociétés  chrétiennes  qui 
»  vivent  sous  diverses  confédérations,  et  lesquelles  ont 
»  cliacune  chez  elle  le  pouvoir  d'établir  le  ministère  pour 
»  l'éditication  de  leurs  peuples.  »  Le  vrai  Système  de 
l  Eglise, 


202  ESSAI    SUR    LlINDJFl  ÉIŒNCE 

remarquez  qu'aujourd'hui  nous  ne  vous  accusons 
de  rejeter  aucune  vérité  fondamentale  :  vous  êtes 
donc  membres  de  l'Eglise  ;  membres  infirmes ,  il 
est  vrai ,  mais  enfin  membres  vivans  ;  et ,  à  défaut 
d'autre  succession  constante ,  vous  nous  en  four- 
nissez une  dont  vous  ne  nierez  pas  apparem- 
ment la  légitimité. 

On  nesauroit  disconvenir  que  ces  conséquences 
ne  se  déduisent  clairement  du  système  de  Jurieu. 
Mais  je  montrerai,  dans  le  chapitre  suivant,  que 
ce  système  est  insoutenable ,  et  que  la  doctrine  des 
points  fondamentaux  est  une  doctrine  destructive 
de  toute  religion  et  de  toute  raison. 

Considérez  cependant  l'espace  immense  qu'a- 
voient  déjà  parcouru  les  réformateurs  à  l'époque 
où  nous  sommes  arrivés.  La  pensée  ne  le  mesure 
qu'en  tremblant.  Que  la  marche  rapide  de  l'erreur 
est  effrayante  !  Luther ,  choqué  de  quelques  abus 
réels ,  au  lieu  d'y  reconnoître  l'inévitable  effet  des 
passions  humaines,  s'en  prend  à  la  doctrine  même. 
Il  attaque  un  point  en  apparence  peu  important  de 
la  foi  catholique;  foible  esprit,  qui  n'apercevoit 
pas  la  liaison  rigoureuse  des  vérités  du  Christia- 
nisme !  Il  n'a  pas  plus  tôt  détaché  un  anneau  de 
cette  chaîne ,  que  la  chaîne  entière  lui  échappe. 
Une  erreur  appelle  une  autre  erreur.  Ce  n'est  plus 
seulement  quelques  dogmes  isolés  qu'il  conteste, 
il  ébranle  d'un  seul  coup  le  fondement  de  tous  les 
dogmes.La  tradition  l'embarrasse ,  il  rejette  la  tra- 
dition; l'Eglise  proscrit  ses  maximes,  il  nie  l'au- 


EN    MATIÈME    DE    RELIGION.  2o5 

torilé  de  l'Eglise  ,  et  déclare  qu'il  n'admet  d'autre 
règle  de  foi  que  l'Ecriture;  enfin  l'Ecriture  elle- 
même  le  condamne ,  il  retranche  audacieusemcnt 
des  Livres  saints  une  epître  apostolique  tout  en- 
tière (*);  et  quand  on  lui  demande  de  quel  droit, 
il  répond  avec  arrogance  :  Moi  y  Martin  Luther  ^ 
ainsi  je  le  veux  ^  ainsi  je  t  ordonne:  que  ma  vo- 
lonté tienne  lieu  de  raison  (i).  Ainsi ,  Martin  Lu- 
ther n'ëtoit  pas  seulement  le  fondateur,  le  chef  de 
la  Reforme  ;  il  en  ëtoit  encore  le  Dieu ,  puisque  sa 
volonté ,  sans  autre  raison ,  prëvaloit  contre  les  ré- 
vélations divines  consignées  dans  un  authentique 
et  sacré  monument. 

Toutefois ,  plusieurs  de  ses  disciples  secouent  le 
joug  de  fer  qu'il  prétendoit  leur  imposer.  Opposant 
leurs  opinions  à  ses  opinions ,  leur  orgueil  à  son 
orgueil ,  ils  bravent  ses  fureurs  et  morcellent  son 
empire.  De  nouvelles  sectes  s'élèvent  ;  se  divisent 
aussitôt,  et  se  subdivisent  à  l'infini.  On  enseigne 
toute  doctrine,  et  l'on  nie  toute  doctrine  :  la  con- 
fusion de  l'enfer  n'est  pas  plus  grande,  ni  son  dés- 
ordre plus  effrayant.  Alors  ,  désespérant  d'établir 
la  paix  dans  son  sein ,  et  de  se  soutenir  par  ses 
propres  forces,  la  Réforme  appelle  à  son  secours 
rancienne  Eglise  qu'elle  a  répudiée  ;  elle  appelle 
les  hérétiques  de  tous  les  siècles;  elle  appelle  ses 

(*)  L'Epîtrc  de  saint  Jacques. 

(i)jE'g'o  Marlinus  Luther,  sic  volo ,  sic  jubco  :  sit 
pro  ratio  ne  volant  as. 


2C)/|  ESSAI  SUR  l'iwdifféiœjxci: 

nombreux  eiil'ans ,  et  les  rassemble  autour  d'elle 
avec  leurs  haines  implacables ,  leurs  ardentes  ani- 
niosilés  ,  leurs  symboles  contradictoires;  et  de  cet 
incolie'rent  amas  de  vérités  et  d'erreurs  ,  elle  essaie 
de  former  une  seule  religion;  de  cette  anarchie 
monstrueuse  de  sectes  qui  se  repoussent  mutuel- 
lement ,  de  partis  irréconciliables  ,  elle  essaie  de 
composer  une  seule  Eglise.  0  éternelle  honte  de 
la  raison  humaine  î  Oui  ,  voilà  la  vraie  Religion  , 
connue  les  pensées  inconstantes  de  l'homme  sont 
les  immuables  pensées  de  Dieu  ;  voilà  l'Eglise , 
comme  l'empire  divisé  de  Satan  est  le  royaume 
de  Jésus-Christ.  Mais  enfin  ces  idées  avoient  pré- 
valu dans  la  Réforme.  Elle  cédoit ,  en  dépit  d^elle- 
même,  àTinsurmontable  ascendant  de  ses  maximes; 
et  offrant  la  paix  à  toutes  les  erreurs,  tolérant  tout , 
même  la  vérité,  elle  s'avançoit  à  grands  pas  vers 
l'indifférence  absolue  des  Religions ,  où  nous  al- 
lons voir  que  le  système  des  articles  fondamentaux 
conduit  inévitablement. 


EN    MATIÈIŒ    DE    RELIGION.  2o5 


CHAPITRE  VIL 

Suite  du  même  sujet.  Examen  du  Système  des 
pain  tsjon  damen  iaux. 


Oi  nous  n'avions  montre  comment  la  Reforme , 
après  avoir  ëpuisë  tous  les  autres  moyens  de  dé- 
fense,  fut  contrainte,  par  sa  nature  même,  de  se 
réfugier  dans  le  système  des  points  fondamentaux, 
on  auroit  pu  ne  voir  dans  ce  système  qu'une  opi- 
nion arbitraire,  et  l'on  ei\t  difficilement  compris 
quels  motifs  déterminèrent  les  protestans  à  em- 
brasser une  doctrine,  non-seulement  absurde  en 
soi ,  mais  de  plus  incompatible  avec  leurs  maxi- 
mes ,  une  doctrine  enfin  qui  ne  peut  ctre  vraie  , 
à  moins  que  le  Christianisme  ne  soit  faux,  et 
qui  aboutit  inévitablement  à  la  tolérance  de 
l'athéisme. 

Et  pour  justifier  d'a])ord  le  reproche  d'inconsé- 
quence que  j'adresse  aux  réformés,  souvenons- 
nous  que  l'Ecriture  est ,  suivant  eux,  l'unique  règle 
de  foi.  Ils  doivent  donc  prouver  que  l'Ecriture 
établit  clairement  la  distinction  des  points  fon- 
damentaux et  non  fondamentaux ,  et  spécifie  non 
moins  clairement  ce  qui  est  fondamenUil  et  ce  qui 
ne  l'est  pas.  Or,  c'est  ce  qu'ils  n'ont  jamais  pu  faire. 


2o6  izssAi  suu  l'indifférence 

quoiqu'on  les  en  ait  maintes  fois  presses.  Jamais  il* 
n'ont  produit  un  seul  texte  qui ,  dans  son  sens  na- 
turel et  vrai ,  favorisât,  même  indirectement,  leur 
bizarre  doctrine.  Au  contraire,  l'Ecriture  est  pleine 
depassai^cs  qui  la  condamnent. Quand  Jésus-Clirist 
envoie  ses  apôtres  annoncer  le  Christianisme  aux 
nations,  leur  dit-il:  Apprenez  aux  hommes  à  dis- 
cerner soigneusement  les  dogmes  fondamentaux  de 
ceux  qui  ne  le  sont  pas ,  à  ne  point  confondre  les 
articles  de  foi  qu'ils  sont  absolument  obligés  de 
croire,  avec  les  articles  qu'ils  peuvent  nier  sans 
s'exclure  du  salut  ?  Non ,  Jésus-Christ  ne  dit  nulle 
part  rien  de  semblable.  Et  que  dit-  il  donc  ?  «  Allez, 

»  instruisez  toutes  les  nations leur  enseignant 

»  à  garder  tout  ce  que  je  vous  ai  ordonné  (i),  » 
tout,  sans  exception,  omnia  quœcumque  :  ou 
comme  s'exprime  un  autre  écrivain  sacré  :  «  Allez 
w  par  tout  l'univers  :  prêchez  l'Evangile  à  toute 
3>  créature  :  quiconque  croira  sera  sauvé,  et  qui  ne 
M  croira  pas  sera  condamné  (2).  »  Donc  il  faut 
croire ,  au  moins  implicitement ,  toutes  les  vérités 
révélées ,  puisque  l'Evangile ,  ou  la  parole  de  Jésus- 
Christ  ,  les  comprend  toutes  ;  il  faut  les  croire ,  ou 

(i)  Euntes  ergo  docete  omnes gentes.,,,docentes  eos 
ser^are  omnia  quœcumque  mandant  vobis,  Mattli.  , 
XXVIII,  19,  20. 

(2)  Euntes  in  mundum  universum  prœdicate  Evan- 
gelium  omni  creaturœ.    Qui  crediderit,  et  baptizatus 
fuerit ,  sahus  erit  :  qui  vero  non  crediderit,  condem- 
nabitur.  Marc.  ,  xvi,  i5,  16. 


EN    MATIÈUE    DE    IlELIGION.  2O7 

être  condamne  ;  €c  qui  tait  dire  à  saint  Paul  que 
riiérëtique  se  condamne  lui-même  (i)  ,  parce  qu'il 
reconnoît  laulorité  des  Livres  divins  où  sa  con- 
damnation est  écrite.  Or,  un  système  de  foi  au- 
quel l'Ecriture  est  opposée,  ou  seulement  qui 
n'est  pas  clairement  établi  dans  l'Ecriture ,  est  in- 
compatible avec  le  principe  selon  lequel  on  ne 
doit  admettre  d'autre  règle  de  loi  que  l'Ecriture. 
Les  protestans  ne  peuvent  donc  adopter  le  sys- 
tème des  points  fondamentaux,  sans  renoncer  à 
leurs  maximes,  ou  sans  se  contredire  grossière- 
ment. 

J'ajoute  que  ce  système  ne  sauroit  être  vrai ,  à 
moins  que  le  Christianisme  ne  soit  faux.  Car ,  pre- 
mièrement, comme  on  vient  de  le  voir,  Jésus- 
Christ  a  enseigné  une  doctrine  contraire ,  d'où  il 
suit  qu^il  s'est  trompé  ou  nous  a  trompés ,  qu'il 
étoit  par  conséquent  ou  un  fanatique  ou  un  impos- 
teur. 

Secondement,  ses  disciples,  fidèles  exécuteurs 
des  ordres  qu'ils  avoient  reçus  de  lui ,  ne  souf- 
frirent jamais  qu*on  portât  la  plus  légère  atteinte 
aux  dogmes  révélés.  Saint  Paul  déclare  que  la  foi 
est  une ,  comme  Dieu  même  est  un  (2)  ;  qu'ainsi 
Ton  ne  peut  y  rien  ajouter,  en  rien  retrancher  sans 
l'anéantir:  et  en  conséquence  il  frappe  d'ana  thème 
quiconque   oseia  prêcher  un  autr€  Evangile   ou 

(1)  Ep.  ad  TU.,  III,  2. 

(2)  Ep,  ad  Ephes.,  iv,  5. 


208  ESSAI    SUR    l'iNDIFFI'îRENCE 

uno  autre  foi  que  lui  (i  ) ,  ordonne  iX' éviter  V homme 
liérétùjue ^  enseigne  que  tous  les  novateurs  ,  en  se 
flattant  d'une  fausse  science  ,  sont  déchus  de  la 
foi  {2),  et  comprend  formellement,  parmi  les 
crimes  qui  excluent  du  royaume  de  Dieu,  les 
schismes  et  les  hérésies ,  sectœ  (3).  Saint  Pierre  les 
appelle  toutes,  en  général,  â?Ie^  sectes  de  perdition  y 
et  regarde  ceux  qui  les  introduisent  comme  des 
blasphémateurs  (4).  «  Quiconque  se  retire,  dit  saint 
«  Jean,  et  ne  persévère  point  dans  la  doctrine  de 
«  Jésus-Christ,  n'a  point  de  Dieu  (5).  On  l'en- 
lend  :  l'Apôtre  ne  met  point  de  différence  entre 
nier  Dieu ,  et  nier  un  seul  article  de  la  doctrine 
de  Jésus-Christ;  car  on  chercheroit  en  vain  dans 
ses  paroles  une  distinction ,  une  restriction.  «  Si 
»  quelqu'un ,  poursuit-il ,  vient  à  vous  et  n'ap- 
»  porte  pas  cette  doctrine ,  »  que  va-t-il  dire?Vous 
examinerez  si  les  vérités  qu'il  rejette  sont  ou  non 
fondamentales;  et  s'il  n'attaque  pas  le  fondement, 
vous  lui  accorderez  la  tolérance,  vous  l'admettrez, 
comme  un  memhre  de  la  véntable  Eglise  ,  daiis 
votre  communion.  Voilà  la  réponse  des  prdtës- 
tans,  et  voici  celle  de  l'Apôtre  :  c<  Ne  le  recevez 
»  point  dans  votre  maison ,  ne  lui  donnez  point 
»  le  salut;  car  quiconque  lui  donne  le  salut  par-' 

(1)  Ep.  ad  Galat.,  i ,  8. 
{2)  Ep.  II  ad  Timoth. ,  u,  1 7. 
(5)  Ep.  ad  Galat. ,  v,  20. 
{^1{)IP  Ep.  II,  1,  10. 
{3)Ibid.,  9. 


EN    MATIÈRE    DE    lUÎLIGION.  209 

j»  licipc  h  son  poche; ,  operibus  ejus  JH(dii>îiis  (i  ).  » 
Telle  est  la  lolerancc  des  apôlrcs ,  telle  est  leur 
doctrine.  Or,  cette  doctrine  est  fausse,  si  le  sys- 
lènie'^des  points  fondamentaux  est  vrai  ;  donc  ce 
système  et  le  christianisme  ^  tel  cpie  rensoij^noient 
les  apotr(^s ,  ne  sauroient  subsister  ensemble. 

Troisièmement ,  tous  les  Pères ,  tous  les  con- 
ciles, tous  les  Chrétiens,  soit  catholiques,  soit  hé- 
rétiques,   ont  ignoré,  jusqu'à  la   naissance  de  la 
Uélorme  ,  la  distinction  de  dogmes  fondamentaux 
et  non  fondamentaux;  ils  ont  cru  qu'il  n'y  avoit 
qu'une  seule  foi  par  laquelle  on  put  être  sauvé , 
qu'une  seule  Eglise  qui  professât  cette  foi  (2) ,  ex- 
cluant du  salut  toutes  les  sectes  sépai"ées  de  cetlvi 
unique  et  véritable  église.  Or,  si  une  erreur  de 
cette  importance  a  pu  régner  universellement  j^en- 
dant  seize  siècle;   si,  pendant  seize  siècles,  per- 
sonne n'a  su  ce  que  c'étoit  que  l'Eglise;  si ,  en  ré- 
citant le  symbole  des  apôtres,  les  Chrétiens  du 
inonde  entier  ojit  professé  une  erreur  absifrde^  alie 
Jurieu  qmxViïie  de  p/vd/^e  de  cruauté ^  d'imagina- 
tion la  plus  insensée  qui  soit  jamais  montée  dans 
V esprit  humain  (5)  ;  si  tous  ces  Chrétiens  et  toutes 
les. Eglises  particulières  ont  constamment   réglé 
leur  conduite  sur  cette  erreur  absurde  et  cruelle^ 


(  1  )  IL'  Ep .  S.  Joan,j  x ,  m  -  , 

(2)  Voyez  le  Traité  de  VUnilé  de  i Eglise ,  par  Ni- 
cole, le  /^"  A^'crtisscment  de  Bnssuet  (iiijr  protcstans  ; 
Wallmiboiirc; ,  de  contrin>.,  tract.  5. 
'     (5)  ].('  vrai  Système  de  l'Eglise ,  ^d\^.  '](),  92. 

1.  ■        i4 


210  ESSAI    SUR    MINDIFFÉRENCE 

le  Christianisme  est  cvideinment  faux  ,  ))nisqu*nM 
Envoyé  divin  n'a  pu  enseif^ner  une  erreur  dont  les 
conséquences  sont  si  terril)! es  ;  des  hommes  réel- 
lement inspires  n'ont  pu  la  consacrer  dans  leurs 
écrits ,  en  autoriser  l'application  par  leur  exemple; 
ou ,  en  tout  cas ,  Dieu  n'eût  jamais  permis  qu'elle 
prévalût  si  long-temps  sans  réclamation ,  dans  une 
Eglise  qu'il  auroit  établie  pour  y  recevoir  un 
culte  digne  de  lui ,  digne  de  sa  sainteté  et  de  sa 
vérité. 

Nous  laissons  aux  protestans  à  examiner  sur  quel 
fondement  ils  se  tranquillisent  dans  leurs  principes 
anti-chrétiens.  Ce  n'est  pas  sur  l'Ecriture ,  ce  n'est 
pas  sur  l'autorité  des  premiers  siècles ,  nous  l'avons 
prouvé;  ce  n'est  pas  non  plus  sur  la  raison,  comme 
nous  allons  le  faire  voir,  en  considérant,  sous  un 
point  de  vue  phis  philosophique  ou  plus  général , 
le  système  des  points  fondamentaux. 

Que  font  les  partisans  de  ce  système  pour  dé- 
montrer, contre  les  déistes ,  la  nécessité  d'une  ré- 
vélation? S'appuyant  des  aveux  des  déistes  mêmes, 
ils  prouvent  qu'une  Religion  est  nécessaire  ,  et 
qu'il  existe,  par  conséquent,  une  vraie  Religion. 
Les  annales  de  la  philosophie  à  la  main ,  ils  mon- 
trent ensuite  qu'on  ne  sauroit ,  par  la  raison  seule, 
s'assurer  pleinement  d'aucun  dogme  ;  qu'en  la  pre- 
nant pour  unique  guidé ,  on  ne  fait  qu'errer  de 
doutes  en  doutes ,  d'incertitudes  en  incertitudes  , 
et  cp^ie  loin  de  parvenir  à  une  croyance  fixe ,  on 
est  contraint  de  tolérçr  l'athéisme  même ,  ou  la 


EN    MATH>[IK    DE    RELTGION.  2  T  I 

négation  de  tout  dogme  ,  l'exclusion  de  tout 
c^iïitc ,  la  destruction  de  toute  morale.  Si  donc , 
concluent-ils,  une  vraie  Religion  est  nécessaire, 
L\  est  nécessaire  aussi  que  Dieu  révèle  cette  vraie 
Religion. 

Mais  voici  une  chose  étrange  :  Dieu  révélera 
aux  hommes  des  vérités  nécessaires  à  l'homme,  et 
les  hommes  ne  seront  pas  obligés  de  croire  Dieu , 
et  ils  resteront  maîtres  de  rejeter  les  vérités  que 
Dieu  leur  révèle  I  Alors'  à  quoi  bon  une  révéla- 
tion? Mieux  valoit  que  Dieu  gardât  le  silence  ,  si 
l'on  est  libre  de  le  démentir ,  de  réformer  ses  en- 
seignemens ,  de  lui  dire  :  Nous  te  connoissons 
mieux  que  tu  ne  te  connois  toi-même.  Or ,  telle 
est  la  liberté  que  consacre  la  tolérance.  Car  de  s'é- 
la'yer  du  prétexte  d'obscurité ,  pour  tenir  en  sus- 
pens l'autorité  de  la  révélation  ,  ou  d'une  partie  de 
la  révélation ,  dont  l'objet  est  de  dissiper  les  doutes 
de  l'esprit  humain  sur  les  vérités  qu'il  doit  croire  , 
c'est  visiblement  se  contredire,  c'e^t  se  moquer 
des  hommes ,  et  de  leur  auteur. 

J'entends  les  disciples  de  Juricu  qui  me  répon- 
dent :  ce  Nous  ne  prétendons  pas  qu'on  puisse  nier, 
»  sans  s'exclure  du  salut ,  tous  les  dogmes  révélés, 
»  mais  seidement  ceux  de  ces  dogmes  qui  ne  sont 
»  pas  fondamentaux.  «  On  verra  bientôt  que  cette 
distinction  est  complètement  illusoire.  Mais  je 
veux  bien  l'admettre  en  ce  moment ,  et  prendre  le 
système  tel  qu'on  nous  l'offre ,  avec  les  restric- 
lionsarbitraires  qu'une  sorte  de  pudeur  chrétienne 


t 


212  r.vS.SAI    SUll    1.  IINDIFFKUETVCn 

s'efforce  d'y  apporloi*.  Toujours  est-il  vrai  que  nos 
objections  canservcnl  toute  leur  force  a  l'ei^ard  des 
dogmes  non  fondamentaux,  c'est-à-dire,  à  l'éj^ard 
de  la  plus  grande  partie  des  dogmes  révélés.  De 
plus,  demajiderai-je  aux  indilFérens  mitigés, 
comment  savez-vous  cpie  J)ieu  ait  révélé  des  véri- 
tés non  nécessaires?  (]ette  liypotlièse  gratuite  ré- 
pugne à  la  sagesse  de  Dieu  ,  et  renverse  le  principi^ 
sur  lequel  vous  avez  établi  la  nécessité  d'une  révé- 
lation. Mais  ce  n'est  pas  tout,  et  je  soutiens  qu'il 
est  infiniment  plus  absurde  de  prétendre  qu'il  soit 
permis  de  nier  une  partie  seulement  de  la  révé- 
lation, que  la  révélation  tout  entière;  ou,  en  d'an- 
tres termes,  que  le  système  des  points  f'ondamînitauîx 
est  plus  déraisonnable,  plus  inconséquent,  plus 
injurieux  à  la  Divinité,  et  plus  désespérant  pour 
rbomme,  que  le  déisme. 

Le  déiste  rejette  la  révélation,  parce  qu'il  ne 
croit  pas  que  Dieu  ait  parlé  :  le  Clirétien  de  Jurieu 
permet  de  rejeter  une  partie  de  la  révélation  qu*il 
croit  divine.  L'un,  se  persuadant  que  le  Cliristiâ- 
nisme  est  fondé  sur  une  autorité  purement  hu- 
maine, ne  l'admetqu'autant  qu'ille  juge  conforme 
à  la  raison;  l'autre ,  convaincu  que  le  christianisme 
repose  sur  l'autorité  de  Dieu,  nie  l'obligation  de 
se  soumettre  en  tout  et  toujours  à  cette  autorité. 
Il  attribue  A. rhomme  le  droit  de  préférer ,  émuï^e 
foule  de  circonstances,  sa  propre  raison  iVlâ  Mai- 
son du  souverain  Etre,  et  de- désobéir  à  sesîo^s. 
Le   déiste  enfin,  sentant  lui-même  l'in suffisance 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  2  1.) 

do  la  laison  pour  (Hablir  inéhranlablcnicnl  un 
dogme  quclcouque,  ne  fait  dépendre  le  salui  de 
la  croyance  d'aucun  do^^nie.  «lurieu  déclare ,  au 
contraire,  que  la  foi  des  dogmes  fondamentaux 
est  d  une  indispensable  nécessite';  et  comme  ni  lui , 
ni  ses  disciples ,  n'ont  jamais  pu  définir  nettement 
quels  sont  ces  dogmes  fondamentaux ,  comme  il 
n'est  pas  un  point  de  doctrine  sur  lequel  les  pro- 
testans  soient  moins  d'accord ,  il  n'est  pas  non 
plus  un  seul  d'entre  eux  qui  puisse  être  certain 
de  croire  tout  ce  qu'il  est  nécessaire  de  croire  pour 
être  sauvé  :  incertitude  si  afïreuse ,  en  supposant  la 
foi  dans  la  révélation  ,  qu'on  ne  sauroit  concevoir 
d'état  plus  désespérant. 

.  Or  ,  voila  où  l'on  arrive  inévitablement ,  dès 
(ju'on  veut  forcer  le  christianisme  de  capituler 
avec  la  raison  liumaine ,  avec  ses  caprices  incon- 
stans  et  ses  dédaigneuses  répugnances.  On  ignore 
<xi  qu'on  peut  céder ,  et  ce  qu'on  doit  retenir,  lues 
princii)es  manquent  pour  faire  une  distinction  ^  je 
ne  crains  point  de  le  dire,  sacrilège  :  car  s'imagi- 
ner que  Dieu  parle  en  vaiii^  qu'il  révèle- des  dog- 
mes superflus,  c'est  outrager  sa  sagesse  ,  et  s'accu- 
ser soi-même  de  folie,  en  censurant  les  décrets  de 
son  impénétrable  conseil.  Qui  ne  voit  d'ailleurs 
que  tous  les  points  de  la  foi  chrétienne  s'encliaî- 
nent  étroitement  l'un  à  l'antre?  Or,  on  tout  se 
tient  tout  est  essentiel.  L'objet  dr,  la  religion  est 
de  montrer  à  rhoiiime  sa  place  dans  l'ordn;  des 
êtres,  et  de  l'y  maintenir,  en  réglant  ses  pensées, 


2l/|.  ESSAI    SUR    l'indifférence 

ses  affections ,  ses  actions ,  [)ar  les  deux  gi  aiulcs 
lois  de  la  vérité  et  de  la  justice ,  dont  les  dogmes 
et  les  préceptes  sont  l'expression.  Que  peut-il  donc 
y  avoir  d'indifférent  dans  ces  lois?  et  à  quel  titre 
la  vérité  seroit-elle  moins  inviolable  que  la  jus- 
tice? Elles  se  confondent  dans  leur  source,  et  les 
séparer ,  c'est  les  détruire  ;  car  la  justice  n'est  que 
la  vérité  même  rendue  sensible  dans  les  actions , 
suivant  cette  profonde  parole  d'un  apôtre  :  «  Ce- 
»  lui  qui Jait  la  véràé y  agita  la  lumière,  afin 
»  qu'il  soit  manifeste  que  ses  œuvres  viennent  de 
»  Dieu  (i)-  »^  Dieu  ne  peut  donc  pas  plus  tolérer 
l'erreur  qu'il  ne  peut  tolérer  le  crime  ;  et  la  tolé- 
rance du  crime  est  le  résultat  nécessaire  de  toute 
doctrine  qui  consacre  la  tolérance  de  l'erreur.  Le 
système  que  nous  discutons  en  offrira  la  preuve. 

Remarquez  cependant  l'inconséquence  de  ses 
partisans.  Admettre  la  révélation ,  c'est  croire  les 
vérités  révélées  sur  l'autorité  de  Dieu  qui  nous  les 
révèle  :  or ,  cette  autorité  étant  la  même ,  quelle 
que  soit  l'importance  relative  des  vérités  révélées, 
l'obligation  de  croire  est  aussi  la  même  ;  et  rejeter 
une  seule  de  ces  vérités  divines  ,  c'est  nier  l'auto- 
rité su.r  laquelle  elles  sont  toutes  fondées ,  c'est 
renverser  la  base  de  la  révélation ,  et  la  livrer  sans 
défense  aux  déistes. 

Mais,   pour  faire  mieux  sentir  l'iutime  liaison 

(i)  Quifacitveritatem,  venitadlucem,  ut  manifestent 
iiir  opéra  ejuSf  quia  in  Deo  suntfacta.  S.  Jean,  iiij,  21, 


KN    MATIÈRE    DU    HlîLICIOr^.  2l5 

«le  la  doctrine  de  Jurieu  avec  le  déisme ,  exanL- 
iioiis  le  syst(^me  des  points  fondamentaux ,  comme 
nous  avons  examine  la  Religion  naturelle ,  sous  le 
iriple  rapport  des  dogmes ,  du  culte  et  de  la  mo- 
rale. L'identité  des  principes  se  manifestera  par 
l'identité  des  conséquenrces  et  des  résultats. 

Puisqu'il  y  a  des  dogmes  qu'on  peut  nier  sans 
s'exclure  du  salut ,  et  d'autres  dogmes  qu'on  est 
"    absolument  obligé  de  croire  pour  être  sauvé ,  la 
première  chose  que  doivent  faire  les  protcstans 
est  de  donner  une  règle  sûre ,  pour  juger  quels 
«  sont  les  points  fondamentaux ,  et  les  distinguer 
"  de  ceux  qui  ne  le  sont  pas  ;  question,  ajoute  iiaï- 
»  vement  Jurieu  ,  si  épineuse  et  si  difficile  à  dé- 
»  cider  (j).  »  Ainsi,  dés  les  premiers  pas,  il  se 
voit  arrêté  par  une  difficulté  terrible  ;  car  enfin 
le  salut  dépend,  au  moins  pour  un  grand  nombre 
d'hommes ,  de  la  solution  de  cette  cjuestion  si  épi- 
neuse et  si  difficile  à  décider.  Les  articles  fonda- 
mentaux se  trouvent  dans  l'Ecriture ,  je  le  veux; 
mais,  «  outre  les  vérités  fondamentales^,  l'Ecriture 
ii  contient  cent  et  cent  vérités  de  droit  et  de  fait 
»   dont   l'ignorance  ne  sauroit  damner   (2)  ;  »  et 
nulle  part  elle  ne  spécifie  ce  qui  est  fondamental 
et  ce  qui  ne  l'est  pas,  nulle  part  elle  ne  donne 
de  régie  pour  faire  ce  discernemciit.  Il  faut  donc 


(1)  Le  vrai  Système  de  l'Eglise,  paj^.  257. 

(a)  Jurieu,  Jjcis  Tr.  J,  art.  T',  pa^,'.  kj.  laùL  Lctt . 

in. 


2l6  liSSAl    sua    L^NDirrÉUENCE 

que  IcsjH'otoslans  s'cufoniieiit  (Mix-incnics  d'arLi- 
traires  ,  et  les  voilà  déjà  maîtres  .de  leur  loi ,  puis- 
qu'ils le  sont  des  règles  par  lesquelles  ils  la  dé- 
lermi  lient. 

Jurieu  en  propose  trois  entièrement  inadmis- 
sibles, et  qu'aussi  la  Réforme  a  depuis  long-temps 
mises  au  rebut.  La  première  peut  s'appeler  une 
règle  de  sentiment.  Selon  Claude  et  Jurieu,  on 
sent  les  vérités  fondamentales  ,  «  comme  on  sent 
»  la  lumière  quand  on  la  voit,  la  chaleur  quand 
»  on  est  auprès  du  feu,  le  doux  et  l'amer  quand 
»  on  mange  (i).  »  Les  déistes  en  disent  autant; 
écoutez  Rousseau  (*)  :  «  C'est  le  sentiment  inté- 
»   rieur  qui  doit  me  conduire  (2).  Ma  règle  est  de 

[i)  Le  vrai  système  de  V Eglise,  liv,  II,  chap.  xxv, 
pag.  453. 

(*)'  Il  n'y  a  guère  d'erreur  qui  ne  contienne  quelque 
vérité;,  et  c'est  même  pour  cela  que  l'erreur  s'introduit  si 
aisément  dans  l'esprit  de  i'iiomme  ;  il  reçoit  le  faux  à 
cause  du  vrai  qui  y  est  mêlé.  On  verra ,  dans  le  second 
volume  de  cet  ouvrage,  qu'il  existe  en  effet  des  vérités 
de  sentiment ,  c'est-à-dire  des  vérités  qui  passent  de  l'in- 
telligence dans  le  cœur  ,  où  elles  se  conservent;  et  toutes 
les  vérités  sociales  sont  de  ce  genre.  Mais  il  ne  s'ensuit  pas 
que  le  sentiment  soit  le  moyen  qui  nous  est  donné  pour 
connoître  la  vérité  avec  certitude  ;  et  la  conséquence  con- 
traire, faussement  déduite  d'un  fait  incontestable,  et  exa- 
gérée au  delà  de  toute  mesure  par  Claude  et  Jurieu  ,  et 
même  par  Rousseau,  conduit  d'abord  à  un  fanatisme  ab- 
surde ,  et  enfin  à  la  destruction  de  toute  vérité. 

(2)  Emile  ^  tom.  lïl,  pag,  129.. 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  21  7 

»  me  livrer  au  senliment  plus  qu'à  la  raison  (i). 
j>  J'aperçois  Dieu  partout  dans  ses  œuvres ;ye  le 
w  sens  en  moi ^  je  le  vois  tout  autour  de  moi  (2). 
»  Je  sens  mon  âme,   je  la  connois  par  le  senti- 
w  ment  et  par  la  pensée  (5).  »  La  différence  est 
que  les  déistes  ne  sentent  que  la  Religion  naturelle, 
et  que  Jurieu  sentoit  de  plus  la  Religion  révélée. 
L'athée,  qui  ne  sent  rien  du  tout,  peut  être   à 
plaindre  ;  mais  enfin  l'on  ne  sauroit  le  condamner 
selon  cette  règle ,  car  personne  n'est  maître  de  se 
donner  un  sentiment  qu'il  n'a  pas.  Dans  le  sein 
même  de  la  Réforme,   chacun  ayant  sa  manière 
de  sentir  y  larminien,  par  exemple,  ne  sentant 
point  la  nécessité  de  la  grâce ,  le  socinien  ne  sen- 
tant point  la  Trinité,  ni  la  divinité  de  Jésus-' 
Christ,  le  luthérien  sentant  la  présence  réelle 
que  le  calviniste  ne  sentoit  point ,  il  fallut  hienlol 
ahandonner  cette  règle  extravagante,  et  propre 
seulement  a  nourrir  un  fanatisme  insensé. 

La  seconde  règle  de  Jurieu,  pour  discerner  les 
articles  fondamentaux,  se  tire  de  leur  liaison  avec 
le  fondement  du  christianisme.  Or,  jamais  les 
piotestans  n'ont  pu  convenir  entre  eux  de  ce  (jui 
constitue  le  fondement  du  christianisme.  Ainsi 
cette  règle  devient  inutile;  car  qui  peut  juger 
de  la  liaison  d'un  dogme  avec  un  autre  dogme 


(1)  Emile,  tom.  Jll,  ])ag.  \i. 

(2)  Ibid.  ,  pag.  ioZ. 
{J^)Ibid.,  pag.  87. 


2l8  lîSSAI    SUR    l/lNDirrÉKENCE 

qu'on  ne  connoît  pas?  De  plus,  il  est  dvidcnt  que 
3urieu  se  fuit  à  lui-même  ou  veut  faire  aux  autres 
une  illusion  grossière.  Qu'est-ce  en  effet  que  le 
fondement  de  la  Religion  chrétienne ,  si  ce  n'est 
certaines  vérités  de  foi ,  qu'il  est  nécessaire  de  croinî 
pour  être  Chrétien?  Le  fondement  ou  les  vérités 
fondamentales  ne  sont  donc  qu'une  seule  et  même 
chose ,  et  la  règle  du  ministre  se  réduit  à  ce  prin- 
cipe :  On  reconnoît  le  fondement  du  Christianisme 
par  sa  liaison  avec  le  fondement  du  Christianisme. 
Cette  règle  n'ayant  pas  paru ,  même  à  Jurieu , 
d'un  fort  grand  secours  dans  la  pratique ,  il  en  pro- 
pose une  troisième,  en  ces  termes  :  «  Tout  ce  que 
»  les  Chrétiens  ont  cru  unanimement  et  croient 
»  encore  partout ,  est  fondamental  et  nécessaire 
>j  au  salut.  Je  crois ,  dit-il ,  que  c'est  encore  ici  la 
»  règle  la  plus  sûre  (i)  -»  Le  plus  sûr  alors  est  de 
ne  croire  rien,  ou  de  ne  croire  que  ce  qu'on  veut  ; 
car ,  comme  il  n'est  pas  un  seul  dogme  qui  n'ait  été 
nié  par  quelque  hérétique,  il  s'ensuit  qu'il  n'existe 
point  de  vérités  fondamentales ,  et  que  c'est  perdre 
le  temps  que  de  les  chercher.  Le  plus  sûr  est  de 
penser  qu'on  peut  faire  son  salut  dans  toutes  les 
sectes,  même  dans  le  mahométisme  ;  car,  puisque 
les  Mahométans  ne  sont ,  suivant  Jurieu  ,  c^une 
secte  du  Christianisme  {2)  ,  rien  de  ce  qu'ils  nient 
ne  sauroit  être  fondamental  ;  et  le  déiste  Chubh  a 


(1)  Le  vrai  système  de  l'Eglise  ,  pag.  257. 

(2)  Ibid.,   pag.  148. 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  219 

raiso  n  de  soutenir  que ,  «  passer  du  mahométisme 
»  au  Christianisme,  ou  du  Christianisme  au  maho- 
»  métismc  ,  c'est  uniquement  abandonner  une 
»  forme  extérieure  de  Rehgion  pour  une  autre 
i>  forme  (1).» 

Quand  on  ne  seroit  point  effrayé  de  ces  consé- 
quences, la  règle  d'où  elle  se  déduisent  n'en  seroit 
pas  moins  inadmissible  dans  les  principes  des  pro- 
testans.  Leur  maxime  principale  est  de  ne  recon- 
noître  aucune  autorité  humaine  en  matière  de  foi. 
Or,  le  consentement  de  tous  les  Chrétiens,  de  quel- 
que façon  qu'on  l'entende ,  ne  forme  qu'une  auto- 
rité humaine,  par  conséquent  sujette  à  l'erreur,  et 
dès  lors  insuffisante  pour  déterminer  avec  certitude 
(te  qui  est  fondamental  et  ce  qui  ne  l'est  pas ,  et 
pour  servir  de  base  à  la  foi. 

Il  y  a  dans  tous  les  esprits  une  rectitude  natu- 
relle qui ,  lors  même  qu'ils  s'égarent ,  les  force  h 
s'égarer ,  si  on  peut  le  dire ,  rigoureusement.  Il 
n'étoit  donc  jjqs  possible  que  la  Réforme  restant 
ce ,  qu'elle  étoit ,  adoptât  les  règles  arbitraires  de 
Jurieu.  Elle  s'en  forma  de  diflérentes,  qui  ont  uni- 
versellement prévalu  ,  parce  qu  elles  sortent  du 
fond  même  de  sa  doctrine.  Jurieu  les  vit  s'établir, 
et  Bossuet  lui  prouva  qu'il  ne  pouvoit  en  contester 
aucune  (2). 


(1)  Chubb's posthumous  Works,  vol.  Il,  pag.  4o. 
{2)  Si jcicme  Avertis sem.  aiix  proiastans,  \\V    pari., 
\\^  17  et  scq. 


220  tssAi   sur»    l'uNDIFIÉIIEjNCIÎ 

Lhi  prcniit^rc  ,  c'est  <///7/  ne  faut  reconnoUre 
iV  autre  aulorilé  que  L  Ecriture  y  interprétée  par 
la  raison.  Cette  re^le  étant  lel'oiideincnt  même  du 
prolesUintisme,  on  ne  peut  la  rejeter  sans  cesser 
d'être  protestant. 

La  seconde ,  c'est  que  Y  Ecriture  ^  pour  ohligei-y 
doit  être  claire.  Le  bon  sens  favorise  cette  règle  ; 
car  autrement  on  croiroit  sans  savoir  ce  qu'on 
croit,  ce  qui  est  absurde ,  ou  sans  être  certain  que 
l'Ecriture  oblige  à  croire,  c'est-à-dire,  sans  rai- 
son ,  contre  la  première  règle. 

La  troisième ,  c'est  qyxoù  F  Ecriture  paroit  en- 
seigner des  choses  inintelligibles ,  et  ou  la  liaison 
ne  peut  atteindre^  il  la  faut  tourner  au  sens  dont 
la  raison  peut  s'accommoder  ^  cpioiqu'on  semble 
faire  7)iolence  au  texte.  Cette  règle  est  encore  une 
conséquence  ou  un  développement  de  la  première. 
Dés  que  la  raison  est  le  seul  interprète  de  l'Ecri-- 
ture,  elle  ne  saur  oit  l'interpréter  contre  ses  pro- 
pres lumières,  et  lui  attribuer  un  sens  dont  l'es- 
prit seroit  clioqué.  En  un  mot ,  les  interprétations 
de  la  raison  doivent  être  évidemment  raisonnables  ; 
car  si  elles  étoient  à  la  lois  claires  ^  d'après  la  se- 
conde règle,  et  aZ'.szz/-<ie^ par  supposition,  ilenrésul- 
teroit  l'obligation  de  croire  une  c/^ïz/'C  absurdité  (^). 

(*)  Les  déistes  reconuoissent  sans  difficulté  raiitorilé 
de  l'Ecriture,  avec  la  restriction  établie  parcelle  troi- 
sième règle  :  ce  A  moins,  dit  Chubb,  qu'on  ne  rinter- 
»  prèle  d'une  manière  conforme  aux  règles  de  la  droite 
»  raison,  ce  qui  exi^e  quelquefois  qu'on  luifassevio-^ 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  221 

Leprincipo fondamental  du  prolcslantismc  étant 
admis,  il  faut  done  admettre  iiéeessairement  les 
relaies  que  les  indifFérens  en  déduisent.  Mais  aussi , 
qui  ne  voit  qu'alors  l'autoritc  de  l'Ecriture  devieni. 
l'autorilc  de  la  raison  seule;  de  sorte  qu'au  fond 
ces  règles  se  réduisent  à  celle-ci  :  Chacun  doii 
croire  ce  que  sa  raison  lui  montre  clairement  être 
vrai;  ce  qui  est  le  principe  même  du  déiste  et  de 
l'alliée,  comme  je  l'ai  fait  voir.  Mais  je  reviendrai 
tout  à  l'heure  sur  ce  sujet. 

Eu  attendant,  pour  éviter  qu'on  ne  me  soup- 
çonne d.  e:j^agérer  les  conséquences  du  système  que 
je  comhats,  j'ajouterai,  à  l'autorité  du  raisonne- 
ment, l'incontestable  autorité  des  faits. 

Jurieu,  le  moins  tolérant  des  hommes  par  carac- 
tère ,  et  le  j)]us  tolérant  par  ses  maximes ,  lefusa 
d'admettre  les  sociniens  au  nombre  des  sectes  qui 
ont  conservé  le  fondement  du  christianisme.  Mais 
aussitôt  on  lui  demanda  de  quel  droit  il  exclu oil 
(hi  salut  des  hommes  qui  recevoient  comme  lui 
l'Ecriture?  de  quel  droit  il  mettoit  sa  raison  au- 
dessus  de  leur  raison?  de  quel  droit  enfin  il  déci- 
doit  ce  "que  l'Ecriturcî  ne  décidait  pas,  en  déter- 
minant les  doj^mes  qu'il  falioit  nécessairement 
croire  pour  être  sauvé?  11  n'étoit  pas  facile  de  ré-* 
j)ondre  h  ces  questions.  Ea  liéformé  le  sentit,  et 


;n;;m  ■^. 


»  lencc ,  la  Bible  ne  sauroil  être  un  sur  guide  pour  fe 
-»  genre  Inmiain.  n  Chi(L/)\':pi)<nhiinioiis  PVorks  ,  vol.  Ji, 
])«ig.  T)ii). 


222  ESSAI    SUIl    L  INDIFFERE^Cr 

les  socinicns  furent  admis  a  la  lolcrance  (*).  Il  fut 
jKîrmis  de  nier  la  divinilc  de  Jcsus-Clirist,  la  Tri- 
nité, Té  terni  té  des  peines,  tout  ce  qu'on  voulut. 

Des  lors  à  quoi  servoient  les  confessions  de  foi? 
qu'à  gêner  la  raison  et  la  liberté  cp'ont  tous  les 
hommes  d'interpréter  par  elle  l'Ecriture.  L'ensei- 
gnement ,  même  le  plus  simple ,  en  préoccupant 
de  certaines  opinions  l'esprit  des  peuples ,  tendoit 
à  substituer  l'autorité  des  ministres  à  l'examen 
particulier,  absolument  indispensable ,  selon  les 
maximes  protestantes.  Frappés  de  ces  inconvéniens, 
les  brownistes  ou  indépendans  rejetèrent  toutes  les 
formules ,  les  catéchismes ,  les  symboles ,  même 
celui  des  apôtres,  pour  s'en  tenir,  disoient-ils,  à  la 
seule  parole  de  Dieu.  C'étoient  sans  contredit  les 
plus  conséquens  des  réformés. 

Cependant  le  fanatisme ,  abusant  du  texte  sacré, 
multiplioit  les  Religions  au  gré  de  ses  folles  rêve- 
ries ,  et  la  Réforme  se  peuploit  de  mille  sectes  bi- 
zarres qui ,  quelque  absurdes ,  quelque  contradic- 
toires qu'elles  fussent ,  avoient  toutes  un  droit  égal 
à  la  tolérance.  Ainsi  s'étaljlit  peu  à  peu  le  latitudi- 


(*)  (c  M.  d'Huisseau ,  ministre  de  Saumur,  publia,  il  y 
»  a  quinze  ou  vingt  ans ,  une  Réunion  du  Christianisme, 
»  sur  le  pied  de  la  tolérance  universelle,  sans  en  exclure 
»  aucun  hérétique  ,  pas  même  les  sociniens.»  Bossuet, 
Sixième  Ai>ertis sèment  aux  protestans  ,  III'^  part. , 
n*'  5. — Ces  sentimens  étoient  dès  lors  extrêmement 
répandus,  de  l'aveu  de  Jurieu,  parmi  les  Calvinistes  de 
France,  d'Angleterre  et  des  Provinces-Unies. 


EN    MATIÈRE    DE    lŒLlOlOiy.  225 

narisme  le  j)lus  excessif.  Ses  progrès  étoient  encore 
singulièrement  favorises  par  une  disposition  des- 
prit devenue  générale  parmi  ceux  des  j)rotestans 
que  leur  caractère  éloignoit  des  excès  du  fana- 
tisme. La  chaleur  avec  laquelle  certains  sectaires 
soutcnoient  des  dogmes  évidemment  impies  ou 
insensés,  leur  inspiroit  un  secret  dégoût  pour 
toute  espèce  de  dogmes.  Incapable  de  porter  seule 
le  poids  des  mystères ,  la  raison  aLaissoit  toutes 
les  hauteurs  du  Christianisme ,  et  à  force  de 
creuser,  pour  en  découvrir  le  fondement ,  elle  finit 
par  n'y  pas  laisser  pierre  sur  pierre.  En  retran- 
chant toujours ,  en  simplifiant  toujours,  la  Ré- 
forme en  est  venue  à  cette  Religion  de  fdaîn-pied^ 
que  Jurieu  accusoit  les  indifférens  de  vouloir  in- 
troduire ,  et  qui ,  sous  un  autre  nom ,  n'est  qu'un 
déisme  timide  et  mal  déguisé.  Tel  est  l'état  auquel 
Iloadly  et  ses  disciples  ont  réduit  le  Christianisme 
en  Angleterre.  Contraints  par  leur  principe  de  tolé- 
rer même  lesmaliométans(i),  même  les  déistes  (*), 


(i)  P^id.  Millier' s  Lctlers  ta  a  Prebendary. 

(*)  Le  docteur  Watson  ,  mort  dernièrement  évèque  de 
Saint-Asapli,  sauve  sans  dltïicullé  les  déistes  de  bonne  foi 
dont  la  conduite  est  moralement  bonne.  «  Nous  autres 
»  Chrétiens,  dit-il,  nous  espérons  et  croyons  quele  grand 
»  Juge  aura  égard  a  nos  habitudes  d'étude  et  de  r<'- 
»  flexion  ,  h.  cause  de  diverses  circonstances  qui  influent 
»  sur  l'esprit  des  hommes  avec  une  elïicacité  que  nous  ne 
M  pouvons  ni  calculer  ni  comprendre.  —  I hâve  net  Jiad 
»  so  little  intereourse  ^^•ith    mankind ,  noi-  shunned  so 


32  4  ESSAI    SUR    L'ilNDlFlÉIlKlVCn 

iiulinc  les  paÙMis  (*) ,  ils  ont  oiivcii    lui  nlnnie  oA 
toutes  les  reliiijions  viennent  se  réiuiir,  ou  plutôt 

»  îiiuch  the  dclighlful J'reedotii  of  social  converse  ,  as 
»  to  be  ignorant  j  that  thcre  are  many  men  of  upriglu 
y>  marais  and  good  undcrstandings ,  to  whoni,  asyou 
»  expressit ,  a  latent  and  evcn  involontary  sceplicism 
»  adhères ,  and  \\>lio  woidd  be  glad  to  bc  persuade d  to 
«  be  christians :  and  hoiv  severe  soeuer  somemenmay 
»  bein  theirjudgemenls  concerningone  another,  yct 'we 
»  christians ,  at  least ,  hope  and  believe  that  the  great 
»  Judge  oj"  ail  will  make  allovi'ance  for  our  liabils  of 
»  study  and  réélection  ,yor  varions  circiirnslances ,  the 
y)  ejjîeacity  of  ivliieh  in  giving  a  particular  bcnt  to 
»  the  understandin^s  ofmen,  'we  can  neither  compre- 
i)  hend  nor  esliniate.  »  Le  docteur  Watson  u'a  pas  ton, 
comme  on  voit,  de  nous  vanter  ic  cette  modération  de  l'E- 
>)  glise  anglicane,  qui  lait  qu'elle  permet  a  ciiaqueiudi- 
»  vidu  et  sentire  quœ  velit ,  et  quœ  sentiat  dicere»  »  — 
^n  apology  for  christianity ,  in  a  séries  of  letters  , 
addressed  to  Edward  Gibbon,  by  R.  J^atson ,  profes- 
sorofTJivinity  in  ihe  university  of  Cambridge, 

(*)  L'auteur  d'une  réfutation  de  Gibbon,  intitulée  : 
Remarks  on  the  t'wo  last  Chapters  ofM.  Gibbon' s  His- 
tory  ofthe  Décline  and  Fall  oftlie  roman  Empire  ;  in  a 
letter  to  a  friend  :  c'est-a-dire,  P.emarques  sur  les  deux 
derniers  chapitres  de  l'Histoire  de  la  Décadence  et  de 
la  Chute  de  V Empire  romain ,  par  M,  Gibbon ,  prol:este, 
au  nom  de  l'Eglise  anglicane ,  contre  la  doctrine  que  Gib- 
bon attribue  à  toutes  les  églises  chrétiennes,  touchant  la 
condamnation  des  idolâtres  :  «  Je  ne  crains  point  d'aflir- 
"  mer,  dit-il,  que  les  douces  décisions  de  notre  Eglise 
j)  ne  sont  point  souillées  d'une  tache  aussi  noirîs  que  le 
M  seroit  la  condamnation  des  plus  sages  et  des  plus 
»  vertueux  païens.  —  I  cannât  but  présume  to  enter  a 


EN    MATIERE   DE    IIELIGION.  225 

se  perdre  ;  car  aucune  religion  ne  peut  subsister 
qu  en  repoussant  toutes  les  autres  :  elles  expirent 
en  s'emLrassant.  Aussi ,  en  renversant  la  barrière 
qui  sépare  le  Cliristianisme  des  cultes  inventés  par 
riiomme,    on  a  détruit  jusqu'au  signe  distinctif 
du  Chrétien.  Le  baptême,  dont  l'Evangile  enseigne 
si  clairement  la  nécessité  (i),    n'est  ,  aux  yeux 
d'Hoadly ,  qu'un  vain  rite ,  une  puérile  cérémonie; 
et,  en  quelques  Etats  protestans,  l'autorité  civile 
a  été  forcée  d'intervenir  pour  en  empêcher  l'en- 
tière abolition.  Si  l'enfant ,  dans  ces  Etats ,  est  en- 
core un  être  sacré ,  si  la  religion  environne  en- 
core son  berceau  de  sa  protection  puissante ,  il  en 
faut  rendre   grâce  à  la  politique,   qui  a  défendu 
l'humanité  contre  l'inexorable  indifférence  d'une 
barbare  théologie. 

Ces  doctrines  anti- chrétiennes  ont  passé  d'An- 
gleterre en  Amérique.  La  jeunesse  va  les  puiser  a 
l'université  de  Cambridge ,  d'où  elle  les  rapporte 
dans  toutes  les  provinces  de  ce  vaste  continent. 
Elles  y  germent,  elles  s'y  développent  avec  une  telle 
promptitude ,  que  déjà  la  vieille  Réforme  semble 
presque  étouffée  sous  leur  ombre.  Là  ,  comme  en 


«  protest  against  ourauthor's  judgment ,  atlcasl  in  the 
»  name  ofone  church  England  ;  and  aui  hold  to  af- 
»  flrm  tliat  her  mild  décisions  are  not  stained  with  so 
yi  Joui  a  blot ,  as  the  condemnation  of  tlw  wisest  and 
n  most  virtuous  pagans.  » 
(i)a9.  Jonn .  in, 5. 

1.  j5 


2  2G  KSSAI    sur.    l/lNDUTÏÎRENCr 

Kuropc,  les  mi  iiist.r(\s  des  diverses  secies  évitent  (la 
se  ciioqiier  iniiLuellenieiit  en  prêchant  des  dogmes 
contestes  ;  et  eonnne  tous  les  dogmes  sont  contes  tés, 
l'on  n'enseigne  plus  aucun  dogme  :  on  se  contentede 
disserter  vaguement  sur  la  morale,  qu'à  l'exemple 
des  déistes  on  regarde  comme  seule  essentielle. 
La  J)iLle ,  dégagée  de  toute  explication  ,  est  mise  à 
grands  frais  entre  les  mains  du  peuple,  dernier  juge 
des  controverses  qui  ont  épuisé  la  sagacité  et  lassé 
la  patience  de  ses  docteurs;  et,  en  lui  donnant  un 
livre  qu'il  ne  lit  point ,  ou  qu'il  lit  sans  le  com- 
prendre, on  croit  lui  donner  une  Religion. 

Jj'Allemagne  protestante  offre  un  spectacle  peut- 
être  encore  plus  déplorable.  On  semble  y  avoir 
pris  spécialement  à  tache  de  détruire  toute  l'Ecri- 
ture ,  sans  néanmoins  cesser  de  la  reconnoître  en 
apparence  pour  l'unique  règle  de  foi.  On  soutient 
que  Jésus-Christ  n'eut  jamais  dessein  d'établir  une 
Religion  distincte  du  judaïsme;  que  l'Eglise,  ou- 
vrage du  hasard ,  ne  fut  d'abord  qu'une  agrégation 
fortuite  d'individus,  ou  de  petites  sociétés  parti- 
culières, dont  quelques  hommes  ambitieux  ,  se- 
condés par  les  circonstances ,  formèrent  une  con- 
fédération générale  (i).  A  l'aide  de  ce  qu'on  appelle 


(i)  Gesliichtc  der  Christlich  —  Kir  lichen  ,  etc, ,  von 
D.  Planck ,  tom.  1,  cLap.  i. — Kirchenstaat  der  drey 
lahrhiinderte  von  J.-H.  Bohmer ,  pag.  8.  —  Oberhir 
Idea  Bihlica  Ecclesiœ  Dei,  tom.  1,  pag.  1,6;,  100, 
104. 


EN    MATIÈRE    ))K    RELIGION.  2  2y 

Vcxét^èsehihliquc  y  (-'est  iWllrc  d'une  ciiliquc  sans 
frein  ,  on  nie  ]es  prophéties  ,  ou  nie  les  miracles  , 
on  nie  la  vérité  du  récit  de  Moïse;  et  la  Genèse, 
au  jugement  de  ces  doctes  interprètes  ,  devient  un 
tissu  d'allégories  ,  ou ,  pour  parler  leur  langage  , 
de  mjihes  ou  de  pures  fables. 

Or,  qui  prouvera  que  ces  interprétations  com- 
modes, aujourd'hui  presque  universellement  re- 
çues ,  blessent  le  fondement  du  Christianisme  ? 
Elles  paraissent  opposées  à  l'Ecriture,  il  est  vrai  : 
mais  si  on  les  rejetoit  sous  ce  prétexte ,  il  faudroit 
rejeter  en  même  temps  la  règle  qui  prescrit,  en 
certains  cas ,  ào,  faire  2)iolence  au  texte  sacré.  On 
nesauroit  donc  refuser  de  les  tolérer,  et  même, 
si  Ton  est  conséquent ,  de  les  admettre ,  comme 
plus  claires  Cl  plus  satisfaisantes  pour  la  raison. 

C'est  ainsi  qu'on  arrive  au  Christiaiiisine  ration- 
nel y  si  vanté  en  Allemagne  et  cji  Angleterre.  On 
élague  de  la  Religion  tout  ce  que  la  raison  ne  con- 
çoit pas,  par  conséquent  tous  les  mystères,  par  con- 
séquent tous  les  dogmes  ;  car  il  n'est  pas  un  seul 
dogme  qui  ne  renferme  quelque  mystère ,  parce 
qu'il  n'en  est  point  qui  ne  tienne  à  l'infini  par  quel- 
que côté.  Alors,  que  reste- t-il  que  le  déisme?  Mais 
on  ne  s'arrête  pas  même  au  déisme ,  le  principe  en- 
traîne au  delà  ;  on  est  forcé  de /^///'c?  violence  y  non- 
seulement  à  l'Ecriture,  mais  à  la  raison,  à  la  con- 
science, au  témoignage  unanime  du  genre  humain; 
on  est  forcé  de  nier  Dieu,  puisqu'on  est  contraint 
d'avouer  que  des  mysti^res  inconcevables  V environ- 

II:). 


288  r,ss/VT  sTju  l'jndtfférence 

/^(?//^(l).  Parvenu  h  ce  point ,  les  divisions  cesscnl, 
non  par  l'accord  des  doctrines ,  mais  par  leur  ancan- 
lisseinent.  La  discordance  des  opinions  ,  la  diver- 
sité infinie  des  croyances,  remplissent  toutlcspace 
qui  sépare  la  religion  catholique  de  l'athéisme: 
l'unité  ne  se  rencontre  qu'à  ces  deux  termes  extrê- 
mes ;  unité  de  foi  dans  la  religion  catholique,  parce 
qu'elle  renferme  la  plénitude  de  la  vérité  ;  dans  l'a- 
théisme, unité  d' indiffë  rence  y^?iY{:(i  que  l'athéisme 
n'est  au  fond  que  la  plénitude  de  l'erreur. 

En  vain  les  protestans  s'efforcent  de  se  mainte- 
nir à  une  distance  égale  de  ces  termes  extrêmes,  la 
raison  ne  souffre  pas  qu'on  s'arrête  entre  deux.  Tolé- 
rer dogmatiquement  une  seule  erreur,  c'est  s'enga- 
ger à  les  tolérer  toutes.  Le  prohlème  à  résoudre  est 
alors  celui-ci  :  conserver  le  Chris  tianisme  sans  exi- 
ger la  foi  spéciale  d'aucun  dogme.  L'on  n'a  jamais 
pu  et  l'on  ne  pourra  jamais  y  trouver  d'autre  so- 
lution que  celle  de  Chillingworth ,  qui  réduit  les 
articles  fondamentaux  à  «  une  foi  implicite  en  Jé- 
sus-Christ et  en  sa  parole (2).»  Mais  ce  symbole  si 
court ,  Bossuet  forçoit  encore  le  ministre  anglais  à 
l'abréger  ;  et ,  sans  qu'il  pût  s'en  défendre ,  il  le  pous- 
soit  jusqu'à  la  tolérance  de  l'athéisme.  «  Cette  foi 
jî  dont  il  est  content ,  disoit  Févêque  de  Meaux ,  je 
»  crois  ce  que  veut  Jésus-  Christ ^  ou  ce  qu  enseigne 

(i)  Emile,  tom.III;,  pag,  i33. 

(2)  La  Religion  des  protestans ,  une  voie  sûre  au  sa- 
lut, Fiép.  à  la  Préf.  de  son  advers. ,  n^  26. 


EN    MATIÈRE    DE    11EL.TGIOIS.  22C) 

))  son  Ecrltiue  y  n'est  autre  chose  que d  i re  :  Je  crois 

»  tout  ce  que  je  veux ,  et  tcut  ce  qu'il  me  plaît  d'at- 

>j  tribuer  à  Jésus-Clirist  et  à  sa  parole  5  sans  exclurez 

jj  de  cette  loi  aucune  religion  et  aucune  secte  de 

>j  celles  qui  reçoivent  l'Ecriture  sainte,  pas  même 

»  les  Juifs,  puisqu'ils  peuvent  dire  comme  nous: 

»  Je'crois  tout  ce  que  Dieu  veut ,  et  tout  ce  qu'il  a 

î>  fait  dire  du  Messie  par  ses  prophètes  ;  ce  qui  ren- 

"  ferme  autant  toute  vérité ,  et  en  particulier  la  loi 

M  en  Jésus-Christ,  que  la  proposition  dont  notre 

w  protestant  s'est  contenté.  On  peut  encore  former 

:»  sur  ce  modèle  une  autre  foi  implicite  ,  que  le 

»  mahométan  et  le  déiste  peuvent  avoir  comme  le 

»  Juif  et  le  Chrétien:  Je  crois  tout  ce  que  Dieu 

"  sait  ;  ou  si  l'on  veut  encore  pousser  plus  loin,  et 

»  donner  jusqu'à  l'athée,  pour  ainsi  parler,  une 

»  formule  de  foi  implicite  :  Je  crois  tout  ce  qui 

»  est  vrai ,  tout  ce  qui  est  conforme  à  la  raison  ;  ce 

»  qui  implicitement  comprend  tout,  et  même  la 

M  foi  chrétienne ,  puisque  sans  doute  elle  est  con^ 

»  forme  à  la  vérité,  et  que  notre  culte ^  conune 

»  dit  saint  Paul ,  est  raisonnable  (*).  » 

' /  :.!  \\-77^_ /-r?.-  ■ 

{^')Sixième  Avertissement auœprot, ,  Ill'^part.^  n°  109. 
Sentant  la  force  de  ces  objections,  Ctiillingworth  lâche 
de  les  rétorquer  contre  les  Catliollques  ;  manière  d'argu- 
menter très-vicieuse  dans  le  cas  présent.  Car,  eût-il  rai- 
son, il  prouveroit  seulement  que  la  Religion  catholique 
est  fausse,  et  ne  prouveroit  pas,  comme  il  doit  le  prou- 
ver, que  le  protestantisme  est  vrai.  Selon  quelles  règles 
du  droit  se  justifie-t-on  d'un  crime  en  accusant  un  ti(;i  s 


2.)()  ESSAI  SUR  l'jndii  rÉiinNa: 

Bayle ,  qnoupc  iiiléressc,  coiiinu!  j)iotcstaiit,  it 
jiLstilicr  le  système  des  points  runclaïueiUaux,  n'eu 
portoit  pas  un  autre  jiiij;(îment   que   IJossuet.    11 


de  complicité?  Mais,  de  plus,  l'accusation  du  ministre 
est  d'une  fausseté  palpable.  «  Pourquoi,  demande-t-il  à 
M  un  Catholique,  une  foi  implicite  en  Jésus-Christet  en  sa 
))  parole  ne  surfiroit-elle  pas  aussi-bien  qu'une  foi  impli- 
w  cite  à  votre  Eglise?  »  Laissons  répondre  Bossuet.  «  fi 
«  Il  y  a  personne  qui  n'entende  la  différence  qu'il  y  a  en- 
w  tre  le  Catliolique  qui  dit ,  Je  crois  ce  que  croit  l'Eglise, 
«  et  notre  protestant  qui  dit ,  Je  crois  ce  que  Jésus - 
»  Christ  veut  que  je  croie ,  et  ce  qiCil  a  voulu  enseigner 
yi  dans  sa  parole  :  car  il  est  aisé  de  trouver  ce  que  croit 
»  l'Eglise,  dont  les  décisions  expresses  sur  chaque  er- 
»  reur  sont  entre  les  mains  de  tout  le  monde  ;  et  s'il  y 
:»  reste  quelques  obse  urités ,  elle  est  toujours  vivante  pour 
»  s'expliquer  :  de  manière  qu'être  disposé  à  croire  ce  que 
»  croit  l'Eglise,  c'est  expressément  se  soumettre  a  renon- 
»  cer  à  ses  propres  sentimens ,  s'ils  sont  contraires  à 
»  ceux  de  l'Eglise,  qu'on  peut  apprendre  aisément  ;  ce  qui 
»  emporte  un  renoncement  à  toute  erré  tir  qu'elle  a  con- 
M  damnée.  Mais  le  protestant  qui  erre  est  bien  éloigné 
j)  de  cette  disposition  ,. puisqu'il  a  beau  dire  :  Je  crois  tout 
»  ce  que  veut  JésuS:::Çlirist ,  et  tout  ce  qui  est  dans  sa  pa- 
»  rôle  ;  Jésus-^QUrist  ne  viendra  pas  le  désabuser  de  son 
»  erreur,  et  l' Écriture  rie  jprendr a  pas  non  plus  une  au- 
tre forme  que  celle  qii^élle  a,  pour  l'en  tirer  :  tellement 


pour  tous  les  sens  ^i 
»  se  contenter  d'une  telle  profession  de  foi,  c'est  expressé- 
»  ment  approuver  toutes  sortes  de  lleligions,  »  Bossuet;, 
ut  supra  ^ 


EIN    MATIlknE    DE    UELIGION.  201 

prouve  (i)  que,  selon  les  principes  de  Juricu,  on 
ne  j)eut  exclure  du  salut  aucun  hérétique  ,  ni  les 
juiis  ,  ni  les  nialioniétans,  ni  les  païens  ;  c'est-à-dire, 
qu'abolissant  la  vérité,  en  tant  que  loi  des  intelli- 
gences, on  proclame  la  liberté  absolue  de  croyance, 
et  l'on  établit  autant  de  Religions  qu'd  peut  mon- 
ter de  pensées  dans  l'esprit  de  l'iiomme.  Car ,  le 
principe  d'où  l'on  part  n'admettant  point  de  li- 
mites, c'est  en  vain  que  l'on  tacher  oit  d'en  imj)oser 
à  ses  conséquences.  A  quelque  point  qu'on  les  ar- 
rête ,  le  principe  d'où  elles  sortent  réclame ,  pour 
ainsi  parler,  contre  la  violence  qu'on  lui  l'ait ,  et 
triomphe  de  la  conscience  même  au  tribunal  de 
l'inflexible  logique. 

Je  l'ai  déjà  dit,  toutes  les  erreurs  se  tieiuient  , 
comme  toutes  les  vérités  se  tiennent;  ainsi,  tolérer 
quelques  erreurs ,  et  n'en  pas  tolérer  d'autres  qui  en 
dérivent,  c'est,  dans  un  système  religieux  fondé  sur 
le  seul  raisonnement,  absoudre  une  certaine  classe 
d'houmies  à  cause  de  leur  inconséquence,  et  con- 
danmer  une  autre  classe  d'hommes,  parce  qu'ils 
ont  mieux  raisonné.  On  aura  beau  se  roidir  contre 
le  bon  sens ,  il  l'emportera,  et  la  tolérance  univer- 
selle, loi  générale  et  nécessaire  de  l'erreur,  étiiblira 
son  régne  sur  les  ruines  de  toutes  les  vérités. 

En  effet,  partons  du  principe  qui  sert  de  base 
au  protestantisme  ,   et  spécialemejU   au   système 


(i)  Janua  cœloriim  omnibus  rescrata.  CHLuvrcs  de 
Baylc  ,  loin.  II. 


^32  ESSAI    SUR    l'indifférence 

des  points  fondamentaux.  L'Ecriture  étant  l'unique 
règle  de  foi,  et  Je'sus-Christ  n'ayant  laissé  sur 
la  terre  aucune  autorité  vivante  pour  interpréter 
l'Ecriture  ,  chacun  est  obligé  de  l'interpréter  pour 
soi,  ou  d'y  chercher  la  Religion  dans  laquelle  il  doit 
vivre  (*).  Son  devoir  se  borne  à  croire  ce  qu'il  lui 
semble  que  l'Ecriture  enseigne  clairement ,  et  qui 
ne  contredit  point  sa  raison;  et  comme  nul  homme 
n'a  le^droit  de  dire  aux  autres  hommes  :  «  J'ai  plus 
»  de  raison  que  vous  ,  mon  jugement  est  plus  sûr 
)i  que  le  vôtre,  »  il  s'ensuit  que  chaque  homme  doit 
s'abstenir  de  condamner  l'interprétation  d'autrui , 
et  doit  regarder  toutes  les  religions  comme  aussi 
sûres ,  aussi  bonnes  quela  sienne.  D'ailleurs ,  quand 
on  se  persuaderoit  qu'on  a  seul  et  infailliblement 
raison,  comme  personne  n'est  maître  de  se  donner 
cette  infaillibilité,  on  ne  pourroit  pas  encore  exclure 
du  salut  ceux  qui ,  par  hypothèse,  se  tromperoient 
en  faisant  le  meilleur  usage  possible  de  la  raison 
qu'ils  ont  reçue. 

Par  le  même  motif,  on  ne  peut  pas  davantage 
exclure  du  salut  ceux  à  qui  la  raison  ne  montrant 
pas  clairement  que  l'Ecriture  inspirée,  doutent 
de  la  révélation,  ou  même  la  nient  formellement, 


(*)  «  Tout  homme ,  dit  le  docteur  Middleton ,  a  droit 
»  de  juger  pour  lui-même  ;  et  la  diversité  des  opinions 
»  est  aussi  naturelle  quela  diversité  des  goûts.  »  Intro- 
ductori  Biscourse'to  afree  Enquiry  into  the  miracu- 
loiis  powers  y  pag.  38. 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  ^33 

parce  qu'après  un  mûr  examen,  ils  s'imaginent 
qu'il  y  a  contre  elle  des  objections  përemptoires. 
La  raison ,  interprète  et  juge  de  l'Ecriture ,  étant 
en  dernière  analyse,  le  fondement  de  la  foi,  il  se- 
roit absurde,  contradictoire,  impie ,  de  les  obliger 
de  croire  ce  qui  répugne  à  leur  raison. 

Voilà  donc  déjà  les  protestans,  oulesindifFérens 
mitigés,  contraints  de  tolérer,  non-seulement  toutes 
les  sectes  qui  reçoivent  l'Ecriture,  les  ariens,  les 
sociniens,  les  indépendans,  mais  les  déistes  même, 
qui  la  rejettent,  ou  plutôt  qui  rejettent  les  inter- 
prétations humaines  des  protestans  ;  car,  au  fond, 
ils  admettent  l'Ecritnre  au  même  titre  que  ceux-ci, 
l'interprètent  selon  la  même  méthode ,  et ,  comme 
eux ,  ne  refusent  de  croire  que  ce  qui  leur  paroît 
obscur  et  contraire  à  la  raison.  Rousseau  loue 
magnifiquement  les  livres  saints  ;  on  sait  qu'il  les 
lisoit  sans  cesse,  et  la  sainteté  de  U Evangile  par- 
lait ,  disoit-il,  à  son  cœur  (i).  Lord  Herbert  de 
Cherbury  appelle  le  Christianisme  la  plus  belle 
des  Religions  (^2). Tousles  déistes  tiennent  le  même 
langage,  et  prétendent ,  en  niant  la  révélation, 
comme  les  sociniens  en  niant  la  divinité  de  son 
auteur,  mieux  entendre  l'Ecriture  que  les  réformés 
ne  l'entendent,  et  obéir  plus  fidèlement  à  Jésus- 
Christ,  qui  n'a  prêché,  suivant  eux,  que  la  Reli- 
gion naturelle. 

L'athée  se  présente  à  son  tour,  et  dit:  Je  ne  re- 

(  1)  Emile ,  tom.  III;,  pag.  179. 
(2)  Reli^.  laïci,  p.  28. 


25/|  ESSAI    SUR    l'indifférence 

coiiJiois ,  comme  vous ,  d'autre  autorité  que  eclio 
de  la  raison  ;  conmie  vous,  je  crois  ce  que  je  com- 
prends clairement ,  et  rien  autre  chose.  Le  cal- 
viniste ne  comprend  point  la  présence  réelle,  il 
la  rejette,  et  il  a  raison;  le  socinien  ne  comprend 
pas  la  Trinité ,  il  la  rejette ,  et  il  a  raison  ;  le  déiste  < 
ne  comprenant  aucun  mystère ,  les  rejette  tous  , 
et  il  a  raison.  Or ,  la  Divinité  est ,  à  mes  yeux ,  le 
plus  grand ,  le  plus  impénétrable  mystère.  Ma  rai- 
son, ne  pouvant  comprendre  Dieu,  ne  sauroit  l'ad- 
mettre. Je  réclame  donc  la  même  tolérance  que 
le  calviniste ,  le  socinien ,  le  déiste.  Nous  avons 
tous  la  même  règle  de  foi ,  nous  exclRons  tous 
également  l'autorité  ;  de  quelle  autorité  donc  ose- 
roit-on  me  condamner?  Et  si  je  dois  renoncer  à 
ma  raison,  si  vous  me  jugez  coupable  d'écouter 
ce  qu'elle  me  dicte ,  renoncez  donc  vous-même 
à  votre  raison ,  qui  n'est  pas  plus  infaillible  que 
la  mienne ,  abjurez  votre  règle  de  foi ,  et  déclarez 
nettement  que  tout  ce  que  vous  avez  enseigné 
jusqu'ici ,   d'après  cette  règle ,  ne  repose  sur  au- 
cune base,  et  que  si  la  vérité  existe ,  vous  êtes  en- 
core à  savoir  par  quel  moyen  on  la  peut  trouver. 
A  moins  d'abandonner  leurs  maximes  ,  les  pro- 
testans  ne  sauroient  donc  refuser  la  tolérance  à 
l'athée.  Diront-ils  qu'il  use  mal  de  sa  raison  ,  qu'il 
manque  de  bonne  foi  ?  Autant  en  peut-on  dire  du 
déiste,  du  socinien,  de  tous  les  hérétiques  sans  ex- 
ception. Ce  reproche  est  sans  force  dans  la  bouche 
des  sectaires,  parce  qu'ils  ont  tous  un  égal  droit 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  255 

(le  se  l'adresser.  Ce  que  le  luthérien  dit  de  lalhée, 
1  atiiée  le  dira  du  luthérien.  Oui  sera  juge  entre 
eux?  la  raison?  Mais  c'est  son  jugement  que  l'on 
conteste  :  chacun  prétend  qu'elle  décide  en  sa  fa- 
veur. L'appeler  pour  terminer  ce  différend,  c'est 
résoudre  la  question  par  la  question  même;  c'est 
clairement  se  moquer  du  sens  commun. 

En  s'efforçant  de  fixer  des  hornes  à  l'indifférence  , 
en  exigeant  la  foi  de  certaines  vérités  qu'il  nomme 
fondamentales  ,  le  protestant  ne  réussit  qu'à  mettre 
à  découvert  son  inconséquence.  Car,  premièrement, 
il  ne  détermine  point  quelles  sont  ces  vérités;  et 
il  lui  est,  en  second  lieu,  impossihle  de  le  déter- 
miner. Comment  en  effet  séparer  ce  qui  est  essen- 
tiellement uni?  Rien  n'est  isolé  dans  la  Religion  ; 
chaque  vérité  s'appuie  sur  une  autre  vérité ,  qui 
en  est  comme  le  fondement  :  elles  découlent  l'une 
de  l'autre ,  et  se  suivent ,  et  se  pénétrent  ;  en  sorte 
que,  sans  jamais  trouver  le  plus  léger  point  de  di- 
vision, on  remonte  de  l'une  à  l'autre  jusqu'à  Dieu, 
source  éternellement  vivante  de  toutes  les  vérités. 
On  ne  sauroit  en  nier  une  sans  être  forcé  de  les 
nier  toutes ,  et  l'athéisme  n'est  que  la  dernière 
conséquence  du  système  des  réformés  ,  son  com- 
plément nécessaire  ;  jusqu'à  ce  qu'on  y  arrive ,  il 
y  a  contradiction  dans  les  idées. 

Il  semhle  que  Jurieu  l'ait  senti  ;  car  il  ne  voit 
d'autre  ressource,  pour  conserver  la  Religion,  que 
de  la  livrer  au  prince  ,  ou  de  la  transformer  en  une 
institution  politique;  ce  qui  est  le  degré  d'indif- 


236  ESSAI    SUR    l/lNDlFFÈRENGK 

fcreiice  le  plus  voisin  de  ratiiéisme ,  ou  plutôt  l'a- 
thcisme  pur,  ainsi  que  je  l'ai  montre  (i).  Le  nii- 
Jiistre  ne  souffre  même  pas  qu'on  tienne  un  mo- 
ment cette  doctrine  en  doute,  tant  le  besoin  qu'en 
a  la  Reforme  est  pressant.  «  Il  est,  dit-il,  cerLain... 
»  que  les  princes  sont  chefs  nés  de  l'Eglise  chrc- 
»  tienne,  aussi-bien  que  delà  société  civile;  égale- 
»  ment  maître  de  la  Religion  comme  de  l'Etat{2).  >> 
Hobbes  et  Shaftsbury  ne  soutiennent  rien  de  plus. 
Mais,  dès  que  les  princes  sont  maîtres  de  prescrire 
à  leur  gré  des  symboles ,  dès  que  leur  volonté  est 
toute  la  religion ,  on  ne  doit  plus  parler  d'Ecri- 
ture 5  de  révélation ,  de  vérité  ;  les  croyances  avi- 
lies deviennent  une  sorte  d'impôt  que  le  souve- 
rain établit  sur  la  raison  publique,  pour  le  bien  de 
l'Etat ,  et  que  tantôt  il  allège ,  tantôt  il  aggrave , 
selon  les  circonstances  ou  ses  seuls  caprices. 

Les  révolutions  du  culte  ont  suivi,  chez  les  pro- 
testans ,  celles  des  dogmes  ;  car  en  toute  Religion, 
le  culte  est  l'expression  du  dogme. 

D'une  doctrine  indigente  naît  un  culte  indigent 
comme  elle.  Ainsi  plus  une  secte  a  conservé  de 
dogmes,  plus  sou  culte  a  dévie,  de  grandeur  et  de 
pompe.  Cela  se  voit  clairement  en  comparant  le 
culte  des  luthériens  avec  le  culte  des  calvinistes, 
et  mieux  encore  avec  le  culte  des  sociniens.  Les 
indépendans,  qui  rejettent  toute  formule  exclusive 

(i)  Voyez  les  ch.  n  et  m. 

(2)  TabL  Lett,  viii ,  p.  478,  482. 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  237 

de  foi ,  rejettent  aussi  toute  forme  exclusive  de 
culte,  et  ils  sont  consëquens  en  cela;  car  les  litur- 
gies sont  aux  symboles  à  peu  près  ce  que  les  mots 
sont  aux  idées:  quand  les  idées  se  perdent,  les 
mots  disparoissent,  ou  subsistent  tout  au  plus 
comme  ces  inscriptions  en  langue  inconnue,  mys- 
térieux monumens  de  quelque  ancien  peuple 
évanoui. 

Il  ne  suffit  pas  néanmoins  d'admettre  certaines 
vérités  spéculatives ,  pour  avoir  un  culte  propre- 
ment dit.  Le  déiste  admet  Dieu,  et  ne  lui  rend 
aucun  culte,  ou  ne  sait  quel  culte  lui  rendre. 
Pourquoi  cela  ?  c'est  que  le  déisme  n'est  pas  une 
religion ,  mais  une  opinion,  hajhi  tend  à  se  ma- 
nifester au  dehors  par  des  actes,  parce  qu'elle  ré- 
side principalement  dans  le  cœur,  où  est  le  prin- 
cipe d'action.  Les  opinions  au  contraire  n'existent 
que  dans  l'esprit;  leur  expression  naturelle  est  la 
parole.  Aussi  les  protestans,  dont  les  maximes 
renversent  le  fondement  de  la  foi ,  montrent-ils , 
dès  l'origine,  une  profonde  répugnance  pour  les 
cérémonies  religieuses,  ou  le  culte  extérieur. 
Leurs  froides  liturgies,  presque  uniquement  com- 
posées de  prières  emphatiques  et  sèches ,  excluent 
tous  les  signes  sensibles,  qui  sont  la  langue  du 
cœur;  et  les  reproches  d'idolâtrie,  qu'autrefois 
la  Réforme  adressoit  aux  Catholiques  avoient 
pour  cause ,  moins  encore  la  différence  des  doc- 
trines, que  le  changement  total  qu'elle  avoit  opéré 
dans  la  nature  des  croyances.  Tous  les  rites  d'un 


238  ESSAI    SUR    L'jNDIFFÉflENCE 

culte  mnjcslueux,  svil)llrne  expression  d'une  foi 
su  Mime,  (Uiicnt  lui  })aroîlre  opi)osés  à  l'essence 
du  Clirislianisine,  ([uand  le  Clirislianisiue  fut  de- 
venu poi,ir  elle  une  simple  opinion. 

Jl  est  visible  au  reste  cjue  le  système  des  poijits 
fondamentaux ,  contraignant  de  tolérer  toutes  les 
doctrines,  contraint  de  tolérer  tous  les  cultes,  et 
qu'il  conduit  naturellement  à  l'abolition  de  tout 
cvdte,  en  conduisant  à  la  négation  de  tout  dogme* 

Mais  la  morale  au  moins  écliappera-t-elle  à  ce 
naufrage  de  toutes  les  vérités?  Hélas!  c'est  deman- 
der si  l'homme  consentira  d'être  inconséquent , 
pour  le  plaisir  de  désoler  ce  qu'il  a  de  plus  clier , 
ses  passions.  Les  devoirs  dépendent  des  croyances: 
autant  de  symboles ,  autant  de  morales.  11  faudra 
donc  tolérer  toutes  les  morales ,  comme  on  tolère 
tous  les  symboles.  La  règle  des  mœurs  est  parfaite 
cliez  les  Chrétiens,  et  les  préceptes  de  justice 
complets ,  parce  que  toute  vérité  se  trouve  dans 
le  Christianisme ,  et  s'y  conserve  au  moyen  d'une 
règle  de  foi  parfaite.  Le  mahométisme ,  mêlant 
l'erreur  à  la  vérité ,  corrompt  en  partie  les  notions 
de  l'honnête  et  du  juste,  et  joint  des  préceptes  de 
vice  à  des  préceptes  de  vertu.  Le  déisme,  croyance 
incertaine  et  bornée ,  n'offre  non  plus  que  des  pré- 
ceptes bornés  et  incertains.  La  morale  du  déisme 
est  toute  d'opinion  ,  toute  de  phrases ,  ainsi  que  sa 
doctrine.  L'athée  n'a  qu'un  seul  devoir,  qui  est  de 
n'en  connoître  aucun.  «  11  n'y  a  proprement,  dit 
»  un  philosophe  célèbre,  qu'un  devoir  :  c'est  de 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  2^9 

»  se  rendre  lieuicux  (i).  »  Eu  consacrant  l'indil- 
f'crencc  absolue  des  dogmes,  le  système  de  Jurieu 
consacre  donc  rindifFérence  absolue  des  devoirs. 
On  sera  libre  de  tout  faire,  comme  on  est  libre 
de  tout  croiie  et  de  tout  nier.  Ces  deux  facultés 
sont  inséparables. 

La  Réforme  ne  l'ignore  pas ,  elle  qui ,  dès  sa 
naissance,  s'est  vue  forcée  de  joindre  la  tolérance 
du  crime  a  la  tolérance  de  l'erreur.  On  connoît 
cette  consultation  fameuse  par  laquelle  Luther, 
Mcîlancliton ,  et  quelques  autres  docteurs  de  la 
même  école,  autorisèrent  formellement  la  poly- 
i^amie ,  en  permettant  au  landgrave  de  ?Iesse  d'é- 
pouser une  seconde  femme  en  continuant  de 
vivre  avec  la  première. 

Qui  n'aperçoit  que,  dès  qu'on  rejette  toute 
autorité  vivante,  la  règle  des  mœurs  devient  aussi 
variable,  aussi  incertaine  que  la  règle  de  la  foi. 
Il  faut  d'abord  distinguer,  dans  l'Evangile,  ce 
qui  est  de  pjécepte  de  ce  qui  n'est  que  de  conseil  ; 
première  question  importante  que  FEvangile  laisse 
indécise.  Il  faut  ensuite  distinguer  les  préceptes 
fondamentaux  des  préceptes  non  fondamentaux, 
et,  pour  cela,  expliquer  l'Ecriture  selon  les  règles 
générales  de  l'interprétation  protestante,  qui,  per- 
mettant àa  faire  violence  y  en  certains  cas,  au 
texte  sacré ,  se  réduisent ,  comme  on  l'a  vu ,  au 

(;)  liist.  philosoph.  des  Etabl.  des  Europ.  dans  les 
lieux  Indes,  liv.  XIX. 


2/|0  ESSAI    SUU    l'indifférence 

jugement  de  la  raison,  et,  par  conséquent,  lais- 
sent chacun  également  maître  de  sa  conduite  et 
de  sa  foi. 

La  Reforme  va  même  plus  loin  ;  et  comme  l'E- 
vangile énonce  si  clairement  certains  préceptes  , 
qu'il  est  impossible  de  les  mëconnoître  ou  de  les 
dénaturer,  elle  trouve  des  exceptions  à  l'Evangile, 
dernier  excès  au  delà  duquel  on  ne  peut  rien  ima- 
giner, te  La  bonne  foi  et  les  lois  du  prince,  dit 
»  Jurieu,  sont  les  interprètes  des  exceptions  qu'on 
»  peut  apporter  à  la  loi  ëvangelique  qui  défend  le 
»  divorce ,  et  elles  suffisent  pour  mettre  la  con- 
»  science  en  repos  (i).  »  Il  étoit  naturel  que  le 
minisy-e ,  après  avoir  rendu  le  prince  arbitre  sou- 
verain de  la  foi ,  le  rendît  également  arbitre  sou- 
verain des  mœurs.  «  Les  consciences ,  remarque 
î)  à  ce  sujet  l'évêque  de  Meaux ,  sont  si  endor- 
»  mies ,  et  les  cœurs  si  appesantis  dans  la  Réforme. 
M  qu'on  y  demeure  en  repos  ^  malgré  les  décisions 
»  de  l'Evangile,  sur  les  exceptions  qu'y  appor- 
M  tent  des  lois  et  une  autorité  humaine.  Ce  n'est 
»  pas  ici  le  sentiment  d'un  ministre  particulier  ; 
w  c'est  celui  de  Genève  ,  d'où  est  né  \e  droit  canon 
»  de  la  Réforme;  c'est  celui  de  l'Eglise  anglicane, 
»  qui  en  est  la  principale  partie ,  comme  l'ap- 
M  pelle  notre  ministre;  et  M.  Legrand  vient  de 
w  faire  voir  à  M.  Rurnet  que ,  selon  les  lois  de 
i)   cette  Eglise  ,  on  fait  divorce  pour  avoir  ahan- 


(i)  Tabl.Lett.  vi,  p.  3o8. 


EN    MATIÈRIi   DE   RELIGION.  2^1 

>»  donné  le  mariage ,  pour  une  trop  longue  ah^ 
3>  sence  y  pour  des  inimitiés  capitales  y  pour  les 
«  maus^ais  traite  mens  y  et  qu'on  peut  se  remarier 
»  en  tous  ces  cas»  Voilà  quatre  exceptions  à  l'E- 
»  vangilc ,  tirées  du  code  des  lois  ecclésiastiques 
»  d'Angleterre,  résolues  et  passées  en  lois  dans 
>•  une  assemblée  où  prêchoit  Thomas  Cranmery 
M  archevêque  de  Cantorhérj y  le  grand  réforma- 
»  leur  de  ce  royaume  (i).  « 

Ainsi  la  Réforme,  également  foible  contre  le  vice 
et  contre  Terreur,  sacrifie  l'Ecriture  même  aux 
passions ,  et  se  soulevé  de  sa  base ,  pour  leur  ou- 
vrir un  plus  libre  et  plus  vaste  cbamp.  Conti- 
nuons d'écouter  Bossuet. 

tt  Nos  indilTércns  ,  lionteux  des  divisions  où  l'on 
»  tombe  par  la  méthode  qu'ils  proposent  pour  en- 
»  tendre  ce  divin  livre,'  croient  y  trouver  un  re- 
»  méde  en  faisant  peu  de  cas  de  ces  dogmes  spécula- 
j>  tifs  et  abstraits,  comme  ilsles  appellent,  et  ne  van- 
»  tent  que  la  doctrine  des  mœurs.  C'est  la  maxime 
w  de  ces  latitudinaristes  dont  nous  venons  de  par- 
w  1er ,  qui  disent  que  c'est  dans  les  mœurs  qu'il 
w  faut  rétrécir  la  voie  du  ciel,  en  la  dilatant  pour 

»  les  dogmes Ils  ne  parlent  que  de  bien  vivre, 

w  comme  si  bien  croire  \\q.\\  étoit  pas  le  fonde- 
M  ment.  Mais  pour  nous  restreindre  simplement  à 
»  ce  qu'ils  appellent  les  mœurs ,  où  ils  semblent 
»  vouloir  renfermer  toute  la  Religion ,  les  soci- 


(i)  Sixième  A\'crt,  aux  prol. ,  III''  part.,  n"  80. 
1.  '  16 


242  ESSAI    SUR    l'iNDIPFÉREINGE 

niens ,  et  les  autres  qui  les  vantent  tant ,  n'ont- 
ils  pas  été  les  premiers  à  censurer  les  commen- 
cemens  de  la  Piëforme ,  où  Ton  avoit  refroidi  la 
pratique  des  bonnes  mœurs ,  en  enseij^nant  clai- 
rement qu'elles  n'étoient  pas  nécessaires  à  la  jus- 
tification ni  au  salut  ;  non  pas  même  l'amoui-  de 
Dieu ,  mais  la  seule  foi  des  promesses ,  ainsi  que 
nous  l'avons  souvent  démontre?  Les  mêmes  so- 
ciniens  ne  prouvoient-ils  pas  invinciblement  , 
aussi-bien  que  les  Gatboliques ,  qu'il  n'y  a  rien 
de  plus  pernicieux  aux  bonnes  mœurs  que  Tina- 
missibilité  de  la  justice,  la  certitude  du  salut,  et 
enfin  l'imputation  de  la  justice  de  Jésus-Christ , 
de  la  manière  dont  on  l'enseignoit  dans  la  Pté- 
forme  ?  C'en  est  assez  pour  les  convaincre  qu'il 
peut  se  trouver  dans  l'Ecriture,  sur  les  mœurs 
comme  sur  les  dogmes ,  de  ces  généralités  où  se 
cachent  tant  d'opinions  et  tant  d'erreurs  diffé- 
rentes. Que  si  l'on  se  met  à  raisonner  (et  on  ne 
le  fait  que  trop  )  sur  la  doctrine  des  mœurs,  sur 
les  inimitiés,  sur  les  usures,  sur  la  mortification , 
sur  le  mensonge ,  sur  la  chasteté ,  sur  les  ma- 
riages ,  avec  ce  principe  qu'il  faut  réduire  l'Ecri- 
ture sainte  à  la  di^oi te  raison ,  où  n'ira-t-on  pas  (*)? 

{*)  On  est  allé  loin  en  effet.  Des  théologiens  n'ont  pas 
rougi  de  faire  l'apologie  du  vice  avec  une  franchise  si  ré- 
voltante, que  je  n'oserois  transcrire  leurs  paroles.  Les 
vertus  que  l'Evangile  recommande  le  plus  formellement 
ont  été  livrées  au  mépris  puhlic ,  comme  des  restes  du 
monachisme ,  et  l'on  n'a  pas  craint  d'avancer  que  la  doc- 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  2t\S 

»  N  a-t-on  pas  vu  la  polygamie  enseignée  par  les 

»  proiestans ,  et  en  speeulalion  et  en  piaiicpie?  Va 

»  ne  sera-t-ii  pas  aussi  facile  de  persuader  aux 

»  hommes  que  Dieu  n'a  pas  voulu  porter  leurs 

»  obligations  au  delà  des  règles  du  bon  sens ,  (pie 

M  de  leur  persuader  qu'il  n'a  pas  voulu  porter  leur 

«  croyance  au  delà  du  bon  raisonnement?  Mais 

«  quand  on  en  sera  là  ,  que  sera-ce  que  ce  bon  sens 

M  dans  les  mœurs ,  sinon  ce  qu'a  déjà  été  ce  bon 

»  raisonnement  dans  la  croyance,  c'est-à-dire  ,  ce 

>»  qu'il  plaira  à  un  chacun?  Ainsi  nous  perdrons 

«  tout  l'avantage  des  décisions  de  Jésus  -  Christ  : 

M  l'autorité  de  sa  parole ,  sujette  à  des  interpréta- 

»  tions  arbitraires,  ne  fixera  non  plus  nos  agita- 


trine  des  mœurs  ne  repose  que  sur  une  foi  aveugle,  (Voy. 
le  i*^'^  et  le  5^  n"  de  la  deuxième  partie  du  Magasin  de  feu 
M.  Henkede  Helmsladl,  et  le  5'"  n"  de  son  Eusebia  ;  et  la 
Critique  de  la  doctrine  chrétienne  pratique ^  P^S*  ^85  , 
par  le  surintendant  Cannabicli.  )  Enfin ,  comme  pour  ren- 
verser d'un  seul  coup  toute  la  morale  ,  on  a  soutenu  «  que 
»  la  Religion  n'a  rien  à  faire  avec  les  devoirs  »  (  Investi- 
valeur  biblique,  par  M.  Schércr ,  i^^"  n''  )  :  d'où  il  suit 
qu'on  pourroit  commettre  habituellement  tous  les  crimes, 
sans  être  moins  religieux.  Telles  sont  les  maximes  qu'on 
enseigne  aujourd'hui  dans  la  Reforme;  et  cependant  on 
l'entendra  encore  parler  de  Christianisme  !  J'engage  ceux 
qui  désireroient  coimoître  plus  en  détail  l'étal  actuel  du 
protestantisme,  h  consulter  l^ouvrage  inlilulé  :  Entretiens 
philosophiques  sur  la  réunion  des  différentes  commu- 
nions chrétiennes  ,  par  M.  le  baron  de  Stark  ,  ministre 
protestant. 


244  ESSAI    SUR    l/mniFFl'^T^ENCE 

lions,  que  ne  feroil  la  libcrlé  naturelle  de  nolrO 
raisonnement ,  et  nous  nous  verrons  replonges 
dans  les  disputes  interminables  qui  ont  fait  tour- 
ner la  tête  aux  philosophes.  De  cette  sorte ,  il 
faudra  tolérer  ceux  qui  erreront  dans  les  mœurs, 
comme  ceux  qui  erreront  sur  les  mystères ,  et 
réduire  le  Christianisme,  comme  font  plusieurs, 
à  la  généralité  de  l'amour  de  Dieu  et  du  prochain, 
en  quelque  sorte  qu'on  l'applique  et  qu'on  le 
tourne  après  cela.  Combien  ont  dogmatisé  les 
anabaptistes  et  les  autres  enthousiastes  ou  pré- 
tendus  inspirés ,  sur  les  sermens ,  sur  les  châti- 
mens,  sur  la  manière  de  prier,  sur  les  mariages, 
sur  la  magistrature,  et  sur  tout  le  gouvernement 
ecclésiastique  et  séculier,  choses  si  essentielles  à 
la  vie  chrétienne  î  Les  sociniens  qui  ne  vantent, 
avec  les  indifFérens ,  que  la  bonne  vie  et  la  voie 
étroite  dans  les  mœurs ,  combien  se  mettent-ils 
au  large  lorsqu'ils  ne  soumettent  aux  peines  de 
la  damnation  et  à  la  privation  de  la  vie  éternelle 
que  les  habitudes  vicieuses!  jusque-là  que  Sociii 
lui-même  n'a  pas  craint  de  dire  que  le  meur- 
trier ou  Vhomicide  qui  est  jugé  digne  de  mort  y 
et  qui  ne  peut  avoir  de  part  a  la  vie  éternelle  y 
n'est  pas  celui  qui  a  tué  un  homme  ^  ouqui  a  com" 
mis  un  acte  dliomicide  y  mais  celui  qui  a  con- 
tracté  quelque  habitude  d\in  si  grand  crinye.  Il 
n'y  a  rien  de  plus  inculqué  dans  ses  ouvrages  que 
cette  doctrine.  C'est  aussi  le  sentiment  de  la 
jj  plupart  de  ses  disciples,  entre  autres  de  Crellius, 


EN    MATIÈIV12    I)K    lŒLIGlON.  2^^ 

un  (les  plus  célèbres ,  et  qui  est  cslimé  parmi 
eux  un  des  j)lus  réguliers  sur  la  doctrine  des 
mœurs  :  et  néanmoins  il  fait  clairement  consis- 
ter dans  Vhahitude  la  nature  du  péché  qui  ex- 
clut de  la  vie  éternelle Il  n'est  pas  ici  ques- 
tion de  se  sauver  de  la  damnation  par  une  sin- 
cère et  véritable  pénitence  de  ses  fautes  ;  car 
c'est  de  quoi  on  ne  parle  pas  dans  tous  ces  dis- 
cours ;  et  on  sait  que  tous  les  péchés ,  même  les 
plus  énormes,  comme  les  plus  délibérés  et  les 
plus  fréquens,  sont  pardonnables  en  cette  sorte  : 
il  s'agit  de  trouver  dans  le  péché  des  excuses 
au  péché  même,  et  voilà  ce  qu'en  ont  pensé 
ceux  de  tous  les  protestans  qui  se  piquent  le 
plus  de  conserver  entière  la  règle  des  mœurs. 
On  voit  en  cet  endroit  combien  ils  sont  relâ- 
chés :  ailleurs  ils  sont  rigoureux  jusqu'à  l'excès, 
puisqu'ils  s'accordent  avec  les  anabaptistes  à  con- 
damner parmi  les  Chrétiens ,  les  sermens,  la 
magistrature,  la  peine  de  mort  et  la  guerre, 
quoique  entreprise  par  autorité  publique,  quel- 
que juste  qu'elle  paroisse  d'ailleurs  (i).» 
On  voit  qu'il  y  a  cent  cinquante  ans ,  déjà  la  Rc»- 
forme  en  étoit  venue  à  tenir  tous  les  dogmes  dans 
l'indifférence,  et  qu'emportée  par  ses  principes, 
en  même  temps  qu'elle  vantoit  la  morale  comme 
seule  essentielle,  elle  tomboit,  à  l'égard  des  mœurs, 
dans   un   relâchement   inouï,    tolérant   jusqu'au 

[i^Sixicmc  Avcrt.  auxprol.  ,  \\V  part.  ,  ii^  114. 


24-6  ESSAI    SUR    l'indifférence 

meurtre ,  poia  vu  qu'on  ne  s'en  iit  pas  une  hor- 
rible liabitude  (*). 

Il  est  donc  démontré ,  et  par  le  raisonnement 
et  par  l'expérience ,  que  le  protestantisme ,  ou  le 
système  des  points  fondamentaux  qui  en  est  la 
base,  conduit  inévitablement  à  la  tolérance  uni- 
verselle ,  ou  à  l'indifférence  absolue  des  Religions. 
Doctrine,  culte,  morale,  tout  s'écroule,  et  l'a- 
tliéisme  reste  seul  au  milieu  de  l'entendement  en 
ruine. 

Maintenant  que  l'on  a  vu  comment  les  systèmes 
d'indifférence,  rentrant  l'un  dans  l'autre ,  aboutis- 
sent tous  à  l'indifférence  absolue ,  on  conçoit  qu'en 
réfutant  la  doctrine  générale  de  l'indifférence ,  on 
réfute  ces  systèmes  divers ,  et  en  particulier  celui 
des  protestans ,  contre  lesquels  d'ailleurs  je  prou- 
verai que,  de  même  qu'il  n'existe  qu'une  seule 
vraie  Religion ,  il  n'existe  qu'une  société  qui  pro- 
fesse cette  vraie  Religion  ;  société,  par  conséquent  y 
hors  de  laquelle  le  salut  est  impossible. 

Qu'on  n'oublie  pas,  au  surplus,  que  cet  ouvrage 
n'est  point  proprement  une  apologie  du  Christia- 
nisme; que  quand,  après  m'avoir  lu,  on  ne  seroit 
pas  persuadé  de  la  vérité  de  la  Religion  chrétienne 
pourvu  qu'on  soit  convaincu  de  la  nécessité  d'en 


(*)  On  voit  assez,  sans  que  je  le  dise,  qu'il  ne  s'agit  ici 
que  des  doctrines.  Pour  la  pratique ,  c'est  autre  cliose.  Il 
se  trouve  partout,  et  en  grand  nombre,  des  hommes  in- 
conséquens  dans  le  bien  comme  dans  le  mal. 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  247 

faire  l'objet  d'une  étude  sérieuse ,  j'aurai  pleine- 
ment atteint  mon  but.  Je  ne  veux ,  en  un  mot , 
qu'éveiller  le  doute  dans  l'esprit  des  indifFérens , 
leur  faire  sentir  qu'un  mépris  aveugle ,  cpic  le  bon 
sens  désavoue ,  est  un  aussi  triste  gage  de  sécurité 
qu'un  foible  titre  à  la  supériorité  d'esprit  ;  et  leur 
montrer  qu'à  moins  d'abjurer  la  raison,  il  faut 
qu'ils  examinent  et  comparent ,  avec  tout  le  soin 
dont  ils  sont  capables ,  les  fondemens  de  la  foi ,  et 
les  fondemens  de  l'incrédidité.  Entrons  en  ma- 


tière. 


'li  f  u  '  J  <.  .'l  r*' •   ' 


24-8  ESSAI    5JUn    L'iNDlFF/iREINCn 


CHAPITRE  VIII. 

Réflexions  sur  la  folie  de  ceux  qui  ^  ne  raisonnant 
point  y  ne  sont  indifférens  que  par  insouciance 
et  paresse.  Exposition  des  seuls  principes  sur 
lesquels  peut  reposer  V indifférence  raisonnée. 


rya  remontant  d'âge  en  âge  jusqu'à  l'origine  du 
genre  humain ,  on  trouve  la  croyance  d'un  Dieu 
et  d'une  vie  future  étal^lie  chez  tous  les  peuples. 
Sur  cette  croyance,  unique  sanction  des  devoirs, 
seule  garantie  de  l'ordre  et  des  lois ,  repose  la  so- 
ciété, qui  s'ébranle  dès  qu'on  y  porte  atteinte.  Tôt 
ou  tard  néanmoins  vient  une  époque  où  le  luxe 
déprave  les  mœurs,  et  la  philosophie  la  raison. 
Cette  époque  arriva ,  pour  les  Grecs ,  au  temps  de 
Périclès  ;  pour  les  Romains,  un  peu  avant  le  siècle 
d'Auguste.  On  vit  paroître  une  nuée  de  sophistes 
qui ,  s'efTorçant  d'asservir  la  sagesse  aux  passions , 
mirent  effrontément  les  rêves  de  leur  esprit  égaré 
à  la  place  des  traditions  primordiales.  A  force  de 
subtilités  et  de  vains  raisonnemens ,  ils  confondi- 
rent toutes  les  idées ,  obscurcirent  toutes  les  no- 
tions ,  énervèrent  toutes  les  croyances.  Le  monde 


EN    MATIÈRE   Di:    UELIGION.  2/J.9 

lien  pouvoit  plus,  quanti  tout  a  coup  l'antique 
foi,  se  développant,  à  la  voix  de  Dieu,  chez  le  peu- 
ple spécialement  chargé  d'en  conserver  le  dépôt, 
reprend  avec  éclat  possession  de  l'univers.  De  nou- 
veaux dogmes  sont  promulgués  ;  mais  ces  dogmes, 
dérivant  des  dogmes  primitifs ,  appartenoient ,  au 
moins  implicitement ,  a  la  foi  primitive.  De  pro- 
fonds mystères  s'accomplissent  ;  mais  ces  mystères, 
annoncés  au  pi^emier  homme ,  plus  clairement  ré- 
vélés à  ses  descendans ,  ctoient  attendus ,  pressen- 
tis du  genre  humain  tout  entier.  Le  Christianisme 
ne  naissoit  pas  ,  il  croissoit.  Tout  est  lié ,  tout  s'en- 
chaîne dans  l'histoire  comme  dans  les  dogmes 
de  la  Religion.  Les  nations  commencent  et  finis- 
sent, elles  passent  avec  leurs  mœurs,  leurs  lois  , 
leurs  opinions,  leurs  sciences;  une  seule  doctrine 
reste,  toujours  crue,  malgré  l'intérêt  qu'ont  les 
passions  de  n'y  pas  croire,  toujours  immuable  au 
milieu  de  ce  rapide  et  perpétuel  mouvement  ;  tou- 
jours attaquée  et  toujours  justifiée  ;  toujours  à  l'a- 
bri des  changemens  qu'apportent  les  siècles  aux 
institutions  les  plus  solides  ,  aux  systèmes  les  plus 
accrédités;  toujours  plus  étonnante  et  plus  admi- 
rée à  mesure  qu'on  l'examine  davantage  ;  la  conso- 
lation du  pauvre,  et  la  plus  douce  espérance  du 
riche  ;  l'égide  des  peuples  et  le  frein  des  rois  ;  la 
règle  du  pouvoir  qu'elle  modère,  et  de  l'obéissance 
qu'elle,  sanctifie  ;  la  grande  charte  de  l'humanité, 
où  la  justice  éternelle,  ne  voulant  pas  que  le  crime 
même  dcmcvu'c  sans  espoir  et  sans  protection ,  sti- 


25o  ESSAI    SUR    l'indifférence 

pule  la  miséricorde  en  faveur  du  repentir;  doc- 
trine aussi  humble  que  profonde,  aussi  simple 
quelle  est  haute  et  magnifique;  doctrine  qui  sub- 
jugue les  plus  puissans  génies  par  sa  sublimité, 
et  se  proportionne  par  sa  clarté  aux  intelligen- 
ces les  plus  foibles;  enfin  doctrine  indestruc- 
tible ,  qui  résiste  à  tout ,  triomphe  de  tout ,  de  la 
violence  comme  du  mépris ,  des  sophismes  comme 
des  échafauds ,  et ,  forte  de  son  antiquité ,  de  ses 
preuves  victorieuses  et  de  ses  bienfaits,  semble  ré- 
gner sur  Icsprit  humain  par  droit  de  naissance, 
de  conquête  et  d'amoiu*. 

Telle  est  la  Religion  que  certains  hommes  ont 
choisie  pour  en  faire  l'objet  de  leur  indifférence. 
Ce  que  Bossuet ,  Pascal ,  Fénélon  ,  Descartes  , 
Newton,  Leibnitz,  Euler,  ont  cru,  après  l'examen 
le  plus  attentif,  ce  qui  fut  le  continuel  sujet  de 
leurs  méditations ,  on  ne  le  juge  pas  même  digne 
d'occuper  un  moment  la  pensée.  En  méprisant  le 
Christianisme  sans  le  connoître ,  on  s'imagine  s'é- 
lever au-dessus  de  ce  qui  a  paru  sur  la  terre  de 
plus  grand  par  le  génie  et  la  vertu ,  pendant  dix- 
huit  siècles  ;  et  ridiculement  fier  d'un  insouciant 
dédain  pour  la  vérité,  quelle  qu'elle  soit,  on  s'enor- 
gueillit de  garder  la  nefulralité  de  l'ignorance  en- 
tre la  doctrine  qui  a  produit  Vincent  de  Paule  et 
celle  qui  a  produit  Marat. 

Si  Dieu  existe  ou  non  ,  si  à  cette  courte  vie 
succède  une  vie  durable ,  si  le  seul  devoir  est  d'o- 
béir à  ses  j>enchans ,  où  si  l'on  doit  les  régler  sur 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  25l 

une  loi  fixe  et  divine ,  on  veut  tout  savoir  ,  hormib 
cela.  Des  hommes  se  sont  rencontres  que  tout  in- 
téresse, hors  leur  sort  éternel.  Ils  n'ont  pas,  disent- 
ils  ,  le  temps  d'y  songer  :  mais  ils  en  ont  abondam- 
ment dès  qu'il  s'agit  de  satisfaire  la  plus  frivole  fan- 
taisie. Ils  ont  du  temps  pour  les  affaires ,  du  temps 
pour  les  plaisirs ,  et  ils  n'en  ont  pas  pour  examiner 
s'il  y  a  un  ciel ,  un  enfer.  Ils  ont  du  temps  pour 
s'instruire  des  plus  vaines  futilités  de  ce  monde , 
où  ils  ne  passeront  qu'un  jour ,  et  ils  n'en  ont  pas 
pour  s'assurer  s'il  existe  un  autre  monde  qu'ils 
doivent ,  heureux  ou  malheureux ,  habiter  éter- 
nellement. Ils  ont  du  temps  pour  soigner  un  corps 
qui  va  se  dissoudre ,  et  ils  n'en  ont  pas  pour  s'in- 
former s'il  renferme  uneame  immortelle.  Il  ont  du 
temps  pour  aller  au  loin  convaincre  leurs  yeux 
de  l'existence  d'un  animal  rare ,  d'une  plante  cu- 
rieuse ,  et  ils  n'en  ont  pas  pour  convaincre  leur  rai- 
son de  l'existence  de  Dieu.  Inconcevable  aveugle- 
ment î  Et  qui  ne  s'écrier  oit  avec  Bossue  t  :  «  Quoi  ! 
»  le  charme  de  sentir  est-il  si  fort ,  que  nous  ne 
:»  puissions  rien  prévoir  ?  « 

En  effet,  ce  défaut  absolu  de  prévoyance,  cette 
sécurité  stupide  avec  laquelle  on  se  précipite  dans 
un  avenir  inconnu  et  sans  bornes ,  ne  sont-ils  pas 
évidemment  la  marque  d'un  esprit  aliéné  ?  Le 
genre  humain  tout  entier  atteste  l'existence  d'une 
loi  qu'on  ne  sauroit  violer  impunément  ;  et ,  sans 
en  croire  son  témoignage ,  sans  le  démentir ,  sur 


252  ESSAI    S[JK    L'ilNDirFKl'.E^Cn 

un  misérable  peai-vire ^  on  acccpUî  loiilcs  les  suilc5 
d'une  opposition  formelle  l\  celle  loi,  cl  l'on  sg  crée 
à  soi-même,  par  insouciance,  la  double  falalitc 
du  crime  et  du  malheur. 

On  a  vu  des  paticns  rire,  danser  sur  réchafaud  ; 
mais  la  mort  qu'ils  bravoient  étoit  inévitable,  rvow 
ne  pouvoit  les  y  arracher.  Dans  l'invincible  né- 
cessité de  mourir,  ils  se  roidissoient  contre  la  na- 
ture ,  et  trouvoient  une  '  sorte  de  consolation  fa- 
rouche à  étonner  les  regards  du  peuple  par  le 
spectacle  d'une  gaieté  plus  effrayante  que  les  an- 
goisses de  la  crainte  et  les  agonies  du  désespoir. 
Mais  qu'incertain  si  sa  tête  ne  va  pas  tomber ,  en 
peu  d'heures ,  sous  la  hache  du  bourreau ,  et  sûr 
de  se  sauver  s'il  veut  seulement  se  convaincre  de 
la  réalité  du  péril  qui  le  menace ,  un  homme  de- 
meure en  repos  dans  ce  doute  épouvantable,  et 
préfère  à  la  vie  quelques  momens  de  plaisir ,  ou 
même  d'ennui ,  que  va  terminer  un  supplice  af- 
freux et  déshonorant;  c'est  ce  qu'on  n'a  jamais  vu, 
ce  qu'on  ne  verra  jamais.  Quelque  mépris  qu'on 
affecte  pour  une  existence  fugitive  et  chargée  de 
tant  de  douleurs,  on  ne  s'en  détache  pas  de  la 
sorte;  il  n'est  point  d'apathie  si  profonde  que  ne 
réveille  l'annonce ,  la  seule  idée  d'une  mort  pro- 
chaine. Que  dis-je?  tout  ce  qui  nous  touche ,  soit 
dans  notre  santé ,  soit  dans  nos  biens ,  dans  nos 
jouissances ,  dans  nos  opinions ,  dans  nos  habi- 
tudes ,  nous  émeut ,  nous  alarme ,  nous  transporte 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  255 

hors  de  nous-nicnics ,  nous  inspire  ime  activité 
infatigable;  et  l'on  n'est  indifférent  sur  rien ,  ex- 
cepté sur  le  ciel ,  l'enfer,  Téternité. 

Que  ceux  qui  se  tranquillisent  dans  cette  indif- 
férence monstrueuse ,  ou  qui  même  en  tirent  va- 
nité, apprennent  du  moins  ce  qu'en  pensoit  un  do 
ces  hommes  qui ,  par  la  prodigieuse  supériorité  de 
leur  génie,  semblent  être  nés  pour  recider  les 
bornes  de  l'intelligence  humaine. 

«  L'immortalité  de  l'âme  est  une  chose  qui  nous 
importe  si  fort ,  et  qui  nous  touche  si  profon- 
dément ,  qu'il  faut  avoir  perdu  tout  sentiment 
pour  être  dans  l'nidifférence  de  savoir  ce  qui  en 
est.  Toutes  nos  actions  et  toutes  nos  pensées 
doivent  prendre  des  routes  si  différentes ,  selon 

>  qu'il  y  aura  des  biens  éternels  à  espérer,  ou  non, 
)  qu'il  est  impossible  "de  faire  une  démarche  avec 

>  sens  et  jugement ,  qu'en  la  réglant  par  la  vue  de 

>  ce  point  qui  doit  être  notre  dernier  objet. 

a  Ainsi  notre  premier  intérêt  et  notre  premier 
i  devoir  est  de  nous  éclaircir  sur  ce  sujet,  d'où 
)  dépend  toute  notre  conduite.  Et  c'est  pourquoi, 
i  parmi  ceux  qui  ncn  sont  pas  persuadés ,  je  lais 

>  une  extrême  différence  entre  ceux  qui  travaillent 
î  de  toutes  leurs  forces  à  s'en  instruire,  et  ceux 

>  qui  vivent  sans  s'en  mettre  en  peine  et  sans  y 
î»  penser. 

»  Je  ne  puis  avoir  que  de  la  compassion  pour 
a  ceux  qui  gémissent  sincèrement  dans  ce  doute, 
i>  qui  le  regardent  comme  le  dernier  des  malheurs, 


254  ESSAI    SUU    l'indifférence 

5J  et  qui ,  n'épargnant  rien  pour  en  sortir,  font  de 
a  celte  recherche  leur  principale  et  leur  plus  së- 
»  rieuse  occupation.  Mais  pour  ceux  qui  passent 
jï  la  vie  sans  songer  à  cette  dernière  fin  de  la  vie , 
»  et  qui,  par  cette  seule  raison  qu'ils  ne  trouvent 
»  pas  en  eux-mêmes  des  lumières  qui  les  persua- 
»  dent ,  négligent  d'en  chercher  ailleurs,  et  d'exa- 
»  miner  a  fond  si  cette  opinion  est  de  celles  que 
«  le  peuple  reçoit  par  une  simplicité  crédule ,  ou 
»  de  celles  qui,  quoique  obscures  d'elles-mêmes, 
»  ont  néanmoins  un  fondement  très-solide,  je  les 
»  considère  d'une  manière  toute  différente.  Cette 
w  négligence  en  une  affaire  où  il  s'agit  d'eux-mc- 
»  mes,  de  leur  éternité,  de  leur  tout,  m'irrite 
w  plus  qu'elle  ne  m'attendrit;  elle  m'étonne  et 
îj  m'épouvante  ;  c'est  un  monstre  pour  moi.  Je  ne 
j>  dis  pas  ceci  par  le  zèle  pieux  d'une  dévotion 
»  spirituelle  ;  je  prétends  au  contraire  que  l'amour- 
»  propre,  que  l'intérêt  humain,  que  la  plus  sim- 
»  pie  lumière  de  la  raison  nous  doit  donner  ces 
«  sentimens.  Il  ne  faut  voir  pour  cela  que  ce  que 
»  voient  les  personnes  les  moins  éclairées. 

3j  II  ne  faut  pas  avoir  l'âme  fort  élevée  pour 
»  comprendre  qu'il  n'y  aj  point  ici  de  satisfaction 
»  véritable  et  solide,  que  tous  nos  plaisirs  ne  sont 
»  que  vanité,  que  nos  maux  sont  infinis,  et  qu'en- 
«  fin  la  mort,  qui  nous  menace  à  chaque  instant, 
3>  nous  doit  mettre  dans  peu  d'années,  et  peut-être 
3)  en  peu  de  jours ,  dans  un  état  éternel  de  bon- 
î>  heur ,  ou   de   malheur ,  ou  d'anéantissement. 


t:N    MATIÈRE    DE    RELIGION.  255 

Entre  nous  et  le  ciel ,  l'enfer ,  ou  le  néant,  il  n'y 
a  donc  que  la  vie ,  qui  est  la  chose  du  monde 
la  plus  fragile  ;  et  le  ciel  n'étant  pas  certainement 
pour  ceux  qui  doutent  si  leur  âme  est  immor- 
telle ,  ils  n'ont  à  attendre  que  l'enfer  ou  le  néant. 
»  Il  n'y  a  rien  de  plus  réel  que  cela,  ni  de  plus 
terrible.  Faisons  tant  que  nous  voudrons  les 
braves ,  voilà  la  fin  qui  attend  la  plus  belle  vie 
du  monde. 

M  C'est  en  vain  qu'ils  détournent  leur  pensée 
de  cette  éternité  qui  les  attend ,  comme  s'ils  la 
pouvoient  anéantir  en  n'y  pensant  point.  Elle 
subsiste  malgré  eux ,  elle  s'avance ,  et  la  mort 
qui  la  doit  ouvrir  les  mettra  infailliblement ,  en 
peu  de  temps ,  dans  l'horrible  nécessité  d'être 
éternellement  ou  anéantis  ou  malheureux. 
M  Voilà  un  doute  d'une  terrible  conséquence  ; 
et  c'est  déjà  assurément  un  très-grand  mal  que 
d'être  dans  ce  doute;  mais  c'est  au  moins  un 
devoir  indispensable  de  chercher  quand  on  y 
est.  Ainsi  celui  qui  doute  et  qui  ne  cherche  pas, 
est  tout  ensemble  et  bien  injuste  et  bien  malheu- 
reux ;  que  s'il  est  aveo  cela  tranquille  et  satisfait , 
qu'il  en  fasse  profession ,  et  enfin  qu'il  en  fasse 
vanité ,  et  que  ce  soit  de  cet  état  même  qu'il 
fasse  le  sujet  de  sa  joie  et  de  sa  vanité  ,  je  n'ai 
point  de  termes  pour  qualifier  une  si  extra- 
vagante créature. 

"  Où  peut-on   prendre  ces   sentimcns?  Quel 
sujet  de  joie  trouve-t-on  à  n'attendre  plus  que 


256  ESSAI    SUR    L'iNDTFFfinCNCE 

des  misères  sans  ressource?  Qi'cl  sujet  de  vanité 
de  se  voir  dans  des  obscurités  impénétrables? 
Quelle  consolation  de  n'attendre  jamais  de  con- 
solateur ? 

)i  Ce  repos  dans  cette  ignorance  est  une  chose 
monstrueuse,  et  dont  il  faut  faire  sentir  l'ex- 
Iravagance  et  la  stupidité  à  ceux  qui  y  passent 
leur  vie,  en  leur  représentant  ce  qui  se  passe 
en  eux-mêmes ,  pour  les  confondre  par  la  vue 
de  leur  folie.  Car  voici  comment  raisonnent  les 
hommes,  quand  ils  choisissent  de  vivre  dans 
cette  ignorance  de  ce  qu'ils  sont,   et  sans  en 
rechercher  d'éclaircissement. 
»  Je  ne  sais  qui  m'a  mis  au  monde ,  ni  ce  que 
c'est  que  le  monde ,  ni  que  moi-même.  Je  suis 
dans  une  ignorance  terrible  de  toutes  choses. 
Je  ne  sais^^ce  que  c'est  que  mon  corps ,  que  mes 
sens,  que  mon  ame;  et  cette  partie  même  de 
moi  qui  pense  ce  que  je  dis ,  et  qui  fait  réflexion 
sur  tout  et  sur  elle-même ,  ne  se  connoît  nOn 
plus  que  le  reste.  Je  vois  ces  effroyables  espaces 
de  l'univers ,  qui  m'enferment ,  et  je  me  trouve 
attaché  à  un  coin  de  cette  vaste  étendue,  sans 
savoir  pourquoi  je  suis  plutôt  placé  en  ce  lieu 
qu'en  un  autre,  ni  pourquoi  ce  peu  de  temps  qui 
m'est  donné  à  vivre  m'est  assigné  à  ce  point , 
plutôt  qu'à  un  autre,  de  toute  l'éternité  qui 
m'a  précédé ,  et  de  toute  celle  qui  me  suit.  Je 
ne  vois  que  des  infinités  de  toutes  parts  ,  qui 
m'engloutissent  comme  un  atome,  et  connue  une 


BN    MATIÈUE    DE    RELIGION;  ^Cif 

^  oiîibre  qui  ne  dure  qu'un  iiislanl  sans  retour^ 
w  Toul  ce  que  je  connois ,  c'est  que  je  dois  Lien- 
»  toi  mourir;  mais  ce  que  j'ij^nore  le  plus,  c'esl 
»  cette  mort  même  (|ue  je  ne  saurois  éviter. 

»  Comme jene  sais  d'où  je  viens,  aussi  ne  sais- 
»  je  où  je  vais;  et  je  sais  seulement  qu'en  sortant 
M  de  ce  monde,  je  tombe  pour  jamais,  ou  dans  le 
»  néant,  ou  dans  les  mains  d'un  Dieu  irrité,  sans 
»  savoir  à  laquelle  de  ces  deux  conditions  je  dois 
»  être  éternellement  en  partage. 

»  Voilà  mon  état  plein  de  misère ,  de  loiLlesse, 
»  d'obscurité.  Et  de  tout  cela  je  conclus  que 
a  je  dois  donc  passer  tous  les  jours  de  ma  vie  sans 
3>  songer  à  ce  qui  me  doit  arriver ,  et  que  je  n'ai 
»  qu'à  suivre  mes  inclinations  sans  réflexion  et 
3>  sans  inquiétude ,  en  faisant  tout  ce  qu'il  làut 
w  pour  tomber  dans  le  mallieur  éternel ,  au  cas 
»  que  ce  qu'on  en  dit  soit  véritable.  Peut-être  que 
>j  je  pourrois  trouver  quelque  éclaircissement  dans 
w  mes  doutes  ;  mais  je  iien  veux  pas  prendre  la 
>»  peine  ,  ni  faire  un  pas  pour  le  cherclier  ;  et  en. 
»  traitant  avec  mépris  ceux  qui  se  travaillent  de 
>j  ce  soin ,  je  veux  aller  sans  prévoyance  et  sans 
:»  crainte  tenter  un  grand  événement ,  et  me  laisser 
a  mollement  conduire  à  la  mort ,  dans  l'incerti- 
)i  tude  de  l'éternité  de  ma  condition,  future. 

»  En  vérité ,  il  est  glorieux  à  la  Religion  d'avoir 
3j  pour  ennemis  des  liommes  si  déraisonnables  ;  et 
5)  leur  opposition  lui  estsi  peu  dangereuse ,  qu'elle 
jj  sert  au  contraire  à  l'ét;il)lisscmcnt  des  principales 


258  ESSAI  Sun  l'indifférenge 

M  vérités  qii  elle  nous  enseigne.  Car  la  foi  chré- 
»  tienne  ne  va  principalement  qu'à  ctaLlir  ces  deux 
»  choses,  lacorruption  delà  nature  etlarcclcmption 
«  de  Jésus-Christ.  Or ,  s'ils  ne  servent  pas  à  mon- 
w  trer  la  vérité  de  la  rédemption  par  la  sainteté  de 
»  leurs  mœurs,  ils  servent  au  moins  admirahle- 
»  ment  à  montrer  la  corruption  de  la  nature  par 
w  des  sentimens  si  dénaturés. 

»  Rien  n'est  si  important  à  lliomme  que  son 
»  état  ;  rien  ne  lui  est  si  redoutahlc  que  l'éternité. 
»  Et  ainsi ,  qu'il  se  trouve  des  hommes  indifférens 
»  à  la  perte*  de  leur  être,  et  au  péril  d'une  éternité 
M  de  misère,  cela  n'est  point  naturel.  Ils  sont  tout 
»  autres  à  l'égard  de  toutes  les  autres  choses  ;  ils 
»  craignent  jusqu'aux  plus  petites,  ils  les  pré- 
»  voient ,  ils  les  sentent  ;  et  ce  même  homme  qui 
»  passe  les  jours  et  les  nuits  dans  la  rage  et  dans  le 
»  désespoir  pour  la  perte  d'une  charge ,  ou  pour 
»  quelque  offense  imaginaire  à  son  honneur  ,  est 
»  celui-là  même  qui  sait  qu'il  va  tout  perdre  par  la 
M  mort ,  et  qui  demeure  néanmoins  sans  inquié- 
îï  tude,  sans  trouhle  et  sans  émotion.  Cette  étrange 
M  insensibilité  pour  les  choses  les  plus  terribles , 
>î  dans  un  cœur  si  sensible  aux  plus  légères,  est  une 
»  chose  monstrueuse  ;  c'est  un  enchantement  in- 
w  compréhensible,  et  un  assoupissement  surna- 
«  turel. 

»  Un  homme,  dans  un  cachot,  ne  sachant  si  son 
M  arrêt  est  donné ,  n'ayant  plus  qu'une  heure  pour 
M  l'apprendre,  et  cette  heure  suffisant,  s'il  sait  qu'il 


EN    MATTÈRE    DE    RELIGION.  259 

»  est  donné,  i)our  le  faire  révoquer,  il  est  contre 
»  la  nature  qu'il  emploie  cette  lieure-L\  ,  non  à 
>»  s'informer  si  cet  arrêt  est  donne,  mais  à  jouer  et 
»  à  se  divertir.  C'est  l'ctat  où  se  trouvent  ces  per- 
»  sonnes,  avec  cette  différence,  que  les  maux  dont 
»  ils  sont  menacés  sont  bien  autres  que  la  simple 
w  perte  de  la  vie,  ou  un  supplice  passager  que  ce 
«  prisonnier  apprélienderoit.  Cependant  ils  cou- 
»  rent  s^jins  souci  dans  le  précipice,  après  avoir 
»  mis  quelque  chose  devant  leurs  yeux  pour 
5i  s'empêcher  de  le  voir ,  et  ils  se  moquent  de 
>ï  ceux  qui  les  en  avertissent. 

«  Ainsi ,  non-seulement  le  zèle  de  ceux  qui 
»  cherchent  Dieu  prouve  la  véritable  Religion , 
»  mais  au§si  l'aveuglement  de  ceux  qui  ne  le 
))  cherchent  pas ,  et  qui  vivent  dans  cette  horrible 
"  négligence.  Il  faut  qu'il  y  ait  un  étrange  ren- 
»  versement  dans  la  nature  de  l'homme,  pour  vivre 
ï>  dans  cet  état ,  et  encore  plus  pour  en  faire  va- 
«  nité.  Car,  quand  ils  auroient  une  certitude  en- 
îj  tière  qu'ils  n'auroient  rien  à  craindre  après  la 
»  mort,  que  de  tomber  dans  le  néant,  ne  seroit-ce 
»  point  un  sujet  de  désespoir  plutôt  que  de  vanité  ? 
«  N'est-ce  donc  pas  une  folie  inconcevable ,  n'en 
»  étant  pas  assurés ,  de  faire  gloire  d'être  dans 
jî  ce  doute  ? 

"  Et  néanmoins  il  est  certain  que  l'homme  est 
M  si  dénaturé,  qu'il  y  a,  dans  son  cœur  une  semence 
»'  de  joie  en  cela.  (]e  repos  brutal,  entre  la  crainte 


2 Go  ESSAI    SUR    I.'lNDlFFKKENCr 

»  (le  l'ojifor  VA  (lu  ii(3aiU,  sombUisi  hcaii ,  ([\\o  non^ 

>j  seulement  e(Mix  (jui  sont  véritablement  dans  ce 

>j  doute  malheureux  s'en  i^lorifient,  mais  (pie  ceux 

»  même  qui  n'y  sont  pas,  croient  qu'il  leur  est  £^lo- 

M  rieux  de  feindre  d'y  être.  Car  l'expérience  nous 

»  fait  voir  que  la  plupart  de  ceux  qui  s'en  mêlent 

»  sont  de  ce  dernier  genre  ;  que  ce  sont  des  gens 

>i  qui  se  contrefont ,  et  qui  ne  sont  pas  tels  qu'ils 

»  veulent  paroi tre.  Ce  sont  des  personnes  qui  ont 

»  ouï   dire   que  les  belles    manières  du   monde 

>î  consistent  a  faire  ainsi  l'emportcL  C'est  ce  (ju'ils 

w  appellent  avoir  secoué  le  joug  ;  et  la  plupart  ne 

»  le  font  que  pour  imiter  les  autres. 

»  Mais  s'ils  ont  encore  tant  soit  peu  de  sens 

»  commun ,    il  n'est   pas  difficile  de  leiu'   faire 

j)  entendre  combien  ils  s'aljusent  en  cherchant 

»  par-là  de  l'estime.. ..i.  S'ils  y  pensoient  sérieu- 

»  sèment,  ils  verroient que  rien  n'est  plus 

»  capable  de  leur  attirer  le  mépris  et  l'aversion 

»  des  hommes ,  et  de  les  faire   passer  pour  des 

»  personnes  sans  esprit  et  sans  jugement.  Et  en 

»  effet,  si  on  leur  fait,  rendre  compte  de  leurs 

»  sentimens ,  et  des  raisons  qu'ils  ont  de  douter 

»  de  la  Religion ,  ils  diront  des  choses  si  foibles 

»  et  si  basses,  qu'ils  persuaderont  plutôt  du  con- 

)i  traire.  C'étoit  ce  que  leur  disoit  un  jour  fort 

»  à  propos  une  pei  sonne  :  Si   vous   continuez  à 

3^  discourir  de  la  sorte,  leur  disoit-elle,  en  vérité 

>i  vous  me  convertirez.  Et  elle  avoit  raison  ;  car 


tlIN    MATIÈRE    DE    HELIGION.  201 

w  qui  u'iiLiioil  lioiicur  de  se  voii'  tiaiis  des  seiili- 
^y  meus  où  Ton  a  pour  compagnons  des  personnes 
»  si  méprisables. 

»  Ainsi ,  ceux  qui  ne  font  que  feindre  ces  sen- 
îj  limens ,  sont  bien  malbeureux  de  contraindre 
>i  leur  naturel  pour  se  rendre  les  plus  impertinens 
»  des  lionnnes.  S'ils  sont  fâches  dans  le  fond  de 
3>  leur  cœur  de  n'avoir  pas  plus  de  lumières,  qu'ils 
"  ne  le  dissimulent  point.  Cette  déclaration  ne 
a  sera  pas  honteuse.  Il  n'y  a  de  honte  qu'à  n'en 
»  point  avoir.  Rien  ne  découvre  davantage  une 
«  étrange  foible^se  d'esprit,  que  de  ne  pas  con- 
»  noîlre  quel  est  le  malheur  d'un  homme  sans 
»  Dieu.  Qu'ils  laissent  donc  ces  impiétés  à  ceux 
»  qui  sontiassez  mal  nés  pour  en  être  véritablement 
w  capables  :  qu'ils  soient  au  moins  honnêtes  gens  , 
:»  s'ils  ne  peuvent  encore  être  Chrétiens  ;  et  qu'ils 
«  reconnoissent  enfin  qu'il  n'y  a  que  deux  sortes 
w  de  personnes  qu'on  j)uisse  appeler  laisonnables : 
w  ou  ceux  qui  servent  Dieu  de  tout  leur  cœur^, 
>j  [)arce  qu'ils  le  connoissent ,  ou  ceux  qui  le 
"  cherchent  de  tout  leiu-  cœiu,  parce  qu'ils  ne 
»  le  connoissent  pas  ejicore  (i).  » 

La  plupart  des  inditîérens  ne  demeurent  tels 
que  parce  qu'ils  s'inuiginent  montrer  une  glorieuse 
supériorité  de  raison  ,  en  méprisant  au  hasard  les 
sentimens  vulgaires.  Ils  rougiroiejit  d'avoir  rien 
de  comnum  avec  le  peuple,  même  l'espérance;  et 

(i)  Pensées  de  Pascal. 


262  £3SAI    SUR    l'indifférence 

voila  ce  qui  les  détourne  d'examiner  les  fondemens 
de  sa  foi.  Mais  cest,  il  faut  lavoucr,  une  vanité 
bien  misérable,  que  celle  qui  se  nourri  td'ij^norance. 
Les  ennemis  de  la  Religion  et  ses  défenseurs  sont 
d'accord  sur  son  importance.  Ce  point  est  si  évi- 
dent ,  qu'aucun  incrédule  dogmatique  ne  le  con- 
teste. Or,  en  quoi  celui  qui  n'a  pour  toute  science 
qu'un  stupide  gue  m'importe  F  seroit-il  supérieur 
au  Chrétien  dont  la  croyance ,  déterminée  par  des 
preuves  positives ,  repose  sur  un  ensemble  de  faits 
et  de  considérations  qui ,  pour  être  saisies ,  exigent 
au  moins  do  l'application  d'esprit  et  le  travail  de 
la  réflexion. 

Quoi  qu'il  en  soit ,  l'indifférent ,  également  inca- 
pable de  rien  nier  et  de  rien  affirmer,  s'endort  entre 
ces  deux  doutes  :  il  est  possible  que  la  Religion 
soit  vraie  ;  il  est  possible  qu  elle  soit  fausse.  Après 
avoir  enfanté  ces  propositions  contraires ,  au  lieu 
d'en  déduire  les  conséquences,  sa  puissante  raison 
s'arrête  et  se  repose  dans  la  douce  contemplation 
de  sa  grandeur  et  de  sa  force. 

On  pour r oit  d'abord  remarquer  que  ,  même 
avant  toute  discussion,  ces  deux  propositions 
générales  n'offrent  pas ,  à  beaucoup  près ,  le  même 
degré  de  vraisemblance.  Car  il  n'est  personne  qui 
ne  sente  que,  si  la  Religion  chrétienne  étoit  fausse, 
son  existence  prolongée  pendant  dix-huit  siècles, 
la  victoire  qu'elle  a  remportée  sur  les  opinions,  les 
mœurs,  les  lois,  les  passions,  les  habitudes  de  tant 
dépeuples  divers  et  rivaux,  l'empire  qu'elle  n'a  cessé 


EN    MATIÈRE    DE    UELJGIOK.  265 

d'exercer  sur  les  esprits  les  plus  pdndtrans  et  les 
tclcs  les  plus  méditatives,  seroit  le  phénomène 
moral  le  plus  extraordinaire ,  le  plus  inexplicable 
dont  on  ait  jamais  ouï  parler.  Erreur  merveilleuse 
en  effet ,  qui  n  a  pas  moins  de  séduction  pour  la 
raison  froide  et  sévère,  cpie  pour  les  amcs  sensibles 
et  les  imaginations  ardentes;  qui  s  empare  de 
l'homme  et  de  tous  les  hommes,  en  combattant  sans 
cesse  leurs  penchans  ;  erreur  qui  favorise  et  qui  hâte 
les  progrès  de  la  vérité  dans  toutes  les  branches 
des  connoissances  humaines  ;  erreur  d'où  naissent 
des  vertus  sans  nombre,  jusqu'alors  inconnues; 
erreur  enfin  qui ,  succédant  aux  spéculations  tant 
vantées  et  néanmoins  si  stériles  de  la  philosophie 
ancienne,  et  se  propageant  soudain  par  tout  Tiuiivers 
connu,  dans  le  siècle  le  plus  éclairé,  rectifie  toutes 
les  idées  reçues ,  épure  tous  les  principes,  perfec- 
tionne les  méthodes  de  raisonnement,  crée ,  ce 
n'est  pas  trop  dire ,  les  sciences  intellectuelles  et 
physiques  ,  abolit  tous  les  préjugés  ennemis  de 
l'homme ,  sanctifie  les  mœurs  et  attendrit  les  lois, 
unit  les  peuples  par  des  liens  sacrés,  met  l'amour 
là  où  il  n'existoit  que  la  haine ,  protège  à  la  fois  le 
puissant  et  le  foible,  le  pouvoir  et  le  sujet,  tempère 
la  domination,  affermit  l'obéissance,  et  produit, 
par  son  effet  propre  et  nécessaire,  la  jxîrfection  de 
l'ordre  social. 

Toutefois  je  consens  que  l'on  tienne  pour  éga- 
lement douteuses,  la  fausseté  delà  Ueligion  chré- 
tienne et  sa  vérité.  Four  démontrer  avec  évidence 


2  64  ESSAI    sur.    l/lNDIlFJ^UENCi: 

la  folie  dos  indifférciis,  je  n'ai  besoin  ([ue  clc  leurs 
propres  maximes,  et  il  suffit  de  (léveloj)[)er  celte 
proposition  qu'ils  admettent  :  11  est  j)ossiLlecpie  la 
Religion  soit  vraie;  car  cette  unique  proposition 
renferme  toutes  les  propositions  suivantes  : 

Il  est  possible  qu'il  y  ait  un  Dieu  rémunératcîur 
et  vengeur. 

Il  est  possible  que  mon  func  soit  immortelle. 

11  est  possible  que  le  souverain  Etre  ait  révèle 
aux  hommes  des  vérités  qu'ils  ne  sauroient  com- 
prendre ici-bas  parfaitement,  et  leur  ait  imposé 
des  devoirs  dont  ils  n'aperçoivent  pas  clairement 
la  raison. 

11  est  possible  que  je  sois  rigoureusement  obligé 
de  croire  ces  vérités ,  et  de  pratiquer  ces  devoirs. 

Il  est  possible  que  si  je  crois  et  pratique ,  je 
jouisse  d'une  félicité  infinie,  éternelle,  pour  prix 
de  mon  obéissance. 

Il  est  possible  enfin  que  si  je  refuse  de  prati- 
quer et  de  croire ,  j'en  sois  éternellement  puni  par 
des  supplices  effroyables. 

Non ,  je  ne  crains  pas  de  l'affirmer,  demeurer 
volontairement  dans  ce  doute  terrible,  s'y  com- 
plaire ,  repousser  l'espérance  d'une  félicité  infinie, 
et  se  dévouer  de  gaieté  de  cœur  ,  si  la  Religion  est 
vraie,  comme  on  avoue  qu'elle  peut  l'être,  à  des 
tourmens  dont  la  seule  idée  glace  d'effroi  l'imagi- 
nation ;  c'est  un  délire  inexplicable,  une  démence, 
une  fureur  qui  n'a  point  de  nom.  Car  ,  en  suppo- 
sant même  nos  intérêts  présens  opposés  a  nos  in- 


EN    MATIÈRE    DE    ftEUGION.  265 

léréls  à  venir,  et  la  nécessité  de  sacrifier  ou  les 
uns  ou  les  autres  ,  encore  ne  devroit-on  pas  sage- 
ment hésiter  siu'  le  choix.  Qu'on  o])serve  qu'il  y  a 
ici  l'éternité  d'un  coté,  et  de  l'autre  un  moment  à 
peine  saisissahle,  une  ond)re,  moins  que  cela,  le 
rêve  d'une  ombre ,  dit  Pindare. 

Quand  donc  cette  vie  fugitive  ne  seroit,  pour 
l'homme  religieux,  qu'une  souffrance  continue, 
quand  elle  ne  seroit  pour  l'indifférent  qu'un  plaisir 
sans  mélange ,  celte  souffrance  passagère ,  ce  plai- 
sir qui  fuit ,  ne  halanceroient  pas  un  instant ,  aux 
yeux  de  la  raison ,  la  puissante  considération  de 
l'éternité.  Quiconque ,  plutôt  que  de  perdre  une 
jouissance  éphémère,  s'expose  à  être  malheureux 
toujours,  mérite  de  l'être,  et  n'a  droit  qu'au  mé- 
pris qu'inspire  toute  passion  aveugle  et  hrutale. 

Quand  on  considère  d'une  certaine  hauteur  les 
objets  sur  lesquels  s'exerce  d'ordinaire  l'activité 
de  l'esprit  humain  ,  on  est  tout  étonné  de  la  peti- 
tesse du  cercle  où  il  se  renferme  volontairement, 
et  que  si  peu  de  chose  suffise  pour  amuser  sa  cu- 
riosité, et  donner  le  change  au  désir  infini  de 
connoître  qui  le  dévore.  Je  ne  sache  rien  qui 
marque  davantage  la  misère  de  l'homme,  que  cette 
facilité  surprenante  à  se  contenter  de  quelques 
distractions  frivoles ,  avec  une  capacité  inmiense 
pour  la  vérité.  Il  l'aime  naturellement;  un  invin- 
cible instinct  le  porte  à  la  chercher  sans  cesse  ; 
clic  est  sa  Çin ,  son  repos,  sa  félicité;  et  toutefois 
il  Ji'est  rien  qui  ne  puisse  lui  tenir  lieu  d'elle.  Je 


2(jC)  essai  suu  l'indifférence 

ne  parle  ni  du  pauvre  peuple  absorbd  dans  les 
travaux  du  corps,  ni  du  riche  (|ui  s'aj^iie  dans  le 
vide  des  plaisirs  :  je  parle  de  ceux  qui  tiennent  du 
ciel,  avec  des  sentiniens élevés ,  une  condition  in- 
dépendante. Que  croyez-vous  qui  remplisse  halji- 
tuellement  leur  pensée?  l'Etre  éternel,  les  lois 
immuables  qu'il  a  établies?  Oli!  non;  ils  useront 
leur  vie  à  combiner  des  mots ,  à  étudier  les  rap- 
ports des  nombres ,  les  propriétés  de  la  matière  ; 
il  n'en  faut  pas  davantage  pour  satisfaire  ces  puis- 
santes intelligences.  Que  parlez-vous  de  Dieu  à  ce 
savant  qui  remplit  le  monde  du  bruit  de  son  nom? 
Cominent  voulez-vous  qu'il  vous  écoute?  Ne  voyez- 
vous  pas  qu'en  ce  moment  son  esprit  est  tout  occupé 
de  la  décomposition  d'un  sel  jusqu'ici  rebelle  à 
l'analyse?  Attendez  qu'il  ait  fait  connoître  à  l'uni- 
vers un  nouvel  acide  :  alors  peut-être  il  vous  sera 
permis  de  l'entretenir  de  l'Etre  infini  qui  a  créé, 
comme  en  se  jouant ,  l'univers  et  tout  ce  qu'il  ren- 
ferme. Cet  antre  compose  une  histoire,  un  poëme, 
une  pièce  de  théâtre  ,  un  roman ,  dont  il  s'imagine 
que  dépend  sa  gloire  :  ne  le  troublez  pas ,  il  faut 
qu'il  se  hâte,  car  la  mort  approche;  et  quelle  in- 
consolable douleur,  si  elle  arrivoit  avant  qu'il  eût 
mis  la  dernière  main  à  sa  renommée  î  II  est  vrai 
qu'il  ignore  sa  propre  nature ,  la  place  qu'il  occupe 
dans  l'ordre  des  êtres ,  ses  destinées  futures ,  ce 
qu'il  peut  espérer  ,  ce  qu'il  doit  craindre  ;  il  ne 
sait  s'il  existe  un  Dieu ,  une  vraie  Religion ,  un 
ciel,  un  enfer;  mais  il  a  pris  depuis  long-temps 


EN    MATIÈRE    DE    KELIGION.  2G7 

son  parti  sur  toutes  ces  choses  ;  il  ne  s'en  inquiète 
point,  il  n'y  pense  point;  cela  n'est  pas  clair, 
dit-il;  et  là-dessus  il  agit  comme  s'il  étoit  clair 
que  ce  ne  fût  que  des  rêveries. 

Si  l'on  pouvoit  éviter  l'enfer  en  n'y  pensant  pas^ 
je  verrois  un  motif  à  cette  prodigieuse  insouciance: 
mais  n'y  point  penser  est,  au  contraire,  le  plus  sûr 
chemin  pour  y  arriver.  Détourner  son  esprit  de 
la  vérité ,  y  être  indifférent ,  est  le  crime  même 
que  Dieu  punit,  et  avec  hien  de  la  justice;  car,  si 
l'on  veut  y  réfléchir,  on  comprendra  que  cette 
prétendue  indifférence  n'est  au  fond  que  de  la 
haine. 

Ici  j'en  appelle  hardiment  à  l'expérience  géné- 
rale ,  j'en  appelle  à  la  conscience  même  de  l'indif- 
férent :  N'est-il  pas  vrai  qu'il  éprouve  une  répu- 
gnance extrême  pour  tout  ce  qui  lui  rappelle  la  Re  - 
ligion  ,  ses  menaces  et  ses  promesses  ?  N'est-il  pas 
vrai  qu'intérieurement  il  souliaitcroit  qu'elle  fût 
fausse?  N'est-il  pas  vrai  qu'il  a  toujours  fui  l'occa- 
sion de  s'en  instruire ,  par  une  secrète  appréhension 
d'être  convaincu  ,  ou  au  moins  éhranlé ,  par  les 
preuves  nombreuses  sur  lesquelles  elle  «'appuie  ? 
N'est-il  pas  vrai  qu'il  s'attriste  et  s'irrite  toutes  les 
fois  que ,  dans  une  de  ces  discussions  qu'on  n'est 
pas  maître  d'écarter  toujours,  on  présente,  en  fa- 
veur du  Christianisme ,  un  argument  auquel  il  ne 
peut  rien  répliquer  de  plausible?  N'est-il  pas  vrai 
que  les  objections  qu'on  y  oppose  lui  causent  au 
contraire  de  la  joie ,  et  une  joie  d'autant  plus  vive 


2G8  ESSAT    SUR    l/jNDIPFlîUENCt: 

que  CCS  objections  paroissciil  j)liis  cni])arrassanlc^ 
el  plus  fortes?  Or,  qu'est-ce  que  tout  cela,  sinon  la 
haine  de  la  vérité,  et  par  conséquent  la  haine  de 
Dieu,  vérité  suprême?  Y  a-t-il  lieu  de  s'étonner 
qu'il  rejette  ceux  qui  le  haïssent;  et  à  (jucl  autre 
sort  ces  ini'ortunés  doivent-ils  s'attendre? 

Il  ne  faut  pas  chercher  ailleurs  que  dans  l'or- 
j^ueil  et  dans  la  corruption  du  cœur  la  cause  d'une 
disposition  si  déplorable.  L'homme  abhorre  la 
gêne ,  et  la  Religion  gêne  tous  ses  penchans.  Las 
de  son  joug  austère ,  il  essaie  de  le  briser,  ou  de 
s'y  dérober.  Il  s'environne  de  distractions,  il  s'é- 
tourdit, il  s'enivre  de  plaisirs  et  desophismes, 
pour  étouffer  avec  moins  de  remords  l'importune 
vérité;  comme  un  assassin,  novice  encore,  s'eni- 
vre avant  de  commettre  un  meurtre.  Son  indiffé- 
rence pour  les  dogmes  naît  de  son  aversion  pour  les 
devoirs  ;  s'il  ne  craignoit  pas  ceux-ci ,  il  admettroit 
volontiers  ceux-là;  mais,  sachant  qu'on  ne  peut  sépa- 
rer la  règle  de  la  foi  de  la  règle  des  mœurs ,  il  cher- 
che l'indépendance  des  actions  dans  rindépendance 
des  pensées.  Il  veut  douter,  et  il  doute;  il  veut,  à 
tout  prix ,  ne  pas  croire  ,  et  sa  raison  travaille 
sans  relâche  à  s'anéantir  elle-même  :  véritable  sui- 
cide moral,  plus  criminel  mille  fois  que  celui 
qui  ne  détruit  que  le  corps. 

Que  la  brute  ,  privée  de  réflexion  ,  vive  et  meure 
sans  s'inquiéter  de  l'avenir,  cette  insouciance  est 
sa  condition  natiuclle  et  nécessaire.  Mais  quand 
l'homme,  doué  de  ficultés  incomparablement  plus. 


EN    M  ATIKRE    DE    RELIGION.  2G 

nol)lcs ,  capable  de  s  élever  a  l'Idée  de  Dieu,  et 
d  embrasser  riiifiiii  pai-  sa  pensée,  ses  désirs  et  ses 
espérances ,  se  précipite  de  cette  liauleur  diiiis  la 
vile  condition  des  bétes  ,  ne  veut  plus  connoître  , 
a  leur  exemple ,  cpie  des  penchans  et  des  besoins , 
et,  dégoûte  du  partage  immortel  que  lui  assigna 
le  Créateur ,  leur  envie  jusqu'au  néant,  cela  con- 
fond ,  cela  épouvante ,  et  l'on  n'a  point  de  paroles 
})our  exprimer  l'iiorreur  qu'inspire  une  si  profonde 
d  ('gradation. 

L'indifférence  aveugle  est  donc,  sans  contredit, 
l'état  le  plus  avilissant  où  une  créature  raison- 
nable puisse  tomber.  Le  seul  cas  où  l'honnne  sage 
pût  demeurer  indifférent  sur  la  Religion,  seroit 
celui  où  nous  n'aurions  aucun  intérêt  de  savoir  si 
elle  est  vraie  ou  fausse ,  ou  aucun  moyen  de  nous 
en  assurer.  En  d'autres  termes,  il  faut,  comme 
l'observe  M.  de  Bonald,  que  les  indifférens  suj)- 
posent  «  qu'il  n'y  a  dans  la  Religion ,  considérée 
»  en  général  et  dans  toutes  ses  différences ,  ni  vrai 
»  ni  faux  ;  ou  que  s'il  y  a  vrai  et  faux  dans  la  Re- 
"  ligion  comme  en  toute  autre  chose,  l'homme 
M  n'a  aucun  moyen  de  les  distinguer  ;  ou  qu'enfin 
»  la  Religion  ,  vraie  ou  fausse ,  est  également  in- 
>j  différente  pour  l'homme. 

»  La  supposition  ,  continne  le  même  écrivain  , 
»  que  toutes  les  Religions  sont  indifférentes,  n'est 
»  pas  soutenablc  en  bonne  philosopliie.  11  n'vapns 
«  j)lu8  de  philosophie  sans  lui  premier  principe, 


270  ESSAI    SUK    l'IiNDIFFÉUENCE 

»  cause  do  tous  les  clFcts  moraux  et  physiques,  qu'il 

>>  ne  peut  y  avoir  d'arithmétique  sans  une  iiniié 

3ï  première ,  mère  de  tous  les  noml)res  ;  ou  de  géo- 

5î  métrie,  sans  un  premier /?om^  générateur  des  li- 

>»  gnes,  des  surfaces  et  des  solides.  Et  comment  sup- 

»  poser  qu'il  n'y  ait  pas  vrai  et  faux  dans  des  Rcli- 

«  gionsoppose'es  entre  elles ,  mais  qui  pourtant  sont 

»  partout  le  rapport  vrai  oufaux  de  Dieu  à  l'homme, 

»  et  de  l'homme  à  son  semhlahle,  la  raison  du  pou- 

»  voir ,  la  règle  du  devoir,  la  sanction  des  lois,  la 

»  hase  de  la  société  ;  lorsqu'il  y  a  vrai  et  faux  par- 

»  tout  où  les  hommes  portent  leur  raison  ou  leurs 

>ï  passions;  vrai  et  faux  en  tout ,  et  même  à  Y  Opéra, 

>j  et  jusque  dans  les  ohjets  les  plus  frivoles  de  nos 

ïj  connoissances  et  de  nos  plaisirs  ?  Mais  s'il  y  a  vrai 

»  et  faux,  ordre  et  désordre,  dans  les  diverses  Re- 

)>  hgions  considérées  en  général,  peut-on  supposer 

>j  en  honne  philosophie ,  que  l'Etre  qui  est  l'intel- 

3J  ligence  et  la  vérité  suprême  ait  refusé  aux  hom- 

»  mes,  êtres  intelligens  aussi ,  capables  de  connoître 

»  et  de  choisir,  d'aimer  ou  de  hair^  tout  moyen 

»  de  distinguer  le  vrai  et  le  faux  dans  les  rapports 

5>  qu'ils  ont  avec  lui?  Et  à  quelle  fin  leur  auroit- 

M  il  donné  cette  ardeur  démesurée  de  connoître^ 

»  et  leur  auroit-il  permis  de  découvrir  les  rap- 

»  ports  qu'ils  ont  même  avec  les  choses  insensibles? 

»  Et  si  l'homme  peut  distinguer  le  bien  et  le  mal 

»  dans  les  diverses  Religions ,  comment  supposer 
»  qu'il  puisse  rester  indifférent  à  la  vérité  et  à 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  27! 

»  Terreur,  lui  qui  ne  doit  rester  indifTéreut  sur 
w  rien  ,  et  chez  qui  rindifference  est  même  le  ca- 
»  ractere  le  plus  marque  de  la  stupidité  (i)  ?  » 

Ces  courtes  observations  du  philosophe  le  plus 
profond  qui  ait  paru  en  Europe  depuis  Malehran- 
che,  montrent  déjà  bien  clairement  l'absurdité  des 
seuls  principes  sur  lesquels  on  puisse  fonder  l'in- 
différence  des  Religions.  En  soumettant  de  nou- 
veau ces  principes  à  un  examen  rigoureux  et  dé- 
taillé ,  nous  espérons  ne  laisser  d'excuse  ni  à  la 
crédulité  qui  les  adopte,  ni  à  la  mauvaise  foi  qui 
feint  de  les  adopter.  Nous  n  aurons  pas  même  pour 
cela  besoin  de  talent  :  l'art  quelquefois  est  néces- 
saire pour  revêtir  l'erreur  des  apparences  de  la 
vérité  ;  mais  veut-on  rendre  à  celle-ci  son  éclat , 
il  suffit  d'abaisser  le  voile  dont  on  s'efTorçoit  de  la 
couvrir. 

Afin  que  le  lecteur  suive  aisément  la  discussion, 
il  convient  qu'il  en  ait  d'avance  une  idée  nette , 
qu'il  connoisse  le  but  où  il  marche ,  et  par  quelle 
l'oute  il  y  doit  arriver,  \oici  donc,  en  peu  de  mots, 
ce  que  nous  nous  proposons  d'établir,  et  l'ordre 
dans  lequel  nous  l'établirons. 

On  soutient  que  la  Religion ,  vraie  ou  fausse , 
est  indifférente  pour  l'homme;  et  nous  prouverons 
que ,  supposé  l'existence  d'une  vraie  Religion ,  cette 

(1)  Sur  la  tolérance  des  opinions ,  par  M.  clc  iJonaUl, 
Spectateur  français  au  XI  f^  siècle ,  tom.  IV*^,  pages 
72,   7'). 


272  ESS/VI    SUR    L'iNDTFFl'illENCP 

Rclii^ioii  est  i)onr  l'iionimc,  considère  soit  iluli'^i'' 
dllellelnent,  soit  en  société  avec  ses  scin1)I.'il)les  cl 
avec  Dieu,  d'une  importance  infinie;  d'où  il  suit 
qu'il  a  un  intérêt  infini  à  s'assurer  s'il  existe  en 
eiFet  une  vraie  Religion,  et  qu'il  y  a,  par  consé- 
quent ,  une  folie  iniiuie  à  demeurer  à  cet  éj^ard 
dans  l'indifférence.  Pour  éclaircir  nos  principes , 
en  les  appliquant  à  une  Religion  connue  ,  nous 
supposerons,  en  outre,  que  le  Christianisme  est 
cette  Religion  véritable ,  dont  il  s'agit  de  montrer 
l'importance. 

On  soutient  que  toutes  les  Religioiis  sont  en 
elles-mêmes  indifférentes;  et  nous,  prouverons 
qu'aucune  Religion  n'est  indifférente  en  soi ,  ou 
qu'en  toute  Religion  il  y  a  bien  ou  mal ,  vérité  ou 
erreur  ;  qu'il  existe  nécessairement  une  vraie  Reli- 
gion ,  c'est-à-dire ,  une  Religion  d'une  vérité  ou 
d'une  bonté  absolue,  et  qu'il  n'en  existe  qu'une 
seule ,  d'où  se  déduit  l'obligation  de  l'embrasser, 
s'il  est  possible  de  la  reconnoître. 

On  soutient  que  s'il  existe  une  véritable  Reli- 
gion ,  l'homme  n'a  aucun  moyen  de  la  discerner 
des  Religions  fausses;  et  nous  prouverons  que, 
dans  tous  le^  temps ,  les  hommes  ont  eu  un  moyen 
facile  et  sûr  de  reconnoître  la  véritable  Religion  : 
d'où  il  résulte  que  l'indifférence  n'est  pas  seule- 
ment un  état  déraisonnable  ,  mais  encore  un  état 
criminel. 

Chacun  sans  doute  restera  juge,  pour  soi ,  de  la 
force   des   preuves  que  nous   allons   développer» 


EN    MATIÈRE   DE    RELIGION.  2^3 

Nous  ne  contestons  à  personne  ce  droit  naturel. 
Mais  quiconque  refuseroit  d'examiner  les  l'onde- 
mens  de  rindifférence ,  ne  pourroit-etre  compté 
parmi  les  indiflfërens  dogmatiques.  Il  se  rangeroit, 
par  cela  seul,  au  nombre  de  ces  insensés  qui,  vou- 
lant à  tout  prix  confondre  les  terreurs  de  la  con- 
science avec  la  répugnance  de  la  raison ,  craignent 
de  regarder  en  face  la  vérité ,  et  se  forment  contre 
elle  un  triste  rempart  de  ténèbres ,  foible  défense 
Contre  le  remords. 


1.  i8 


274  ESSAI  SUR  l'indiffluencu 


CHAPITRE  IX. 

/ 

Importance  de  la  Religion  par  rapport  à 
Vhomme, 


JLje  bonheur  est  la  fin  naturelle  de  l'homme  :  il 
désire  invinciblement  d'être  heureux  ;  mais  trop 
souvent  la  raison  incertaine  et  les  passions  aveugles 
l'égarent  loin  du  terme  où  il  aspire  avec  une  si  vive 
ardeur.  Soumise  à  des  lois  invariables,  la  brute  at- 
teint sûrement  sa  destination.  Aucune  erreur ,  au- 
cune affection  désordonnée  ne  l'écarté  du  but  que 
lui  a  marqué  la  nature  ;  et  la  mort ,  dont  elle  n'a 
Iii  la  prévoyance  ni  les  terreurs  ,  arrivant  au  mo- 
ment où  la  décadence  des  organes  ne  lui  laisseroit 
plus  éprouver  que  des  sensations  pénibles ,  est  en- 
core pour  elle  un  bienfait. 

Il  n'en  est  pas  ainsi  de  l'homme  :  intelligent  et 
libre,  pour  jouir  du  bonheur,  il  faut  qu'il  le 
cherche ,  qu'il  s'applique  à  le  discerner  de  ce  qui 
n'en  est  que  l'image,  que  sa  volonté  le  choisisse  li- 
brement; et  jamais  il  ne  s'en  éloigne  davantage 
qiie  lorsqu'il  n'obéit,  comme  l'animal,  qu'à  ses 
penchans.  Les  nobles  facultés  qu'il  dégrade ,  ven- 
geant leurs  droits  outragés,  lui  font  bientôt  senr 


EN    MA.TFÈRE    DE    RELTGTON.  276 

tir,  par  raïuertume  cj^n'cllcs  répandent  sur  ses 
plaisirs ,  qu'il  existe  pour  lui  une  autre  loi  que  la 
loi  des  sens. 

Le  bonheur  des  êtres  est  dans  leur  perfection,  et 
plus  ils  s'approchent  de  la  perfection,  plus  ils 
s'approcliant  du  bonheur.  Jusqu'à  ce  qu'ils  y  ar- 
rivent, on  les  voit  agités,  inquiets,  parce  que  tout 
être  qui  na  pas  atteint  la  perfection  qui  lui  est 
propre ,  ou  qui  n'est  pas  tout  ce  qu'il  peut  et  doit 
être,  est  dans  un  état  de  passage,  et  cherche  le 
lieu  de  son  repos,  comme  un  voyageur,  égaré  dans 
des  régions  étrangères,  cherche  avec  anxiété  sa 
patrie.  Et  il  est  remarquable  que  tous  les  hommes, 
dominés  à  leur  insu  par  le  sentiment  de  cette  vé- 
rité, joignent  constamment,  à  l'idée  du  bonheur, 
l'idée  du  repos ,  qui  n'est  lui-même  que  cette  paix 
profonde,  inaltérable,  dont  jouit  nécessairement 
un  être  parvenu  à  sa  perfection,  et  que  saint  Au- 
gustin appelle  excellemment  la  trancjuilllté  de 
r ordre  j  et  quand  l'Ecriture  veut  peindre  le  séjour 
affreux  du  souverain  mal ,  elle  nous  parle  d'une 
région  désolée ,  d'une  terre  de  ténèbres  et  de  mort  y 
d'où  tout  ordre  est  banni  y  et  qu'habite  une  éter^ 
nelle  horreur  (i). 

La  perfection  des  êtres  étant  relative  à  leur  na- 
ture, il  s'ensuit  qu'aucun  être,    et  l'homme  en 

(1)  Terrain  miseriœ  et  tenehrariini  ,  iibi  umbra  nior- 
tis  et  niillus  ordo ,  sed  sempiternus  korrur  inhabitat. 
Job.  ,  î,  22. 

18. 


276  ESSAI    SUK    l'indifférence 

particulier,  ne  sauroit  elre  liourcux  que  par  une 
parfaite  conlornùté  aux  lois  qui  résultent  de  sa 
nature.  En  un  mot ,  il  n'y  a  de  bonheur  qu  au  sein 
de  l'ordre  ;  et  Tordre  est  la  source  du  bien  ,  comme 
le  desordre  est  la  source  du  mal ,  dans  le  monde 
moral  comme  dans  le  monde  physique ,  pour  les 
peuples  comme  pour  les  individus;  et,  quand  ils 
mëconnoissent  cette  vérité  éternelle ,  le  châtiment 
suit  de  prés,  toujours  proportionné  à  la  gravité  du 
désordre;  et  si  le  désordre  est  extrême,  si  un  in- 
dividu ou  un  peuple  se  rend,  pour  ainsi  parler, 
coupable  d'un  crime  capital ,  en  violant  les  lois 
fondamentales  de  son  être ,  la  nature  inexorable  le 
punit  de  mort. 

Mais  pour  se  conformer  aux  lois  de  Tordre  il 
faut  les  connoître.  Donc ,  point  de  bonheur  pour 
Thomme  ,  à  moins  qu'il  ne  se  connoisse  lui-même, 
et  qu'il  ne  connoisse  les  êtres  avec  lesquels  il  a  des 
rapports  nécessaires,  c'est-à-dire,  les  êtres  sem- 
blables à  lui  ;  car  il  n'y  a  de  rapports  nécessaires 
ou  de  société ,  qu'entre  les  êtres  semblables.  Et 
Thomme,  en  effet,  peut  connoître  Dieu,  et  se  con- 
noître lui-même,  et  connoître,  par  consétjnent,  les 
rapports  nécessaires  qui  Tunissent  à  Dieu  et  aux 
autres  hommes,  et  qui  dérivent  de  la  nature  de 
Thomme  et  de  la  nature  de  Dieu.  Autrement  il 
seroit  un  être  contradictoire ,  puisqu'ayant  une 
fin  ,  qui  est  la  perfection  ou  le  bonheur ,  il  n'au- 
'tml  aucun  moyen  d'y  parvenir. 

Et  ceci  montre  clairement  l'absurdité  de  la  doc- 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  '2'J'J 

Irino  du  fatalisme;  car  si  les  actions  humaines 
ëloient  nécessitées,  elles  tendroient  toutes  néces- 
sairement a  la  perfection  de  l'homme,  et  il  seroit 
toujours  aussi  heureux  qu'il  lui  est  possihle  de 
1  être.  Il  n'y  a  qu'un  être  libre  qui  puisse  agir  con- 
tre les  lois  de  sa  propre  nature  ;  et  le  malheur  ,  de 
même  que  le  désordre ,  n'est  explicable  que  par 
la  liberté. 

La  nature ,  qui  est  immuable ,  parce  qu'elle  n'est 
que  l'ordre  immuablement  voulu  de  Dieu  ,  impose 
à  l'homme  des  lois  immuables  comme  elle  ;  lois 
nécessaires  ,  parce  qu'elles  sont  l'expression  de 
rapports  nécessaires;  lois  hors  desquelles  on  ne 
trouve  ni  paix  ni  félicité  ,  parce  que  hors  d'elles 
il  n'y  a  que  désordre.  Nul  n'en  sauroit  assigner 
l'origine,  en  nommer  l'inventeur.  On  les  recon- 
noît  sans  peine  à  leur  antiquité,  à  leur  universa- 
lité, à  je  ne  sais  quel  caractère  de  simplicité,  de 
grandeur  et  de  force  qui  les  distingue  essentielle- 
ment ,  (\\  les  conservé  indestructibles  au  milieu 
des  révolutions  des  mœurs  et  des  vicissitudes  de^ 
opinions. 

Cependant  l'homme  ,  séduit  par  une  fausse 
science,  ou  emporté  par  les  passions,  s'efforce  sou- 
vent de  suhstituer  à  cette  législation  naturelle  une 
législation  factice ,  et  c'est  comme  s'il  tentoit  de 
changer  sa  nature  et  la  nature  des  êtres  semblables 
à  lui.  Aussi,  soit  qu'essayant  de  s'établir  arbitrai- 
rement en  société  avec  Dieu ,  il  combine  des  dog- 
mes et  invente  Aqs,  Religions ,  soit  que  ,  voulant 


2yS  ESSAI    SUR    l'iIN DIFFÉRENCE 

selaLlir  arLiliaircmcnt  en  société  avec  les  antres 
hommes  ,  il  combine  des  formes  de  gouvernement 
et  invente  des  constitutions;  sa  vaine  sagesse  n'a- 
boutit qu'à  mettre  des  opinions  à  la  place  des 
croyances ,  des  passions  à  la  j)lace  des  devoirs ,  et 
dans  l'Etat ,  comme  dans  la  famille  et  dans  l'indi- 
vidu ,  l'agitation  du  désordre  et  la  fièvre  de  la  li- 
cence ,  à  la  place  de  la  tranquillité  de  l'ordre  :  et 
l'on  peut  remarquer  que  les  plus  grands  maux  qui 
aient  affligé  le  genre  humain  ,  à  quelque  époque 
que  ce  soit ,  sont  nés  des  constitutions  arbitraires 
et  des  Religions  arbitraires. 

La  Religion ,  la  morale ,  la  société  ,  sont  des  faits 
généraux ,  comme  la  pesanteur,  des  lois  générales 
et  indépendantes  de  nos  idées,  comme  les  lois  de 
l'équilibre.  Dés  qu'on  les  considère  comme  de 
pures  abstractions,  tout  est  perdu.  C'est  alors 
qu'une  philosophie  en  délire  veut  tout  inventer, 
en  politique,  en  morale,  en  Religion;  à  peu  près 
comme  le  physiologiste  qui,  ne  voyant  dans  la 
vie  et  ses  phénomènes  qu'un  système  arbitraire  , 
prétendroit  inventer  un  nouveau  mode  d'exis- 
tence :  et  les  stoïciens  ont  été  jusqu'à  cet  excès  de 
folie  ,  lorsque,  dans  l'impuissance  de  se  soustraire 
aux  peines  de  l'âme  et  aux  souffrances  du  corps,  ils 
ont  fait  consister  le  bonheur  dans  l'insensibilité  aux 
douleurs  physiques  et  morales ,  insensibilité  incom- 
patible avec  le  mode  d'existence  essentiel  à  l'homme. 

Les  autres  théories  du  souverain  bien ,  ima- 
ginées en  si  grand  nombre  par  les  sages  de  l'anti- 


EN    MATIÈIŒ    DE    RELIGION.  279 

cjuite  (*),  ne  reposent  pas  sur  une  base  moins  freJe  ; 
vides  d'espérance,  elles  ne  considèrent  l'homme 
que  dans  l'élat  présent,  sans  égard  à  ses  destinées 
futures  :  triste  et  vaine  pliilosopliie,  qui  vient  se 
Lriser  contre  Fécueil  de  la  mort. 

Connoître,  aimer,  agir,  voilà  tout  l'iiomme.  De 
l'accord  de  ses  facultés ,  et  de  leur  parfait  déve- 
loppement, résulte  le  bonheur  de  l'individu,  parce 
qu'il  est  éminemment  conforme  à  Tordre  ,  ou  à  la 
nature  des  êtres ,  que  leurs  facultés  se  développent , 
et  que  tout  être  privé  d'une  de  ses  facultés  natu- 
relles ,  ou  en  qui  cette  faculté  demeure  oisive , 
faute  d'un  objet  correspondant  auquel  elle  puisse 
s'appliquer,  est  dans  un  état  contre  nature,  par 
conséquent  dans  un  état  de  souffrance. 

L'objet  propre  de  l'intelligence,  ou  de  la  fa- 
culté de  connoître,  est  la  vérité  :  donc  l'ignorance, 
état  d'imperfection ,  et  l'erreur,  état  de  désordre, 
sont  contraires  à  la  nature  de  l'être  intelligent,  et 
incompatibles  avec  le  bonheur. 

De  même  que  le  vrai  est  l'objet  de  l'intelligence, 
le  bien  est  l'objet  de  l'amour;  et  l'amour  dérive 
de  l'intelligence,  parce  qu'il  faut  connoître  le  bien 
avant  de  l'aimer,  et  que  l'amour  n'est  que  la  jouis- 
sance intime  de  la  vérité  connue. 

L'intelligence  est  donc  le  principe  de  l'amour; 
et  l'amour,  principe  d'action,  tend  à  réaliser  au 
dehors  son  objet,  c'est-à-dire,  le  bien  ou  la  vé- 

(*)  Varron  en  compte  deux  cent  quatre-vingt-huit* 


280  ESSAI    SUR    l'indifférence 

ri  lé  :  et  il  est  dit  de  la  vérité  supi  ême ,  revêtue  de 
notre  nature  par  leflet  d'un  amour  infini ,  cpi e//e 
passa  en  faisant  le  bien  :  transid  henej'aciendo  (i). 

Mais  rJiomme,  actif  par  ses  sens,  et  par  eux 
incliné  vers  les  objets  matériels,  partagé  ainsi  entre 
deux  amours  et  deux  volontés  qui  le  poussent  vio- 
lemment dans  des  directions  contraires  ,  ne  sauroit 
coûter  de  paix  qu'il  n'ait  établi  l'ordre  entre  ses 
facultés,  en  assujettissant  les  sens  à  la  loi  de  l'intel- 
ligence ou  de  la  vérité ,  qui ,  dans  ses  rapports  avec 
les  actions  des  êtres  libres,  n'est  que  la  justice  im- 
muable :  donc ,  point  de  bonheur  sans  vertu  ,  et 
point  de  vertu  sans  l'amour  prédominant  des  biens 
intellectuels ,  ou  de  la  justice  et  de  la  vérité. 

Otez  cet  accord  et  cette  dépendance  entre  nos 
facultés ,  la  souffrance  aussitôt  naît  du  désordre , 
et  ne  cesse  qu'avec  lui.  L'iiomme,  dans  l'état  d'igno- 
rance ,  vit ,  agit  au  hasard  ;  il  ne  sait  ni  ce  qu'il 
doit  aimer,  ni  ce  cjii'il  peut  se  permettre ,  ni  ce  que 
l'ordre  exige  qu'il  s'interdise  ;  et  si  l'ignorance  est 
complète ,  comme  dans  l'idiotisme  absolu ,  tout 
amour  est  détruit,  toute  action  est  détruite,  et  l'in- 
dividu meurt ,  à  moins  qu'une  intelligence  étran- 
gère ne  le  conserve.  L'erreur,  en  corrompant  l'a- 
mour, dérègle  les  actions ,  et  place  l'homme  dans 
de  faux  rapports,  par  conséquent  des  rapports 
douloureux ,  avec  les  êtres  semblables  à  lui.  Que 
si  l'amour  s'égare ,  la  vérité  restant  dans  l'intelli- 
^. ..  I. — ^ ""- 

(i)  Act»,  X,  38, 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  281 

gence  ,  il  s'ctaLlil ,  entre  la  raison  et  les  penclians, 
une  guerre  terrible  qui  bouleverse  et  dévaste  lame  ; 
c'est  le  remords  avec  ses  terreurs  et  ses  angoisses 
intolérables.  Les  sens  ou  les  organc^s,  destinés  à 
servir  (*) ,  s  emparent-ils  du  pouvoir,  le  désordre 
est  au  comble;  tout  périt,  et  rintelligcncc ,  et  la- 
mour,  et  le  corps  même,  «  Lorsque  nous  étions 
M  soumis  à  la  loi  de  la  chair,  dit  éaergiquement  le 
"  livre  où  se  trouve  toute  vérité,  les  passions  déré- 
5J  glées ,  opérant  dans  nos  membres,  portoient  de$ 
w  fruits  de  mort(i).  » 

Que  les  diverses  facultés  de  l'homme  soient 
convenablement  ordonnées  entre  elles,  et  que  cha- 
cune jouisse  de  son  objet  propre  ,  telle  est  donc  la 
première  condition  du  bonheur.  La  seconde  est 
que  chaque  faculté  atteigne  son  parfait  développe- 
ment, ou  jouisse  de  lobjet  qui  lui  correspond,  se- 
lon toute  l'étendue  de  sa  capacité.  Or,  les  désirs 
sont  un  sûr  indice  de  cette  capacité  :  et,  en  effet , 
l'homme  qui  sent  en  lui-même  un  désir  infini  de 
connoître  et  d'aimer,  parce  qu'il  peut  et  doit  con- 
noître  la  vérité  infinie  et  aimer  le  bien  infiiii,  n'est 
point  tourmenté  d'un  désir  infini  d'agir,  parce  que 
son  action ,  comme  être  physique ,  est  naturelle- 


(*)  On  connoît  la  belle  définition  de  l'homme ,  par  M.  de 
Bonald  :  L'homme  est  une  intelligence  servie  par  desor^m 
ganes. 

(1)  Ciim  enim  essemus  in  carne  ,  passiones  peccato-^ 
mm ....  operabantiir  in  mcmbris  nostris ,  ut  fructifie  a*^ 
rent  morti,  Ep.  ad  Rom. ,  vu,  5. 


282  ESSAI    SUR    L'iNDIFFÉnENCE 

ment  et  nécessairement  bornée.  Le  savant  qui  vent 
connoîlre  les  lois  des  mouvemens  célestes ,  et  tra- 
vaille et  veille  pour  les  découvrir,  ne  songe  point  à 
les  soumettre  à  sa  volonté;  et  la  raison  en  est  que 
sa  puissance  d'action  est  limitée ,  et  son  intelligence 
sans  limites. 

Ces  principes  posés ,  considérons  la  philosophie 
et  la  Religion  dans  leurs  rapports  avec  le  bonheur  ; 
et ,  pour  commencer  par  la  philosophie  ,  quelles 
sont  les  vérités  qu'elle  nous  révèle?  quels  sont  les 
biens  qu'elle  nous  offre ,  les  devoirs  qu'elle  nous 
prescrit?  Que  nous  apprend-elle  sur  la  place  que 
nous  occupons  dans  l'ordre  des  êtres ,  sur  notre 
origine ,  notre  nature ,  notre  destination  ?  Hélas  ! 
plus  impuissante  encore  que  présomptueuse ,  elle 
trompe  ou  dégrade  toutes  nos  facultés.  Notre  esprit 
lui  demande  la  vérité  infinie,  seule  proportionnée  à 
ses  désirs  ,  et  elle  ne  lui  présente  que  des  doutes , 
de  vaines  conjectures,  de  palpables  absurdités. 
Toutes  les  croyances  fuient  devant  elle;  et,  pas- 
sant comme  une  trombe  à  travers  l'esprit  hinnain  , 
elle  renverse  tous  les  principes ,  déracine  toutes  les 
idées ,  brise  toutes  les  espérances.  Autant  de  phi- 
losophes ,  autant  de  systèmes  aussi  vagues ,  aussi 
fugitifs  que  les  rêves  de  la  nuit.  Représentons- 
nous  un  homme  que  le  désir  de  la  vérité  ,  naturel 
à  tous  les  êtres  intelligens ,  excite  à  la  chercher  , 
et  qui ,  à  l'aide  d'une  raison  droite ,  entreprend , 
dans  ce  dessein,  l'examen  des  systèmes  philoso- 
phiques. Que  d'obscurités  !  que  d'incertitudes  î  que 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  283 

de  contradictions!  (juellc  mer  immense  dont  nul 
encore  n'a  pu  marquer  les  rivages  î  Vous  qu'abu- 
seroit  Tespoir  d'y  découvrir  enfin  l'heureux  port 
où  vous  aspirez  ,  croyez  -  en  l'expérience  des 
voyageurs  détrompes,  écoutez  la  voix  de  Rous- 
seau :  ce  Je  consultai  les  philosophes  ,  je  feuilletai 
»  leurs  livres  ,  j'examinai  leurs  diverses  opinions: 
«  je  les  tiouvai  tous  fiers ,  affirmatifs ,  dogmati- 
»  ques,  même  dans  leur  scepticisme  prétendu , 
»  n'ignorant  rien  ,  ne  prouvant  rien ,  se  moquant 
»  les  uns  des  autres;  et  ce  point ,  commun  à  tous, 
»  me  parut  le  seul  sur  lequel  ils  ont  tous  raison. 
î>  Triomphans  quand  ils  attaquent,  ils  sont  sans 
j>  vigueur  en  se  défendant.  Si  vous  pesez  les  rai- 
ij  sons,  ils  n'en  ont  que  pour  détruire:  si  vous 
j»  comptez  les  voix ,  chacun  est  réduit  à  la  sienne  ; 
j>   ils  ne  s'accordent  que  pour  disputer  (i).  » 

Mais  l'homme  n'est  pas  jeté  sur  la  terre  quelques 
instans  pour  disputer  :  il  y  est  pour  connoître  et 
pour  agir,  par  conséquent  pour  croire;  et  malheur 
à  qui  le  doute  ouvre  les  portes  du  tombeau  I 

«  Je  conçus,  ajoute  Rousseau,  que  l'insufTi- 
»  sance  de  l'esprit  humain  est  la  première  cause 
»  de  cette  prodigieuse  diversité  de  sentimens,  et 
»  que  l'orgueil  est  la  seconde.  Nous  n'avons  point 
»  les  mesures  de  cette  machine  immense  ;  nous  n'en 
i>  pouvons  calculer  les  rapports;  nous  n'en  con- 
>i  noissons  ni  les  premières  lois ,  ni  la  cause  finale; 

(i)  Emile,  tom.  in,pa£:>.  iiy. 


284  ESSAI    SUU    l'iNDIITÉRKNCE 

»  nous  nous  ignorons  nous-mêmes  ;  nous  ne  con- 
3>  noissons  ni  notre  nature ,  ni  notre  principe  ac- 
5>  tif  ;  à  peine  savons-nous  si  l'homme  est  un  être 
5>  simple  ou  composé  ;  des  mystères  impénétrables 
»  nous  environnent  de  toutes  parts;  ils  sont  au- 
i>  dessus  de  la  région  sensible  ;  pour  les  percer , 
M  nous  croyons  avoir  de  l'intelligence,  et  nous 
w  n'avons  que  de  l'imagination.  Chacun  se  fraye, 
>j  à  travers  ce  monde  imaginaire,  une  route  qu'il 
3J  croit  la  bonne  ;  nul  ne  peut  savoir  si  la  sienne 
»  mène  au  but  (1).  » 

Etrange  condition  que  celle  de  l'homme  aspi- 
rant, avec  une  ardeur  inexprimable,  à  la  jouissance 
du  vrai ,  et  n'étant  jamais  assuré  s'il  n'embrasse 
point  à  sa  place  le  mensonge  !  Incapable  naturelle- 
ment d'atteindre  à  la  certitude  ,  le  doute  lui  est  un 
supplice.  Et  cependant ,  observe  Pascal ,  «  il  faut 
«  que  chacun  prenne  parti ,  et  se  range  nécessai- 
w  rement,  ou  au  dogmatisme ,  ou  au  pyrrhonisme  ; 
«  car  qui  penser  oit  demeurer  neutre  seroit  pyrrho- 
M  nien  par  excellence  :  cette  neutralité  est  l'essence 
w  du  pyrrhonisme  ;  qui  n'est  pas  contre  eux ,  est 
»  excellemment  pour  eux.  Que  fera  donc  l'homme 
53  en  cet  état?  Doutera-t-il  de  tout?  Doutera-t-il 
>j  s'il  veille,  si  on  le  pince,  si  on  le  brûle?  Dou- 
»  tera-t-il  s'il  doute  ?  Doutera-t-il  s'il  est?  On  nen 
«  sauroit  venir  là  :  et  je  mets  en  fait  qu'il  n'y  a  ja- 
3j  mais  eu  de  pyrrhonien  effectif  et  parfait.  La  na- 

(i)   Emile  f  tom,  III ,   pag.  28. 


liN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  285 

>*  ture  soutient  la  raison  impuissante ,  ctTcmpeche 
M  d  extravaguer  jusqu'à  ce  point.  Dira-t-il ,  au  con- 
»  traire,  qu'il  j)ossede  certainement  la  vérité,  lui 
»j  qui ,  si  peu  qu'on  le  pousse ,  n'en  peut  montrer 
»  aucun  titre  ,  et  est  forcé  de  lâcher  prise? 

»  Qui  démêlera  cet  embrouillement  ?  La  nature 
»  confond  les  pyrrhoniens,  et  la  raison  confond 
»  les  dogmatistes.  Que  deviendrez-vous  donc,  ô 
»  homme,  qui  cherchez  votre  véritable  condition 
"  par  votre  raison  naturelle?  Vous  ne  pouvez  fuir 
»  une  de  ces  sectes ,  ni  subsister  dans  aucune  (i  ).  » 

Fait  pour  obéir  aux  lois  de  l'ordre  ,  pour  vivre 
en  société  avec  Dieu ,  auteur  et  hen  de  tous  les 
êtres ,  pour  posséder  la  vérité  infinie  par  l'intelli- 
gence, et  pour  en  jouir  par  l'amour,  l'homme,  à 
qui  elle  échappe ,  et  qui  ne  voit  alors  rien  de  plus 
grand  et  de  plus  parfait  que  lui-même,  commence 
à  s'aimer  sans  mesure  dans  ce  qu'il  a  de  plus 
intime  et  de  plus  vif,  sa  pensée  et  ses  sensations  : 
et,  conséquent  dans  le  désordre ,  après  s'être  choisi 
pour  l'objet  d'un  amour  infini ,  il  se  fait  le  centre 
de  toutes  choses,  il  se  fait  Dieu;  et  la  philosophie 
n'est  que  l'idolâtrie  de  l'homme  ,  idolâtrie  la  plus 
funeste ,  parce  qu'en  exaltant  l'égoïsme  à  l'infini , 
elle  rompt  tous  les  liens  sociaux. 

S'il  est  un  spectacle  digne  de  pitié,  c'est  assuré- 
ment celui  d'une  créature  foible  ,  ignorante ,  cala- 
miteuse  ,  qui ,  ayant  perdu  de  vue  sa  véritable  fm, 

(i)  Pensées  de  Pascal ^  ch.  yxi ,  édit.  de  Paris,  in-i  2, 


286  ESSAI  SUR  l'indifférence 

remue,  avec  une  opiniâtre  ardeur,  ce  fonds  im- 
mense de  misère ,  pour  y  trouver  son  bien  et  son 
repos.  On  la  verra,  cette  créature  infortunée,  par- 
courant l'aride  désert  de  la  vie,  tressaillir  d allé- 
gresse à  la  rencontre  des  plus  vils  plaisirs,  comme 
les  hommes  ,  au  dernier  degré  de  Tétat  sauvage , 
poussent  des  cris  de  joie ,  lorsqu'errant  afïhmés 
au  milieu  des  forets,  ils  ont  découvert  quelques 
fruits  après ,  ou  les  restes  dégoûtans  d'une  proie 
abandonnée. 

Toutes  les  théories  philosophiques  du  bonheur 
se  réduisent  aux  systèmes  d'Epi  cure  et  de  Zenon  , 
diversement  combinés  et  modifiés;  et,  dans  les  ac- 
tions et  les  désirs  de  l'homme  séparé  de  Dieu,  tout, 
en  dernier  résultat ,  se  rapporte  à  l'orgueil  ou  à  la 
volupté ,  par  la  raison  que  j'ai  dite  plus  haut.  II 
s'aime  d'un  amour  infini  dans  ce  qu'il  a  de  plus 
intime  et  de  plus  grand ,  sa  pensée ,  son  intelli- 
gence. Mais  cet  amour  ,  loin  de  le  rendre  heureux, 
le  tourmente  ,  parce  que,  évidemment  dispropor- 
tionné à  son  objet,  et  demandant  sans  cesse  un  nou- 
vel aliment  que  rarement  il  obtient ,  et  qui  ne  le 
rassasie  jamais ,  il  contraint  l'homme  de  s'avouer 
sa  profonde  indigence ,  et  l'arrête,  en  dépit  de  ses 
répugnances ,  dans  le  sentiment  pénible  de  son  im- 
perfection. Le  désir  de  la  gloire ,  des  charges ,  des 
honneurs ,  la  passion  de  l'étude ,  l'amour  des  ri- 
chesses, quand  il  n'a  pas  les  jouissances  physiques 
pour  but  ultérieur,  les  transports  elles  délicatesses 
ombrageuses  de  la  sensibilité ,  les  vertus  même  pu- 


BIf    MATIÈRE    DE    RELIGION.  sSt 

rement  morales ,  ne  sont,  si  je  puis  ainsi  parler, 
que  des  tentatives  de  l'orgueil ,  pour  e'carter  ce 
sentiment  douloureux.  Il  s'efforce  de  suppléer  la 
perfection  absolue  par  une  supériorité  relative. 
Abusé  par  ce  vain  espoir,  l'homme  travaille  à  s'éle- 
ver au-dessus  de  ses  semblables,  en  pouvoir,  en  re- 
nommée, en  science,  en  richesse,  et  il  n'est  point 
de  si  chétif  avantage ,  même  corporel ,  dans  lequel 
la  vanité  n'aille  chercher  des  jouissances. 

Mais  possédât-on  tous  ces  avantages  ensemble , 
ce  ne  seroit  jamais  que  la  possession  de  l'homme 
imparfait  et  misérable ,  et  le  cœur  ne  tarder  oit  pas 
à  demander  d'autres  biens.  J'ai  été  tout  y  disoit 
l'empereur  Sévère  ,  parvenu  des  derniers  rangs  de 
l'armée  au  trône  des  Césars,  fai  été  tout^  et  j'ai  vu 
que  tout  né  sert  de  rien  (i).  Voilà  le  mot  qui  ter- 
mine trente  années  de  travaux  et  d'ambition  heu- 
reuse. Parcourez  les  autres  champs  de  la  gloire,  in- 
terrogez les  philosophes  et  les  favoris  des  Muses  , 
depuis  Homère  et  Pline  l'ancien,  jusqu'à  Voltaire 
et  Diderot ,  vous  n'entendrez  que  des  plaintes  aniè- 
res  et  des  cris  de  douleur.  Semblables  à  ces  dieux 
du  paganisme  que  les  vers  rongent  sur  leurs  autels, 
l'ennui ,  les  soucis ,  le  dégoût,  rongent  en  secret 
ces  âmes  superbes  dont  le  vulgaire  imbécile  envie 
la  félicité. 

Ainsi  des  autres  états;  car  l'orgueil  est  partout. 
Peuple,  grands,  savans,  ignorans,  tous  se  fatiguent 

(i)  Omniafui,  etnihil  expedit. 


288  ESSAI    SUR    l'indifférence 

potir  ctre  admires ,  pour  s'élever  dans  Tesprit  de» 
autres  et  dans  leur  propre  imagination.  Presque 
toutes  les  vaincs  occupations  des  hommes  n'ont  pas 
d'autre  but;  et  c'est   uniquement  pour  agrandir 
l'idée  qu'il  a  de  lui-même ,  que  l'un  ravage  la  terre, 
et  que  l'autre  passe  sa  vie  à  en  étudier  les  produc- 
tions ;  que  l'un  s'enferme  dans  son  cabinet  pour 
écrire  un  livre ,  et  que  l'autre  va  se  faire  tuer  à 
mille  lieues  de  chez  lui  pour  un  morceau  de  ru- 
ban ,  qui ,  en  l'exaltant  dans  sa  propre  estime ,  le 
distrairoit ,  croit-il ,  du  souvenir  importun  de  son 
néant  et  de  sa  misère.  Nos  opinions,  et   jusqu'à 
nos  divertissemens  les  plus  frivoles  ,  n'ont  guère 
d'autre  mobile  :  nous  y  cherchons  avidement  un 
sentiment  tel  quel  de  supériorité ,    qui  nous  dé- 
robe à  celui  de  notre  imperfection  réelle;  et  notre 
orgueil  est  tout  ensemble  si  désordonné  et  si  indi- 
gent ,  qu'il  n'est  rien  qui  ne  puisse  lui  servir  de 
pâture  :  le  hasard  d'une  carte ,  les  chances  favo- 
rables d'un  dé  ,  et,  chose  horrible  à  imaginer  ,  la 
séparation  même  de  Dieu,   et  la  perte  de  toute 
espérance. 

\  oilà  où  nous  en  venons ,  lorsque ,  essayant  de 
découvrir  en  nous-méme^  n©tre  bien ,  nous  nous 
flattons  de  le  trouver  dans  la  triste  contemplation 
de  notre  propre  excellence.  Et  comme  tout  est 
excès ,  désordre ,  là  où  il  n'existe  point  de  règle  ou 
de  vérité ,  cette  espèce  de  culte  intellectuel  et  d'a- 
doration que  l'homme  se  rend ,  le  conduit  à  un  mé- 
pris excessif  de  lui-même.  Fatigué  d'un  labeur  sans 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGIO.\.  289 

fruit,  il  se  raLaissc  aulaiit  qu'il  avoil  voulu  s  éle- 
ver, il  dédaif^ne  sou  iulelligeuee  ,  et  la  dej^radi.'  jus- 
qu'à lui  préférer  l'iustiuct  des  brutes.  Il  lui  repro- 
che de  lavoir  trouipé  par  de  mensoui^ejes  pro- 
messes ,  et  eliereliaut  désormais  uu  Lieu-cire  iu- 
dépeudaut  de  l'âme ,  il  s'aime  daus  ce  qu'il  y  a  en 
lui  de  plus  aveugle ,  ses  seusatious ,  selon  la  ^re- 
marque profonde  de  saint  Paul  :  «  Leiu'  intelli«>euce 
»  étant  obscurcie  d'épaisses  ténèbres,  aliénés  de  la 
»  vie  de  Dieu,  à  cause  de  ri^^norance  que  pro- 
»  duit  en  eux  l'aveu^içlement  du  cœur,  ils  s'aban- 
»  donnent,  par  désespoir  ,  à  rini[)udicité  et  à  tou- 
"  tes  les  œuvres  inmiondes(i).  » 

Mais  la  disproportion  (iutre  l'amour  et  son  ob- 
jet, entre  les  facultés  et  les  désirs,  étant  ici  bien 
plus  grande  ejicore ,  riionime  n'est  jamais  si  misé- 
rable que  lorsqu'il  se  laisse  assujettir  aux  sons.  Tout 
l'être  moral  est  alors  en  souifrance  ,  et ,  à  la  courte 
ivresse  du  plaisir,  succède  souilain  le  trouble,  le 
remords  déchirant,  les  longues  et  doulovireuses 


angoisses. 


Je  l'ai  déjà  dit,  les  jouissances  physiques,  quand 
l'homme ,  les  recherchant  pour  elies-niémes ,  y 
place  sa  félicité ,  détruisent  rinlelligence,  l'amour, 
le  corps  même;  parce  qu'en  demandant  aux  or- 

(i)  Tenebris  obscuratnmhabentes  inUllectiim  ,  alie^ 
nati  à  vitd  Dei ,  per  i^norandam  qiiœ  est  in  illis , 
propter  cœcitafern  cordis  ipsoiiim  ,  qui  desperanfcs , 
semetipsos  tradiderunt  impudicitiœ  j  in  operationtm 
immundiliœ  omnis.  Ep.  ad  Ephcs.,  iv,  18,  19. 


2C)Q  ËSSAT    Sl]R    L'iT^DirrÉRE.'NCE 

tçaiies  un  Loiilicur  miim  ,  ou  une  action  nilinie  , 
J'homine  renverse  les  lois  londamcnlales  de  son 
être ,  et  Lrise  le  frélc  instrument  (pi  lui  fut  donné 
pour  luie  autre  fin. 

Les  philosophes  matérialistes,  qui  ne  voientdans 
l'homme  que  ses  sens ,  montrent  tous  ime  insui- 
montahle  aversion  pour  la  chasteté;  et  cela  seul 
prouveroit  comhien  leur  doctrine  est  pernicieuse 
et  fausse,  même  à  ne  la  considérer  que  dans  ses 
rapports  avec  la  vie  présente.  Car,  avant  d'être  un 
devoir  de  morale ,  la  chasteté  est  une  loi  de  con- 
servation que  la  nature  impose  à  tous  les  êtres  vi- 
vans;  et  si  elle  est  même  un  devoir  pour  l'être 
moral,  c'est,  en  partie,  parce  qu'elle  est  une  loi 
pour  l'être  physique.  Hors  quelques  courts  mo- 
mens  destinés  à  la  reproduction,  les  animaux  sont 
chastes  par  instinct ,  sans  quoi  il  y  a  long-temps 
que  les  espèces  auroient  péri.  Loin  que  l'union  des 
sexes  ait  le  plaisir  pour  fin ,  le  plaisir  voulu ,  re- 
cherché comme  fin ,  contrarie  directement  les 
vues  de  la  nature  dans  cette  union ,  et  tend  même 
à  éloigner  un  sexe  de  l'autre ,  en  introduisant  des 
mœurs  infâmes ,  trop  communes  chez  les  anciens . 
et  justifiées,  conseillées  par  les  philosophes  mê- 
mes. «  0  la  vile  créature  que  l'homme ,  et  ahjecte, 
»  s'il  ne  se  sent  soulever  par  quelque  chose  de 
»  céleste  (i)  î  » 

Pour  peu  qu'on  ait  conservé,  je  ne  dis  pas  de 

{ï)  Montaigne. 


EN    MATIÈRE    DE    RELtaiO:vf.  29 1 

conscience,  de  goût  pour  la  vérta,  de  respect  pour 
soi-même,  mais  de  prévoyance  et  de  raison,  il  est 
inouï  qu'on  s'abuse  au  point  de  mettre  le  Lonhetir 
dans  une  passion  brutale ,  qui  conduit  tôt  ou  lard 
au  dernier  excès  de  la  misère  et  de  l'avilissciment. 
Que  l'ardente  jeunesse ,  en  contemplant  les  suites 
affreuses  du  dérèglement  des  sens ,  apprenrle  a  ré- 
primer des  pcnchans  funestes ,  toujours  aisément 
maîtrisés  par  une  volonté  forte. 

Le  premier  effet,  l'effet  inévitable  des  baJ^itudcs 
voluptueuses ,  est  de  lier  les  puissances  de  l'ame , 
et  d'en  exclure  toute  autre  pensée  que  celle  des 
vils  plaisirs  dont  elle  s'est  rendue  l'esclave.  Distrait 
par  des  désirs  sans  cesse  renaissans,  obsédé  d'im- 
purs fantômes ,  l'esprit  perd  sa  vigueur  et  sa  fécon- 
dité, tout  s'altère  et  dépérit ,  la  mémoire  s'éteint , 
le  caractère  s'énerve,  le  cœur  se  dessèche.  On  ne 
sait  plus  aimer  ,  ni  compatir,  ni  répandre  les  déli- 
cieuses larmes  de  l'attendrissement.  Le  visage  même 
s'empreint  d'une  expression  dure  et  repoussante. 
Des  traits  heurtés  et  morts  annoncent  que  la  source 
des  doux  sentimens,  des  pinces  émotions,  des  joies 
innocentes,  est  tarie.  On  diroit  que  la  vie  s'est  ré- 
fugiée toute  entière  dans  les  organes.  Mais  les  or- 
ganes mêmes  s'usant  bientôt,  les  infirmités,  les 
maladies,  les  souffrances  accourent  enfouie.  J'ai 
vu,  et  le  souvenir  m'en  sera  toujours  présent,  j'ai 
vu  de  ces  malheureuses  victimes  d'une  passion  dé- 
vorante ,  offrir  à  la  fleur  de  l'âge ,  la  dégoûtante 
image  d'une  complète  décrépi  tude.  Le  front  chauve , 

^9- 


V 


292  BSSAI    SUR    l'iNDIFFÉIUvNCK 

Jes  joues  liàves  cl  creuses,  le  rej^aid  plein  d'une 
Irislesse  slupide,  le  corps  cliaiicelaiiL  et  comme 
courJ)e  sons  le  poids  du  vice,  épuises  de  vie,  de 
pcjisées  ,  d'amour,  déjà  hideusement  en  pioie  à  la 
dissolution;  à  leur  aspect  on  croyoit  entendre  les 
pas  du  fossoyeur  se  liatant  de  venir  enlever  le  ca- 
davre. 

Juscpi  où  cependant  la  philosophie  i)eut  déi^ra- 
dcr  l'honune  ,  et  qu'elle  justifie  bien  par  ses  eilets 
ce  qu'elle  n  a  pas  rougi  de  soutenir  comme  un 
principe  incontestahle  ,  qu'entre  l'homme  et  l'ani- 
mal ,  il  n'y  a  de  différence  réelle  que  les  vête- 
mens  (i)î  Mais  c'est  le  placer  encore  trop  haut,  et, 
pour  être  conséquente,  il  faut  qu'elle  le  rahaisse 
au-dessous  deshétes,  puisqu enfin  celles-ci,  plus 
heureuses  que  l'homme ,  ne  sont  point ,  comme 
lui ,  tourmentées  d'inutiles  désiis  et  ohéissent  à 
des  lois  jmmuahles  qui  les  conservent  et  les  con- 
duisent à  la  perfection  qui  leur  est  propre.  0 
homme  !  qui  parles  avec  tant  d'orgueil  de  ta  di- 
gnité et  de  ta  grandeur ,  descends  donc  du  trône 
que  tu  t'élèves  dans  tii  pensée,  descends  ;  la  phi- 
losophie te  l'ordonne  :  viens  te  ranger  à  la  suite 
des  animaux  sans  raison  ,  plus  éclairés  et  plus  no- 
hles  que  toi;  et  assouvis  des  impures  jouissances 
qu'ils  t'ahandonnent  sans  regret,  les  désirs  dégoû- 
tés de  Dieu! 


(i)  Essai  sur   les  règnes   de  Claude  et  de   Néron  y, 
mm.  II ,  pag.  \i\o. 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  jCyi 

Les  deux  systèmes  absolus  de  l)onlieiir,  l'iii) 
fondé  sur  l'orgueil ,  l'autre  sur  la  volupté,  se  com- 
binent et  se  modifient  à  l'infini,  selon  le  carac- 
tère ,  le  tempérament ,  les  préjugés  et  la  position 
de  chaque  individu;  et  l'on  peut  observer,  comme 
une  nouvelle  preuve  de  l'influence  nécessaire  des 
doctrines  sur  les  actions  ,  qne  les  philosophes  ne 
varient  pas  moins  dans  leurs  règles  de  conduite 
que  dans  leurs  principes  spéculatifs ,  et  qu'il  y  a 
constamment  un  rapport  exact  entre  ces  principes 
et  ces  règles.  Et  comme  le  principe  le  plus  géné- 
ral de  la  philosophie  est  qu'il  n'existe  aucun  {)rin- 
cipe  parfaitement  certain  ,  ou  aucune  vérité  abso- 
lument incontestable,  sa  règle  de  conduite  la  plus 
générale  est  qu'il  n'existe  aucune  règle  certaine- 
ment vraie  ou  absolument  obligatoire;  en  sorte 
que  tout  étant  arbitraire,  et  là  vérité  elle-même 
n'étant  plus  rol)jet  éternellement  subsistant  de 
Tintelligence,  mais  une  opération,  une  production 
abstraite  de  l'esprit ,  une  propriété  pour  ainsi  dire 
individuelle ,  les  volontés  individuelles  remplacent 
les  lois  immuables  de  l'ordre  5  et  l'homme  ,  indé- 
pendant de  tout ,  isolé  dé  ses  semblables  ,  isolé  de 
son  auteur,  roi  du  néant  qu'il  a  créé  autour  de  hii„ 
demeure  maître  de  croire ,  d'aimer  et  d'agir  à  son 


Mais  il  ne  sauroit,  quoi  qu'il  fasse,  changer  la 
nature  des  choses  ,  ni  trouver  la  paix  au  sein  dit 
désordre.  Le  seul  devoir,  disent-ils,  est  de  se  ren- 
dre heureux;  et  tout  au  contraire  le  seul  bonheur 


jq/i  tSisAi  sutt  l'indifflrekci:: 

est  de  saslrfîindre  à  la  pialique  rigoureuse  des  de- 
voirs. (^)u'on  rassenibJe  loules  les  jouissances , 
qu ou  les  diversifie,  qu'un  les  multiplie  sans  fin, 
on  ne  tai  dera  pas  d'en  sentir  rinsuillsance  et  le 
vjde.  Incapables  d'apaiser  la  faim  du  cœur,  ces 
fruits  de  la  terre  ,  séduisans  au  dehors ,  cachent 
tous  une  secrèle  et  cuisante  amertume.  Les  plaisirs, 
les  aflbctions  même  s'usent,  et  douloureusement  et 
Lien  vite;  et  l'on  sait  quelles  plaintes  lamentables 
arrachoit  au  grand  Bossuet  l'inconstance  de  nos 
amitiés  fugitives ,  qui  s'en  vont  avec  les  années  et 
les  intérêts.  Il  en  est  de  même  de  l'ardeur  qui  nous 
entraîne  vers  les  sciences ,  comme  aussi  de  ces 
doux  rêves ,  de  ces  illusions  charmantes  dont  nous 
nous  berçons  dans  le  jeune  Age.  TouJ:  pa&se ,  et  ne 
laisse  après  soi  que  le  dégoût ,  l'anxiété ,  et  cet 
inexorable  ennui  qui  fait  le  fond  de  l<^  vie  hu-r^ 
maine  (i).  C'est  que  tout  ce  que  nous  n'avons  pas  en- 
core éprouvé  ,  tout  ce  qui  nous  est  inconnu ,  de- 
vient pour  nous  une  sorte  d'infini  que  l'ame  saisit 
avidenient ,  comme  un  objet  proportionné  à  l'é- 
tendue de  ses  désirs.  Mais  quand  elle  vient  bientôt 
à  s'apercevoir  de  son  erreur  ,  quand  elle  a  décou- 
vert les  bornes  et  senti  le  néaiit  d,e  cet  objet  qui  la 
char  moi  t.  alors  l'enchantement  cesse,  elle  tombe 
dans  une  tristesse  profonde;  repoussant  jusqu'à 
l'espérance,  elle  se  novurit  avec  uuQ  joie  morne 
de  ses  propres  axig<j)isses ,  et  cherche,  dans  U  stu- 

(i)  Bos$iiet, 


EN    MATIÈRE    DK    RELlGlOîi.  '2Ç)6 

peur  qui  suit  de  Ioniques  souffrances,  uue  image 
du  repos.  Vaine  ressource;  la  maladie  va  crois* 
sant.  Parvenue  à  son  terme  ex.tréme,  elle  conduit 
Jes  infortunes  qui  en  sont  atteints  à  un  crime  exé- 
crable, le  seul  crime  irre'missible  ,  parce  que  c'est 
le  seul  ("rime  sans  repentir.  Relé<5ués  loin  de  la 
source  de  la  vérité  et  de  l'amour,  ils  se  délivrent 
d'une  existence  devenue  pour  eux  intolérable;  et 
l'âme ,  privée  de  tout  bien ,  essaie  de  s'ensevelir 
sous  les  ruines  du  corps ,  comme  un  roi  déjoouillé 
s'ensevelit  sous  les  débris  de  son  palais. 
■  Et  il  ne  faut  pas  s'imaginer  qu'en  graduant  et 
mélangeant  avec  art  les  jouissances,  en  courant  per- 
pétuellement de  lune  a  l'autre ,  on  pût  prévenir  le 
dégoiit ,  et  satisfaire  pleinement  les  désirs.  Car,  ou- 
tre que  nul  ne  sauroit  éviter  les  maux  sans  nombie 
attachés  à  la  vie  présente  ,  les  maladies  ,  l^s  cha- 
grins ,  les  infirmités  de  l'âge  ,  la  perte  des  amis  et 
dies  parens  ,  les  injustices.,  les  ingratitudes  ;  outre 
que  les  avantages  de  la  condition  ,  de  l'esprit ,  du 
eorps ,  de  la  fortune ,  ne  sont  nullement  aux  ordres 
delà  volonté,  il  existe,  entre  les  biens  d'ici-bas  et  les 
besoins  de  notre  cœur,  une  disproportion  qu''aucun 
art  ne  sauroit  faire  disparoître.  Mais  ,  de  phis,  ces 
biens  fussent-ils  aussi  réels  qu'ils  sont  vains,  ils  n'en 
seroicftt  guère  plus  propres,  supposé  que  toutsc  ter- 
mine pouruiousàla  mort,  à  nous  prociuer  le  bou'- 
heur  où  nous  aspirons.  Etres  finis,  otd^  lorsessen-* 
lietlement bornés,  incapables  d'embrasser  A^la  fois 
toutes  les  vérités  que  nous  voudrions  cojiuqj  tre  ^ 


2r)()  ESSAI    Strn    L'jNDIFFKRENCt 

tontes  les  peri'ecl  ions  que  nous  voudrions  aimer,  ce 
n'est  que  par  une  suite  infinie  d'actes  successifs  que 
nous  [)ouvons  atteindre  le  but  où  nous  tendons  ,  et 
arriver  à  la  fin  pour  laquelle  nous  sommes  faits  : 
d'où  il  suit  qu'une  durée  sans  terme  étant  néces- 
saire à  l'accomplissement  de  nos  désirs  ,  ou  au  dé- 
veloppement de  nos  facultés  ,  la  philosophie,  qui 
n'annonce  à  l'homme  que  le  néant ,  est  aussi  con- 
traire à  sa  nature  ,  que  la  Religion  s'v  montre  con- 
forme en  lui  promettant  l'immortalité.  Et  certes, 
s'il  lut  jamais  une  doctrine  barbare  et  désespérante, 
c'est  celle  qui  dit  aux  hommes ,  condamnés,  pour 
la  plupart,  à  de  durs  et  continuels  travaux,  à  l'in- 
digence ,  aux  privations  ,  à  l'abaissement ,  aux  dou- 
leurs de  toute  espèce  :  Souffrez  et  mourez;  tel  est 
vatre.partage ,  n'en  attendez  point  d'autre. 
-^.(Kousseau  jimali^ié  ses  écarts,  eut  du  moins  tou- 
jours en  horr,eur  cette  philosophie  désolante  :  ce  Je 
>*  .tremble,  écri^oit-ibà  un  disciple  de  Diderot,  je 
»'  tremble  de  vous  voir  contrister  la  Relii^ion  dans 
»  vDS'<3critSi  CherDelevre,  déficz-vous  de  votre  es- 
»  prit  satirique.  Surtout,  apprenez  à  i^especter  la 
3î  Religion  ;  l'humanité  seule  exige  ce  respect.  Les 
»  grands ,  les  riches ,  les  heureux  du  siècle  ,  se- 
j»  roient-diarmés  qu  il  ^n'y  eût  point  de  Dieu  ; 
>j  mais  l'attente  d'une  autre  vie  consolé  de  celle-ci 
»  le  peuple  et  le  miséra])le.  Quelle  cruauté  de  leur 
»   ôter  encore  cetespoir  (i  )  I   » 

.  (i)  Œuvres  de  Rousseau,  édit.  de  Paris,  1788,  tora. 
Xa\1,  page  202.  ' 


I^IH    MATIÈRE    DK    RELlGlO^.  297 

Au  reslit ,  nous  avons  vu  ce  que  c'est ,  au  fond  , 
ijue  oc  picMentlu  bonheur  des  grajids  ,  des  riches  , 
des  heureu.v  tlu  siècle.  Il  ressemble  de  loin  à  ces 
palais  niajjjiques  que  Ton  croit  découvrir  à  Tho- 
rizon  des  mers  qui  baiti;nent  les  rivages  de  Naplcs  ; 
approchez,  que  trouYCz- vous?  des  vapears  sUi- 
puantes  ,  et  des  nuages  chargés  de  tempêtes. 
-  El  qu'on  n'ou!)lie  pas  que  le  prix  des  biens  ne 
dépend  pas  seulement  de  leur  nature,  mais  de  leur 
durée.  On  jouit  peu  de  ce  qui  échappe  on  peutéchap- 
per  à  chaque  insUint;  et  de  là  ces  longues  j)révoyan- 
ces  par  lesquelles  riiomme  prolonge  en  imagination 
son  existence  dans  un  avenir  indéfini.  La  philoso- 
pliie  elle-même ,  étonnée  de  ce  désir  qu'ont  tous  les 
hommes  de  perpétuer  leur  cire.,  et  désespérant  de 
le  vaincre  ,  s'est  crue  obligée  ,  par  déférence  pour 
une  foi  blesse  si  générale ,  de  nous  proaiettre  ici-bas 
rinniiortalité  ;(*)  ^.  en  renvoyant  .toutefois  aux.siè- 

(*)  Voyez  Touvragc  de  Condorcet,  iuliudé  :  Esquisse 
d'iiti  Tableau  Iiistorique  des  progrès  de  l'esprit  Immain. 
Il  y  développe  le  système  célèbre  de  la  perfectibilité  de 
l'h'oriihie  à  finfirii;  et,  en  annonçant  aux  générations 
futnres  ,  lorsqu'il  Ti'y  auroit  plus  ni  roié  ni  prêtres  ,  des 
lumières,  des  vertus,  une  féliei(é  dont  on  ne  peut  pas 
se  former  une  idée ,  il  proiu<;t  à  i'Iioiunie  la  prolougation 
indéfinie  do  son  existence  ici-bas.  Au  milieu  de  ces  folies, 
il  est  consolant  pour  la  foi  dé  voir  une  philosopliie  athée 
conlrauuéaa vouer  que  le  bonheur  des  êtres  est  dans 
Icnr  perfection  ,  et  que  rhomme  est  appelé  à  une  perfec^ 
lion  infime  y  qu'il  ne  sauroit  nlteiuJre  qu  à  l'aide  d'tine 
succession  indéfinie  de   temps.   Ce  seul  principe ,  bien 


29^  ESSAI    SUn    L'iNDÏFFÉnENCE 

c\es  futurs  rexcculion  de  ses  promesses  cousolantes. 
En  attendant ,  ]a  loi  universelle  s'exécute.  Le 
temps ,  que  rien  n'arrête ,  amène  à  chacun  sa  der- 
nière heure  ;  on  annonce  à  l'athée  qu'il  fautmourir. 
Que  se  passe-t-il  en  lui  à  ce  moment?  Je  veux,  chose 
prescpie  impossihle  ,  qu'il  ait  étouffe  le  remords  , 
qu'aucun  doute  n'alarme  son  incrédulité  :  est-il 
exempt  pour  cela  de  terreur  et  d'angoisses?  Inter- 
roi^ez  quiconque  a  vu ,  sur  son  lit  de  mort ,  l'athée  > 
non  pas  atteint  d'une  de  ces  maladies  dont  l'effet 
est  de  suspendre  les  fonctions  de  l'àme,  mais  jouis- 
sant encore  pleinement  de  ses  facultés  morales ,  et 
sachant  qu'il  va  bientôt  expirer.  La  vive  image  de 
ce  qu'il  perd  occupe  tout  l'esprit  du  moribond.  11 
avoit  des  attachemens,  des  habitudes,  il  tenoità  la 
vie  par  mille  liens  qui  se  rpmpent  à  la  fois  :  rupture 
effroyable ,  qui ,  séparant  souelainement  l'âme  de 
tout  ce  qui  lui  fut  cher,  la  laisse  seule  et  blessée 
dans  un  vide  infini.  Cet  abîme  sans  fond  où  elle  va 
descendre,  cette  solitude  morne ,  ce  silence  éternel, 
ce  sommeil  glacé ,  cette  nuit  qui  n'aura  jamais  d'au^ 
rore,  cette  privation  de  tout  bien ,  avec  un  désir  in- 
vincible du  bien-être ,  toutes  ce^  idées  et  une  foule 
d'autres  non  moins  désolantes,  pèsent  sur  cette  âme 
misérable ,  la  bouleversent ,  k  déchirent ,  et  com- 
mencent son  affreux  supplice.  Mais  que  dire  de  son 
état ,  pour  peu  qu'il  lui  reste  quelque  doute  sur  les 


entendu,  doit  conduire  à  la  Religion  tout  incrédule  qui 
raisonne. 


EN    MATIÈRE    PE    RELIGION.  2i)<) 

principes  qu'elle  S  ctoit  faits?  Comment  pcindie  ses 
anxiétés,  ses  regrets  à  demi  étoufi,és  par  ledésespoir , 
et  ce  regard  consterné  qui  ne  rencontre  de  toutes 
parts  qu'un  passé  sans  consolation  et  un  avenir  san^» 
espérance?  Ce  n'est  plus  alors  le  néant  qu'elle  re- 
doute ;  elle  l'appelle  au  contraire  de  tous  ses  vœuv, 
et  l'appelle  en  vain  :  l'Eternité  seule  lui  répond. 
Tjrons  le  rideau  sur  le  reste  de  cette  scène  épou- 
vantable ,  et  laissons  à  l'enfer  ses  secrets. 

Cependant,  il  faut  le  dire  a  la  gloire  de  la  foi  , 
il  est  peu  d'incrédulités  que  la  mort  n'ébranle.  De 
quelque  façon  quon  ait  vécu,  on  veut  au  moins 
expirer  dans  les  bras  de  la  Religion  ,  et  dans  le  sein 
de  ses  espérances;  la  raison,  jusque-là  flottante,  se 
fixe  aux  approches  de  l'éternité,  dont  la  lueur  forr 
midable  ,  dissipant  toutes  les  illusions  ,  redouble 
l'éclat  de  la  vérité  ,  qu'une  longue  et  funeste  habi-r 
tude  d'incroyance,  jointe  à  un  orgue4i  sans  me- 
sure, peut  seule  alors  faire  mécoif^noître  ,  par  ujie 
effrayante  permission  de  Dieu ,  qui  est  le  commen- 
cement de  ses  vengeances  (*).  Le  sceptique  J3ay le  en 

(*)  On  feroit  une  longue  liste  des  incrédules  qui  o^tj 
rendu  honim.nge  à  la  Religion  ,  au  niomeal  de  la  mort. 
Je  ne  citerai  que  ([uclques-uns  de  ceux,  dont  le  nom  est 
le  plus  connu  :  lîoulanger,  Toussaint,  Boulainvilliers,  le 
marquis  d'Argens  ,  Montesquieu  ,  Mauperluis ,  BuXfon,  , 
Dumarsais  ,  Fonlenelle  ,  DamilaviUe,  Thouia^^,  liouguer. 
de  Laugle,  Tressan ,  Mercier,  PalissoL ,  Soulavie  ,  Lar-J 
clier.  Diderot  youloit  se  confesser,  on  lui  en  ola  les 
moyens.  Sans  moi  ^   disoil  Condorcet ,  parlant  de  d  A- 


5oo  ESSAI  SUR  i/i]\i>TrF<^:RT-yrr 

fait  lui-même  la  remarque  :  «  Prrsmie  tous  roux  qTii 
5>  vivent  flans  l'irrélij^ion  ne  f'onl  (jue  douter:  ils 
5>  ne  parviennent  pas  a  la  certitude.  Se  voyant  dans 
»  le  lit  d'infirmité ,  où  l'irréligion  ne  leur  est  plus 
5î  d'aucun  usage,  ils  prennent  le  parti  le  plus  sur, 
»  celui  qui  promet  une  félicité  éternelle,  en  cas 
n  (pi'il  soit  vrai,  et  qui  ne  fait  courir  aucun  risque, 
3>  en  cas  qu'il  soit  faux  (i).  >»  La  vanité  cède  alors 
à  un  plus  haut  intérêt.  «  S'ils  sont  assez  fous ,  dit 
«  Montaigne  ,  ils  ne  sont  pas  assez  forts  ;  ils  ne  lair- 
^>  ront  pas  de  joindre  leurs  mains  vers  le  ciel,  si 
i>  vous  leur  attachez  vin  hon  coup  d'épée  dans  la  poi- 
>*  trine;  et  quand  la  maladie  aiu-a  appesanti  cette 
»  licencieuse  ferveur  d'humeur  volage ,  ils  ne  lair- 
yy  ront  pas  de  revenir  et  de  se  laisser  manier  tout 
»  discrètement  aux  créances  et  exem])les  pidjliques. 
3)  Autre  chose  est  un  dogme  sérieusement  digéré . 
»  autre  chose  ces  impressions  superficielles  ,  les- 
»  quelles ,  nées  delà  déhauche  d'un  esprit  déman- 
^>  ché,  vont  nageant  témérairement  et  incertaine- 
»  ment  dans  la  fantaisie.  Hommes  hien  misérables 


lembert ,  sans  moi  il  faisait  le  plongeon.  Il  paroît  qu'on 
se  prëcautionna  également  contre  \a  faiblesse  de  Vol- 
taire ,  qui  mourut ,  au  rapport  de  Tronchin ,  dans  les 
convulsions  de  la  rage ,  en  poussant  ce  cri  sinistre  :  Je 
suis  abandonné  de  Dieu  et  des  hommes.  Jean-Jacques, 
selon  toutes  les  vraisemblances,  termina  hii-méme  sa  vie, 
11  avoit  écrit  en  faveur  du  suicide  ,  il  avoit  écrit  contre, 
et  il  finit  par  l'autoriser  par  son  exemple. 
(i)  Dictionnaire  critique ,  art.  Bion^ 


JSN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  JjOI 

»»  et  écei'velcs,  qui  tâchent  d'être  pires  qu'ils  ne 

"  peuvent,   ^j 

11  n'est  que  trop  vrai ,  cependant ,  qu'on  p(;ut,  y 
force  de  pei  sévérancc  et  de  travail ,  parvenir  à  cor- 
rompre assez  la  raison  ,  pour  se  rendre  presque  im- 
possible le  retour  a  la  Reli«^ion  au  lit  de  la  mort.  Le 
doute ,  d'abord  volontaire ,  s'enracine  dans  l'ame  , 
y  croît ,  s'y  alTermit ,  et  nea  peut  plus  être  arrache 
qu'avec  de  longs  efforts.  Il  n'est  point  alors  déplus 
grand  prodi^jje  de  la  puissance  divine  que  les  conver- 
sions soudaines  ;  et  il  ne  faut  rien  moins ,  pour  les 
opérer ,  qu'une  suspension  des  lois  de  la  nature 
morale.  INe  pas  croire  quand  on  voudroit  croire , 
quand  on  en  sent  l'avantage  et  le  besoin  ,  est  la  pu- 
nition de  n'avoir  pas  cru,  par  une  résistance  cri- 
minelle de  la  volonté  ,  lorsque  la  raison  nous  en- 
traînoil  de  tout  son  poids  vers  la  vérité  manifeste. 
L'entendement  perverti  se  refusant  à  toute  convic- 
tion, il  ne  reste  pour  unique  doctrine  que  le  scep- 
ticisme absolu  (*). 


(*)  L'exemple  que  j'en  vais  citer  est  si  frappant,  qu'il 
dlspenseroit  seul  de  toute  autre  preuve.  Le  célèbre  méde- 
cin Barlliez  toucliant  a  sa  fin  (*) ,  une  personne  tros-re- 
commandablc  ,  qui  avoit  aveclui des  liaisons ,  l'aîla  voir, 
^lans  l'espéiance  de  lui  taire  accepter  les  consolations  re- 
ligieuses que  sa  position  devoit  lui  rendre  si  désirables. 
Elle  le  trouva  tel  qu'elle  s'étoit  attendue  à  le  trouver. 
triste  ,  sombre ,  inquiet.  Son  trouble  et  ses  angoisses  , 
qu'en  vain  cbercboil-il  à  dissimuler,  se  déeeloient  à  clia- 

(*)  Il  Pi!  n;ort  en  180^». 


002  KSSAT    SU  II    L  nVDirFKniiKCr. 

«   \oilà  ce  que  peut  riioinme  par  lui-même  «i 

>  par  SCS  propres  efforts,  à  l'e'gard  du  vrai  et  du 
j   bien.  Nous  avons  une  impuissance  à  piouver ,  in- 

>  vincible  à  tout  le  dogmatisme.  Nous  avons  une 
i  idée  de  la  vérité,  invincibleàtoutlepyrrhonisme. 
i  Nous  souhaitons  la  vérité,  et  ne  trouvons  en  nous 

>  qu'incertitude.  Nous  cherchons  le  })onheur,  et  ne 

>  trouvons  que  misère.  Nous  sommes  incapables  de 

>  ne  pas  souhaiter  la  vérité  et  le  bonheur,  et  sommes 
)   incapables  de  vérité  et  de  bonheur...  La  volonté 

>  ne  fait  jamais  la  nToindre  démarche  que  vers  cet 


que  instant.  Ému  de  ses  souffrances  ,  son  ami  lui  parle 
de  la  Religion,  seule  capable  de  les  adoucir.  Mais  le  doute 
ayoit  pris  depuis  trop  long-temps  possession  de  cette  ame, 
pour  qu'aucune  croyance  y  put  désormais  entrer.  Croire  ! 
dit  Bartliez,  il  n'y  a  que  les  sots  qui  croient  quelque 
cliose.  —  Et  la  matière  ,  les  corps  ?  —  Je  ne  sais  ce  que 
c'est,  ni  ce  qu'on  veut  dire  par-là.  —  Mais  la  conscience  ? 
—  Elle  est  le  fruit  des  préjugés  :  si  on  m'en,  avoit  inspiré 
d'autres  dans  mon  enfance,  elle  croiroit  bien  tout  ce 
qu'elle  croit  mal ,  et  ne  me  causeroit  maintenant  aucun 
trouble.  —  Eli  quoi!  n'y  a-t-il  donc  rien  de  certain  ?  Par 
exemple ,  ne  vaut-il  pas  mieux  ne  pas  égorger  son  père 
que  l'égorger?  —  Monsieur,  répond  le  malade,  à  vous 
parler  bien  franchement ,  je  ne  vois  pas  sur  quel  principe 
on  peut  s'appuyer,  en  bonne  philosophie,  pour  le  décider  : 
je  n'en  sais  rien.  ~  Enfin  les  mathématiques  n'ont-elle^ 
plus  aucune  certitude  à  vos  yeux?  —  Je  vois  dans  les  ma- 
thématiques une  suite  de  conséquences  parfaitement  liées; 
pour  la  base,  je  ne  sais  ce  qu'elle  est.  —  Etes-vous  donc 
assuré  de  n'avoir  rien  à  craindre  ?  —  Je  n'en  sais  riep» 
Quelques  jours  après  Barthez  n'étoitplus. 


EN    MATIÈUE    DE    RELIGIOW.  3oO  | 

«  objet.  C'est  le  motii' de  toutes  les  actions  de  tous 
»  les  hommes  ,  jusqu'à  ceux  qui  se  tuent  et  qui  se 
>i  pendent.  Et  cependant,  depuis  un  si  grand  nombre 
ii  d'années,  jamais  personne,  sans  la  foi,  n'est  arrivé 
»  à  ce  point,  où  tous  tendent  continuellement.  Tous 
»  se  plaii>nent ,  princes  ,  sujets,  nobles,  roturiers, 
»  vieillards,  jeunes,  forts,  foi  blés,  savans,  igno- 
»  rans,  sains,  midades,  de  tout  pays,  de  tout  temps, 
»  de  tout  âge  ,  et  de  toute  condition. 

»  Une  épreuve  si  longue,  si  continuelle  et  si  uni- 
»  forme,  devroit  bien  nous  convaincre  de  l'impuis- 
»  sance  où  nous  sommes  d'arriver  au  bien  par  nos 
»  efforts.  Mais  l'expérience  ne  nous  instruit  point... 
>j  L'homme  étant  déchu  de  son  élat  naturel,  il  n'y  a 
»  rien  à  quoi  il  n'ait  été  capable  de  se  porter.  Depuis 
»  qu'il  a  perdu  le  vrai  bien,  tout  également  peut  lui 
»  paroître  tel,  jusqu'à  sa  destruction  propre,  toute 
»  contraire  qu'elle  est  à  la  raison  et  à  la  nature 
»  tout  ensemble...  Visiblement  égaré ,  il  sent  en 
»  lui  les  restes  d'un  état  heureux,  dont  il  est  déchu , 
'>  et  qu'il  ne  peut  retrouver.  11  le  cherche  partout 
»  avec  inquiétude  et  sans  succès ,  dans  des  ténèbres 
»  impénétrables  (i).   » 

11  faut  nécessairement,  en  effet,  que  l'homme 
rhercheson  bonheur,  et  qu'il  le  cherche,  ou  en 
Dieu ,  ou  en  lui-même ,  et  dans  les  objets  qui  l'en- 
vironnent. Si ,  docile  aux  enseigncmeiis  de  la  Re- 
ligion ,  il  voit  en  Dieu  son  véritable  bien,  la  vertu, 


(i)  Pensées  de  Pascal ,  cli.  xxi. 


00/|  ESSAI    SUR    l'iNDIFFI'^UENCE 

qui  n'est  que  1  anioiu'  de  l'ordre ,  ou  la  prélérciice 
des  autres  à  soi  à  cause  de  Dieu,  sulciulilie  pour 
lui  avec  l'amour  du  bien-être. 

Mais  s'il  cherche  eu  lui-même  sa  lelici lé  ,  ohligé 
de  la  placer  ou  dans  l'intelligence  ou  dans  le  corps, 
il  devient  infailliblement  resclavc  de  l'orgueil  ou 
de  la  volupté  ;  car  l'oigueil  n'est  que  le  sentiment 
d'une  amc  qui  secomp/iaît  en  elle-même  ,  et  s'aime 
comme  sa  propre  lia.  J.e  j)lus  extrême  égoïsme  est 
donc  l'effet  inévitable  de  toute  philosophie  irréli- 
gieuse :  toute  philosophie  irréligieuse  est  donc,  par 
son  essence  ,  destructive  de  l'ordre  et  de  la  vertu  ; 
et  de  même  que  l'irréligion  mène  à  tous  les  vices , 
l'habitude  du  vice  conduit  à  l'irréligion  ,  parce  qu'il 
est  dans  la  nature  qu'on  tache  de  se  persuader  que 
le  bonheur  est  où  on  le  cherche,  et  que,  lorsque  le 
désordre  s'est  emparé  des  aiîéctions  ,  la  volonté 
met  elle-même  le  désordre  dans  les  pensées  ,  pour 
terminer  la  sfuerre» douloureuse  entre  la  raison  et 
les  penchans.  Oui ,  quiconque  ayant  cru  ,  cesse  de 
croire  ,  cède  à  un  intérêt  d'orgueil  ou  de  volupté  ; 
et,  sur  ce  point,  j'en  appelle  sans  crainte  à  la  con- 
science de  tous  les  incrédules  (*). 


(*)  Ce  double  caractère  d'orgueil  et  de  volupté  paroît , 
d'une  manière  frappante ,  dans  les  doctrines ,  dans  les 
ouvrages,  dans  la  conduite  ,  et  jusque  dans  le  ton  hau- 
tain, arrogant,  décisif  et  dédaigneusement  amer  des  phi- 
losoplies  de  tous  les  siècles ,  si  ])ien  nomme's  par  saint 
Jérôme,  des  animaux  de  gloire.  Un  plii!osoplie^oM.r  ef 
humble  de  cœur,  et  un  philosophe  chaste,  seroient,  eu 


EN    MATIÈIIE    DE    UELIGION.  3o5 

w  0  mon  enfant  î  s'écrie  l'auteur  d'Emile  après 
avoir  établi  lesdo^mes  consolateurs  de  l'existence 


effet ,  le  phénomène  moral  le  plus  inexplicablç  ;  mais  ja- 
mais on  ne  se  trouvera  dans  l'embarras  de  l'expliquer;  la 
foi  commence  où  finit  l'orgueil.  L'autorité  de  Rousseau 
étant  ici  d'un  grand  poids  ,  j'appuierai  ces  observations 
et  de  ses  aveux  et  de  son  exemple.  «  Quand  les  philoso- 
»  plies ,  dit-il ,   seroient  en  état  de  découvrir  la  vérité 
»  qui  d'entre  eux  prendroit  intérêt  à  elle  ?  Cliacun  sait 
M  bien  que  son  système  n'est  pas  mieux    fondé  que   les 
»  autres;  mais  il  le  soutient,  parce  qu'il  est  à  lui.  Il  n'y 
»  en  a  pas  un  seul  qui,  venant  a  connoître  le  vrai  et  le 
»  faux,  ne  préférât  le  mensonge  qu'il  a  trouvé  à  la  vérité 
N  découverte  par  un  autre.  Oii  est  le  philosophe  qui, 
»  pour  sa  gloire  ,  ne  trompcroit  pas  volontiers  le  genre 
»  hvimain?  Oii  est  celui  qui ,  dans  le  secret  de  son  cœur 
»  se  propose  un  autre  objet  que  de  se  distinguer?  Pourvu 
»  qu'il  s'élève  au-dessus  du  vulgaire  ,  pourvu  qu'il  efface 
»  l'éclat  de  ses  concurrens ,  que  demande-t-il  de  plus  ? 
»  L'essentiel  est  de  penser  autrement  que  les  autres. 
»  Chez  lescroyans  ,  il  est  athée  ;  chez  les  athées,  il  seroit 
»  croyant.   »   [Emile y  tom.  III,  pag.  3o.)  —  Sénèque 
n'hésite  point  à  placer  au-dessus  de  Dieu  son  sage  imagi- 
naire. Horace  ne  demande  à  la  divinité  que  la  santé  et  les 
richesses  ;  du  reste  il  saura  bien  de  lui-même  atteindre  à 
la  perfection  morale  :  Det  vitam,  det  opes ,   œquum  mi- 
himet  animum  ipse  parabo  ;  et  il  en  donne  la  preuve  dans 
se^s  poésies  licencieuses.  On  connoît  les  mœurs  des  plii- 
losophes  grecs  ,  sans  excepter  les  plus  graves  ;  et  si  l'on 
doutoit  de    leur  orgueil  ,   qu'on  lise  Lucien ,   qui  s'en 

moque  avec  tant  d'esprit ,  et  qui ,  philosophe  lui-même 
rit  de  tout ,   suivant  la  maxime  favorite  de  d'Alemberl    et 

pousse  l'immoralité  jusqu'au  dernier  degré  du  cynisme 
1.  20 


Ô06  IZSSAI    SUR    l/lNDIFncRlîNCi: 

*»  (le  Dieu  et  d'une  vie  l'iilurc ,  puissiez-vous  scniir 
»   un  jour  de  quel  poids  on  est  soulagé  quand,  après 

Nous  n'avons  que  quelques  débris  des  monuniens  de  l'an- 
tiquité, mais  ce  qui  nous  en  reste  suffit  pour  justifier 
l'observation  de  Montaigne  :  «  En  toutes  les  cliambréc^s 
»  delà  pliilosopliie  ancienne,  cecy  se  trouvera,  qu'un 
»  niesnie  ouvrier  y  publie  des  reigles  de  tempérance,  et 
i)  publie  ensemble  des  escrits  d'amour  etde  desbauche.» 
(  Essais j  liv.  III,  cbap.  ix.)  —  Passons,  pour  abréger, 
aux  pliilosoplies  modernes.  Le  sceptique  Bayle  abonde 
en  obscénités  dégoûtantes.  Helvétius  ,  non  moinslicen- 
cieux,  fait  de  plus  ,  comme  Mandeville ,  l'apologie  directe 
du  vice.  L'un  et  l'autre  ont  été  surpassés  par  La  Mettrie , 
qui  semble  n'être  à  l'aise  que  dans  la  fange  des  maximes 
les  plus  dissolues.  Voltaire  en  étoit  venu  jusqu'à  cet  in- 
compréliensible  excès  d'orgueil,  d'être  jaloux  de  Dieu 
même.  Croyez-vous ,  disoit»-!! ,  et  je  souffre  à  répéter  ces 
sacrilèges  paroles ,  croyez-vous  que  Jésus-Christ  eût 
plus  d'esprit  que  moi?  Ce  même  homme,  outre  une 
foule  de  contes  et  de  pamplilets  orduriers ,  a  écrit  vm 
poëme  infâme  que  Condorcet  justifie ,  loue ,  préconise , 
en  s' élevant  contre  Vajfectalion  de  V austérité  dans  les 
mœurs ,  et  contre  le  prix  excessif  qu'on  attache  a  leur 
pureté,  (  Vie  de  Voltaire.  )  L'auteur  de  V Histoire  des 
Etablissemens  des  Européens  dani  les  deux  Indes  ne 
se  plaint  pas  moins  dimQxeraenXàQ  V importance  que  nous 
avons  attachée  au  libertinage  ,  à  ce  délit  si  pardon^ 
nahle  en  lui-même  ^  si  indifférent  par  sa  nature ,  si  peu 
libre  par  son  attrait.  (  Livre  XIX.  )  —  Diderot  rejette 
nettement  la  distinction  du  bien  et  du  mal ,  du  vice  et  de 
la  vertu  :  «  Il  me  semble ,  dit-il ,  que  si  jusqu'à  ce  jour  on 
»  eût  gardé  le  silence  sur  les  mœurs,  nous  en  serions  en- 
»  core  à  savoir  ce  que  c'est  que  la  vertu ,  ce  que  c'est  que 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  OOJ 

^î'  avoir  épuisé  la  vanité  des  opinions  liutnaincs ,  et 
"  goûté  l'amertume  des  passions ,  on  trouve  enfin, 
5j'  si  près  de  soi ,  la  route  de  la  sagesse ,  le  prix  des 


>>'  le  vice.  «  [Essai sûr  les  règnes  de  Claude  et  de  Né- 
ron, toni.  II,  pag.  84-  )  —  «  Ne  rien  reprocher  aux.  au- 
»  très,  ne  se  repentir  de  rien  :  voilà,  ëcrivoit-il  à  un  ami, 
»  les  premiers  pas  vers  la  sagesse.  »  [Lettre  à  M,  L***» 
Correspondance  de  Grimni  et  de  Diderot ,  lom.  II, 
pag.  62.  )  —  Ou  ne  sauroit  mettre  le  crime  plus  à  l'aise. 
Joignant  lapratique  àla  théorie,  ce  patriarche  des  athées 
modernes ,  que  le  seul  nom  de  Dieu  mettoit  en  fureur, 
consacroit  une  partie  do  ses  loisirs  à  donner,  dans  d'ohs- 
cènes  romans ,  à  ses  contemporains  et  aux  générations 
liitures,  d'infâmes  leçons  de  débauche. — Tout  le  monde 


sait  que  Rousseau  étoit  réellement  fou  d'orgueil.  A  l'en 
croire ,  on  auroit  du  lui  élever  des  statues.  (  Lettre  a 
M,  de  Beaimiont,)  —  Et  dans  le  livre  ménie  où  il  révèle, 
avec  un  cynisme  effronté  ,  les  nombreuses  turpitudes 
d'une  vie  déshonorante,  appelant  tous  les  hommes  au  tri- 
bunal du  souverain  Juge,  il  défie  qu'aucun  d'eux  ose  dire  : 
Je  fus  meilleur  que  cethomnifidà.i^ÇonJess.^  liv.  I.  )  — 
Ce  mot ,  placé  en  tète  du  livre  où  la  Providence  semble 
avoir  forcé  Rousseau  de  consigner  sa  honte,  et  de  se 
flétrir  de  sa  propre  main,  est  le  sublime  de  l'orgueil. 
—  Après  avoir  cité  les  maîtres ,  il  seroit  superflu  de 
parler^des  disciples  ,  et  d'étaler  mie  liste  attristante  de 
noms  odieux  ou  méprisés,  depuis  l'auteur  hideusement 
immoral  de  la  Guerre  des  Dieux  ,  jusqu'à  ce  grotesque 
astronome  ,  qui possédoit  j  àisoit-ii ,  toutes  les  vertus, 
A  quoi  bon  d'ailleurs  exhumer  de  l'oubli  ces  noms 
infects ;,  et  qui  pourroit  se  résoudre  à  remuer  cette 
boue? 

20. 


5o8  ESSAI    SUU    L'ilNprrFÊRElNGE 

»  travaux  de  celle  vie,  ella  source  du  bonheur  dont 
"  on  a  désespéré.  Tous  les  d.evoirs  de  la  loi  nalu- 
»  relie,  presque  efFacéstlemon  cœur  par  l'injuslice 
»  des  hommes,  s'yretracenl  aunomde  lelernelle 
M  juslice,  qui  me  les  impose  et  qui  me  les  voit  rem- 
M  plir.  Jene  sens  plus  en  moi  que  l'ouvrage  el  Vin- 
a  strument  du  grandElre  qui  veut  le  bien,  qui  le 
M  fait,  qui  fera  le  mien,  par  le  concours  de  mes 
oj  volontés  aux  siennes  ,  et  par  le  bon  usage  de  ma 
»  liberté:  j'acquiesceà  l'ordre  qu'il  établit,  sûr  de 
n  jouir  moi-même  un  jour  de  cet  ordre,  et  d'y 
»  trouver  ma  félicité;  car  quelle  félicité  plus  douce 
»  que  de  se  sentir  ordonné  dans  un  système  où  tout 
»  est  bien?  En  proie  à  la  douleur,  je  la  supporte 
»  avec  patience,  en  songeant  qu'elle  est  passagère, 
»  et  qu'elle  vient  d'un  corps  qui  n'est  pointa  moi. 
»  Si  je  fais  une  bonne  action  sans  témoins,  Je  sais 
»  qu'elle  est  vue,  et  je  prends  acte  pour  l'autre  vie, 
»  de  ma  conduite  en  celle-ci. En  souffrant  une  în- 
»  justice,  je  me  dis  :  L'Etre  juste  qui  régit  tout, 
»  saura  Lien  me  dédommager  ;  les  besoins  de  mon 
»  corps ,  les  misères  de  ma  vie ,  me  rendent  l'idée 
»  delà  mort  plus  supportable.  Ce  seront  autant  de 
»  liens  de  moins  à' rompre,  quand  il  faudra  tout 
»  quitter  (i).  Ce  qui  importe  à  l'homme  est  de 
»  remplir  ses  devoirs  sur  la  terre,  et  c'est  en  s'ou- 
»  bliant  qu'on  travaille  pour  soi.  Mon  enfant,  l'in- 


(i)  Emile,  tom.  III,  pag.  1 19, 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  O09 

»   lëret  particulier  nous  trompe  ;  il  n'y  a  que  les- 
»  poir'du  juste  qui  ne  trompe  point  (i).  » 

On  le  voit ,  la  philosophie  elle-même  ,  dans  ses 
momens  de  honne  foi ,  nous  avertit  que,  même  ici- 
bas,  il  nest  point  de  bonheur  hors  de  la  Religion, 
parce  qu'il  n'y  a  hors  d'elle  ni  certitude  ni  espé- 
rance. «  Si  jevcuxm'instruire,  ditMaupertuis,  sur 
»   la  nature  de  Dieu,  sur  ma  propre  nature,  sur 
«  l'origine  du  monde ,  sur  sa  fin ,  ma  raison  est  con- 
"  fondue.  Dans  cette  nuit  profonde ,  si  je  rencon- 
"  tre  le  système  qui  est  le  seul  qui  puisse  remplir 
M  le  dësir  que  j'ai  d'être  heureux ,  ne  dois- je  pas  à 
w  cela  le  reconnoître  pour  le  véritable  ?  Ne  dois-je 
»  pas  croire  que  celui  qui  me  conduit  au  bonheur 
»  est  celui  qui  ne  sauroit  me  tromper  (2)?»  Mais 
l'homme  dépravé  par  l'orgueil  est  si  étrangement 
ennemi  de  lui-même ,  qu'il  prend  en  haine  la  seule 
doctrine  qui  donne  du  prix  à  son  existence  ;  il  rè- 
garderoit  comme  un  triomphe   d'établir,  sur  les 
ruines  de  cette  doctrine  céleste  ,  des  erreurs  égale- 
ment absurdes  et  désolantes ,  etgoûteroit  je  ne  sais 
quelle  joie  désespérée  à  s'assurer,  s'il  pouvoit,  aux 
dépens  de  sa  raison  même ,  une  misère  sans  re- 
mède et  sans  fin.  Et  voilà  pourquoi  il  a  fallu  que  le 
Christianisme  humiliât ,  écrasât  l'orgueil  humain, 
pour  réconcilier  l'homme  avec  le  bonheur.  «  Qui- 
M  conque,  dit  un  apôtre,  n'acquiesce  point  à  la 


(i)  Emile,  tom.  Ilf  ,pag.  2o5. 
(i)  Essai  de  philosophie  morale. 


3io  nssAi  SUR  l'indifférence 

ii  doctrine  de  Jésus-Christ,  esclave  de  l'orgueil , 
5)  il  ne  sait  rien  ,  il  languit  autour  de  vaines  ques- 
3»  tions  et  dans  des  disputes  de  mots  d'où  nais- 
5>  sentl'envie  ,  les  contentions ,  les  blasphèmes,  les 
M  pensées  perverses,  et  un  éternel  conflit  d'opi- 
î>  nions  entre  des  hommes  d'un  esprit  corrompu,. 
y>  et  privés  de  la  vérité  (i),  «  parce  qulls  sont  pri- 
vés de  Dieu. 

Toute  vérité ,  en  effet,  émane  de  Dieu  ,  qui  est 
la  vérité  infinie  ;  et  «  où  Dieu  n'est  pas ,  dit  Ter- 
»  tullien ,  il  n'existe  aucune  vérité  (2).  »  Dieu  n'est 
pas  dans  l'intelligence  de  l'athée  ;  et  l'athée  ,  s'il  est 
conséquent ,  repousse  toutes  les  vérités ,  même  phy- 
siques ,  et  tombe  dans  un  pyrrhonisme  universel. 
Dieu  n'est  qu'imparfaitement  dans  l'intelligence 
du  déiste  ;  et  le  déiste,  indécis,  ne  possède  que  des 
vérités  imparfaites ,  obscures,  flottantes  au  gré  des 
opinions ,  et  incessamment  emportées^  par  le  tor- 
rent du  doute. 

Cependant,  point  de  bonheur  que  dans  la  posses- 
sion de  la  vérité  infinie ,  ou  du  bien  infini  ;  car  le 

[t)  Si  quis,*,i  non  acquiescit  sanis  sermonibus  Do- 
jnini  nostri  Jesu-Christi ,  et  ei  quœ  secundùni  pietatein 
est  doctrinœ  j  super  bus  est  y  nihilscienSj  sed  languens 
circa  quœsiiones  et pugnas verborum,  ex  quibus  oriun- 
iur  in^idiœ ,  contentiones ,  blasphemiœ ,  suspiciones 
malce,  coiiflictationes  hominum  mente corruptorwn,  et 
qui  verilate prii>ati  sunt.  Ep.  ad.  Galat.,  cap.  vi,  3,  5. 

(2)  Ubi  Deus  non  est ,  nec  veritasulla  est.  De  Praîs- 
crip.  adv.  haeretic,  cap.  xliii. 


UN    MATIÈIIE    DE    IIELIGION.  Oll 

bien  el  la  vérité  ne  sont  qu'une  même  chose  :clonc 
point  de  bonheur  que  dans  la  possession  de  Dieu; 
«  et  la  vie  éternelle,  dit  l'Ecriture,  est  de  vous 
î>  connoître^,  vous  qui  êtes  le  seul  vrai  Dieu,  et 
"  Jésus-Clirist  que  vous  avez  envoyé  (i)»^» 

Dieu  est  le  souverain  bien  de  l'homme  :  donc 
l'athéisme,  qui,  en  rejetant  Dieu,  sépare  l'homme 
de  la  vérité  infinie  et  de  toute  vérité  ,  n'est  que  la 
privation  absolue  de  tout  bien ,  ouïe  souverain  mal. 

Le  déisme,  qui  admet  Dieu  sans  le  connoître, 
parce  qu'il  rejette  Jésus-Christ ,  ou  le  médiateur 
par  qui  seul  nous  pouvons  connoître  Dieu;  le 
déisme,  qui,  méconnoissant  les  rapports  néces- 
saires qui  unissent  l'homme  à  Dieu  et  aux  autres 
hommes ,  en  établit  d'arbitraires  ,  ou  n'en  établit 
aucun  ;  le  déisme ,  qui  n'offre  à  l'esprit  que  des 
probabilités  sans  certitude  ;  le  déisme ,  pure  opi- 
nion, laisse  l'homme  maître  absolu  de  ses  pensées, 
de  son  amour ,  de  ses  actions ,  et  indépendant  de 
toute  loi  de  vérité  et  de  justice  :  état  contre  nature, 
état  de  désordre  ,  et  le  plus  misérable  après  l'a- 
théisme ,  où  il  conduit. 

Si  donc  le  bonheur  n'est  pas  une  illusion  vainc, 
si  nos  désirs  ne  sont  pas  trompeurs,  si  nous  ne 
reçûmes  pas  en  naissant  des  facultés  sans  objet,  si 
notre  existence  a  un  but,  une  fin,  comme  celle 

(i)  Hœc  est  autem  vila  œlerna  ,  ul  cogfioscafit  te  so- 
lum  Deiini  veriun ,  et  quem  inisisti  Jesum-Chrisliim^ 
Joan.,  cap.  xvii,  5. 


3i2  ESSAI  sun  l'indifférence 

de  tous  Jes  autres  elres ,  uous  ne  saurions  évideni- 
incnt  parvenir  à  cette  lin  que  par  la  Religion,  qui 
seule  ose  assurer  qu  elle  nous  fera  connoître  certai- 
nement notre  nature,  notre  origine,  nos  destinées, 
et  seule  nous  promet  la  possession  de  la  souveraine 
vérité  et  du  souverain  Lien.  Et  certes ,  antérieure- 
ment à  tout  examen ,  après  avoir  inutilement  épuisé 
les  systèmes  philosophiques ,  on  doit  éprouver  une 
grande  joie  en  apprenant  qu'il  nous  reste  encore 
de  l'espérance. 

Tout  dans  la  Religion  est    infini ,    parce  que 
tout  y  est  plein  de  Dieu.  Il  y  a  donc  entre  elle  et  nos 
facultés  une  harmonie  parfaite  ;  et  voilà  pourquoi 
dans  tous  les  temps,  sous  tous  les  climats,  l'homme, 
naturellement  entraîné  vers  elle  ,  a  senti  le  besoin 
d'être  éclairé  par  ses  dogmes ,  consolé  ,  vivifié  par 
ses  espérances ,  dirigé  par  ses  préceptes  :  et  plus 
la  Religion  est  pure,  sainte ,  et ,  pour  ainsi  dire , 
rigoureuse ,  de  vérité  et  de  justice ,  plus  elle  a  de 
pouvoir  sur  l'homme,  ou  de  conformité  avec  sa 
nature  ;  et  l'on  ne  doit  pas  chercher  ailleurs  la 
cause  du  penchant  que  montrent  tous  les  peuples 
pour  le  Christianisme ,  dès  qu'il  leur  est  annoncé. 
Nous  ne  cessons  d'être  sensibles  à  cette  divine  har- 
monie que  lorsque  l'orgueil  ou  les  sens ,  nous  éga- 
rant loin  de  nous-mêmes ,  corrompent ,  dépravent 
notre  nature  ,   comme  l'observe  saint  Augustin , 
d'après  sa  propre  expérience.  «  Réfléchissant  en 
».  moi-même ,  dit-il ,  sur  Tordre  et  sur  la  beauté 
»  suprême  ,  j'essayois  vainement ,  ô  douce  vérité, 


EW    MATIÈRE    DE    RELIGION.  5l5 

dem'élever  jusqu'à  vous,  pour  me  réjouir  dans 

>  votre   mélodie    iiitérieiu'e  et  ravissante.  Envi- 

>  ronné  de  fantômes  matériels,  la  voix  de  Terreur 

>  m  entraînoit  au  dehors ,   et  j'allois  m'enfonçant 

>  sous  le  poids  de  l'orgueil  dans  un  abîme  sans 
j  fond  (i).  » 

L'homme  veut  jouir  delà  vérité,  il  veut  en  jouir 
sans  mesure  ;  jamais  il  ne  se  rassasie  de  connoître 
et  d'aimer.  Cependant  notre  esprit,  abandonné  à 
lui-même ,  se  fatigue ,  s'éblouit ,  se  perd  dans  ses 
propres  pensées.  Il  n'embrasse  rien  dans  toute  son 
étendue  ;  il  ne  saisit  rien  d'une  prise  assez  ferme 
pour  être  assuré  que  le  doute  ne  viendra  pas  le  lui 
ravir.  Qui  dénouera  cette  contradiction?  Qui  ren- 
dra le  repos  à  l'homme ,  en  rétablissant  l'équilibre 
entre  ses  facultés  et  ses  désirs?  La  philosophie  l'es- 
saie, mais  comment?  tantôt  en  disant  à  l'homme 
que  son  intelligence  peut  atteindre  à  tout  par  ses 
seules  forces  ;  tantôt  en  lui  persuadant  qu'elle  ne 
peut  atteindre  à  rien,  et  en  lui  en  interdisant  l'usage, 
c'est-à-dire,  en  faisant  de  lui  ou  un  Dieu  ou  une 
brute ,  en  niant  sa  nature ,  sans  pouvoir  cependant 
l'anéantir. 

Oh  î  que  ce  n'est  pas  ainsi  que  s'y  prend  la  Re- 
ligion pour  résoudre  ce  grand  problème!  Elle  com- 
mence par  ouvrir  devant  nous  l'éternité,  dont  le 
temps  n'est  que  le  portique,  et  nous  montre  dans 


(i)  Confess. ,  liv.  IV,  cap.  iv,  n"4. 


3l4  ESSAI    SÏJK    l'iNDIFFÉRETNCH 

ses  pjofoildciiis  comme  une  suite  iiifuiie  de  de- 
grés par  lesquels  notre  intelligence  ,  selevajit  sans 
cesse  ,  sans  cesse  doit  s'approcher ,  à  l'aide  d'une 
durée  sans  bornes ,  de  la  source  ineffable  de  l'éter- 
nelle vérité  (i).  Et  de'jà  ,  cette  vérité  infinie,  elle 
la  donne,  elle  la  livre  à  notre  âme ,  dont  elle  est 
l'aliment  et  la  vie,  et  qui  dès  ici-bas  la  possède 
tout  entière  par  la  foi ,  par  l'amour  ou  par  l'espé- 
rance ;  car  l'espérance  ,  modification  passagère  et 
relative  à  l'état  présent  d'un  sentiment  naturel  et 
indestructible ,  n'est  qu'un  amour  qui  croit. 

Et  l'on  voit  la  raison  du  dogme  qui  fait  de  la  foi, 
de  l'espérance  et  de  l'amour,  autant  de  vertus,  et 
de  vertus  mères,  de  vertus  divines  ou  infinies.  La 
loi  qui  ordonne  de  croire  la  vérité  infinie ,  seul 
moyen  de  la  posséder  ici-bas  parfaitement,  d'espé- 
rer et  d'aimer  le  bien  infini,  seul  moyen  d'en  jouir 
pleinement  sur  la  terre,  est  la  loi  essentielle  de 
l'ordre ,  et  par  conséquent  la  loi  du  bonheur.  Tou- 
tes les  autres  lois  dérivent  de  celle-là ,  comme  l'ac- 
tion dérive  de  l'amour;  et,  sans  cette  loi  fonda- 
mentale, les  autres  sont  nulles,  chimériques,  con- 
tradictoires ;  la  morale  n'est  qu'un  vain  mot ,  il 
n'existe  ni  crime  ni  vertu. 

Merveilleuse  économie  de  la  Religion  î  Tandis 

(i)  Nosverb  omnes ,  revelatdfacie  gloriam  Domini 
spéculantes ,  in  eamdeni  imaginem  transfonnamur  j  à 
claritate  in  claritatem ,  tanquam  a  Domini  Spirîtu. 
Ep.  Il  ad  Corintli.,  cap. m,  18. 


EN    MATIÈRE    PE    RELIGION.  5l5 

que  toute  philosophie,    commençant  par  l'igno- 
rance ,  veut  que  la  raison  humaine ,  incertaine  et 
bornée,  bâtisse,  sans  aucun  secours,  sur  ce  fon- 
dement ruineux ,  redifice  de  la  vérité  et  du  bon- 
heur, le  Christianisme,  investi  d'une  autorité  di- 
vine, et  la  prouvant  aiix  sens  même  par  d'incon- 
testables titres  ,  parle  aux  hommes  avec  la  con-^ 
fiance  qu'inspire  une  certitude  parfaite,  et  dépose 
dans  leur  esprit,  au  premier  moment  où  il  s'ouvre, 
la  vérité  tout  entière,  pour  être  leur  lumière,  leur 
bien,  leur  règle  :  et,  quoique  tous  ne  la  compren- 
nent pas  également ,  tous  la  possèdent  également , 
et  peuvent  l'aimer  également.  La  foi  efface  toutes 
les  différences  intellectuelles,  soit  originaires,  soit 
qu'elles  p;L'oviennent  de  l'éducation ,   de  la   con- 
dition, ou  d'autres  circonstances  accidentelles  ;  et 
prêtant  une  force  infinie  à  la  raison  même  de  l'en- 
fant, parce  qu'elle  l'établit  en  société  avec  la  raison 
infinie  qui  est  Dieu,  elle  le  décide   irrévocable- 
ment sur  toutes  les  grandes  questions  qui  font  tour- 
ner la  tête  aux  philosophes ,  et  l'élève  à  une  hauteur 
d'où  il  découvre,  dans  le  calme  heureux  d'une 
inébranlable  conviction  ,  la  sagesse  humaine  s'agi- 
tant  avec  inquiétude  au  milieu  d'incertitudes  déso- 
lantes et  d'un  doute  éternel.  Ainsi,  tous  aspirant 
au  même  bonheur,  le  même  bonheur  est  offert  à 
tous;  et,  ce  qu'on  ne  sauioit  assez  remarquer  ,  le 
bonheur,  leur  dernière  fin ,  est  aussi  leur  premier 
devoir ,  puisque  l'amonr  est  le  premier  précepte  , 


3i6  ESSAI  suK  l'indifférence 

(;t   que  tous  les  autres  découlent  de  celui-là  (*). 
L'homme  des  lors  n'a  plus  rien  à  clie relier  :  il 
connoît  sa  place  dans  l'ordre  des  êtres;  il  connoîl 
Dieu  ,  il  se  connoît  lui-même,  et  trouve  sans  ef- 
fort, dans  la  contemplation  de  la  vérité  immuable, 
la  paix  de  l'intelligence  et  de  l'amour.  Instruit  de 
ses  devoirs  comme  de  ses  destinées ,  et  tranquille 
sur  le  reste ,  il  n'ignore  rien  de  ce  qu'il  lui  est  né- 
cessaire ou  vraiment  utile  de  savoir.  De  là  un  re- 
pos profond,  un  bien-être   inexprimable,    indé- 
pendant des   sensations ,   et  que  rien  ne   sauroit 
troubler,  parce  qu'il  a  sa  source  dans  le  fond  le 
plus  intime  de  l'âme,  abandonnée  sans  réserve  entre 
les  mains  du  grand  Etre  essentiellement  bon  et 
tout-puissant ,  qui  se  relève  et  s'unit ,  par  des  voies 
ineffables ,    aux  cœurs  dociles  à  ses   impressions. 
Eclairé  d'une  lumière  nouvelle,  et  appréciant  tou- 
tes choses  leur  vrai  prix ,  l'homme  cesse  d'être  le  , 
jouet  des  passions.  La  règle  invariable  de  l'ordre 
détermine  ,  modère  ses  attachemens  et  ses  désirs  ; 
et  dans  les  vicissitudes  inséparables  de  cette  vie 
passagère,  il  ne  voit  que  de  courtes  épreuves ,  dont 


(*)  «  Vous  aimerez  le  Seigneur  votre  Dieu  de  tout 
»  votre  cœur,  de  toute  votre  âme  et  de  tout  votre  esprit. 
»  Voilà  le  premier  et  le  plus  grand  commandement.  Le 
»  secondlui  est  semblable  :  Vous  aimerez  votre  prochain 
»  comme  vous-même.  Ces  deux  commandemens  ren- 
j)  ferment  toute  la  loi  et  les  prophètes.  »  Matth.,  xxii, 
07,39. 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  ôij 

une  immortelle  félicité  sera  le  terme  et  la  récom- 
pense. Peu  sensible  aux  vils  intérêts  d'ici-bas,  une 
abondance  iné[)uisable  de  sentimens  affectueux  et 
purs  le  rapproche  de  ses  semblables  ,  le  fait  com- 
patir à  leurs  maux  ,  le  porte  à  les  soulager  ,  par 
tous  les  dévouemens  d  une  charité  tendre  et  infa- 
tigable; et  y  en  se  sacrifiant  pour  ses  frères  ,  c'est 
encore  pour  lui  qu'il  se  sacrifie  :  tiint  l'union  qu'é- 
tablit le  Christianisme  entre  les  hommes  est  in- 
time, tant  le  charme  sacré  de  la  miséricorde  est 
puissant  î  Si  les  devoirs  de  la  Religion  paroissent  à 
quelques-uns  rigoureux  et  durs ,  ah  !  c'est  qu'ils 
ne  connoissent  pas  l'onction  qui  les  adoucit  ;  c'est 
que  jamais  ils  ne  goûtèrent  les  consolations,  l'at- 
trait aimable  et  les  délicieuses  joies  de  la  vertu. 

On  parle  de  plaisirs  :  en  est-il  de  comparables 
a  ceux  qu'accompagne  l'innocence?  N'est-ce  rien 
que  d'être  toujours  content  de  soi  et  des  autres  ? 
N'est-ce  rien  que  d'être  exempt  de  repentir  et  de 
remords  ,  ou  de  trouver  contre  le  remords  un  asile 
assuré  dans  le  repentir?  Car  les  larmes  même  de 
la  pénitence  ont  plus  de  douceur  que  nen  eurent 
les  fautes  qui  les  font  couler.  Le  cœur  du  vrai  Chré- 
tien est  une  fête  continuelle.  Il  jouit  plus   de  ce 
qu'il  se  refuse,  que  l'incrédule  ne  jouit  de  ce  qu'il 
se  permet.  Heureux  dans  la  prospérité ,  plus  heu- 
reux dans  les  souffraces  ,  parce  qu'elles  lui  offrent 
un  moyen  d'accroître  le  bonheur  qu'il  attend  ,  il 
s'avance  d'un  pas  tranquille  ,  à  travers  les  peines 
de  la  vie,  vers  la  montagne  que  couronne  la  cité 


oi8  ESSAI  SUR  l'indiffi^iiencii: 

permanente  y  séjour  céleste  de  lu  paix,  des  délices 
éternelles  et  de  tous  les  biens. 

Le  seul  avani-^oût  de  cette  paix  remplit  1  ame 
d'une  intarissable  volupté.  Quiconque  ne  la  con- 
noît  pas  n'a  rien  senti  :  il  peut  savoir  ce  que  c'est 
que  les  plaisirs  y  mais  il  ignore  le  bonheur.  Oui  , 
je  le  soutiens,    l'humble  fidèle,  priant  dans  la 
simplicité  de  son  cœur,  au  pied  d'un  autel  solitaire, 
éprouve  un  sentiment  mille  fois  plus  délicieux  que 
les  plus  vives  jouissances  des  passions.  Le  philoso- 
phe même  n'oublie  pas  plus  tôt  l'orgueil  de  ses  vains 
systèmes  pour  se  livrer    docilement  à  l'attrait  ;de 
la  foi^   qu'il   reçoit  sur-le-champ  la   récompense 
promise  à  ceux  qui  croiront.    Jean-Jacques,    un 
jour,  et  l'auteur  des  Etudes  de  la  Nature ,  se  trou- 
vant ,  à  la  suite  d'une  promenade  champêtre ,  au 
Mont-Valérien ,  entrèrent  dans  la  chapelle  des  Er- 
mites. On  récitoit  en  ce  moment  les  litanies  de  la 
Providence.  Jean- Jacques  et  son  compagnon,  tou- 
chés du  calme  de  ces  lieux ,  et  saisis  d'une  reli- 
giçuse  '  émotion ,   se   prosternent,  et  mêlent  leurs 
prières  à  celles   des    assistans.    L'office   terminé , 
Rousseau  se   relève ,  et ,  tout  attendri ,  dit  à  son 
ami  :  «  Maintenant  j'éprouve  ce  qui  est  dit  dans 
»  l'Evangile  :  Quand  plusiews  d'entre  vous  se- 
M  ront  rassemblés  en  mon  nom  y  Je  me  trouverai 
»  au  milieu  deux.  Il  y  a  ici  un  sentiment  de  paix 
»  et  de  bonheur  qui  pénètre  l'âme  (i).  »  Fondés 

( i)  Voyez  les  Etudes  de  la  Nature, 


EN    MATlfiRE    DK    RELIGION.  SlQ 

sui'  une  expérience  qui  ne  se  démentit  jamais,  ne 
craignons  donc  point  de  le  répéter  avec  Montes- 
quieu :  "Chose admirable!  la  Religion  chrétienne, 
»  qui  ne  semble  avoir  d'objet  que  la  félicité  de 
»  l'autre  vie ,  fait  encore  notre  bonheur  dans  celle- 
3>  ci  (i).  »  Ainsi  se  vérifient  tous  les  jours  sous  nos 
yeux  les  paroles  du  grand  Maître  :  »  Celui  qui  aura 
»  tout  quitté  à  cause  de  moi  en  sera ,  même  ici- 
5>  bas,  dédommagé  au  centuple,  et  possédera  la 
»  vie  éternelle  (2).  » 

Les  doctrines  philosophiques  flétrissent  et  des- 
sèchent la  vie  'y  elles  ôtent  tout  à  l'homme,  hors  le 
sentiment  de  sa  misère ,  et  le  conduisent  au  tom- 
beau entre  l'inquiétude  et  le  dégoût.  Aussi ,  quand 
la  première  illusion  s'est  évanouie ,  combien  ne 
voit-on  pas  d'incrédules  envier  le  bonheur  des 
croyans?  Epuisés  de  désirs,  consumés  d'ennui, 
tourmentés  de  leur  vaine  sagesse,  ah  î  disent-ils,  si 
je  pouvois  croire  î  Ils  sentent  que  la  foi  les  ranime- 
roit ,  retremperoit  leur  âme  amollie.  Le  spectacle 
du  Chrétien  les  confond  d'étonnement.  Son  calme 
habituel,  son  inaltérable  sérénité;,  ce  je  ne  sais 
quoi  de  pur  et  de  doux  qui ,  s'échappant  du  cœur, 
se  répand  sur  tous  les  traits,  et  leur  donne  une 
expression  céleste ,  les  frappe,  les  ravit,  et  leur 
arrache,  des  soupirs  involontaires.  -  Et  cependant 


(1)  Esprit  des  Lois,    liv.  XXIY,  cliap.  m. 
{2)  Matth.  XIX,  29.ilfa/'c.,  X,  5o. 


320  ESSAI    SUn    l/lNDIFFÉIŒNCE 

(jn  apcrçoivcnt-ils  ?  quelques  signes  extérieurs,  foi- 
bles  indices  des  senliniens  retirés  au  fond  de  rame. 
Ah î  s'ils  pouvoient  pénétrer  jusque  dans  le  sanc- 
tuaire de  la  conscience  ,  où  déjà  la  vertu  reçoit  son 
prix  par  le  délicieux  contentement  qu'elle  inspire; 
s'ils  pouvoient  sentir  une  fois  cette  pleine  paix  de 
l'intelligence  rassasiée  de  la  vérité  infinie  dont  la 
foi  la  met  en  possession  ;  cette  espérance  divine , 
où  tous  les  désirs  de  la  terre  viennent  s'éteindre  , 
et  qui  s'élance  sans  fin  dans  les  profondeurs  de  l'é- 
ternité; ce  délectable  amour  dont  l'âme  s'abreuve 
à  longs  traits;  cette  jouissance  intime,  inénarrable, 
de  la  Divinité  même  conversant ,  si  je  l'ose  dire , 
familièrement  avec  sa  créature,  comme  un  ami  avec 
son  ami ,  s'unissant ,  se  1  ivrant  à  elle  tout  entière 
pour  en  être  possédée ,  pour  être  son  bien ,  sa  joie , 
son  aliment  incompréhensible  :  de  quelle  admira- 
tion ne  seroient-ils  pas  tout  à  coup  transportés  I 
et,  dans  le  regret  d'être  privés  de  ces  biens  ineffa- 
bles ,  avec  quelle  ardeur  et  quelle  allégresse  ne  se 
dégageroient-ils  pas  des  langes  d'une  raison  imbé- 
cile ,    pour  arriver  par  la    foi ,   selon  l'expression 
des  livres  saints,  à  la  mesure  de  r  homme  parfait  y 
ou  à  la  parfaite  connoissance  de  Dieu  en  Jésus- 
Christ  son  fils  (i)! 

Enfin  la  mort,  si  terrible  pour  l'incrédule ,  met 
le  comble   aux  vœux  du   Chrétien.  Il  la  désire. 


(i)  Ep.  ad  Ephes.,  cap.  iv,  i3. 


EN    MATIÈRE    DE    nELiGlON.  321 

comme  saint  Paul ,  cifln  d'être  a\^ec  Jésus-Christ  (  i  )  ; 
il  la  désire  pour  commencer  de  vivre ,  pour  être 
délivré  du  poids  des  organes  (2) ,  des  liens  maté- 
riels qui  le  retiennent  sur  cette  terre  ,  ouïes  pures 
jouissances  qu'il  «oiile  ne  sont  qu'une  ombre  lé- 
gère de  la  félicité  qu'il  pressent.  Vit -on  jamais 
alors  un  Chrétien  donner  le  même  exemple  que 
tant  d'incrédules,  abjurer  sa  doctrine  ,  et  regret- 
ter d'avoir  cru?  Aliî  c'est  à  ce  moment  surtout 
qu'il  en  connoît  le  prix,  que  la  vérité  consolante 
^^brille  à  ses  yeux  de  tout  son  éclat.  La  mort  est  le 
dernier  trait  de  lumière  qui  le  vient  frapper  :  lu- 
mière si  vive  qu'elle  rend  prescjue  imperceptible  le 
passage  de  la  foi  à  la  claire  vision  de  son  objet.  L'es- 
pérance, agitant  son  flambeau  près  de  la  couche 
du  mourant,  lui  montre  le  ciel  ouvert  où  l'amour 
l'appelle.  La  croix  qu'il  tient  entre  ses  mains  dé- 
biles ,  qu'il  presse  sur  ses  lèvres  et  sur  son  cœur , 
réveillant  en  foule  dans  son  esprit  des  souvenirs  de 
miséricorde,  le  fortifie,  l'attendilt,  l'anime.  En- 
core un  instant,  et  tout  sera  consommé;  le  trépas 
sera  vaincu,  et  le  profond  mystère  de  la  délivrance 
accompli,  [ine  dernière  défaillance  de  la  nature  an- 
nonce que  cet  instant  est  venu.  La  Religion  alors 
élève  la  voix ,  comme  par  un  dernier  effort  de  ten- 

[\)  Desiderium  habens  dissohi ,  et  esse  cum  Christo, 
Ep.  ad  Philip.,  cap.  1,  25. 

(2)  Infelix  ego  homo,  quis  nie  liberabit  à  corpore 
mords  hujiis  ?  Ep.  ad  Rom.,  cap.  vu  ,  if^. 

1.  21 


32li  i-SSAl    SUn    l'i  NDIFl  ÉRENCE 

dresse  :  «  Pais  ,  dil-elle,  ainechiélieiine  ;  sors  de  ce 
»  monde,  au  iioju  du  Dieu  lonl-jn lissant  qui  t'a 
3)   créée  ;aunom  de  Jësus-Clirist,  lilsdn  Dieu  vivant, 
»  qui  a  souder t  pour  toi  ;  au  nom  de  l'Ksprit  saint , 
5)  dont  tu  as  reçu  l'eflusion.  Qu'en  te  séparant  du 
3>   corps,  un  libre  accès  te  «ioit  ouvert  à  la  montagne 
»  de  Sion,  à  la  cité  du  Dieu  vivant ,  à  la  Jérusalem 
w  céleste ,  à  l'iimombrable  société  des  anges  et  des 
3j  premiers-nés  de  l'Eglise,  dontles  noms  sont  écrits 
»  au  ciel.  Que  Dieu  se  lève  et  dissipe  les  puissances 
«  de  ténèbres  5  que  tous  les  esprits  de  malice  fuient , 
»  et  n'osent  touclier  une  brebis  rachetée  du  sang 
M  de  Jésus-Christ.  Que  le  Christ,  mort  pour  toi, 
j>  crucifié  pour  toi ,  te  délivre  des  supplices  et  de  la 
w  mort  éternelle  ;  que  ce  bon  Pasteur  reconnoisse 
»  sa  brebis ,  et  la  place  dans  le  troupeau  de  ses 
»  élus.  Puisses-tu  voir  éternellement  tonRédemp- 
>i   teur  face  à  face;  puisses-tu,  à  jamais  présente 
î>  devant  la  vérité  dégagée  de  tout  voile,  la  con- 
»  templer  sans  fin  dans  l'éternelle  extase  du  bon- 
"  heur  (1)  î  » 

Au  milieu  de  ces  bénédictions,  l'ame  ravie  brise 
ses  entiaves  (*) ,  et  va  recevoir  le  prix  de  sa  fidélité 
et  de  son  amour.  Ici  l'homme  doit  se  taire  :  sa 
parole  expire  avec  sa  pensée.  Non ,  «  l'œil  n'a  point 


(1)  Commendat.  animœ. 

(*)  Le  pieux  et  savant  P.  Suarez,  sur  le  point  d'ex- 
pirer, disoit  :  Je  n' aurais  jamais  cru  qu'il  fût  si  doux 
de  mourir. 


E'S    MATIliRE    DE    UELIGION.  Ù'20 

»  VU  ,  Toreille  ii  a  point  entendu ,  l'esprit  ne  sau- 
»  roit  comprendre  ce  cpie  Dieu  réserve  ù  ceux  qui 
»  l'ainient  (i).  »  Ce  n'est  point  comme  une  nier 
qui  ait  son  flux  et  son  reflux,  c'est  l'Océan  immense 
qui  déboide  à  la  fois  sur  tousses  rivages.  «  Source 
»  intarissable  de  vie  et  de  lumière  (2),  ô  mon  Dieu, 
»  s'écrie  un  prophète  ,  je  serai  rassasié  quand  votre 
»  gkîirc  m'apparoîtra  (3)  î    » 

Concluons.  11  est  très-certain  que  la  philoso- 
phie, loin  de  nous  rendre  heureux  ,  est  incompa- 
tible avec  le  bonheur  ,  parce  qu'à  la  place  de  la 
vérité  infinie  que  désire  notre  intelligence  ,  elle  ne 
lui  présente  que  des  erreurs  ,  des  incertitudes  et 
des  doutes  ;  et  qu'à  la  place  du  bien  infini  oi-i  notre 
cœur  aspire,  elle  ne  lui  offre  que  des  plaisirs  fu- 
gitifs et  trompeurs  ,  incapables  de  le  satisfaire  ;  et 
enfin  parce  qu'affranchissant  l'homme  de  tout  de- 
voir, elle  le  constitue  dans  un  état  de  désordre,  et 
par  conséquent  l'arrête  dans  un  état  de  souffrance. 

11  n'est  pas  moins  certain  quelaR-cligion  fait  dès 
ici-bas  le  bonheur  de  l'homme  ,  et  le  conduira  ,  si 
ses  promesses  ne  sont  pas  mensongères ,  à  un  bon- 
heur encore  plus  grand,  et  qui  ne  finira  jamais. 

Donc  tous  les  hommes  ont  un  intérêt  infini  de 
savoir  si  la  Religion  est  vraie ,  doivent  désirer  ar- 


(1)  Ep.  I  ad  Cornuh. ,  cap.  1  i  ,  <). 

(2)  Apud  te  est  fons  vitœ  y  et  in  liuniiie  tuo  videbimus 
lumen.  Ps.  xxv ,  10. 

{3}  Satiabor  cùm  apparuerit  gloria  tua,  Ps.  xvi,  i5. 

21. 


024  ESSAI  SUK  l'indifféren(jji; 

deiiimcnt  qu'elle  soit  vraie  ;  et  demeurer  à  cel 
égard  dans  rindifFérence  ,  c'est  prouver  seidement 
ce  qu'enseigne  d  aillevu's  la  Religion ,  qu'il  n'est 
point  de  folie  si  incompréhensible^  ni  d'excès  si 
criminel  et  si  monstrueux  ,  dont  l'homme  ne  soit 
capable  depuis  sa  chute. 

Vous  donc  qui ,  égarés  par  de  funestes  doctri- 
nes ,  cherchez  encore  le  bonheur  dans  les  illusions 
de  l'orgueil  ou  dans  les  jouissances  des  sens ,  souf- 
frez que  nous  vous  adressions  ces  paroles  d'un  des 
plus  beaux  génies  que  le  Christianisme  ait  pro- 
duits :  «t  Où  est  Dieu ,  là  est  la  vérité  :  il  est  au 
»  fond  de  votre  cœur,  mais  votre  cœur  s'est  éloigné 
»  de  lui.  Rentrez,  rentrez  en  vous-mêmes ,  vous 
<c  y  trouverez  ,  n'en  doutez  pas  ,  celui  qui  vous  a 
i>  faits.  Où  couiez-vous  à  travers  ces  lieux  après  et 
•>■>  désolés  ?  Pourquoi  passer  et  repasser  sans  cesse 
»  dans  ces  voies  rudes  et  laborieuses  ?  Le  repos 
»  n'est  pas  où  vous  le  cherchez.  Vous  cherchez  la 
»  vie  heureuse  ;  elle  n'est  pas  là  :  comment  la  vie 
»  heureuse  seroit-elle  là  où  il  n'existe  pas  même 
»  de  vie  (i)  ?  « 

Celui  qui  parle  ainsi  s'abusa  comme  vous  ;  comme 
vous  il  parcourut  long-temps,  avec  une  fatigue  in- 
croyable ,  les  sombres  labyrinthes  d'une  philoso- 
phie menteuse  ,  et  mangea  le  pain  amer  de  l'erreur, 
à  la  sueur  de  son  front.  Mais  las  d'errer  tristement 
loin  de  la  vérité ,  loin  de  Dieu ,  il  revint  à  lui ,  et 

(i)  Àugiist,  Confess.,  liv.  IV,  cli.  xii ,  n°^  i  et  2. 


BIT  MATIÈRE    DE    RELIGIOlf.  525 

goûta  la  paix.  Imitez  son  exemple ,  et  vous  recueil- 
lerez le  même  fruit.  G'étoit  après  avou*  connu  les 
biens  de  la  terre  et  ceux  du  ciel  ,  que  ces  mots 
louchans  s'épanchoient  de  son  cœur  :  <<  Qui  déve- 
»  loppera  les  replis  d'une  vaine  et  fausse  sagesse? 
»  Qui  fouillera  jusqu'au  fond  de  ses  entrailles  té- 
»  nébreuses ,  où  se  cachent  tant  de  secrets  hon- 
»  teux?  Je  ne  veux  pas  même  y  porter  mes  re- 
»  gards.  C'est  vous ,  cest  vous  seules  que  je  veux, 
"  ô  justice,  6  innocence,  qu'environne  une  pure 
»  et  brillante  lumière  ,  et  qui  rassasiez  complé- 
»  tement  nos  insatiables  de'sirs.  En  vous  on  trouve 
»  un  repos  profond  ,  une  vie  pleine  d'un  calme 
»  immense.  Celui  qui  entre  en  vous  entre  dans  la 
»  plènittide  de  la  joie,  et  se  désaltère  délicieuse- 
»  ment  à  la  source  même  du  souverain  bien.  Hèlas  î 
»  dans  les  jours  de  ma  jeunesse ,  glissant  sur  la 
»  pente  des  plaisirs  ,  je  m'éloignai  de  vous  ra- 
»  pidement,  ô  vérité  immuable!  et  aussitôt,  errant 
»  au  hasard ,  je  me  devins  a  moi-même  une  région 
»  d'indigence  et  de  douleur  (i).  Quel  autre  sort 
»  devois-je  attendre?  \ous  nous  avez  faits  pour 
»  vous  ,  ô  mon  Dieu  !  et  notre  cœur  est  éter- 
>^  nellement  agité ,  jusqu'à  ce  qu'il  se  repose  en 
»  vous  (2).   » 

(i)  Auguste  Confess.^  liv.  Il ,  ch.  x. 
(2)  7^/fl?.,liv.  I,  ch.i,n"  I.  - 


026  tSSAl    SUIl    LIJNDIITÉÎIEISCK 


ClIATITRE  X. 

Importance   de   la    Religion  ^  par  rapport  à  la 

société. 


On  ne  s  attend  sûrement  pas  que  je  m'arrête  à 
prouver  la  nécessité  politique  de  la  Religion.  Une 
vérité  de  fait,  aussi  ancienne  que  le  monde ,  cesse- 
t-elle  d'être  incontestable,  parce  qu'après  six  mille 
ans  de  consentement  unanime  ,  il  plaît  à  quelques 
insensés  d'opposer  leurs  paradoxes  à  l'expérience 
des  siècles ,  et  leurs  assertions  au  témoignage  du 
genre  humain  ?  «  On  bâtir  oit  plutôt  une  ville  dans 
5j  les  airs  ,  dit  le  sage  Pkitarque,  que  de  constituer 
3)  un  Etat  en  ôtant  la  croyance  des  Dieux  (  i  ).  « 
Mais  sans  mettre  en  doute  un  instant  la  nécessité 
des  croyances  religieuses ,  on  peut  chercher  la  rai- 
son de  cette  nécessité  -,  et  c'est  ce  que  je  me  pro- 
pose dans  ce  chapitre,  où  j'essaierai  de  montrer 
que  la  philosophie,  destructive  du  bonheur  de 
l'homme  et  de  l'homme  même ,  est  également  des- 
tructive du  bonheur  des  peuples  et  des  peuples 
mêmes;   et  que  la  Religion,  qui  seule  conserve 


(i)  Contra  Coloten.  Plut.  Oper.,  pag.  112S. 


EN    MiTlÈnE    t>E    RELIGION.  '^27 

riiomme  et  le  conduit  au  Lonlicur ,  en  l'établis- 
sant dans  un  état  conforme  à  sa  nature  ,  seule  aussi 
conserve  les  peuples  et  les  conduit  au  bonheur  , 
en  les  établissant  dans  un  état  conforme  à  la  na- 
ture de  la  société'. 

Une  des  plus  dangereuses  folies  de  notre  siècle, 
est  de  s'imaginer  que  Ton  constitue  un  Etat,  ou 
qu'on  forme  une  société  du  jour  au  lendemain  , 
comme  on  élève  une  manufacture.  On  nelaitpoint 
les  sociétés  ;  la  nature  et  le  temps  les  font  de  con- 
cert ;  et  voilà  pourquoi  il  est  si  difficile  qu'elles  re- 
naissent lorsque  l'iiommeles  a  détruites,  la  même 
action  qui  a  détruit  s'opposant  à  l'action  répeira- 
trice  du  temps  et  de  la  nature.  On  veut  tout  créer 
instantanément,  tout  créer  d'imagination ,  et  fon- 
dre ,  en  quelque  sorte ,  la  société  d'un  seul  jet ,  d'a- 
près un  modèle  idéal ,  connue  on  jette  une  statue 
en  bronze.  L'on  substitue  en  tout  les  combinaisons 
arbitraires  de  l'esprit  aux  rapports  nécessaires,  aux 
lois  simples  et  fécondes  qui  s'établissent  d'elles- 
mêmes  ,  quand  on  n'y  met  pas  obstacle ,  comme 
les  conditions  indispensables  de  l'existence.  Lors- 
qu'épris  de  théories  chimériques  ,  on  a  commencé 
à  renverser ,  on  ne  doutoit  de  rien ,  parce  qu'on  ne 
savoit  rien  ;  ensuite  on  croit  tout  savoir ,  parce 
qu'on  a  beaucoup  agi  ,  beaucoup  souffert ,  et  qu'a- 
près avoir  disséqué  des  peuples  tout  vivans ,  pour 
chercher  dans  leurs  entrailles  les  mystères  de  l'or- 
ganisation sociale,  la  science  doit  être  complète ,  et 
la  société  parfaitement  connue.  Dans  cette  con- 


328  ESSAI    SUR    LlNDIl  t"KRENCR 

fiance ,  rieii  n'arrête ,  rien  n'embarrasse  ;  on  cons- 
titue et  l'on  constitue  encore;  on  écrit  sur  un  mor- 
ceau de  papier  qu'on  est  une  monarcliie,  une  rc'- 
puljlique,  en  attendant  qu'en  lëalitë  on  soit  quel- 
que chose,  qu'on  soit  un  peuple,  une  nation.  C'est 
un  problème  encore  indécis  ,  de  savoir  combien 
de  temps  un  assemblage  d'êtres  humains  peut  sub- 
sister en  cet  état.  Ivlais  il  y  a  une  loi  immuable 
contre  laquelle  rien  ne  prévaut.  Toute  société  qui, 
étant  sortie  des  voies  de  la  nature  ,  s'obstine  à  n'y 
point  rentrer,  ne  se  renouvelle  que  par  la  dissolu- 
tion ,  et  ne  recouvre  sa  vii^ueur  qu'en  perdant  tout, 
et  souvent  jusqu'au  nom  même  de  nation.  11  faut, 
ainsi  que  l'homme ,  qu'elle  traverse  le  tombeau 
pour  arriver  à  la  vie  une  seconde  fois. 

Cela  est  sans  exception  ;  et  il  est  triste  de  penser 
que  ce  qu'on  appelle /e^  lumières ^  c'est-à-dire  le 

* -mépris  du  bon  sens ,  et  une  curiosité  démesurée 
de  connoître  pleinement  ce  qu'on  doit  croire  for- 

-tement ,  un  orgueilleux  désir  de  juger  ce  qu'on  doit 
respecter ,  produit  infailliblement  ce  résultat.  La 
Religion  et  la  politique  embrassant  les  plus  hauts 
intérêts  des  hommes ,  ils  y  portent  leurs  passions 
d'abord  ,  et  ensuite  leur  raison  avec  plus  de  danger  ; 

ccar  les  passions  toujours  mises  en  jeu  par  ce  qiii 
-est ,   et  s'y  arrêtant ,  n'opèrent  jamais  seules  les 

"gTandes  révolutions  ;  tandis  que  la  raison  ,  passant 
soudain  dé  ce  qui  est  à  ce  qu'elle  imagine  devoir 
êti*e ,  et  ne  trouvant  point  dans  les  idées  l'obstacle 
que  les  passions  ti'otivent  dans  les  choses ,  ruine 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  329 

par  sa  ba^e  Tordre  existant ,  et  détruit  tout  en  de'- 
joutant  de  tout.  «  L  art  de  bouleverser  les  Etats  , 
î>  dit  excellemment  Pascal,  est  d  ébranler  les  cou- 
»  tûmes  établies  ,  en  sondant  jusque  dans  leur 
îî  source...  C'est  un  jeu  sûr  pour  tout  perdre  (i).  » 
Rien  ne  résiste  au  raisonnement ,  et  la  société 
moins  que  tout  le  reste.  Aussi ,  quand  tout  un  peu- 
ple se  met  à  disputer  sur  la  meilleure  forme  de 
gouvernement ,  on  peut  sûrement  prédire  qu'il  ne 
conservera  pas  long-temps  le  sien  ,  supposé  qu'il 
en  ait  un  encore. 

Or ,  puisqu'il  y  a  des  sociétés  plus  ou  moins  heu- 
reuses, des  sociétés  paisibles  et  des  sociétés  agitées, 
des  sociétés  stables  et  des  sociétés  sans  cesse  mobiles, 
il  existe  une  cause  de  cette  difïérence.  Essavons  de 
la  découvrir,  et  pour  cela,  posons  quelques  piinci- 
pes  simples ,  quelques-unes  de  ces  solides  maximes 
enracinées  dans  les  siècles  ,  et  que  le  sens  commun 
déduit  d'abord  de  l'observation  des  faits  dont  elles 
ne  sont,  pour  ainsi  dire  ,  que  l'expression  abrégée. 

Toute  société  tend  à  la  perfection  ,  parce  que 
toute  société  tend  au  bonheur  ;  et  le  bonheur,  pour 
la  société  comnle  pour  l'homme,  n'est  que  la  tran- 
quillité de  V ordre.  Partout  où  il  y  a  désordre,  il  y 
a  malaise,  inquiétude,  effort  pour  arriver  à  un  état 
plus  parfait.  La  société  souffrante  cherche  à  se  pla- 
cer dans  ses  rapports  naturels  ,  et  on  reconiioît 
qu'elle  y  est  parvenue,  au  calme  intérieur,  à  la 


(i)  Pensées  de  Pascal ,  cliap.  xxv,  n"  6. 


000  ESSAI    Slin    L'iNDTrrÉRENCE 

profonde  paix  dont  clic  jouit.  Aussi  l'Eciilurc ,  qui 
propose  les  vérités  les  plus  hautes  sous  des  images 
i'aniilicrcs,  pour  les  rendre  accessibles  aux  plus  foi- 
bles  esprits  ,  annonçant  au  peuple  juif  une  félicité 
qui  combleroit  pleinement  ses  désirs  :  «  Chacun, 
»  dit-elle  ,  s'asseyera  sous  sa  vit^ne  et  sous  son  fi- 
w  guier,  et  personne  ne  troublera  son  repos  (i).  » 

Le  repos ,  résultat  de  l'ordre  ,  est  donc  le  bon- 
heur des  peuples ,  et  une  société  où  régneroit  un 
ordre  parfait ,  jouiroit  d'un  parfait  repos  ;  et  c'est 
peut-être  la  secrète  raison  de  cette  apparente  in- 
dolence que  les  peuples  imparfaitement  consti- 
tués reprochent  à  certaines  nations  plus  avancées 
dans  la  véritable  civilisation.  Mais  tôt  ou  tard  il 
vient  un  temps  où  l'énergie  de  ces  nations  pares- 
seuses ^  mise  à  l'épreuve,  apprend  à  leurs  contemp- 
tems  surpris,  à  distinguer  le  noble  repos  de  la 
force  ,  de  l'avilissante  langueur  de  l'apathie. 

L'unité  est  l'essence  de  l'ordre,  car  l'objet  de 
l'ordre  est  d'unir;  et  la  société  même,  dans  sa  no- 
tion la  plus  générale ,  n'est  que  la  réunion  des  êtres 
semblables.  Où  il  n'y  a  pas  d'unité ,  il  y  a  sépara- 
tion ,  opposition ,  combat ,  désordre  et  malheui\ 

Pour  qu'il  y  ait  unité  sociale  ,  il  faut  que  chaque 
partie  soit  ordonnée  par  rapport  au  tout  ;  chaque 
individu,  par  rapport  à  la  famille  ;  chaque  famille, 
par  rapport  à  la  société  particulière  dont  elle  est 


(i )  Et  sedebit  vir  subtiis  vitem  siiam  ,  et  subtàs  ficuni 
siaun  ,  et  non  erit  quideterreat.  Micli. ,  cap.  iv  ,  4" 


r^f 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGIONS.  OO  l 

membre;  chaque  société  particulière,  par  rapport 
à  la  grande  société  du  genre  humain;  et  le  genre 
humain  lui-même ,  par  rap[)ort  à  la  société  géné- 
rale des  intelligences  dont  Dieu  est  le  suprême 
monarque. 

L'idée  même  de  l'ordre  est  contradictoire,  si 
on  ne  remonte  pas  jusque-la.  Car,  point  d  ordre 
social  sans  hiérarchie  sociale ,  sans  pouvoir  et  sans 
sujets,  sans  le  droit  de  commander  et  le  devou" 
d'obéir.  Or,  entre  des  êtres  égaux ,  il  n'existe  natu- 
rellement ni  devoirs  ,  ni  droits,  ni  sujets,  ni  pou- 
voir, ni  par  conséquent  d'ordre  possible  ;  et  jamais 
on  ne  constituera  de  société  seulement  avec  des 
hommes  :  il  faut  que  l'homme  soit  d'abord  en  so- 
ciété avec  Dieu ,  pour  pouvoir  entrer  en  société 
avec  ses  semblables. 

Point  d'ordre  social  encore,  sans  le  sacrifice 
des  intérêts  de  chacun  à  l'intérêt  de  tous;  or,  ce 
sacrifice  est  sans  raison ,  c'est-à-dire  ,  absurde  a  de- 
mander, et  impossible  à  obtenir  ,  quand  c'est 
l'homme  qui  le  demande  à  l'homme ,  parce  qu'il 
ne  peut  rien  offrir  en  compensation ,  et  que  ce  sa- 
crifice ,  qui  n'est  autre  chose  que  la  vertu ,  seroit 
évidemment  la  plus  inconcevable  folie ,  s'il  n'exis- 
toit  une  société  plus  excellente  et  plus  durable  où 
il  recevra  sa  récompense. 

Puisqu'on  ne  peut  pas  même  imaginer  de  société 
sans  un  pouvoir  qui  gouverne  et  des  sujets  qui  sont 
gouvernés ,  le  pouvoir  et  les  sujets  sont  des  êtres 
nécessaires  ,   et  il   existe  entre  eux  des  rapports 


352  ESSAI    5UK    L'iNDIFrÉr.EINCE 

nécessaires.  On  nomme  conslitntion  l'expression 
de  ces  rapj)orts. 

La  constitution  est  parfaite,  si  elle  exprime  par- 
faitement les  véritables  rapports  ou  les  rapports 
naturels  des  sujets  et  du  pouvoir;  et  la  société, 
sous  son  empire,  jouit  du  plus  haut  degré  de  force, 
de  tranquillité  et  de  bonheur.  Elle  sera,  au  con- 
traire, agitée  et  souffrante,  si  la  constitution  ex- 
prime des  rapports  arbitraires ,  ou  qui  ne  dérivent 
pas  nécessairement  de  la  nature  des  êtres  sociaux; 
car,  établir  des  rapports  arbitraires,  c'est  constituer 
le  désordre  et  semer  les  calamités. 

On  voit  en  outre  qu'il  n'exista  jamais  d'Etat 
sans  constitution  ,  puisqu'cn  tout  Etat  il  existe  un 
pouvoir  et  des  sujets ,  ou  des  personnes  sociales 
liées  par  des  rapports  vrais  ou  faux.  Quand  donc  un 
peuple  parle  de  se  donner  une  constitution,  il  com- 
mence par  supposer  une  absurdité,  qui  est  qu'il  n'a 
point  de  constitution.  Il  ne  seroit  pas  un  peuple  s'il 
n'en  avoit  point,  il  ne  seroit  rien.  Ainsi ,  se  donner 
une  constitution,  c'est  changer  dé  constitution;  ce 
n'est  pas  combler  un  vide,  c'est  en  créer  un,  qui 
ne  sera  rempli  de  sitôt  ;  c'est  déplacer  l'Etat  de  sa 
base  ,  et  opérer  une  complète  révolution  ,  pour  le 
plaisir  de  recommencer  la  société  au  hasard.  Aussi 
cette  manie  ne  s'empare-t-elle  guère  des  nations 
qu'à  leur  déclin. 

Il  existe  entre  les  diverses  sociétés  des  rapports 
nécessaires,  dont  l'ensemble  forme  ce  qu'on  appelle 
le  droit  des  gens  ;  et  les  sociétés  sont  plus  ou  moins 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGIOIN.  355 

lianqiiilles ,  plus  ou  inoins  heureuses,  selon  que 
ce  droit  est  plus  ou  moins  conforme  à  l'ordre  im- 
muable ou  à  la  nature  des  êtres  dont  se  composcMit 
les  sociétés. 

Enfin  il  existe  des  rapports  nécessaires,  publics 
et  privés  ,  entre  les  membres  d'une  même  société. 
Les  lois  sont  l'expression  des  rapports  pidjlics  ,  ou 
la  règle  des  actions  publiques  ;  et  les  lois  sont  plus 
ou  moins  bonnes,  plus  ou  moins  parfaites,  selon 
qu'elles  expriment  des  rapports  plus  ou  moins  par- 
faits, c'est-à-dire ,  plus  ou  moins  naturels ,  ou  plus 
ou  moins  vrais. 

Les  actions  privées,  ouïes  mœurs,  doivent  aussi, 
et  plus  nécessairement  s'il  est  possible,  être  ré- 
glées par  des  lois  qui,  pénétrant  jusque  dans  le  cœur 
de  l'homme,  établissent  l'ordre  dans  ses  pensées  et 
sesaffections  ;  car  les  affections  et  les  pensées  sont  le 
principe  et  le  mobile  de  toutes  les  actions  humaines. 

Constitution,  lois,  mœurs  ,  voilà  donc  toute  la 
société. 

Une  simple  agrégation  d^hommes  devient  une 
société  en  se  constituant,  c'est-à-dire,  par  l'établis- 
sement du  pouvoir,  fondement  nécessaire  de  tout 
ordre  ;  et,  dans  l'univers  physique  même ,  il  n'y  a 
d'ordre  que  parce  qu'il  est  gouverné  par  un  pouvoir 
intelligent. 

Les  lois  du  droit  des  gens  unissent  la  société 
naissante  à  toutes  les  autres  sociétés  ,  ou  à  la  grande 
société  du  genre  humain,  et  l'ordonnent  par  rap- 
port au  tout  dont  elle  fait  partie. 


534  ESSAI    SITU    L'fNDIFrÉREîSCE 

Les  lois  civiles  ot  criminel  les,  eu  réglant  les 
actions  publiques,  fixent  les  rapports  publics  des 
membres  de  la  société  entre  eux,  et  établissent  l'or- 
dre public. 

Les  mœurs ,  ou  les  lois  morales ,  achèvent  ce 
que  les  autres  lois  ont  commence,  et  mettent  l'or- 
cfre  dans  les  actions  les  plus  secrètes  et  les  plus 
indépendantes  de  la  justice  humaine ,  en  réglant 
tout  dans  l'homme  ,   jusqu'à  ses  pensées  et  ses 

désirs» 

L'Etat  est  bien  ordonné  et  la  société  heureuse, 
quraid  la  constitution,  les  lois,  les  mœurs,  con- 
courant avec  un  parfait  accord  au  même  but,  sont 
l'expression  exacte  des  rapports  naturels  ou  néces- 
saires des  êtres  sociaux. 

J'appelle  vérités  sociales  ces  rapports  vrais  ou 
uécessaires.  Plus  donc  il  y  a  de  vérité  dans  la  cons- 
titution ,  les  lois  et  les  mœurs  d'un  peuple ,  plus  le 
bonheur  dont  jouit  ce  peuple  est  grand  :  et  le  bon- 
heur ,  ouïe  bien  social ,  n'est  que  la  vérité  réalisée 
par  la  constitution ,  les  mœurs  et  les  lois.  Ainsi  les 
peuples,  comme  les  individus,  ne  sont  heureux 
que  par  la  connoissance  et  l'amour  de  la  vérité ,  qui 
est  Tordre  ou  le  bien  par  excellence ,  et  par  la  pra- 
tique des  devoirs,  qui  forment  une  portion  de  cette 

vérité. 

Examinons  maintenant  riiifluence  de  la  philo- 
sophie sur  la  société ,  sous  le  triple  rapport  de  la 
constitution ,  des  lois  et  des  mœurs  ;  et ,  pour  ar- 
rivex  à  un  résultat  indépendant  de  toute  théorie 


EN    MATIEUE    de    religion.  ÔOvl 

(j[iic  l'on  pourroit  contester  ,  bornons-nous  à  des 
considérations  applicables  à  toutes  les  formes  de 
Gouvernement. 

Partout  ou  il  existe  des  bommes ,  la  nature  forme 
des  sociétés ,  et  1  état  de  société  n'est  pas  moins 
naturel  a  l'bomme  que  l'existence ,  puisqu'il  ne  se 
conserve  et  ne  se  perpétue  que  dans  l'état  de  société. 
Cela  se  prouve  par  le  fait ,  et  cela  se  prouve  encore , 
si  je  puis  le  dire,  pbysiquement,  par  le  long  be- 
soin qu'a  l'enfant  de  secours  étrangers ,  avant  d'être 
capable  de  pourvoir  à  sa  propre  conservation. 

Ainsi  la  société,  dont  la  famille  est  le  germe, 
naît  et  se  développe  comme  l'bomme  même,  et 
souvent  malgré  Tbomme ,  dont  l'action  imprudente 
contrariant  la  nature ,  sous  le  bautain  prétexte  de 
la  perfectionner  ou  de  la  réformer ,  retarde  ou 
arrête  les  progrès  de  la  société  croissante ,  et  en 
altère  la  constitution,  comme  les  erreurs  d'une 
fausse  science,  ou  les  passions,  altèrent  celle  des 
individus. 

Cependant,  malgré  des  désordres  partiels, 
l'bomme  subsiste  ,  tant  qu'il  respecte  les  lois  fon- 
damentales de  son  être  ;  et  la  société  aussi  sub- 
siste ,  malgré  des  désordres  quelquefois  très-graves, 
tant  que  la  loi  fondamentale  de  toute  société  de- 
meure intacte. 

Cette  loi  est  la  loi  du  pouvoir  ,  loi  sacrée  ,  loi  di- 
vine ,  et  que  l'homme  est  si  loin  d'avoir  inventée  , 
qu'd  ne  peut  même  la  comprendre;  si  la  Religion 
ne  la  lui  explique. 


ÔôG  ESSAI    SUR    L  IIN DIFFÉRENCE 

C'est  ce  qui  paioîtbion  clairement ,  lorsqu'apics 
avoir  exclus  Dieu  et  s  elie  mis  à  sa  place,  il  lente  de 
constituer  la  société  avec  sa  raison  seule  ,  avec  cette 
raison  qui  de  soi  ne  sait  que  douter  et  détruire. 

La  philosophie  part  de  ce  principe  ,  que  natu- 
rellement chaque  honnne  est  maître  absolu  ou  sou- 
verain de  lui-même ,  qu'il  ne  doit  rien  à  personne  , 
et  que  personne  ne  lui  doit  rien.  Cela  posé  ,  il  ai'alju 
qu'elle  donnât  pour  hase  au  pouvoir  ,  ou  la  force  , 
ou  un  pacte  1  ihre. 

Rousseau  prouve  fort  hien  qu'aucun  droit ,  au- 
cun devoir  ne  peut  résulter  de  la  force,  et  qu'ainsi 
elle  diffère  essentiellement  de  l'autorité  (i).  La  force 
est  la  puissance  de  contraindre ,  l'autorité  est  le 
droit  d'ordoimer.  Du  droit  d'ordonner  résulte  le 
devoir  d'ohéir  ;  de  la  puissance  de  contraindre  ré- 
suhe  la  nécessité  de  céder.  Il  y  a  l'infmi  entre  ces 
deux  notions.  Pour  les  confondre ,  il  faut  boulever- 
ser le  langage  même ,  il  faut  dire  que  le  vent  qui 
déracine  un  chêne  exerce  un  droit ,  et  que  le  chêne 
en  tombant  remplit  un  devoir. 

La  force ,  puissance  physique ,  maintient  l'or- 
dre dans  le  monde  physique,  parce  qu'elle  agil 
toujours  selon  certaines  lois  immuables  et  sa- 
gement ordonnées  par  une  intelligence  infinie.  La 
force  met  le  désordre  dans  le  monde  moral ,  parce 
qu'entre  les  mains  d'agens  libres  et  imparfaits ,  elle 
ne  sert  souvent  qu'à  réaliser  des  volontés  impar- 


(i)   Contrat  social ,  liv.  I. 


EN    MATIERE    DE    RELIGION.  337 

feites  011  déréglées.  De  plus ,  faire  de  la  force  la  base 
de  l'ordre  social  ,  c'est  supposer  que  l'homme  est 
un  être  purement  matériel ,  c'est  le  ravaler  au-des- 
sous des  animaux ,  qui  connoissent  une  autre  loi 
que  la  force ,  puisqu'ils  y  résistent  en  obéissant  à 
l'instinct.  Et  cependant  on  verra  qu'en  dernière 
analyse  la  philosophie  n'a  pu  découvrir  d'autre 
fondement  de  la  société ,  ni  donner  d'autre  notion 
du  pouvoir. 

Elle  nous  parle ,  avec  une  étonnante  confiance , 
d'un  pacte  primitif,  par  lequel,  pour  l'intérêt  de 
chacun,  tous  déposent  à  certaines  conditions  leur 
souveraineté  ,  ou  l'exercice  de  leur  souveraineté , 
entre  les  mains  d'un  seul  ou  de  plusieurs  ; 
et  ce  pacte ,  si  on  veut  l'en  croire ,  est  la  vérita- 
ble base  de  l'ordre  social.  Or ,  s'il  fut  jamais  une 
doctrine  absurde  ,  funeste  ,  dégradante  ,  c'est 
celle-là. 

Et  d'abord  on  ne  vit  jamais  de  société  commen- 
cer par  un  semblable  pacte  ,  et  la  raison  en  est  fort 
simple  ;  c'est  qu'il  suppose  au  moins  un  commen- 
cement de  société  ,  ou  la  réunion  d'un  certain  nom- 
bre d'hommes  ayant  un  langage  commun,  une 
habitation  commune  ,  et  des  relations  habituelles  ; 
choses  impossibles  s'il  n'existoit  quelque  ordre 
parmi  eux ,  et  par  conséquent  des  lois ,  et  par  con- 
séquent un  pouvoir  chargé  de  leur  exécution.  Ou, 
d'ailleurs,  ces  hommes,  qu'on  rassemble  d'un  trait 
de  plume  pour  délibérer  sur  des  intérêts  communs, 
prendroient-ils  les  notions  de  Gouvernement,  s'i^s 

1.  22 


r).*>8  KSSAT    SLR    L'iNDIFrÉnKNCfî 

n'ca  avoieiiteu  aucun  jusque-là V  Ils  nVUibliroient 
pas  seulement  la  société,  ilsrinventeroient.  Etrange? 
idée,  de  faire  sortir  Tordre  social  d'une  délil)éra- 
tion ,  non  pas  de  sauvages,  car  les"  sauvages  sonf- 
unis  par  des  liens  sociaux ,  mais  d^étres  humains 
ra niasses  au  hasard  dans  les  hois ,  où,  nécessaire-^ 
ment  occupés  des  seuls'  besoins  physiques  ,  ils  se 
novuTisseient  à  grand'peine  de  quelques  glands  dé- 
robés à  l'avidité  des  animaux! 

Que  si  l'on  dit  que  ce  pacte ,  explicite  ou  non , 
existe  de  droit ,  on  suppose  la  question*  même',  eV 
de  plus,  on  dit  une  absurdité;  car  Fexpresse vo- 
lonté des  contractans  est  de  l'essence  de  tout  pacte  ; 
autrement ,  qui  en  régleroit  les  conditions  ? 

Tout  pacte  implique  encore  essentiel lenîentri-* 
dée-  d'une  sanction  qui  le  rende  obligataire!  Où 
trouvera-t-on  cette  sanction ,  fondement  nécessaire 
de  l'obligation  morale  ,  et  sans  laquelle  il  n'existe 
pas  de  vrai  contrat?  Le  concours  des  volontés, 
qu'on  fait  tant  valoir ,  n'est  ici  d^aucuii  secours.  I^a- 
volonté  de  l'homme  n'est  pas  obligatoire  pour  lui- 
même  ,  comment  seroit-elle  obligatoire  pou^  aftfî 
tnui?  Celui  qui  cède  sa  souveraineté  ,  ou  l'exercice^ 
de  sa  souveraineté,  au  fond  ne  cède  donc  rieà', 
puisqu'il  peut,  et  Rousseau  l'avoue,  reprendre^, 
dès  qu  il  voudra-,  ce  qu'd  a  cédé.  Celui  qui'  re^ôi¥ 
la  souveraineté  ne  reçoit  rien  qu'une  faculté  tetii-" 
poraire,  une  puissance  physique  de  régir,  qu'on^ 
peut  lui  ÔLer  à  chaque  instant,  et  il  n'est  tenu  d*au^ 
cune  coudition ,  }>uisqu'il  ne  sauroit  être  obligé^ 


EN    MAiiEUi;    DU    iVliLlCilON.  oSg 

ni  par  la  volonté  trautrui,  ni  par  la  sienne  même. 
Je  ne  vois  donc  résulter  du  prétendu  contrat  so- 
cial, aucun  devoir,  ni  aucun  droit,  ni  par  consé- 
quent aucune  autorité  véritable.  Je  ne  vois  qu'un 
déplacement  de  la  force ,  qui  reste  ,  en  dernier  res- 
sort ,  seul  arbitre  de  la  société.  Si  le  peuple  a  plus 
de  force ,  iî  renversera  le  souverain ,  dès  qu'il  en 
aura  la  volonté;  et  les  partisans  de  la  souveraineté 
du  peuple  lui  accordent  tous  ce  droit,  qu'ils  né 
sauroieht  lui  refuser  dans  leurs  principes.  Si  la 
force,  au  contraire,  est  du  côté  du  souverain,  il 
agi^ravera  les  liens  du  peuple  au  gré  de  ses  caprices 
oU  de  ses  craintes ,  comme  on  serre  la  chaîne  d'un 
animal  féroce  ,  de  peur  d'en  être  dévoré. 

Au  lieu  de  la  tranquillité  de  l'ordre,  le  pacte 
qu'on  suppose  n'établit  donc  qu'un  conflit  de  vo- 
lontés arbitraires,  et,  en  détruisant  la  notion  du 
droit  et  du  devoir ,  ou  le  principe  de  l'obéissance  , 
il  constitue  en  état  de  guerre  le  pouvoir  et  les  su- 
jets. Quand  la  force  du  souverain  prévaut ,  on  a 
le  despotisme  ;  quand  la  force  du  peuple  l'emporte, 
on  a  ranarcliie  :  et  il  faut  qu'une  des  deux  prévale 
tôt  ou  tard.  Toute  lutte  dont  le  pouvoir  est  robjcl 
est  trop  violente  pour  durer  long-temps;  et  pen- 
dant qu'elle  duré ,  l'Etat  est  en  proie  à  tous  les 
maux  qui  peuvent  accabler  un  peuple.  C'est  ce  qui 
rend  le  despotisme  préférable  de  beaucoup  à  l'anar- 
chie ;  car  l'anarchie  n'est  que  le  choc  de  tous  les 
pouvoirs  particuliers,  dont  chacun  cherche  à  pré- 
valoir; et  jusqu'à  ce  qu'un  prévale,  le  désordre  est 

22. 


54o  liS5Al    SLfl    L  IJNDIFFÉRENCE 

au  comble,  et  l'iuiique  loi  est  la  destruction.  Dans 
ce  combat  terrible  de  chacun  contre  tous,  tous 
périroient  s'ils  n'étoient  vaincus. 

La  souveraineté  dont  l'homme  peut  jouir,  avant 
l'établissement  de  la  société,  n'étant  relative;  qu'à 
lui-même ,  consiste  à  ne  dépendre  que  de  sa  vo- 
lonté ;  et  comme  la  volonté  est  naturellement  ina- 
liénable ,  la  souveraineté  l'est  aussi.  On  ne  peut 
pas  plus  vouloir  par  la  volonté  d'un  autre  ,  que 
penser  par   son  esprit,    et  agir  par  ses  organes. 
Chacun,   sous   ce  rapport,   reste  donc,  après  le 
contrat  social,  tel  qu'il  étoit  auparavant,  c'est-à- 
dire  ,  souverain  de  lui-même ,  ou  indépendant  de 
toute  autre  volonté  que  la  sienne  ;  et  céder  le  pou- 
voir, ce  n'est  pas  céder  sa  volonté,  ou  cesser  d'être 
soi,  ce  qui  est  impossible,  mais  uniquement  mettre 
sa  force  à  la  disposition  d'autrui.  Le  dépositaire  du 
pouvoir  n'est  donc  que  le  dépositaire  de  la  force; 
et  toutes  les  volontés  conservant  leur  indépendance 
originaire,  au  lieu  du  droit  d'ordonner,  qui  s'exerce 
sur  les  volontés  mêmes  ,  il  n'a  que  la  puissance  de 
contraindre,  que  le  peuple,  s'il  est  le  plus  fort, 
peut  lui  retirer  quand  il  voudra. 

Sous  l'empire  du  contrat  social,  il  n'existe  donc 
dans  la  société  d'autres  droits,  d'autres  devoirs  que 
la  volonté  du  plus  fort.  L'on  n'attribue  au  peuple 
le  pouvoir  souverain ,  que  parce  qu'il  possède  la 
plus  grande  force  physique  ;  et  cette  force  est  si 
bien  l'unique  droit,  que  le  peuple  y  dit  Jurieu,  n'a 
pas  besoin  de  raison  pour  valider  ses  actes ^  ou. 


EN    MA.TIÈIIE    DE    RELIGION.  5/^1 

comme  s'exprime  Rousseau,  que  la  volonté  f^cné- 
rale  (ou  la  volonté  du  peuple)  est  toujours  droite  [i)- 
Ainsi  les  idées  de  pouvoir  ,  de  droit,  d'ordre  et  de 
justice,  viennent  se  confondre  et  se  perdre  dans 
l'idée  de  la  force,  loi  générale  et  unique  raison  de 
la  société. 

.  Observez  en  outre  que  tout  ce  qu'on  dit  du  peu- 
ple se  doit  dire  pareillement  de  toute  portion  du 
peuple ,  ou  de  chaque  individu  ;  car  la  volonté  et 
la  force  générale  ne  sont  que  la  collection  de  toutes 
les  volontés  et  de  toutes  les  forces  individuelles  ; 
et  il  scroit  contradictoire  que  la  volonté  et  la  force 
du  peuple  fussent  la  seule  règle  et  la  seule  mesure 
de  ses  droits,  si  les  droits  de  chaque  individu  n'a- 
voient  également  sa  volonté  pour  seule  règle  et  sa 
force  pour  seule  mesure. 

Aussi  les  partisans  du  système  que  j'examine 
partent-ils  de  ce  principe  pour  établir  leur  pacte 
social.  Ils  exigent  l'adhésion  formelle  de  toutes  les 
volontés  particulières,  adhésion  qui,  n'obligeant 
d'ailleurs  que  pendant  qu'il  plaît  à  la  volonté,  la 
laisse  dans  sa  primitive  indépendance ,  et  ne  cons- 
titue aucun  ordre  qu'elle  ne  soit  toujours  libre  de 
renverser,  par  cela  seul  qu'elle  le  veut. 

Mais  la  volonté  ne  se  déterminant  qu'en  vue  d'un 
motif,  il  en  a  fallu  trouver  un  qui  portât  toutes 
les  volontés  sans  exception  à  adhérer  au  pacte  so- 
cial ;  et  comme  l'idée  même  de  devoir  est  incom- 


(i)  Contrat  social ,  liv.  II  ,  cliap.  m. 


542  EssAr  SUR  l'indifférence 

patible  avec  le  système  ,  il  ne  reste  que  lamour 
de  soi ,  ou  l'intérêt  particulier }  et  c'est  en  effet 
sur  cette  Ijase  que  la  philosophie  s'efforce  de  fon- 
der la  société.  Rousseau,  qui  adopte  cette  doctrine, 
est  d'autant  plus  inconséquent ,  qu'il  pose  ailleurs 
des  maximes  contraires.  Si ,  comme  il  l'avance  , 
«  ce  que  les  intérêts  particuliers  ont  de  commun 
»  est  si  peu  de  chose  ,  qu'il  ne  balancera  jamais  ce 
»  qu'ils  ont  d'opposé  (i)  »  ,  il  est  clair  que  la  so- 
ciété n'a  jamais  pu  être  établie,  et  ne  sauroit  se 
maintenir  par  le  concours  unanime  des  yplontés 
particulières  ,  ou  par  l'accord  des  intérêts  particu- 
liers ;  et  le  système  qui  exige  cet  accord  impos- 
sible est  contraire  a  la  nature  de  l'homme ,  puisque 
riiomme,  de  l'aveu  de  Rousseau  ,  «  est  sociable 
jj  par  sa  nature  ,  ou  du  moins  fait  pour  le  de- 
M  venir  (2).   » 

Et  remarquez  que  ,  de  même  qu'en  excluant 
Dieu  de  la  raison  de  l'homme  on  détruit  toute 
vérité,  jtoute  loi  morale  ,  tout  devoir  ,  toute  yer,tu, 
pour  ne  laisj^er  subsister  que  l'amour  exclusif  de 
soi,  ou  l'intérêt  personnel  ;  ei^  excluant  Pieu  de 
1^  société ,  on  détruit  toute  vérité  sociale ,  tout 
pouvoir. ,  tout  devoi:^  >  toute  vertu ,  pour  établir  à 
la  place  l'intérêt  particulier  ,  devenu  le  seul  prin- 
cipe d'ordre  dans  la  société  comme  dans  l'individu. 

Quand  ces  opinions  funestes  viennent  à  se  r^ 


(i)  Emile,  toni.  III,  pag.  199,  «o/e. 
h)  Ibid.,  pag.  Il 3. 


EN    MATIÈRE    D£    IIEUGIOIN.  ^^î> 

paiidie  claiis  uii  peuple  ,  quand  on  a  peisuadé  aux 
hommes  que  chacun  ne  doit  rien  qu'à  soi ,  que 
rinteiét  porsoimel  est  l'unique  rc^le  de  la  volonté, 
qu'on  pevit  lc«i;itiinenient  tou^tce  qu'on  peut  impu- 
nément; lorsqu'eji  un  mot,  l'autorité  n'est  plus 
que  la  force ,  l'ordre  social  que  la  force ,  la  moitié 
que  la  force ,  chacun  essaie  la  sienne  ,  et  travaille 
à  l'accroître  eii  s'assujettissant  celle  des  autres  ,  et 
rindépendance  produit  une  tendance  universelle  à 
la  dan5ïÀnaJ;ion.  La  société  *e  transforme  en  une 
vaste  ai'ène  où  tous  les  intérêts  s'attaquent ,  se 
comhatte^t  avec  fureur ,  tantôt  corps  à, corps ,  tan- 
tôt en  masse ,  selon  les  convenances  des  passions. 
Au  milieu  de  ce  désordre  ,  TEtat  ne  subsiste  quel- 
que temps  que  parce  qu'un  ccrtaiiM  nombre  d'inté- 
rêts particuliers  se  liguent  avec  l'intérêt  f>articu- 
lie^r  du  pouvoir ,  et  oppriment  tout  le  reste  ;  et 
Rou5sea,u  avoit  le  sentiment  de  cette  vérité  ,  lors- 
qu'examinant  les  institi^ions  des  peuples  anciens  , 
il  ^  demande  :  Qu^i!  ig,  liberté  iie  se  /nain tient 
qu'à  l'appui  de  la  sen^itude  F  el  sa  fait ,  -en  un  seul 
mot ,  cette  réponse  .terrible  :  Peut-être  (i). 

Ce  qu'il  appelle  liberté  n'^st  que  l'absence  du 
pouvoir  ^néral  de  la  société  ,  ou  le  règne  plus  ou 
Ifnpin^  libre  tle  tous  les  jjouvoiis  p^uticuliers.  11  est 
visible  que ,  dans  ce  cas  ,  chaque  pouvoir  particu- 
lier doit  ayoir  ses  sujets  qu'il  gouverne  par  ses  vo- 
lontés pa^'tipulières  ,  c'est-à-dire  ^  des  esclaves  ;  car 

(i)  Contrat  social ,  liv.  IIÏ  ,  cbap.  xv. 


544  ESSAI    5UU    l/lNDIFFKUEWCF 

ressencc  de  l'esclavage  consiste  dans  J 'assujettisse- 
ment à  la  volonté  de  l'homme  ;  et  quiconque  obéit 
à  l'homme  seul  est  esclave,  cet  homme  fut-il  lui- 
même.  Il  on  est  ainsi  des  nations  ,  et  la  théorie  de 
la  souveraineté  du  peuple  n'est  que  la  théorie  de 
sa  servitude.  C'est  ce  qui  rendoit ,  sous  un  autre 
rapport ,  l'esclavage  nécessaire  dans  les  Gouverne- 
mens  anciens  ,  et  spécialement  dans  les  républi- 
ques. Il  servoit  à  tranquilliser  l'orgueil  des  citoyens , 
et  à  les  maintenir  dans  la  dépendance ,  en  les  abu- 
sant sur  leur  véritable  condition  :  ils  s'imaginoient 
être  libres ,  en  voyant  au-dessous  d'eux  une  ser- 
vitude plus  profonde. 

Il  n'est  point  de  calamités  qui  ne  sortent  d'une 
doctrine  qui  place  les  êtres  sociaux  dans  des  rap- 
ports tels  qu'on  n'en  sauroit  concevoir  de  plus  ar- 
bitraires ,  et  abandonne  la  société  à  la  merci  du 
plus  fort,  comme  ces  animaux  infirmes  qu'on  égare 
dans  les  bois,  lorsqu'on  n'en  peut  plus  tirer  de 
service.  Le  pouvoir  n'étant  lié  par  aucune  loi  obli- 
gatoire ,  libre  de  tout  devoir  parce  qu'il  est  dénué 
de  tout  droit ,  n'a  que  sa  volonté  ou  son  intérêt 
pour  règle;  et  tout  intérêt  borné  ici-bas,  n'étant 
qu'un  intérêt  d'orgueil  ou  de  volupté ,  le  peuple , 
vil  instrument  de  l'ambition  ou  des  plaisirs  de  son 
maître ,  se  verra  réduit  à  l'alternative  ,  ou  de  nour- 
rir de  ses  sueurs  le  luxe  d'un  prince  efféminé ,  ou 
d'engraisser  de  son  sang  la  gloire  d'un  monstre. 

Mais  les  peuples  ont  aussi  leur  volonté  ,  leur 
intérêt ,  leur  orgueil ,  plus  terrible  que  celui  d'au- 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  345 

Clin  tyran.  De  la  ime  haine  secrète  contre  le  pou- 
voir qui  les  gène  et  les  humilie  ,  haine  (£ui  s'étend 
du  pouvoir  à  tous  les  agens  du  pouvoir,  à  toutes 
les  institutions,  à  toutes  les  lois  ,  à  toutes  les  dis- 
tinctions sociales  ;  et  si  on  leur  laisse  un  moment 
sentir  leur  force  ,  ils  en  abuseront  pour  tout  dé- 
truire ,  et  courront  à  l'anarchie  en  croyant  marcher 
à  la  liberté. 

Ainsi  le  principe  désastreux  que  tout  pouvoir 
vient  du  peuple,  conduit  infailliblement  les  peu- 
ples, ou  à  la  privation  de  Gouvernement ,  ou  à  un 
Gouvernement  oppressif.  La  même  doctrine  qui 
détrône  Dieu  ,  détrône  les  rois  ,  détrône  l'homme 
même ,  en  le  ravalant  au-dessous  des  brutes  ;  et 
dès  que  la  ^-aison  se  charge  de  gouverner  seule  le 
monde ,  l'intérêt  particulier ,  source  éternelle  de 
haine,  devient  le  seul  lien  social.  De  même  que 
l'autorité  n'est  plus  que  la  force  ,  l'obéissance  n'est 
plus  que  lafoiblesse,  car  l'intérêt  de  l'orgueil  n'est 
jamais  d'obéir.  Le  désir  inné  de  la  domination , 
comprimé  par  la  violence  ,  réagit  et  pousse  inces- 
samment les  sujets  à  la  révolte.  Le  pouvoir  errant 
dans  la  société  ,  les  troubles  succèdent  aux  trou- 
bles, et  les  révolutions  aux  révolutions. 

La  démocratie  la  plus  effrénée ,  qui  n'est  que 
l'absence  de  tout  ordre  et  de  toute  loi,  ou  le  Gou- 
vernement des  passions  ,  au  lieu  de  les  satisfaire , 
les  irrite;  et  le  peuple  ,  toujours  convoitant ,  tou- 
jours détruisant ,  tourmenté  de  vagues  désirs  et  de 
craintes  vagues,  se  fatigue  ?i  creuser  sa  tombe,  et 


546  ESSAI  suji  l'undiiijîaence 

cherche  avec  aiixiélé  le  fond  du  desordre ,  dan;* 
l'espoir  d'y  trouver  le  repos.  La  seule  onihre  de  1  aur 
torite  l'cfFraie;  toute  mégalité ,  toute  distinction 
quelconque  excite  sa  défiance  et  hlcsse  so^i  orfi;ueil. 
Honorant  de  sa  haine  tout  ce  qui  s'élève  a,u-djes3us 
de  lui ,  tous  les  genres  de  supériorité  sans  excep- 
ùf^u. ,  il  punit  inexorahlement  les  services  qu'on 
eut  le  généreux  courage  de  lui  rendra ,  i,l  punit 
les  richesses,  les  talens,  le  génie,  la  gloire^  la 
vertu  ^méine  ;  et  Aristide  est  hanni  de  la  cité  qu'il 
raviva ,  parce  que  les  Athéniens  s'ennuient  de  l'en- 
tendre appeler  ie  Juste. 

Comment  oçcrt-on  vanter  une  doctrine  déjà  tant 
de  fois  éprouvée ,  et  dont  jamais  il  ne  sortit  que 
des  .calamités  Cjt  des  forfaits?  \o}:ez  cette  Gréqe 
si  pojie ,  si  sage  ^  supposé  que  la  philosophie  soit 
la  sagesse ,  voyez-la  telle  que  nous  la  montrent  ses 
propres  historiens.  On  n'y  pari  oit  que  d'indépen- 
dance ,  et  ses  villes ,  ses  campagnes  regorgeoient 
d'esclaves  ;  on  encjiaînoit  des  nations  entières  à  1a 
_Sit^tue  de  la  Liherté.  Mais  ce  n'étoit  pas  assez  4e 
vendre  rhomme ,  d.e  l'échanger  contre  de  vils  ani- 
maux ;  les  plus  vertueux  des  Grecs  l'égorgeoient 
pour  hahituer  la  jeujiesse  à  verser  le  sai^g ,  et  le 
dégradoient  pour  donner  des  leçons  de  niorale  à 
l'enfance. 

Ohtiendront-ils  du  moins  ce  qu'ils  recherchent 
avec  tant  d'ardeur ,  jces  harhares  propriétaires  de 
troupeaux  d'êtres  hujnains?  Us  se  disoient ,  ils  se 
croy  oient  lihres,  et,  dans  l'inconstance  perpétuelle 


EN   MATIÈRE    DE    RELIGION.  547 

de  leurs  institutions  arbitraires ,  ils  ne  faisoient 
que  changer  de  joug,  et  trayerser  eu  tous  seiis  la 
tyrannie ,  tantôt  asservis  à  un  seul,  tantôt ,  etplu^ 
durement,  asservis  à  une  multitude  jalouse ,  inso- 
lejite  et  capricieuse. 

L'instructive  histoire  de  cette  natioia  célèbre 
n'est  guère  que  l'histoire  du  crime  et  di^  malheur. 
Une  haine  furieuse  soiJevoit  les  Etat^  contre  les 
Etats,  et  aux  guerres  extériemY3s  ^e  joiguoie^it  les 
guerres  intestines.  Des  séditions  ^  jde^  complot^  , 
des  proscriptions^  des  ma^si^ci^es,  voilà  le  ^ujet 
uniforme  des  re'cits  des  hi^tor^e^iis.  On  ne  citeroit 
pas  une  ville  qui  ne  Jfût  diyisee  en  jplusievirs  fac- 
tions^ d'autant  plus  animées  et  pl,\is  iffiplacables 
que,  dans  une  population  peu  noniilir/^'^G,  les  Iwi- 
nes  publiques  deyenoient  .des  haines  pe:rsonnelles. 
Chaque  parti  triomphant  Xo\^  à  tour,  le  plus  foibie 
ayoit  à  porte^'  la  peine,  et  dje  sa  4éfi^ite  présen,tç , 
et  de  ses  ^nciens, triomphes  ;  et  1  .exil ,  toujours  tic- 
|Co,ijnpagné  de  Ja  confiscation  des  l^iens  ,  étoi^  J^a 
pju^  tlouce  c(j)ji^di^tio;3.  que  pu$sei;it  a}J.epidre  les  yain- 
cu^.  I)^e  }}^  de^  ,cyL'|iay.tés  qui  nous  étonneujt ,  et  des 
hi]ibi,tudes,atioçes  qifc  Içs  ^dgisl^teur^  combattirent 
pjaf;(|es  I^al^jfi^de^iinfô^e^.  On  pn.é^it  venu  j,h^- 
qu'à  cet  exc<;s  d'indigence  morale ,  qu'on  ne  trau- 
yoit  que  le  yice  ji  oppose^'  ay  ç^uiijic.v  .a  , 

Cependant  la  raison  s'épuisoit  à  combiner  dos 
formes  de  Gouvernement,  à  compliquer  les  res- 
sorts delà  machine  politique,  espérAull  que  For- 
dre  naîtroit  d'une  iuste  balance  des  forcés.  Dan? 


jusie  uaJance  aes  îorjce.' 


us 


34.8  ESSAI  siii{  l'indifférence 

ces  oalci^s,  plus  vains  encore  qu'ijij^enieux  ,  ou 
n'oublioit  que  les  passions ,  et  l'on  cherchoit  pé- 
niblement dans  la  multiplicité  des  contre-poids^ 
ou  dans  la  division  du  pouvoir  ,  une  double  ga- 
rantie contre  l'anarchie  et  le  despotisme;  mais  ce 
pouvoir  divisé,  ou  ces  divers  pouvoirs ,  s  attaquant 
bientôt,  désoloient  l'Etat  par  leurs  querelles  inter- 
minables. Tant  de  précautions  n'aboutissoient  qu'à 
prolonger  une  lutte  funeste ,  et  qu'à  acheter  plus 
cheruneplus  dure  oppression.  On  avoit  également 
la  tyrannie ,  et  Ton  avoit  de  plus  ses  vengeances. 
Rome  fut  d'abord  gouvernée  par  des  rois  ,  et  ce 
fut  la  cause  de  sa  durée.  Sous  leur  autorité  paci- 
fique ,  la  Religion ,  les  mœurs  ,  les  lois ,  eurent  le 
temps  de  prendre  racine.  On  ne  peut  guère  douter 
que  cette  époque  n'ait  été  heureuse  ,  car  l'histoire 
n'en  a  conservé  qu'une  mémoire  obscure  et  fort 
incertaine.  Brutus  ,  ajoute  Tacite  ,  institua  le  con- 
sulat et  la  liberté  (  i  )  ?   c'est-à-dire  ,   qu'on  rap- 
procha le  pouvoir  du  peuple,  et  depuis  il  tendit 
toujours  à  descendre  (*).  Les  grands  s'efforçoient 
en  vain  de  le  retenir  ;  leur  résistance  n'avoit  d'autre 
effet  que  de  donner  plus  d'éclat  aux  victoires  que 
remportoit  sur  eux  la  multitude.  Elle  n'aspiroità 

(i)?  Urbem  Romam  a principio  reges  habuert.  Liber 
tatem  et  consulatum  Z.  Brutus  institidt.  Annal.,  lib.  I, 
n°  I. 

(*)  cf  Tant  qu'il  resta  quelques  privilèges  aux  patri- 
»  ciens,  les  plébéiens  les  leur  ôtèrent.  >^  Esprit  des  Lois, 
IIt.  XI,  ch.  XVI. 


EN    MATIERF,    DE    RELIGION.  5^9 

rien  moins  qu  a  réaliser  le  système  de  1  e«i;alité  aL- 
soIiKî,  qui  n'est  an  fond  qu'un  système  de  des- 
truction absolue  ;  car ,  après  avoir  détruit  la  société 
en  détruisant  les  distinctions  sociales,  les  passions, 
jalouses  des  distinctions  naturelles  que  la  mort 
seule  efface  ,  détruiroient  l'homme  même ,  et  fini- 
roientpar  établir  sur  un  sol  désert,  dans  le  silence 
des  tombeaux,  la  lugubre  égalité  du  néant.  Très- 
heureusement  pour  Rome ,  les  circonstances  vin- 
rent à  son  secours.  Les  nations  circonvoisines  la 
sauvèrent  en  l'attaquant.  Elles  la  forcèrent  de  son- 
ger avant  tout  à  son  existence,  et  de  s'emparer  de 
leur  territoire.  On  y  envoya  des  colonies,  ce  qui 
eut  deux  grandes  utilités  :  de  réduire  le  nombre 
des  prolétaires,  et  de  montrer  un  but  extériem-  à 
l'ambition.  Si  l'orgueil  des  Romains  ne  s'étoit  pas, 
à  l'origine ,  tourné  vers  la  conquête ,  ce  peuple  se 
seroit  en  peu  de  temps  exterminé  lui-même.  La 
guerre  seule  suspendoit  les  dissensions  intestines, 
et  la  passion  du  pouvoir  cherchant  et  trouvant  au 
dehors  toujours  de  nouvelles  jouissances,  Rome 
subsista  pendant  que  la  terre  lui  fournit  des  na- 
tions à  conquérir.  Mais  l'univers  une  fois  vaincu, 
chaque  Romain  prétendit  régner  sur  l'univers,  et 
d'affreuses  commotions  ébranlèrent  l'empire  jus- 
que dans  ses  fondemens.  Il  s'étoit  défendu  contre 
tous  les  peuples ,  il  ne  put  se  défendre  contre  lui- 
même  ,  contre  Stt  constitution  ,  contre  la  doctrine 
qui  en  étoit  la  base  ;  et  c'est  alors  que  se  dévoilè- 
rent pleinement ,  poiu-  l'éternelle  instruction  de  la 


55o  ï:ssai  sbu  L*iiNDirFÉREiNCn 

soàiëté  ,  les  effroyables  secrets  de  la  sbuvei^aincte 
deriionimc.  Je  né  sais  qvielle haine  furieuse,  sot- 
taiit  iinpetnetisbm'(^nt  des  profondeùi's  du  cœur 
huniaiii ,  et  eïltràîilalit  aveé  c41e  tous  les  crirri'es, 
5e  déborda  sur  c6it6  nation  ,  condamnée  paf  le  ciel 
à  se  punir  elle-même.  Comme  ces  ci^iminels  qu'on 
éx:écutc  sur  lé  lieu  db  leur  délit ,  ses  armées ,  con- 
duites par  la'  maiiV  dfe  Dieu  ,  alloientaù  loin  subir 
leur  jugement  dans  les  contrées  qti'ellés  dévastè- 
rent ;  et  il  n'y  eut  pas  un  coin  de  l'empire  où  la 
Providence  lie  fôi^çât  ces  farouclies  adorateurs  de 
la  liberté  de  laisser  des  monceaux  d^osseVriens  , 
comme  des  môiiumens  dé  la  sagesse  et  dé  la  féli- 
cité du  peuple-roi. 

Mais  ce  n'étoit  pas  seulement  stii'  le  champ  de 
bataille  et  dans  la  fureur  du  combat  que  les  ci- 
toyens tomhoieiit  sôtik  le  glaive"  dés  citoyens  :  dés 
listes  sanglantes ,  appendues  aux  portés  du  séiiat, 
aux  murs  dé^  temples ,  annonçoient  chaque  jour 
àdes  milliers  de  Romains,  que  le  vainqueur  leur 
ordbnnoit  dé  mourir.  Oh  vit  même,  a  cette  époque 
épouvantable'^  les' chefs  des  factions  se  céder  mu- 
tuellement la  vie  d'un  ami,  d'un  pcàreht,  d'un  frère, 
et  spéculer  sur  les  proscriptions.  La  soif  de  l'or  se 
joignant  à  la  soif  du  pouvoir,  on  vêndoit  le  meurtrie, 
on  trafiquoit  de  la  mort.  Enfin  l'empire  ,y^z^;^we 
de  discordes  (i) ,  vint  se  reposer  dans  le  sein  du 
despotisme  militaire ,  et  quelques  monstres  devo- 
ir) Ciinctn  dîscordîis civUihus fessa,  suh  nominep  rin- 


rèrcnt  tranquillement  ce  peuple  qui  avoit  dévoré 
le  monde.  / 

De  nouveaux  principes  sMtablisseht  aVèc  une* 
nouvelle  Religion,  cpii  sauve  la  société  éli  manifes- 
tant les  vrais  rapports  de  Thommeavec  son  auteur, 
et  des  hommes  entré  eux.  Lcsmots  tutélairesde  droit 
et  de  devoir  acquièrent  un  sens  ;  Fautorité  remplacé' 
la  force,  et  le  règne  de  Dieu  ,  qui  est  l'ordre  pdr 
excellence,  succède  au  règne  de  Tliomme,  ou  au  dé- 
sordre absolu.  Sous  l'infliience  de  cette  Reliiiion 
sublime,  le  genre  humain  savançoit  à  grands  pas 
vêts  le  bonheur,  eh  s'avançant  vers  la  perfection, 
quand  tout  a  coUp  les  doctrines  païennes  sut'  ll^ 
pouvoir  repâroisscut  dans  la  société.  Le  spectre  en- 
sanglanté d*e  là  souvet^aîneté  du  peuple,  évoqué  pài*^ 
la  Réforme  ,  sort  du  tombeiiu  où  le  Christianisme 
IWoit   relégué.  Aussitôt    Tesprit  d'indépendance 
soulève  les  passions  contre  l'autorité  ;  des  guerres^ 
atroces  désolent  l'Europe,  et  la  discordé,  avec  ses' 
animosités  implacableis,   péilètre'  jusque   dans  le' 
sein  des  familles.  Luther  et  s6h  disciples  justifient 
la  rébellion,  l'autorisent,  l'excitent  par  leurs  écrits 
et  pat*  leurs  prédications  séditieuses.  Je  ne  sais  quoi 
de  violent  se  rèïnuCaU  fond  des  cœur^,  et  le  fana- 
tisme de  la  liberté  religieuse'  eiifeAte  Ib  fanatisme 
de  la  liberté  politique.  L'Allemagne,  la  France, 
les  Pays-Bas,  rAngleterl'è,  l'Ecosse,  en  proie  aux 
fureurs    d'une    multitude  enivrée    de    doctrines 

cipis  (Augùstus')  imperiiim  acccpit .  Tacili Annal.,  Ijb.  1» 


552  ESSAI    SUK    l'indifférence 

anti-sociales  ,  se  couvrent  de  ruines ,  et  nagent  dans 
le  sang.  Les  peuples  réclamant,  pour  la  première 
fois  depuis  quinze  siècles,  ce  qu'ils  apj)ellcnt  leurs 
di'oits ,  c'est-à-dire ,  le  pouvoir ,  éternel  objet  d(;s 
désirs  effrénés  de  l'orgueil,  citent  avec  fierté  à  leur 
tribunal  les  princes  qui  ne  sont  plus  que  leurs 
mandataires,  et  s'efforcent  de  fonder  la  démocratie 
sur  les  débris  de  l'ordre  existant.  Les  trônes  chan- 
cellent, quelques-uns  s'écroulent.  Le  génie  de  Wi- 
clef  agite  une  seconde  fois  l'Angleterre,  destinée 
par  la  Providence  à  servir  d'exemple  aux  autres  na- 
tions. La  Religion  se  retire  ,  et  abandonne  ce  peu- 
ple aux  opinions  qui  l'ont  séduit  :  le  voilà  souverain 
de  lui-même.  L'ordre  aussitôt  s'évanouit  avec  la 
paix,  et  tous  les  fléaux  ensemble  inondent  cette 
terre  proscrite.  Constitution  ,  lois  ,  justice ,  huma- 
nité, tout  disparoît  ;  il  ne  reste  que  la  force  et  les 
passions.  La  hache  des  nweleurs ,  se  promenant  d'un 
bout  du  royaume  à  l'autre,  aplanit  toutes  les  hau- 
teurs sociales  ,  et  la  royauté  elle-même  périt  sur 
l'échafaud  avec  le  plus  infortuné  des  Stuart. 

Ainsi  les  mêmes  erreurs  eurent ,  dans  tous  les 
temps,  les  mêmes  effets,  et  tout  à  l'heure  on  en  verra 
une  nouvelle  preuve  bien  mémorable.  Dès  qu'on 
dit  à  l'homme  :  Ta  raison  est  la  source  de  la  vérité , 
et  ta  volonté  la  source  du  pouvoir;  la  vérité  n'est 
plus  que  ce  qui  flatte  les  penchans ,  le  pouvoir  n'est 
plus  que  la  force,  qui,  dirigée  par  l'intérêt  particu- 
lier ou  par  les  passions ,  porte  le  désordre  et  la  mort 
dans  les  derniers  élémens  de  la  société;  et  ses 


EN    MATIERE    DE    RELIGION.  353 

membres,  avec  des  droits  égaux  et  des  intérêts  con- 
traires ,  se  détriiiroient  jusqu'au  dernier,  si ,  doués 
de  forces  inégales ,  le  plus  fort  n  asservissoit  le  plus 
foible  à  ses  volontés ,  devenues  runi([ue  loi ,  l'uni- 
que droit,  l'unique  justice.  Tel  est  le  résultat  né- 
cessaire de  l'absurde  contrat  social  rêvé  par  la  phi- 
losophie ,  et  qui  n'est  en  réalité  qu'une  sacrilège 
déclaration  de  guerre  contre  la  société  et  contre 
Dieu.  Le  raisonnement  et  les  faits  le  démontrent  de 
concert,  et  quiconque  sait  voir  et  réfléchir ,  reco^- 
noîtra  qu'en  abolissant,  avec  la  notion  de  l'autorité, 
tous  les  principes  conservateurs  de  l'ordre,  de  la 
paix ,  du  bonheur  et  de  la  liberté  des  peuples,  les 
doctrines  d'indépendance ,  charte  sanglante  de  la 
discorde  et  de  l'oppression  ,  n'ont  jamais  produit  ni 
pu  produire ,  sous  toiites  les  formes  de  Gouverne- 
ment, depuis  l'absolu  despotisme  jusqu'à  la  démo- 
cratie absolue ,  que  des  tyrans  et  des  esclaves ,  des 
révolutions  et  des  forfaits. 

Ce  n'est  pas  tout.  Quand  les  rapports  sociaux  qui 
unissent  les  hommes  dans  une  même  société  ont 
été  détruits  ou  altérés,  les  rapports  qui  unissent  les 
peuples  dans  la  grande  société  du  genre  humain  se 
détruisent  ou  s'altèrent  pareillement.  On  ne  con- 
noît  plus  d'autre  droit  des  gens  que  l'intérêt  parti- 
culier de  chaque  nation,  ni  d'autre  droit  de  la 
guerre  que  la  force.  La  haine  des  autres,  fruit  de 
l'amour  exclusif  de  soi,  anime  les  peuples  comme 
les  individus,  et  les  rend  durs,  jaloux,  destruc- 
teurs. Cette  passion  barbare,  odieuse  modification 


k 


3i>4  ESSAI    SUR    LllNDltFÉllL.NCf. 

de  l'orgueil ,  forme  surtout  le  caractère  des  uations» 
ouïe  principe alLéc  de  la  souveraineté  de  l'iiomme 
est  pid)li(piemeut  consacre  par  des  institutions  po- 
pulaires. Cela  est  si  vrai,  que  Rousseau  regarde  le 
Christianisme  connue  peu  propre  à  former  des  ci- 
toyens ,  à  cause  qu'il  inspire  un  esprit  de  douceur, 
et  détache  des  choses  de  la  terre  (i) ,  c'est-îi-dire , 
parce  c[u'il  substitue  l'amour  universel  des  hommes 
à  ce  farouche  patriotisme,  si  fatal  à  l'humanité, 
passion  violente  et  impitoyable,  qui  ne  fait  pas  que 
les  citoyens  s'entr'aiment ,  mais  qui  fait  que  l'on 
liait  tout  ce  qui  n'est  pas  concitoyen.  Jean-Jacques 
au  reste  est  très-conséquent.  11  a  bien  vu  qu'on  ne 
sauroit  fonder  de  Gouvernement  sur  l'intérêt  parti- 
culier,  sans  faire  de  la  haine  le  ressort  de  ce  Gou- 
vernement ;  et  il  avoit  d'ailleurs  l'exemple  des  ré- 
publiques de  l'antiquité.  La  seule  chose  qui  pour- 
roit  surprendre  ,  si  l'on  connoissoit  moins  l'orgueil 
philosophique,  c'est  qu'averti  par  la  conséquence, 
Rousseau  n'ait  pas  reculé  d'horreur  devant  le  prin- 
cipe; car,  lorsqu'on  vient  à  se  représenter  les  af- 
freux effets  des  haines  nationales  chez  les  anciens, 
l'âme  consternée  cherche  de  tous  côtés  un  refuge 
contre  ces  souvenirs  effroyables.  On  se  demande 
avec  épouvante  comment  l'homme  a  pu  suiïire  au 
sentiment  de  tant  de  maux ,  et  trouver  la  pensée  de 
tant  de  crimes. 

Ennemis  nés  les  uns  des  autres ,  les  peuples ,  ja- 

(0   Contrat  social,  liv.  IV,  chap.  >iii. 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  Oîy5 

mais  on  paix ,  ne  jouissoient  que  de  courtes  trêves, 
dont  rien  ne  garanti ssoit  l'observation  que  l'in- 
térêt de  les  garder  ou  l'impuissance  de  les  rompre. 
Il  n'existoit  entre  eux  aucun  lien  de  justice,  et  Ja 
force  n'avoit  pour  règle  qu'un  horrible  droit  d'ex- 
termination. Voilà  la  véritable  raison  de  ces  efforts 
inouïs,  de  ces  prodigieuses  résistances  qui  nous 
étonnent.  On  combattoit  pour  les  biens,  pour  la 
liberté ,  pour  la  vie;  car  tout  appartenoit  au  vain- 
queur (*).  Et  veut-on  voir  comment  la  philosophie 
protégeoit  alors  l'humanité  ?  «  Les  Grecs  ,  dit 
»  Platon  ,  ne  détruiront  point  les  Grecs  ;  ils  ne  les 
3>  réduiront  point  en  esclavage  ,  ils  ne  ravageront 
»  point  leurs  campagnes  ,  ils  ne  brûleront  point 
»  leurs  maisons  ;  mais  ils  feront  tout  cela  aux  Bar- 
»  bares  (i).   » 

La  politique  des  Romains,  sans  justice  comme 
sans  pitié,  fut  plus  funeste  au  monde  que  leurs 
armes.  Qui  ne  connoît  le  mot  de  l'austère  Ca- 
ton  (**) ,  aux  yeux  de  qui  tout  acte  utile  aux  in- 

(*)  «  Une  cité  sans  puissance  couroît  tle  plus  grands 
»  périls.  lia  conquête  lui  faisoit  perdre ,  non-seulement 
»  la  puissance  exécutrice  et  la  législative,  comme  au- 
»  jourtl'hui ,  mais  encore  tout  ce  qu'il  y  a  de  propriétés 
i>  parmi  les  hommes,  liberté  civile,  biens  ,  femmes,  en- 
»  fans,  temples  et  sépultures  même.  »  Esprit  des  Lois , 
liv.  IX,  chap.  I. 

(i)  De  Repub.,  lih.  V. 

(**)  Caton  ne  donnoit,  dans  le  sénat,  gon  avis  sur  au- 
cune affaire,  sans  ajouter  :  Delenda  est  Carihago» 

33. 


Si)6  Kssvi  sut;  i/undifféiience 

Icjcts  de  TE  la  t  ctoit  licite?  On  auroit  pu  dire  lu 
foi  romaine  y  à  plus  juste  titre  que  la  foi  punique  ) 
buA  Pioine  étoit  habile  à  éluder  ses  sermons,  ou 
hardie  à  les  violer.  La  ruine  de  Cartha^e  en  est  la 
preuve,  comme  le  sac  des  villes  d'Epire,  par  Paul- 
Emile,  est  vui  monimient  de  la  douceur  et  de  l'c- 
quité  du  sénat,  dont  ce  consul exécutoit  les  ordres. 
Remarquez  que  ces  deux  traits  sont  des  beaux  temps 
de  la  république ,  et  que  son  histoire  en  offre  de 
semblables ,  ou  de  plus  affreux ,  presque  à  toutes 
les  pages.  L'humanité  étoit  un  sentiment  si  étranger 
à  ce  peuple,  que  le  mot  même  qui  l'exprime  manque 
dans  sa  langue  (*). 

La  Religion  seule ,  adoucissant  les  cœurs ,  ou 
effrayant  les  consciences ,  mettoit  quelques  bornes 
aux  fureurs  et  aux  dévastations  de  la  guerre  ,  et 
défendoit,  contre  les  passions  et  les  doctrines  d'or- 
iiue»!  et  de  haine  ,  une  foible  tradition  de  miséri-- 
corde.  Quand  le  vaincu  n'avoit  plus  d'espoir,  elle 
lui  ouVroit  ses  temples,  et  le  meurtre  quelquefois 
s'arrétoit  au  pied  des  autels. 

On  trouveroit,  sans  beaucoup  chercher,  dans  les 
temps  modernes,  assez  d'exemples  qui  confirme- 
roient  ces  observations.  11  existe  en  Europe  un  pays 
où  les  opinions  religieuses  ont  consacré  le  principe 
de  la  souveraineté  du  peuple.  Depuis  lors  le  Gou- 
vernement demi-populaire  de  cette  nation ,  plus 


(*)  Humanitas  ne  s\^\Ç\e  y  clans  les  anciens  auteurs  , 
que  politesse,  douceur,  aménité. 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  iJÔJ 

<Jéfêl)re  par  son  orj^iieil  que  p;vr  la  puretc  de  ses 
mœurs  ,  semble  n'avoir  connu  d'autre  rè'^lc  de 
conduite  ni  d'autre  justice  politique  que  l'intérêt. 
Ainsi  que  les  Romains,  elle  a  étendu  ,  par  la  force 
et  la  ruse,  sa  ])esan  te  domination  sur  A(^s,  contrées 
lointaines  ,  qu'elle  opprime  avec  une  impitoyable 
sagesse,  et  une  savante  barbarie  :  elle  rc^ne  comme 
eux ,  et  par  les  mêmes  maximes  ;  elle  finira  comme 
eux. 

Des  principes  analogues  se  répandant  en  Europe , 
et  pénétrant,  avec  une  pliilosopliie  anti-religieuse, 
dans  la  plupart  des  cabinets  ,  ont  visiblement  fait 
rétrograder  le  droit  des  nations  ,  redevenu ,  à  peu 
de  cliose  près,  ce  qu'il  étoit  cliez  les  païens,  l'in- 
térêt armé  de  la  force.  La  foi  publique  perdant  sa 
sainteté ,  les  traités ,  dépourvus  de  sanction,  se  sont 
transformés  en  de  simples  conventions  humaines , 
assez  semblables  ,  par  leur  nature  et  leurs  effets  , 
ail  prétendu  contrat  social.  Le  système  des  conve- 
nances, remplaçanl  la  doctrine  des  droits,  a  brisé 
les  bornes  qui  séparoient  les  héritages  des  peuples , 
comme  les  héritages  des  particuliers.  De  même 
que  ,  dans  l'ordre  moral ,  d'envieux  sophistes  s'au- 
torisoient  de  la  nature  et  de  ses  lois,  pour  justi- 
fier la  violation  des  propriétés  privées  ;  d  autres 
sophistes  ,  s'autorisant  des  mêmes  maximes  dans 
Tordre  politique,  ont  envahi  les  propriétés  publi- 
ques ,  les  provinces ,  les  royaumes ,  sous  le  seul 
prétexte  que  la  nature  l'exigcoit  ainsi.  Dès  lors, 
chaque  Etat  pouvant  être  saisi,  du  jour  au  leude*- 


358  lîssAi  suu  l'indifféreivck 

main,  par  ordre  de  la  nature  ,  selon  les  convoitises 
de  ses  interprètes,  la  sécurité,  mère  de  la  paix,  a 
fui  d'une  terre  livrée  aux  funestes  caprices  de 
riiomnie.  Les  nations  n'ont  plus  compté  que  sur  la 
force  pour  se  conserver  ;  et  les  armées  les  plus 
nombreuses  ne  suffisant  pas  pour  atteindre  ce  but, 
les  peuples  entiers  ,  contraints  de  descendre  en 
cliam^)  clos  ,  ont  combattu  pour  leur  vie  avec  l'a- 
cliarnement  qu'inspire  un  si  pressant  intérêt.  La 
société  ,  sous  l'influence  des  doctrines  philosophi- 
ques, a  reculé  jusqu'à  l'état  sauvage,  et  ces  af- 
freux duels  de  nations  ont  frappé  de  stupeur  l'u- 
nivers, qui  n'avoit  rien  vu  de  semblable  depuis 
l'établissement  du  Christianisme.  Jamais  on  ne 
porta  plus  loin  l'art  d'opprimer  ;  jamais  on  ne  mit 
plus  savamment  à  profit  la  victoire.  Une  avarice 
ingénieuse ,  embrassant  dans  ses  noirs  calculs  les 
générations  futures,  a  su  rendre  le  temps,  le  sol , 
l'industrie,  les  besoins  même  des  vaincus,  com- 
plices de  ses  exactions. 

Cependant,  à  la  stabilité  de  l'ordre,  à  l'antique 
et  sain  te  union  qui  formoit  des  peuples  de  l'Europe 
un  seul  corps  politique  et  presque  une  seule  fa- 
mille enracinée ,  comme  un  chêne  plein  de  ma- 
jesté et  de  vigueur-,  dans  celte  vieille  terre  de  la 
civilisation,  a  succédé  soudain  une  mobilité  ef- 
frayante, un  inquiet  esprit  de  discorde  ;  et ,  sans 
que  rien  ait  changé  queles  croyances  et  les  mœurs, 
cette  même  Europe  est  devenue  comme  une  grande 
succession  que  des  héritiers  avides  et  plus  puis- 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  Ojg 

sans  que  les  lois  se  disputent  les  armes  à  la  main, 
(ju'ils  dévastent,  qu'ils  déchirent,  et  dont  ils  en- 
sanglantent les  lambeaux.  Une  cupidité  sans  frein 
s'est  emparée  des  (iouverncmens ,  et  l'intérêt  par- 
ticulier dis[)osant  seul  des  empires ,  on  les  a  dé- 
pouillés, en  quelque  sorte,  de  leur  existence  mo- 
rale, de  la  dignité  tutélaire  qu'ils  empruntaient  de 
la  noble  idée  de  société,  pour  en  faire,  oserai-je 
le  dire  ?  des  espèces  d'effets  négociables  ,  une  mon- 
noie  courante  à  l'usage  des  possesseurs  de  la  force  ; 
fit  afin  de  donner  h.  ce  rapide  commerce  d'Etats 
des  sûretés  indépendantes  de  la  bonne  foi  des 
'Contiactans ,  la  force  encore  est  interveniic  pour 
suppléer  la  justice ,  et  l'on  a ,  au  dix-neuvième, 
siècle,  au  siècle  des  lumières  et  des  idées  libérales ^ 
établi  contré  les  nations  la  contrainte  par  corps. 
Quand  on  en  est  arrivé  là ,  il  ne  faut  trop  van- 
ter ni  les  progrès  de  l'ordre  social ,  ni  les  progrès  ; 
du  bonheur,  ni  les  progrès  delà  liberté. 

Incedo  per  i^nes.  On  sent  que  je  puis  à  peine 
oifrir  quelques  traits  d'un  tableau  que  chacun  achè- 
vera facilement  soi-inéme.  Mon  but  d'ailleurs ,  dans 
cet  ouvrage,  est  moins  d'offrir  un  ensemble  com- 
plet de  réflexions,  que  de  porter  à  réfléchir.  Ce  que 
dit  un  auteur ,  quel  qu'il  soit ,  n'est  approprié  qu'à 
un  certain  nombre  d'esprits;  mais  s'il  obtient  des 
lecteurs  un  degré  d'attention  qui  les  force  à  pro- 
duire, sur  le  sujet  qu'il  traite ,  des  pensées  qui  leur 
appartiennent,  il  aura  plus  fait  de  beaucoup  que 
5*'il  avoit  lui-mcme  exprime  ces  pensées.  La  vérité 


,5Go  KSSAT    SUIl    L^IND^FFÉnE^'CE 

scmLle  élrc  plus  à  nous  quand  nous  l'avons  décou- 
verte; elle  ins[)ire  moins  de  défiance  et  plus  datta- 
cliement. 

Lnpuissanle  à  établir  d'autre  constitution  que  la 
force,  d'autre  droit  des  gens  que  la  force,  la  phi- 
losophie n'établit  non  plus  d'autre  léj^islalion  que 
Ja  force,  parce  que,  refusant  de  remonter  jusqu'au 
suprême  législateur  ,  et  s'arrétant  à  l'homme  ,  elle 
ne  sauroit  trouver  la  raison  des  devoirs  dans  des 
volontés  égales  et  indépendantes. 
^  .  Les  lois  sont  l'expression  d(^  rapports  qui  unis- 
sent entre  eux  les  membres  d'une  même  société, 
rius  les  rapports  qu'elles  expriment  sont  naturels 
ou  parfaits,  plus  les  lois  sont  parfaites,  ou  propres 
à  conduire  les  êtres  sociaux  à  leur  fm,  qui  est  le 
bonheur  ou  la  tranquillité  de  l'ordre.  Si  les  lois , 
au  contraire,  exprimeut  des  rapports  arbitraires 
pu  faux,  elles  seront  une  source  perpétuelle  de  dé- 
sordre et  de  malheur,  et  tendront  a  détruire 
l'homme  ^u  lieu  de  le  conserver. 

Destinées  à  régler  les  actions,  il  est  de  l'essence 
des  lois  d'être  obligatoires  ;  autiement  elles  ne  se- 
r oient  pas  une  règle  ,  elles  ser oient  tout  au  plus  un 
conseil ,  à  moins  qu'on  ne  les  suppose  appuyées  de 
la  force;  et,  dans  ce  cas  encore,  elles  ne  prescri- 
roient  pas  des  devoirs ,  elles  imposeroient  une  né-r 
cessité. 

La  notion  de  la  loi  se  lie  donc  intimement  à  la 
notion  de  l'autorité  ;  et  toute  doctrine  qui  détruit 
la  notion  de  l'autorité,  détruit  la  notion  de  la  loi, 


EN   MATIERE   DE    IIELTOIOÎN'.  36.1 

Aussi  les  philosophes  qui,  excluant  Dieu  de  la 
société ,  font  dériver  le  pouvoir  d'un  pacte  dépen- 
dant des  volontés  libres  de  l'homme,  ou  qui,  en 
d'autres  termes ,  attribuent  à  l'homme  la  faculté  de 
créer  le  pouvoir,  lui  attribuent  également  la  faculté 
de  créer  la  loi  ;  et  la  loi  n'est  })lus  que  la  volonté 
de  l'homme,  ou,  selon  la  définition  de  Rousseau, 
V expression  de  la  volonté  générale  ,  c'est-à-dire, 
de  toutes  les  volontés  particulières  des  membres  du 
corps  social.  Et  la  volonté  générale  étant  toujours 
droite,  les  lois  sont  toujours  justes;  le  peuple  crée 
la  justice  comme  il  crée  la  loi,  il  n'est  pas  même 
nécessaire  que  ses  volontés  soient  raisonnables  ;  l'es- 
sence de  la  loi  consistant ,  non  dans  la  raison ,  mais 
dans  la  volonté,  le  peuple  n'a  pas  besoin  de  raison 
pour  valider  ses  actes j  il  peut  légitimement  tout 
ce  qu'il  veut ,  même  se  déchirer,  même  s'anéantir  ; 
<c  car  ,  dit  Rousseau,  s'il  plaît  au  peuple  de  se  faire 
M  ,  mal  à  lui-même ,  qui  est-ce  qui  a  droit  de  l'en 
«  empêcher  (i)?  » 

. ,.  En  lisant  ces  maximes,  fécondes  en  calamités  et 
en  forfaits,  on  croit  lire  le  code  même  du  désordre 
et  la  théorie  de  la  mort.  Si  le  chaos  et  l'enfer  ont 
une  législation  ,  elle  doit  être  fondée  sur  cette  base, 
sans  aucun  doute. 

L'intérêt  particulier ,  seul  mobile  des  volontés 
particidières  ,  dont  la  collection  forme  la  volonté 
générale  ,  est ,  dans  ce  système  ,  l'unique  raison  de 

(i)  Contrat  social,  liv.  II,  cliap.  xu. 


562  lîSSAT    SUR    L'J^*DrF^ÉRENCE 

la  loi.  Or,  comme,  de  l'aveu  de  Rousseau,  «  ce 
M  que  les  intérêts  particuliers  ont  de  commun  ne 
»  balancera  jamais,  ce  qu'ils  ont  d'opposé ,  »  les 
peuples  vivroient  éternellement  privés  de  lois  ,  s'il 
talloit  qu'elles  fussent  en  réalité  r expression  de  la 
volonté  générale  ^  ou  de  toutes  les  volontés  parti- 
culières sans  exception.  Mais  des  lois  quelconques, 
aussi-bien  qu'un  pouvoir  quelconcjne ,  étant  né- 
cessaires aux  peuples  pour  subsister ,  la  loi  devient 
de  fait  l'expression  de  la  volonté  du  pouvoir ,  ou  de 
la  volonté  du  plus  fort.  N'ayant  d'autre  fondement 
que  la  force ,  elle  n'a  pas  non  plus  d'autre  garantie. 
On  n'obéit  pas,  on  cède.  C'est  un  intérêt  particu- 
lier qui  opprime  momentanément  tous  les  autres. 
De  là  vme  nouvelle  source  de  haine  ;  car  l'homme 
hait  naturellement  tout  ce  qui  s'oppose  à  son  bien- 
être  ,  ou  blesse  son  intérêt  personnel. 

Ainsi  toutes  les  vérités  sociales  disparoissent  avec 
la  vérité  suprême  dont  elles  émanent.  Réalisées  par 
les  lois  et  la  constitution,  elles  produisent  l'ordre, 
la  paix,  le  bonheur,  en  unissant  par  des  liens  d'a- 
motu  les  diverses  parties  du  corps  social.  Mais 
quand  l'erreur  les  remplace ,  tout  souffre ,  tout  se 
divise,  et  la  société  tombe  en  lambeaux.  Une  haine 
mutuelle  arme  incessamment  les  sujets  contre  le 
pouvoir ,  les  peuples  contre  les  peuples ,  les  citoyens 
contre  les  citoyens;  et  l'anarchie  existe  dans  tous 
les  élémens  de  l'Etat ,  même  lorsque  la  force  main- 
tient une  apparence  d'ordre  extérieur. 

Ce  qu'il  y  avoit  de  conservateur  dans  les  lois  Q\ 


EN   MATIÈRE   DE    LELCGIOA,.  363 

dans  les  croyances  des  anciens  n  etoit  pas  de  leur 
invention;  car  plus  on  remonte  dans  l'antirpiilé, 
plus  ces  croyances  sont  pures  et  fortement  établies. 
Elles  appartenoient  manifestement  à  la  tradition 
{vrimitive,  héritage  conuTum  du  genre  humain. 
Mais,  altérées  peu  à  peu  j)ar  les  passions  et  par  la  rai- 
son, on  voit  leur  influence  s'aifoiblir  avec  le  progrès 
des  temps,  et  des  doctrines  contraires  produire  de 
contraires  effets.  Ainsi  l'esprit  du  Gouvernement,  à 
Rome  et  dans  la  Grèce  ,  mettant  sans  cesse  en  jeu 
l'intérêt  personnel ,  teiidoit  à  obscurcir  les  princi- 
pes de  la  justice,  et  finit,  secondé  d'une  philoso- 
phie corruptrice ,  par  les  effacer  des  cœurs  entiè- 
rement. Si  Ton  excepte  ces  époqxies  d'une  profonde 
dissolution,  les  mœurs,  chez  les  anciens,  valoient 
généralement  micrix  que  les  lois ,  parce  cpie  la  Re- 
ligion ,  qui  avoit^n  partie  conservé  les  vérités  essen- 
tielles, forma  d'abord  les  mœurs  sans  obstacle, 
tandis  que  les  lois,  venues  plus  tard,  s'accommodè- 
rent à  la  nature  du  Gouvernement,  et  n'exprimèrent 
comme  lui  presque  toujours  que  de  faux  rapports  ; 
et  cette  différence  explique  les  contradictions  sin- 
gulières qu'on  remarque  dans  les  mœius  mêmes  : 
ce  qu'il  y  avoit  de  bon ,  de  pur  ,  de  généreux ,  étoit 
de  l'homme  éclairé  par  la  Religion  primitive;  ce 
qu'il  y  avoit  de  vicieux ,  de  violent ,  d'atroce ,  étoit 
du  citoyen  perverti  par  les  institutions  politiques, 
et  par  les  doctrines  qu'elles  firent  naître.  La  durée 
des  Etats  populaires  ,  dont  les  annales  paroisscnt  si 
Lrillanles,  seroit  inexplicable,   s'ils  n avoieut  eti 


564  E5SAI    SUR    îi'lNDirr/.r.ElVCK 

Il  ri  principedecoiKscrvalionhorsdu  Gouvernement; 
et  Monlesquieii  l'a  bien  \m:  «  Rome,  dit-il ,  étoit 
»  un  vaisseau  tenu  par  deux  ancres  dans  la  tem-^ 
>'  pete ,  la  Religion  et  les  mœurs  (i).  »  '  ' 

Les  législations  des  peuples  païens ,  spécialement 
dans  les  républiques,  tendoient  à  opprimer  le  foi- 
ble.  La  raison  en  est  que  les  lois,  expression  de  la 
volonté  du  plus  fort,  n'avoient  et  ne  pouvoient 
avoir  d'autre  objet  que  de  protéger  ses  intérêts. 
L'esclavage  ,  en  opprimant  la  f oiblesse  de  la  con- 
dition ,  protégeoit  l'orgueil  de  l'homme  libre;  la 
polygamie  et  le  divorce  ,  en  opprimant  la  foi- 
blesse  du  sexe,  protégeoient  les  pi  a,i  sir  s  et  les  ca- 
prices volages  de  l'époux  ;  les  horribles  lois  sur  les 
débiteurs,  en  opprimant  l'indigence  et  la  faim,  ou 
la  foiblesse  de  la  nature  même,,  protégeoient  la  cu- 
pidité du  riche  ;  le  droit  de  vie  et  de  mort,  accordé 
aux  pères  sur  leurs  enfans,  en  opprimant  la  foi- 
blesse de  l'âge ,  protégeoit  l'avarice  barbare  et  tou- 
tes les  passions  du  père  ,  ou  de  l'être  fort  dans  la 
famille.  Et  quand  toute  la  force  vint  se  concentrer 
dans  une  seule  main ,  quand  l'Empire  ne  connut 
qu'un  seul  maître  ,  il  n'y  eut  non  pi  us  qu'une  seule 
loi ,  la  volonté  de  ce  maître  ,  qui  disposa  de  trois 
cents^  millions  d'hommes,  de  leurs  biens ,  de  leur 
liberté  ,  de  leur  vie  ,  au  gré  de  ses  intérêts. 

Dès  que  les,  anciens  s'occupoient  de  législation 
pratique,  il  semble  que  toute  idée  de  justice  et  de 

..  (i)  Esprit  des  Lois ,  liv.  "VIII ,  chap.  xiii. 


EN    MATIERE    DE    RELIGION.  o()5 

pudeur  les  aLandoniioil.  Qui  ne  connoît  les  lois 
desThébains,  des  Cretois,  elles  institutions  de 
Sparte?  Le  divin  Platon  ne  vouloit-il  pas  établir 
dans  sa  république  la  communauté  des  femmes, 
et  fonder  la  société  sur  l'abolition  de  la  famille  ? 
Voilà  le  plus  grand  effort  de  la  raison  humaine  en 
politique,  dans  le  plus  beau  siècle  de  la  Grèce. 
Aristote  met  le  brigandage  au  nombre  des  diffé- 
rentes  espèces  de  chasse  (i).  Je  le  crois  bien.  Quand 
on  constitue  Fiiomme  en  guerre  contre  l'homme , 
il  doit  être  permis  à  chacun  de  nuire  à  son  emiemi  ; 
on  se  conserve  en  le  détruisant.  C'étoit  tellement 
l'esprit  des  anciens  Etats  populaires ,  que  Solon  , 
entre  les  diverses  professions ,  compte  celle  de  vo- 
leur (2).  Seulement  il  observe  qu'il  ne  faut  voler 
ni  ses  concitoyens  ni  les  alliés  de  la  république.  On 
ne  fiairoit  point,  si  on  voul oit  rappeler  toutes  les 
lois,  toutes  les  maximes  semblables.  Mais  ce  qu'il 
est  nécessaire  de  dire,  c'est  qu'elles  ont  trouvé, 
même  les  plus  inftimes,  de  nombreux  apologistes 
parmi  les  philosophes  modernes;  et  quelques-uns 
ont  porté  le  cynisme  des  principes  plus  loin  que 
les  païens  mêmes  ne  portèrent  le  cynisme  des 
mœurs. 

Il  ne  faut  que  du  bon  sens  pour  voir  qu'une  loi 
immorale  doit  avoir  de  mauvais  effets;  avec  de  l'es- 

(1)  De  l'Homme  y  tom.  I,  sect.  iv,  note  27,  pag.  6o5. 
Quest.  sur  l'Encyclop.  Guerre. 

(2)  Ibid. 


5G6  ESSAI  sun  L'iiNDirrÉiŒiNGi: 

prit,  on  liouve  encore  quelle  peut  avoir  de  bons 
effets  ;  le  génie ,  qui  embrasse  tous  les  rapports ,  juge 
comme  le  bon  sens.  Montesquieu,  qui  avoit  autant 
d'esprit  qu'on  peut  en  avoir ,  n  a  guère  rencontré , 
chez  aucun  peuple  ,  de  lois  qu'il  n'ait  justifiées.  Il 
y  a  toujoui'S  dans  le  climat ,  dans  les  mœurs  ou 
dans  la  constitution,  quelques  circonstances  qui 
ont  dû ,  à  l'entendre ,  déterminer  le  sage  législateur 
à  corrompre  la  législation.  Son  livre,  fait  en  tout 
pour  le  siècle  où  il  parut,  n  a  été  en  politique  d'au- 
cune véritable  utilité,  et  a  contribué  singulière- 
ment à  affoiblir  la  morale  publique. 

Toute  véritable  législation  émane  de  Dieu,  prin- 
cipe éternel  de  l'ordre,  et  pouvoir  général  de  la 
société  des  êtres  intelligcns.  Sortez  de  là,  je  ne  vois 
que  des  volontés  arbitraires ,  et  l'empire  dégradant 
de  la  force;  Je  ne  vois  que  des  hommes  qui  maî- 
trisent insolemment  d'autres  hommes  ;  je  ne  vois 
que  des  esclaves  et  des  tyrans.  Le  code  variable  des 
intérêts  remplace  le  code  de  la  justice ,  immuable 
comme  la  nature  des  êtres  qu'elle  doit  régir,  et 
qu  elle  conserve ,  en  les  maintenant  dans  leurs  vrais 
rapports.  Considérez,  en  effet,  les  lois  puisées,  si 
l'on  peut  le  dire,  à  cette  source  divine  :  inflexibles 
et  sévères  comme  la  vérité ,  et  néanmoins  remplies 
de  je  ne  sais  quel  esprit  de  douceur  qui  console  et 
tranquillise  l'humanité  ,  elles  inspirent  à  la  fois  la 
confiance  et  le  respect,  la  crainte  et  lamom\ 
L'homme  peut  les  violer ,  sans  doute  ,  mais  en  vio- 
lant sa  raison ,  sa  conscience  ;  sa  nature  toute  entière, 


EN    MATlJiRE    DE    IIELIGIOW.  36? 

en  renonçant  à  la  paix  et  au  bonheur.  Toujours  sta- 
bles au  milieu  du  mouvement  des  choses  humaines , 
elles  s'affermissent  {)ar  les  siècles ,  survivent  aux  opi- 
nions, aux  systèmes,  et  régnent,  sans  jamais  vieillir, 
sur  les  générations  qui  s'écoulent  chargées  de  leurs 
bienfaits.  L'intérêt  particulier  devient-il ,  au  con- 
traire, le  principe  des  lois,  aussitôt  elles  rentrent 
dans  la  classe  de  ces  caprices  inconstans  et  désor- 
donnés cpie  le  temps  emjjorte  avec  mépris.  Dures 
ou  efféminées ,  bizarres  et  changeantes  ,  quelquefois 
dissolues,  toujours  impitoyables  comme  les  pas- 
sions, elles  ne  subsistent  qu'en  séduisant  la  haine 
par  de  lâches  complaisances  ,  ou  en  consternant 
l'indocilité  par  la  terreur.  Mais,  soit  qu'elles  flat- 
tent, soit  qu'elles  épouvantent,  elles  oppriment;  et 
les  lois  faites  pour  flatter  le  peuple,  sont  constam- 
mejit  les  plus  oppressives.  Quiconque  aspiroit  a  la 
faveur  delapopulaceromaine,proposoitlaloi  agraire 
ou  l'abolition  des  propriétés  ;  et  chez  une  certaine 
nation  qui  se  croit  libre,  quiconque  naguère  vouloit 
plaire  au  peuple,  sollicitoit  des  lois  de  spoliation 
et  de  sang  contre  les  Catholiques.  L'homme  est  le 
même  dans  tous  les  pays  et  dans  tous  les  temps. 

Les  législations  purement  humaines  ont  encore 
<et  inconvénient  terrible,  que  les  lois  protectrices 
de  l'ordre  sont  celles  que  la  multitude  suppoite  le 
plus  impatiemment,  par  ce  qu'elles  tendent  à  main- 
tenir ce  qu'il  est  de  son  intérêt  de  renverser.  Elle 
pourra  souffrir  les  lois  immorales ,  à  cause  du  désor- 
dre qu'elles  consacrent,  et  dont  elle  profite  plus  ou 


568  ESSAI    SUK    L'iISDlFrÉREXCÏi 

moins  ;  mais  ses  passions  ne  tirant  aucun  avanta^r? 
des  bonnes  lois,  dont  l'objet  est  de  les  i  éprimer  , 
elle  n'y  verra  nécessairement  qu'un  obstacle  à  ses 
désirs,  et  un  attentat  à  ses  droits.  Et  comme  aucune 
loi  émanée  de  l'homme  seul  n'est  obligatoire  pour 
l'homme ,  il  faudi^a  mettre  l'équité  sous  la  protec- 
tion de  la  force,  et  arracher  à  la  peur  ce  qu'en 
vain  l'on  demanderoit  a  la  conscience.  Plus  l'effroi 
sera  profond ,  plus  la  soumission  sera  grande  ;  la 
sécurité  publique  n'aura  d'autre  garant  que  le  bour- 
reau ,  et  l'on  proclamera  la  justice  au  nom  de  la 
mort ,  pour  n'avoir  pas  voulu  la  proclamer  au  nom 
de  Dieu. 

J'ai  montré  que  la  philosophie  détruit  le  pouvoir, 
détruit  le  droit  des  gens ,  détruit  les  lois,  ou  la  régie 
des  actions  publiques  ;  il  me  reste  à  prouver  qu'elle 
détruit  également  la  morale,  ou  la  règle  des  ac- 
tions privées. 

Ce  que  j'ai  dit  à  ce  sujet ,  en  réfutant  les  divers 
systèmes  des  indifférens ,  me  dispense  d'une  longue 
discussion.  Il  me  suffira  d'observer  que  la  philoso- 
phie ,  ne  pouvant  trouver  hors  de  Dieu  la  raison 
des  devoirs  ,  a  été  contrainte  de  fonder  la  morale 
aussi-bien  que  la  société,  sur  l'intérêt  personnel 
borné  a  cette  vie  seule ,  doctrine  subversive  de 
toute  vertu,  au  jugement  de  Bayle  et  de  Rousseau. 
«  Sans  l'espérance  des  biens  à  venir,  dit  Bayle, 
»  on  pourroit  mettre  la  ^vertu  et  l'innocence  au 
»  nombre  des  choses  sur  lesquelles  Salomon  a  pro- 
»  n.on ce  son  arrêt  définitif  :  Vanité  des  vanités  j 


EN    MA.TIÈRE    DE    RELIGION.  ^69 

»  tout  est  vanité.  S'appuyer  sur  son  innocence 
j>  seroit  s  appuyer  sur  le  roseau  cassé  qui  perce  la 
»  main  de  celui  ejui  veut  s'en  servir  (i).  »  En 
bonne  philosophie,  la  vertu  n'est  donc  que  pour 
les  sots;  elle  est  le  résultat  de  l'ignorance  ou  de 
la  foiblesse  de  l'esprit,  et  nous  ne  devons  plus 
nous  étonner  de  voir  les  progrés  du  vice  et  du 
crime  suivre  les  progrès  des  lumières  avec  tant  de 
régularité. 

Rousseau  a  clairement  aperçu  ces  conséquences 
de  l'athéisme.  «  On  a  beau  vouloir  établir  la  vertu 
»  par  la  raison  seule ,  quelle  solide  base  peut-on 
»  lui  donner?  La  vertu,  disent-ils,  est  l'amour  de 
»  l'ordre  :  mais  cet  amour  peut-il  donc,  et  doit-il 
»  l'emporter  en  moi  sur  celui  de  mon  bien-être? 
»  Qu'ils  me  donnent  une  raison  claire  et  suffisante 
»  pour  le  préférer.  Dans  le  fond,  leur  prétendu 
»)  principe  est  un  jeu  de  mots  ;  car  je  dis  aussi , 
»  moi,  que  le  vice  est  l'amour  de  l'ordre,  pris 
M  dans  un  sens  différent.  Il  y  a  quelque  ordre  mo- 
»  rai  partout  où  il  y  a  sentiment  et  intelligence. 
M  La  différence  est  que  le  bon  s'ordonne  par  rap- 
»  port  au  tout,  et  que  le  méchant  ordonne  le  tout 
«  par  rapport  à  lui.  Celui-ci  se  fait  le  centre  de 
»  toutes  choses ,  l'autre  mesure  son  rayon  et  se 
»  tient  à  la  circonférence.  Alors  il  est  ordonné  par 
»  rapport  au  centre  commun,  qui  est  Dieu,  et  par 
»  rapport  à  tous  les  cercles  concentriques,   qui 

(i)  Dict,  crit,j  art.  Brutus. 
1.  24 


570  ESSAI    suri    L'iNDIFrÉRENCE 

«  sont  les  créatures.  Si  la  Divinité  n'est  pas,  il  ny 
>»  a  que  le  méchant  qui  raisonne,  le  Lon  n'est 
«   qu'un  insensé  (1).  » 

Certes ,  la  philosophie  devroit  parler  avec  moins 
de  hauteur  de  la  raison  ,  quand  par  la  raison  seule 
elle  ne  peut  étahlir  que  le  crime;  elle  devroit  moins 
vanter  ses  hienfaits,  quand  elle  fait  de  la  vertu  le 
partage  des  insensés.  Tout  son  pouvoir  est  dans  le 
raisonnement ,  et  sitôt  qu'elle  raisonne ^  l'homme 
qui  l'écoute  devient  méchant ^  et  alors ,  seulement 
alors,  il  commence  d'être  son  vrai  disciple  :  qui- 
conque reste  bon  ^  elle  le  désavoue  comme  indigne 
de  recevoir  ses  leçons ,  ou  incapable  de  les  com- 
prendre. Et  maintenant ,  allez ,  rassemblez  des 
hommes ,  dictez-leur  des  lois,  écrivez  des  consti- 
tutions ,  des  codes  ;  cherchez  des  insensés  qui  con- 
sentent à  s'ordonner,  pour  votre  intérêt ,  par  rap- 
port au  tout  y  après  que  vous  leur  avez  appris  que 
la  sagesse  consiste  à  ordonner  le  tout  par  rapport 
a  soi.  Philosophes,  qui  exaltez  avec  tant  d'orgueil, 
dans  vos  phrases  pompeuses ,  la  raison  de  l'homme, 
il  faut  que  vous  comptiez  étrangement  sur  son  im- 
bécillité. Quel  langage  à  lui  tenir  que  le  vôtre  î  «  Nul 
3î  n'a  droit  de  te  commander  :  en  conséquence  re- 
35  connois  un  maître.  Ton  unique  règle  est  ta  vo- 
^>  lonté  :  en  conséquence ,  obéis  aux  lois  qui  con- 
>j  trarient  toutes  tes  volontés.  Ton  seul  devoir  est 
»  de  te  rendre ,  n'importe  comment ,  heureux  ici- 

(i)  Emile,  tom.  III ,  pag.  1 18. 


KN    MATIÈRE    DE    RELIGIOIV.  OJT 

Las  :  en  conséquence,  renonce  à  tous  tes  inlérels; 
»  étouffe  la  voix  du  désir,  et  celle  inéme  du  besoin; 
sois  juste  à  tes  dépens;  soumets-toi  sans  mur- 
murer aux  plus  dures  privations,  à  l'indigence, 
au  tiavail ,  à  la  douleur,  a  la  faim.  Tu  ne  dois 

>  rien  espérer  après  cette  vie  :  en  consécpience, 
»  aiiis  comme  si  tu  en  attendois  luie  autre ,  res- 

pecte  religieusement  l'ordre  établi  contre  toi,  sois 

>  notre  victime  volontaire,  et  nous  te  paierons  en 
retour  d'un  profond  mépris.  »  Philosophes,  ren- 
dez grâce  à  l'inventeur  de  la  potence  ;  lui  seul  a 
trouvé  le  fondement  et  la  sanction  de  votre  morale. 

Mais,  comme  on  pourroit  soupçonner  Rousseau 
d'exagération,  je  veux  montrer  les  conséquences 
qu'il  attribue  à  l'athéisme,  méthodiquement  dé- 
duites de  cette  erreur  monstrueuse  par  l'esprit  le 
plus  froid  et  le  plus  habile  raisonneur  qui ,  jusqu'à 
ce  jour  ,  ait  combattu  la  croyance  unanime  du 
genre  humain.  Qu'on  écoute  Spinosa. 

«  Par  le  droit  de  nature ,  je  n'entends  rien  autre 
»  chose  que  les  lois  selon  lesquelles  nous  conce- 
»  vous  que  chaque  être  est  déterjniné  naturelle- 
w  ment  à  exister  et  à  ai^ir  d'une  certaine  manière  : 
jj  les  poissons,  par  exemple,  sont  déterminés  par 
»  la  nature  à  nager,  et  les  grands  sont  déterminés 
«  à  manger  les  petits  ;  c'est  pourquoi  l'eau  appar- 
»  tient  aux  poissons ,  et  les  grands  mangent  les  pe- 
w  tits  de  droit  naturel.  Il  suit  de  là  que  chaque 
»  être  a  un  souverain  droit  à  tout  ce  qu'il  peut.  Et 
»  nous  n'admettons  à  cet  éii^ard  aucune  différence 


^72  rssAi  SUR  l'indifférence 

eîili'O  l'homme  el  les  autres  êtres,  ni  entre  lei» 
honmies  doués  de  raison,  et  eeux  à  qui  la  raison 
est  incouiiue.  Ainsi  ,  j)endant  que  les  hommes 
vivent  sous  l'empire  de  la  seule  nature,  eeluiqui 
ne  connoît  pas  encore  la  raison  ,  ou  qui  n'a  pas 
acquis l'hahitude  delà  vertu  ,  vit  selon  les  seules 
lois  de  ses  appétits ,  avec  autant  de  droit  que  celui 
qui  règle  sa  vie  sur  les  lois  de  la  raison  :  c'est- 
à-dire  que,  de  même  que  le  sage  a  un  souverain 
droit  à  tout  ce  que  sa  raison  lui  dicte,  ou  le 
droit  de  vivre  selon  les  lois  de  la  raison  ;  l'igno- 
rant ,  ou  l'homme  passionné ,  a  un  souverain 
droit  à  tout  ce  vers  quoi  ses  appétits  le  portent , 
ou  le  droit  de  vivre  selon  les  lois  de  ses  appétits. 
Le  droit  naturel  n'est  donc  point  déterminé  pour 
chaque  homme  par  la  saine  raison ,  mais  par  les 
désirs  et  le  pouvoir.  Considéré  sous  le  seul  em- 
pire de  la  nature ,  chacun  a  le  souverain  droit 
de  désirer  ce  que ,  éclairé  par  la  saine  raison  , 
ou  emporté  par  les  passions ,  il  juge  lui  être  utile; 
et  il  peut  licitement  s'en  emparer,  soit  par  la 
force ,  soit  par  la  ruse ,  soit  par  tout  autre  moyen, 
et  tenir  par  conséquent  pour  ennemi  quiconque 
veut  l'empêcher  de  satisfaire  ses  désirs.  D'où  il 
suit  que  le  droit  de  nature ,  sous  lequel  tous  les 

>  hommes  naissent  et  vivent  en  grande  partie, 

>  n'interdit  rien  que  ce  qu'on  ne  désire  ou  ce 
qu'on  ne  peut,  et  permet  les  contentions  ,  les 
haines ,  la  colère ,  la  fraude ,  et  absolument  tout 

»  ce  qui  excite  nos  appétits.  Ainsi  le  droit  na- 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  5y^ 

M  tiirel  n  est  déterminé  pour  chacun  que  par  sa 
»  force;  et  nul  ne  peut  être  certain  de  la  foi  d'au- 
»  trui ,  tant  qu'il  n  a  de  garant  que  sa  promesse , 
»  puisque  chacun,  par  le  droit  de  nature,  peut 
»  agir  de  ruse ,  et  que  les  pactes  n'obligent  que 
M  par  l'espérance  d'un  plus  grand  bien  ,  ou  la^ 
»   crainte  d'un  plus  grand  mal  (i).  » 

En  constituant  la  société  par  la  raison  seule , 
sans  l'intervention  de  Dieu ,  on  est  conduit  à  ne 
reconnoître  d'autre  autorité  ,  d'autre  droit,  d'autre 
loi,  que  la  force,  dirigéepar  l'intérêt  particulier  ou 
par  les  passions;  et  quand  on  essaie  de  constituer 
les  mœurs  par  la  raison  seule,  sans  l'intervention 
de  Dieu,  on  estégalement  conduit  à  ne  reconnoître 
d'autre  loi,  d'autre  droit,  que  la  force,  dirigée  par 
l'intérêt  particulier  ou  par  les  appétits  :  c'est-à-dire 
que ,  dans  l'un  et  l'autre  cas ,  on  attribue  à  l'homme 
la  souveraineté  absolue  de  lui-même  ;  et  il  y  a  lieu 
de  s'étonner  que  Rousseau  n'ait  pas  vu  que  sa  doc- 
trine du  Contrat  social  n'est  que  l'athéisme  pur  ap- 
phqué  à  l'ordre  social ,  et  qu'il  ait  adopté  en  poli- 
tique les  principes  dont  il  rejette  avec  horreur  les 
conséquences  en  morale.  Cela  vient  sans  doute  de 
ce  que  ,  voulant  établir  une  théorie  rigoureuse  de 
la  société,  il  a  été  contraint  d'aller  jusqu'où  ses 
maximes  l'entraînoient ,  par  conséquent  jusqua 
l'athéisme,  qui  n'est  qu'un  déisme  rigoureux. 

0m    I  --— ■■   ^_.._.i.._iw  ■■—  -Il         ■■■■-—  ■  I  III  ^ 

(i)  Tract.  Theolog.  polit,,  cap.  xvi.  De  jure  uniiis-^ 
cujusque  naturali  et  civili ,  pag.  85, 


ôyi  ESSAI  .Sun  l'indiffèivence 

Mais  rjurllc  société  pourra  se  inainlejiir.  loi\S([ri(î 
les  di'oils  de  chacun  n'auront  d'autre  rè*^le  cjue  ses 
désirs.,  et  d'autres  limites  que  sa  force,  à  laquelle 
encore  on  donne  la  ruse  et  la  fraude  pour  suj)plé- 
nient?  ou  plutôt,  comment  concevoir  sous  la  notion 
de  société,  un  assemblable  d'êtres  humains  enne- 
mis natvuels  les  uns  des  autres,  et  sans  cesse  oc- 
cupés a  se  nuire  mutuellement?  Dans  cette  hor- 
rible anarchie  de  volontés  contraires  et  d'intérêts 
opposés,  de  forces  inégales  et  de  désirs  inégaux, 
l'amour  de  soi  se  confond  avec  la  haine  d'autrui; 
et  l'homme ,  assujetti  à  la  seule  loi  des  appétits , 
indépendant  de  toute  autorité,  et  libre  de  tout  de- 
voir ,  ainsi  que  le  peuple  souverain  ,  comme  lui, 
non  plus,  n'a  pas  besoin  de  raison  pour  légitimer  ses 
actes  :  il  suffit  qu'il  veuille  et  qu'il  puisse  ;  à  ces  deux 
conditions,  tout  lui  est  permis.  Le  champ,  la  mai- 
son ,  la  femme  de  mon  voisin ,  sa  vie  même,  m'ap- 
partient de  droit  naturel,  si  je  la  désire,  et  que 
je  sois  le  plus  fort.  La  nature  n'interdit  à  l'homme 
que  ce  qu'il  lui  est  physiquement  impossible  d'ob- 
tenir ;  la  borne  de  son  pouvoir  ou  de  ses  convoitises 
est  la  borne  de  son  droit.  A-t-il  faim  de  son  sem- 
blable, il  peut,  s'il  en  a  la  puissance  physique, 
manger  sa  chair  et  boire  son  sang ,  avec  aussi  peu 
de  scrupule  qu'il  mange  un  morceau  de  pain  et 
s'abreuve  de  l'eau  des  fontaines  (*).  Et  l'on  n'entre- 

(*)  Ceci  paroîtroit  exagéré  si  la   philosophie  n'avoit 
elle-même  tiré  cette  horrible  conséquence  de  ses  prin- 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  SjS 

voit  pas  même,  au  milieu  de  ce  conflit  dépassions, 
la  consolante  possibilité  de  la  paix,  ou  seulement 
d'une  trêve,  puisqu'aucun  pacte  n'est  obligatoire, 
que  chaque  promesse  peut  cacher  une  embûche 
perfide ,  et  qu'enfin  nul  n'est  lié  que  par  son  inté- 
rêt. Plus  d'Etat  donc,  plus  de  famille,  plus  d'union, 
plus  de  sécurité.  L'homme  tremblera  de  terreiu-  à 
la  rencontre  de  l'homme ,  plus  terrible  à  ses  yeux 
que  le  caïman  du  Gange  et  le  tigre  du  Zara.  Que 
si  quelquefois  l'instinct  rapproche  au  hasard  deux 
individus  de  sexe  différent,  leur  appétit  satisfait, 
ils  se  regarderont  avec  effroi ,  et  le  plusfoible  se  hâ- 
tera de  fuir  dans  la  crainte  d'être  dévoré. 

Si  donc  la  philosophie  parvenoit  à  établir  plei- 
nement son  règne  sur  les  ruines  de  toute  Religion , 
elle  détruiroit  la  société,  elle  détruiroit  le  genre 
humain,  et  réaliseroit  le  néant,  qui  fait  le  fond 
de  ses  doctrines.  Mais ,  pour  nous  borner  ici  à  ce 
que  l'expérience  nous  apprend  de  son  influence  sur 
les  mœurs ,  contemplez  les  siècles  philosophiques. 
Quel  oubli  profond  des  devoirs  î  Quel  insolent 
mépris  de  la  vertu  !  L'orgueil  et  la  volupté  ,  de- 
venus le  seul  mobile  des  actions  humaines  ,  en- 
fantent une  cupidité  sans  frein,  triste  et  infaillible 
symptôme  de  rextinction  du  sens  moral.  Quand 


cipcs.  Dans  un  ouvrage  publié  en  1791,  Brîssot  établit 
sans  déguisement  le  droit  d'anthropophagie ,  On  attribue 
au  même  auteur  la  Théorie  du  vol  et  V Apologie  du  vol. 
C'étoit  un  puissant  philosophe  que  ce  Brissot  I 


076  ESSAI    SUR    l'iNDIFFÉREXCE 

Ja  soif  de  ]W  s'empare  d'un  peii[)le  ,  on  peut  har- 
diment assurer  qu'il  s'avan.ce  vers  la  barbarie.  Les 
sciences  mêmes  ne  servent  qu'à  l'y  conduire  plus 
vite,  parce  qu'elles  ne  conservent  rien  par  elles- 
mêmes  ,  et  que  leur  tendance  au  bien  ou  au  mal 
étant  déterminée  par  les  doctrines  régnantes,  elles 
hâtent  de  leur  mouvement  propre  le  cours  des 
mœurs  qui  les  entraînent ,  jusqu'à  ce  qu'elles  ail- 
lent se  perdre  avec  les  institutions ,  les  lois ,  la  so- 
ciété entière ,  dans  le  même  abîme.  Cependant,  tout 
ce  qui  fait  le  bonheur  des  hommes  réunis  ,  la  con- 
corde et  la  paix,  l'union  domestique,  la  douce 
confiance,  l'amitié  fidèle,  la  tendre  compassion,  la 
mutuelle  sécurité ,  disparoît.  On  ne  sent  plus  , 
on  calcule.  Les  basses  combinaisons  de  l'intérêt 
remplacent  les  mouvemens  généreux  du  cœur  :  un 
dur  égoïsme  étouffe  jusqu'aux  sentimens  de  la  na- 
ture ;  car  quiconque  n'aime  que  soi  ne  sera  jamais 
aimé.  Petits  et  grands ,  riches  et  pauvres  ,  tous  éga- 
lement pressés  de  jouir ,  dévorent  avec  fureur  une 
existence  d'un  moment.  Le  mariage ,  sans  stabilité 
comme  sans  innocence,  n'est  qu'une  rapide  société 
de  plaisir,  que  le  caprice  forme,  que  le  caprice 
dissout.  L'adultère  et  le  divorce,  qui  n'est  qu'un 
adultère  légal,  détruisent  la  famille  par  sesfonde- 
mens.  Ce  qui  en  reste  devient  un  fardeau  que  peu 
d'hommes  ont  le  courage  de  porter.  En  vain,  pour 
l'alléger ,  permet-on  à  l'avarice  du  père  de  supputer 
ce  que  lui  coûtera  la  vie  de  l'enfant  abandonné  à  sa 
discrétion;  la  paternité;  avec  cet  horrible  droit, 


EN    MATIÈRE   DE   lŒLIGlON.  377 

est  encore  trop  onéreuse,  et  le  vice  presque  seul 
se  charge  de  peupler  l'Etat. 

«  A  Athènes,  dit  Montesquieu,  le  peuple  re- 
»>  trancha  les  hâ tards  du  nombre  des  citoyens, 
»  pour  avoir  une  plus  grande  portion  du  blé  que 
»>  lui  avoit  envoyé  le  roi  d'Egypte  (1).  »  Gela  peut 
donner  une  idée  du  nombre  des  bâtards,  et  par 
conséquent  de  l'état  des  mœurs,  dans  cette  ville 
qu'on  admire  tant. 

Les  Grecs,  avec  leurs  institutions  philosophi- 
ques, avoient  commencé  par  6  ter  la  pudeur  à  la 
vertu  ;  toujours  philosophant,  ils  en  vinrent  jus- 
qu'à perdre  la  pudeur  du  vice  même.  La  philoso- 
phie leur  enseigna  des  désordres  que,  dans  la  plus 
grande  fureur  des  sens,  la  nature  ne  laisse  pas  même 
soupçonner  aux  animaux.  ^'»4«i. 

Quand  les  doctrines  matérialistes ,  qui  réduisent 
Ja  morale  à  l'intérêt  particulier,  s'introduisent  chez 
un  peuple,  d'ordinaire  leur  premier  effet  est  de 
troubler  l'ordre  politique  et  de  diviser  les  citoyens, 
en  exaltant  sans  mesure  le  désir  de  la  domination. 
Tout  le  monde  veut  commander,  personne  ne  veut 
obéir;  on  se  dispute  le  pouvoir  avec  rage  ,  et  l'Etat 
déchiré  succomberoit  sous  les  factions,  si  les  âmes, 
peu  à  peu  se  dégradant ,  et  mures  enfin  pour  tout 
supporter ,  ne  se  précipitoient  d'elles-mêmes  au- 
devant  du  despotisme  ;  car  c'est  dans  l'anarchie  que 
se  préparent  les  élémens  de  la  servitude  ,  et  plus 


(ï)  Esprit  des  Lois  ,  liv.  XX HT,  chap.  ri. 


^yS  JBSSAI    SUR    l/lNDIFIÉRENCE 

lanarchie  a  ëlé  coniplèlc  ,  plus  la  servilutle  qui  lai 
suit ,  est  profonde. 

On  ne  remarque  pas  assez  ce  douhle  eflet  de  la 
dépravation  des  mœurs  par  l'impiélé,  qui  est  d'ir- 
riter l'orgueil  des  hommes,  au  point  de  leur  rendre 
odieux  le  Gouvernement  lepl us  doux,  et  d'éteindre 
tellement  en  eux  le  noble  sentiment  de  leur  dignité , 
qu'ils  ne  trouvent  rien  d'intolérable ,  rien  qui  les 
révolte  ou  les  étonne,  dans  la  plus  féroce  tyrannie. 
Cçlui  qui  lie  s'^fttime  pas  plus  que  la  brute,  ne  s'in- 
digne point  d'être; traité  comme  elle  ,  et  se  console 
de  tout,  pourvu  qu'on  lui  laisse  la,  vie  et  les  jouis- 
sances de  la  bruliei.:  Banern.  et  oirc^nses  ^  crioient 
les  Romains  au  temps  des  Césars  :  un  peu  de  pain 
trempé  dans  du  sang  ;  voilà  tout  ee  que  demandoit 
à  ses  maîtres  ce  peuple  si  fier  et  si  poli,  qui  avoit 
conquis  le  inonde^ 

A  l'origine  des  sociétés ,  les  peuples  comba ttent 
pour  leur  viejide  l^  vient  qu'alors  les  guerres  sont 
presque  toujours  atidces  r  mais  l'humanité  reprend 
son  empire  peîidantla  paix.  La  paix,  au  contraire, 
cliez  les  nations  corrompues ,  est  plus  cruelle  que 
la  guerre  même.  La  cupidité  et  ^orgueil  produisent 
comme  un  esprit  général  de  barbarie  froide  et  cal- 
culée ,  qui ,  selon  les  circonstances ,  éclate  tantôt 
dans  les  mœurs  du  peuple,  tantôt  dans  la  politique 
des  Gouvernements. 

.  Les  connoissances  ,  dit  Montesquieu,  rendent 
les  hommes  doux.  Cela  est  faux.  \  oyez  les  Ro- 
mains sous  Auguste.  Sans  parler  de  l'exposition 


EN    MATIÈRE   DE    llELTGIOX.  5/9 

Jesenfans,  et  des  sanglans  spectacles  du  cirque, 
nous  11  avons  pas  d'idée  aujourd'liui  de  ce  cpi  etoit 
la  condition  des  esclaves  chez  ce  peuple  ,  héritier 
universel  des  connoissances  coinnie  des  vices  du 
i^enrc  humain.  Hors  le  temps  du  travail ,  ces  mal- 
heureux, a  (pai  Ion  envioitles  plus  vils  alimens  , 
étoient  enchaînés ,  à  la  campagne ,  dans  des  es- 
pèces de  souterrains  infects,  où  l'air  pénétroità 
peine.  Livrés  a  la  merci  d'un  maître  avare  et  de 
surveillans  impitoyahles ,  on  les  acc^ahloit  de  tra- 
vaux ,  moins  durs  à  supporter  que  les  caprices 
cruels  de  leurs  tyrans.  \  ieux  ou  infirmes,  on  les 
envoyoit  mourir  de  faim  sur  une  île  du  Tibre. 
Quelques  Romains  les  faisoient  jeter  tout  vivans 
dans  leurs  viviers,  pour  engraisser  des  murènes. 
La  mort  fai«oit  partie  de  tous  les  plaisirs  de  ce 
peuple.  Pour  mettre  plus  de  vérité  dans  les  re- 
présentations tragiques ,  on  égorgeoit  sur  la  scèncy 
on  y  voyoit  Hercule  brûlé  vif,  et  Oiphée  déchiré 
par  des  ours  chargés  du  rôle  des  bacchantes. 
Enfin,  que  sais-je?  l'homme  étoit  devenu  si  vil 
aux  yeux  de  l'homme,  qu'on  le  tuoit  pour  égayer 
les  festins ,  pour  passer  le  temps ,  et  nul  ne  s'en 
étonnoit.  Ce  qu'on  n'imagina  jamais  que  dans  ce 
siècle  brillant  des  lettres  et  de  la  philosophie ,  on 
sacrifioit  à  l'ennui  des  victimes  humaines. 

Mais  voici  quelque  chose  de  plus  incroyable 
peut-être.  Ephorion  de  Chalcide  raconte  (i)  qvie^ 

(i)  Apud  Àthen.j  lih.  IV. 


38o  ESSAI    SUR    l'indifférence 

chez  les  Romains,  on  proposoit  quelquefois  cinq 
mines  de  récompense  à  celui  qui  voudroit  souffrir 
qu'on  lui  tranchât  la  tête,  en  sorte  que  la  somme 
offerte  devoit  élre  touchée  par  les  héritiers;  et 
souvent,  ajoute  le  même  auteur,  plusieurs  con- 
currens  se  disputoient  la  mort  à  ce  prix.  Qu'on 
juge  de  la  détresse  des  familles  dont  un  memhre 
se  dévouoit  ainsi ,  pour  arracher  les  autres  aux 
horreurs  de  la  faim ,  et  de  l'atrocité  d'un  peuple 
chez  qui  l'indigence  étoit  réduite  à  mendier  la  pré- 
férence de  ces  exécrables  transactions.  Il  se  ren- 
controit  des  hommes  qui  achetoient  la  volupté  du 
mem^tre;  on  n'en  trouvoit  point  de  sensibles  aux 
jouissances  de  la  pitié. 

Mais  que  dire  des  excès^  des  rafïinemens  affreux 
de  débauche ,  devenus  les  mœurs  publiques  dans 
ces  siècles  abominables?  La  pensée  même  se  re- 
fuse à  se  les  retracer  vaguement.  Il  en  est  de 
certains  vices  énormes ,  comme  de  ces  grands  cri- 
minels ,  que  la  loi  effrayée  ordonne  de  conduire  au 
supplice  la  tête  couverte  d'un  voile  funèbre. 

Tant  de  corruption,  tant  de  barbarie ,  paroissent 
inexplicables  ;  et  cependant  il  n'est  que  trop  vrai 
que  le  cœur  humain  en  recèle  le  germe ,  dont  la 
Religion  seule  arrête  le  dévelopjjement.  Semez 
dans  ce  sol  infecté  les  doctrines  du  néant ,  vous 
moissonnerez  bientôt  la  mort  et  tous  les  crimes. 
Oui,  dussé-je  attirer  sur  moi  les  clameurs  et  les 
anathèmes  des  partisans  nombreux  de  la  sagesse 
jen  crédit,  je  le  dirai  sans  retour,  car  ce  n'est  plus 


EN    MATIÈRE   DE    RELIGION.  o8l 

le  temps  de  rien  taire,  rirréligicuse  philosophie, 
dont  l'orgueil  est  le  principe,  rend  nécessairement 
les  hommes  cruels.  L'homme  qui  veut  être  supé- 
rieur aux  autres,  et  sentir  cette  supériorité,  se 
plaît  à  les  soumettre  à  ses  caprices;  et  plus  ces  ca- 
prices sont  Ixarhares  et  désordonnés,  plus  la  dé- 
pendance ou  l'infériorité  des  êtres  qu'il  y  assujettit 
paroît  grande.  De  la  les  monstres  d'atrocité  et  les 
monstres  de  lihertinage;  de  là  les  jeux  du  cirque 
et  les  noyades  de  Nantes  :  et  comme  Faction  de 
donner  la  mort  est  le  plus  grand  acte  de  supério- 
rité que  l'homme  puisse  physiquement  exercer 
sur  l'homme ,  l'orgueil  ou  l'amour  de  soi  produit 
l'amour  du  meurtre ,  et  l'homme  détruit  l'homme 
par  l'effet  du  même  sentiment  qui  fait  que  l'enfant 
prend  plaisir  à  briser  son  jouet. 

Que  si  les  doctrines  philosophiques,  etles  mœurs 
qu'elles  engendrent,  dominent  dans  l'Etat,  ou  seu- 
lement dans  une  partie  considérable  de  ses  mem- 
bres, le  peuple  entier,  comme  un  seul  homme, 
est  emporté  loin  de  l'ordre  par  des  systèmes  d'or- 
gueil et  de  cupidité.  Indépendance  au  dedans , 
domination  au  dehors,  tel  est  l'objet  de  tous  les 
désirs  ,  le  rêve  de  tous  les  esprits.  On  ne  connoît 
plus  d'autre  grandeur  ,  d'autre  prospérité  que  la 
gloire  qui  accompagne  les  conquêtes  et  les  ri- 
chesses qui  en  sont  le  fruit.  La  frénésie  des  armes 
et  la  fièvre  de  l'or  agitent,  consument  les  peuples. 
La  science  de  les  gouverner,  science  toute  morale, 
se  perd ,  et  l'art  matériel  d'administrer  lui  succède. 


582  l'SSAï    SUK    l'iNDIFFI^RENCÉ 

aux  dépens  de  ce  qui  conslitue  la  stid)ilité,  ia  vi- 
gueur et  la  lelioile  réelle  des  empires.  Les  finan- 
ces, transformées  en  un  vil  agiotage,  le  commerce, 
les  manufactures  ,  les  armées ,  deviennent  toute  la 
politique,  parce  que  l'argent  est  tout  le  bonheur 
des  Etats,  et  le  canon  toute  leur  force.  Les  nations, 
avides  de  jouissances,  s'isolent  du  passé  et  de  l'a- 
venir, et  tourmentées,  ce  semble,  du  pressenti- 
ment de  leur  fin,  ne  voient  que  le  présent,  et  se 
hâteat  de  l'engloutir.  Sous  prétexte  d'accélérer  la 
circulation  des  richesses,  c'est-à-dire,  pour  donnci- 
plus  d'énergie  et  de  mouvement  aux  désirs ,  aux 
craintes ,  aux  espérances ,  à  toutes  les  passions  et 
à  tous  les  vices ,  on  favorise  autant  qu'on  peut  les 
progrés  du  luxe;  on  va  même  jusqu'à  tendre  des 
pièges  à  la  cupidité;  on  multiplie  les  spectacles, 
les  filles  publiques  ,  les  désastreuses  loteries  et  les 
maisons  de  jeu  ;  banques  affreuses  de  crimes  où 
l'innocence  même ,  entraînée  par  une  foiblesse  im- 
prudente ,  va ,  sous  la  protection  de  l'autorité  pu- 
blique ,  s'ouvrir  un  compte  fatal ,  qui  trop  souvent 
se  solde  parle  suicide  ou  sur  l'échafaud.  La  morale 
et  la  conscience  tombent  dans  un  tel  mépris ,  qu'on 
n'ose  plus  même  en  prononcer  le  nom  ;  et  s'il  se 
présente  quelques-unes  de  ces  grandes  et  simples 
questions  que  la  justice  immuable  a  décidées  , 
pour  ainsi  dire,  de  toute  éternité,  ne  vous  attendez 
pas  que  sa  voix  se  fasse  entendre  ou  soit  écoutée  ; 
on  traitera  ses  maximes  de  scrupules ,  peut-être 
de  scandale  ,  et  entre  le  spoliateur  opulent  et 


EN    MATIÈRE    DE    RELtGlON.  585 

sa  victime  défaillante ,  la  sagesse  du  siècle  ne  verra 
que  des  intérêts  à  garantir  et  des  plaintes  à  étouffer. 
Ainsi,  tandis  que  la  véritable  politique,  celle  qui 
établit  et  conserve,  n'est  qu'une  haute  et  souveraine 
équité ,  ou  la  science  de  Tordre  appliquée  au  gou- 
vernement des  nations,  la  politique  philosophique, 
étroite  et  basse  comme  les  intérêts  matériels  qu'elle 
considère  uniquement,  ne  connoît  d'autre  vertu 
que  l'habileté,  d'autres  crimes  que  les  fautes,  parce 
qu'elle  n'est  qu'une  spéculation  de  gloire  ou  d'ar- 
gent. 

Vaine  pâture  de  l'orgueil,  les  sciences  pourront 
jeter  momentanément  quelque  éclat  ;  mais  leur 
splendeur  sera  peu  durable.  Ne  les  a-t-on  pas  vues 
suivre  constamment  par  toute  la  terre  les  progrès 
de  la  civilisation  ,  naître,  se  développer,  s'arrêter 
et  s'éteindre  avec  elle  ?  Pâle  image  des  vérités  fé- 
condes qui  vivifioient  la  société ,  elles  brilleront 
un  instant  comme  de  vagues  météores  à  l'horizon 
du  monde  moral  désolé,  pour  disparoître  bientôt 
sans  retour. 

La  culture  des  sciences  exige,  outre  une  cer- 
taine stabilité  dans  l'ordre  politique  ,  une  vigueur 
d'âme  et  une  constance  d'application  incompatibles 
avec  la  mobilité  des  institutions  et  la  mollesse  des 
mœurs  d'un  peuple  matérialiste.  Les  convoitises 
tuent  les  passions,  car  les  appétits  rie  sont  pas  des 
passions;  elles  tuent,  par  conséquent,  les  lettres, 
les  sciences,  les  arts,  et  ne  laissent  d'activité  que 
pour  ce  qui  se  rapporte  aux  besoins  et  aux  plaisirs 


384  ESSAI    SUR    L  INDIFFÉRENCE 

des  sens.  Et  c  est  la  secrète  raison  de  la  préférence 
d'estime  que  la  philosophie  accorde  aux  sciences 
physiques  sur  les  sciences  morales.  Cette  préfé- 
rence se  remarquera  jusque  dans  l'éducation;  et 
s'il  existe  inie  éducation  publique  chez  le  peuple 
que  je  suppose ,  elle  sera  infailliblement  dirij^ée 
selon  les  maximes  qui  le  dirigent  lui-même ,  et 
par  l'esprit  qui  l'anime  ;  esprit  d'orgueil ,  qui  place 
au  premier  rang  d'importance  une  futile  instruc- 
tion, propre  à  nourrir  la  vanité,  sans  gêner  les 
penchans  du  cœur  ;  esprit  de  volupté ,  d'où  résul- 
tera une  homicide  indulgence  pour  les  désordres 
de  mœurs,  ou,  quoi  qu'on  fasse  pour  les  réprimer 
par  des  considérations  purement  physiques ,  une 
sourde  corruption  mille  fois  plus  désastreuse  dans 
ses  suites  que  l'ignorance ,  qu'il  ne  faut ,  après 
tout ,  ni  tant  plaindre ,  ni  tant  redouter  ;  car  ,  pour 
la  plupart  des  hommes ,  destinés  à  passer  dans  de 
continuels  travaux  cette  vie  triste  et  rapide,  la 
seule  connoissance  indispensable  est  celle  de  Dieu 
et  des  devoirs  qu'il  nous  impose.  Qui  sait  cela ,  en 
sait  assez  pour  être  heureux  et  pour  rendre  heureux 
les  autres.  Le  peu  que  l'homme  peut  apprendie  de 
plus ,  ne  sert  souvent  qu'à  le  corrompre ,  et  presque 
toujours  qu'à  le  tourmenter  ;  et  qui  addlt  scien- 
tiam  y  addit  et  lahorem. 

A  mesure  que  la  vérité  disparoît  de  la  constitu- 
tion, des  lois,  des  mœurs,  l'Etat  s'affoiblit,  sa  vie 
s'éteint,  et  il  arrive  un  moment  où  il  faut  de  né- 
cessité que  tout  périsse ,  ou  que  tout  se  renouvelle. 


E^    M\T1EKE    DE    RELIGION.  o8[> 

Les  peuples  ne  sulisistentet  ne  se  raiiiinenl  que  par 
les  croyances.  En  s  éloignant  de  Dieu,  ils  s'appro- 
chent du  néant ,  domaine  propre  de  tous  les  êtres 
finis ,  et  leur  unique  souveraineté.  V  oilà  pourquoi 
Machiavel,  qui  n'étoit  pas  apparemment  un  esprit 
i'oible  ni  un  fanatique,  voue  sans  hésiter  à  l'exécra- 
tion universelle  ceux  qui ,  en  ébranlant  la  Religion , 
ébranlent  la  société  :  «  Hommes  infâmes  et  dét(is- 
«  tables,  comme  il  les  appelle,  destructeurs  des 
»  royaumes  et  des  républiques ,  ennemis  des  ver- 
w  tus  ,  des  lettres  et  de  tous  les  arts  qui  honorent 
»  le  genre  humain,  et  contribuent  à  sa  prospé- 
w   rite  (i).  » 

Cette  race  d'hommes,  qui  ne  manque  jamais 
d'apparoître  lorsque  le  ciel  veut  exercer  sur  les 
peuples  quelque  grand  châtiment,  Leibnitz  la 
voyoit  avec  eflroi,  il  y  a  plus  d'un  siècle,  se  luulti- 
plier  en  Europe  ;  et  ce  profond  observateur  annonça 
dès  lors  les  désastres  dont  il  nous  étoit  réservé  d  être 
les  témoins  et  les  victimes.  Ses  paroles,  si  éton- 
nantes quajid  on  se  reporte  au  temps  où  il  écrivoit, 
méritent  encore  plus  d'attention  peut-être ,  après 
que  les  événemens  les  ont,  hélas î  si  complètement 
vérifiées. 


(i)  Sono  infamie  detestabili  gli  iiornini  destruttori 
délie  religioni,  dissipât ori  de'  regni  et  délie  repiiblichef 
inimici  dellc  virtù,  délie  lettere  e  d'ogni  ultra  arte  che 
arrechi  utilità  e  onore  alla  umana  generazione.  Mg- 
rliiav. ,  lib.  I  de'  Dise  or  si. 

l,  25 


586  ESSAI    SUR    l'iNDIFFÉREiNCE 

«  Les  disciples  d'Epicure  et  de  Spinosa  se  croyant 
»  déchargés  de  la  crainte  importune  d'une  Provi- 
»  dence  surveillante  et  d'un  avenir  menaçant,  la- 
»  client  la  Liide  à  leurs  passions  brutales-,  et  tour- 
>j  nentlear  esprit  à  séduire  et  à  corrompre  les  au- 
«  très;  et  s'ils  sont  ambitieux  et  d'un  caractère  un 
3)  peu  dur ,  ils  seront  capables ,  pour  leur  plaisir 
w  ou  leur  amusement ,  de  mettre  le  feu  aux  quatre 
»  coins  de  la^  terre.  J'en  ai  connu  de  cette  trempe , 
>î  cpie  la<  mort  a  enlevés. 

»  Je  trouve   que  des   opinions  approchantes. 

»  s'insinuant  peu  à  peu  dans  l'esprit  des  hommes 

jj  du  grand  monde ,  qui  règlent  les  autres,  et  dont 

«  dépendent  les  affaires ,  et  se  glissant  dans  les  li- 

»  vres  à  la  mode ,  disposent  toutes  choses  à  la  ré- 

j)  volution  générale  dont  l'Europe  est  menacée. 

„  — On  tourne  en  ridicule  ceux  qui  prennent  soin 

»  du  public  ;  et  quand  quelque  homme  bien  in- 

»  tentionné  parle  de  ce  que  deviendra  la  posté- 

»  rite ,  on  répond  :  Alors  ^  comme  alors.   Mais  il 

»  pourra  arriver  à  ces  personnes  d'éprouver  elles- 

»  mêmes  les  maux  qu'elles  croient  destinés  à  d'au- 

»  très.  Si  Ton  ne  se  corrige  de  cette  maladie  d'es- 

«  prit  épidémique  dont  les  effets  commencent  à 

w  être  visibles,  si  elle  va  croissant,  la  Providence 

»  corrigera  les  hommes  par  la  révolution  même 

»  qui  en  doit  naître  (i).  >* 

Elle  est  née  en  effet  cette  révolution  :  qui  l'ignore 

(i)  Nom'eaux  Essais  sur  r entendement  humain* 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  387 

dans  le  monde  entier?  Les  coups  portés,  en  Europe, 
à  la  société  et  à  la  Religion,  retentissent  encore 
en  ce  moment  sur*  les  rivages  de  l'Amérique,  et 
jusqu'au  fond  de  ses  forets  ensanglantées.  Oui ,  les 
hommes  ont  été  punis  ;  l'orgueil  même  ne  le  peut 
nier  :  ils  ont  été  punis  comme  jamais  les  hommes 
ne  le  furent;  mais  sont-ils  corrigés?  Si  je  regarde 
autour  de  moi ,  je  lis  la  révolte  écrite  sur  des  fronts 
cicatrisés  par  la  foudre  des  vengeances  divines. 
Si  je  prête  l'oreille  ,  j'entends  des  hlasphèmes  hau- 
tains et  des  ris  moqueurs.  Dieu  est  encore  un  scan- 
dale pour  ceux  qui  avoient  juré  de  l'anéantir.  Et 
gardez-vous  de  penser  qu'ils  aient  perdu  l'espoir, 
ou  abandonné  le  dessein  de  le  détrôner.  S'il  sub- 
siste un  reste  de  foi ,  si  la  terre  est  encore  esclave 
de  l'espérance,  c'est  qu'on  a  mal  attaqué  le  ciel. 
Pleins  de  cette  idée ,  ils  rassemblent  sous  nos  yeux 
et  renouent  les  fils  dispersés  de  leur  vaste  conjura- 
tion. Evoquant  avec  éclat  de  la  poussière  du  sépul- 
cre les  premiers  chefs  de  la  guerre  sacrilège  qu'ils 
ont  résolu  de  prolonger,  ils  se  flattent  que  leurs 
spectres  bouleverseront  une  seconde  fois  le  monde. 
Eh  quoi  !  n'est-ce  donc  pas  assez  de  malheurs ,  assez 
de  forfaits?  et ,  quelque  insatiable  qu'on  puisse  être 
de  calamités  et  de  crimes ,  ne  devroit-on  pas  être 
rassasié?  Contemplez  cette  Europe ,  naguère  si  flo- 
rissante ,  et  maintenant  si  profondément  misérable, 
qu'on  ne  trouve ,  pour  peindre  ses  douleurs ,  que 
ces  expressions  d'un  prophète  :  Toute  sa  tête  est 

25. 


588  nsSU    SIJH    l/lNDlFFÉRENCE 

une  pi  ai f^  y  et  son  cœur  une  ^vnnde  défaiU(ince{\). 
Heureuse  encore,  trop  heureuse,  si  celte  détail- 
lance  ue  (lége'nère  pas  en  une  torpeur  incvnable, 
et  ne  la  conduit  pas  insensiblement,  après  quelt^uci^ 
nouvelles  crises,  au  dernier  sommeil  !  .' 

Mais  quel  que  doive  être  k  résultat  de  cette  ré- 
volution mémorable,  essayons  d'en  tirer  quelques- 
unes  des  instructions  cpi'elle  renferme.  Elles  nous 
coûtent  assez  cher  pour  qu'au  moins  nous  cher- 
chions a  en  profiter. 

Il  existoit ,  il  y  a  trente  ans ,  une  nation  gouvernée 
par  une  race  antique  de  rois,  d'après  une  constitu- 
tion la  phis  parfaite  qui  fut  jamais ,  et  selon  des  lois 
qu'on  auroit  pu  croire,  à  plus  juste  titre  que  celles 
des  anciens  Romains ,  descendues  du  ciel ,  tant  elles 
étoient  sages  ,  pures ,  bienfaisantes  et  favorables  à 
l'humanité.  Cette  nation,  célèbre  par  sa  franchise, 
sa  douceur  et  ses  lumières  ,  par  son  amour  pour  ses 
souverains  et  pour  la  Religion  à  qui  elle  devoit 
quatorze  siècles  de  gloire  et  de  bonheur,  fleurissoit 
en  paix  au  milieu  de  l'Europe,  dont  elle  excitoit 
l'envie ,  et  dont  elle  faisoit  l'ornement ,  par  la  beauté 
de  sa  législation,  par  la  noble  politesse  de  ses  mœurs, 
et  par  les  éclatans  chefs-d'œuvre  de  tout  genre  > 
dont  les  lettres,  les  sciences  et  les  arts  l'avoient  en- 
richie de  concert»  Heureuse  au  dedans ,  respectée 
au  dehors,  sa  renommée  partout  répandue  lui  atti- 


^  i)  Isdie ,  chap.  i  ,  vers.   5,  selon  Vhéhreiu 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  ^^9 

i^oit  les  hommages  des  plus  lointaines  contrées  ^  et 
lunivers  admiroiten  elle  la  reine  de  la  civilisation. 
-Tel  ëtoit  le  peuple  que  Dieu  choisit  pour  donner 
àli' genre  humain  une  grande  et  terrible  leçon.. 
Totït  à:  coup,  à  la  voix:  de  quelques  sophisteii,  de 
nouvelles  opinions,  de  nouveiiux  désirs  s'emparent 
de  ce  peuple  égaré.  11  se  dégoûté  de  ses  croyances 
et  des  doctrines  tutélaires  qui  Favoient  élevé  si  haut.* 
Tenté  par  le  fruit  de  l'arbre  de  science ,  il  veut 
sortir  de  sa  condition,  et  devenir  semblable  à  Dieu  y 
a  qui  seul  appartient  toute  souveraineté.  Soudain 
cet  attentat  est  puni ,  comme  celui  du  premier 
homme,  par  un  irrévocable  arrot  do  mort?  que  le 
coupable  lui-même  est  chargé  d'exécuter. 

La  mort  d'une  société  n'est  que  rcxtinclion  de 
toute  vérité  sociale  :  oh  voit  donc  toutes  les  vérités 
sociales  abandonner  à  la  fois  cette  nation  proscrite, 
et  la  laisser  à  elle-même,  sans  protecteur  et  sans 
régie,  comme  ces  peuples  perdus  sans  retour,  de 
qui  les  anciens  disoient  :  Les  Dieux  sont  partis! 

De  la  vérité  naît  l'aimour,  qui  produit  et  con- 
serve :  et  cette  nation  naguère  si  aimante ,  sans  vé- 
rité maintenant,  est  aussitôt  saisie  d'un  affreux  es- 
prit de  haine,  qui  l'anime  à  sa  propre  destruction. 

Lasse  de  toute  autorité ,  et  lasse  de  Dieu,  la  rai- 
son humaine  entreprend  de  constituer  sans  lui  la 
société,  et  même  la  Religion;  car  la  philosophie 
s'attribuoit  non-seulement  la  royauté,  ou  le  droit 
d'imposer  les  lois  politiques  aux  peuples ,  mais  en- 
core le  sacerdoce ,  ou  la  fonction  de  régler  leurs 


590  JîSSAI    SUR    l'indifférence 

croyances  et  leur  cullc.  «  Vous  êtes  le  prêtre  de 
»  ia  raison  (1),  »  écrivoit  .d'Alenibert  au  vieilLiid 
de  Ferney.  Et  l'on  ne  doit  pas  regarder  ce  mot 
comme  une  expression  sans  conséquence.  L'idce 
qu'elle  énonce  n'est  qu'une  déduction  rigoureuse 
du  principe  d'où  partoit  Ja;  philosophie;  e|i  dès 
qu'elle  soumettoit  tout ,  et  Dieu  même,  à  la  raison 
deriiomme,  ilfalloit  que  l'homme  en  vînt  Jusqu'à 
adoi^r  sa  raison,  c'est-à-dire,  jusqu'à  s'adorer  lui- 
même,  ou  à  déclarer  par  un  acte  solennel  qu'il  ne 
connoissoit  rien  au-dessus  de  lui  ;  car  le  culte  pu- 
Llic  n'est  que  la  déclaration  de  la  croyance  publi- 
que ;  et  quand  un  peuple  ne  croit  plus  rien ,  son 
culte  est  une  déclaration  publique  d'athéisme  ou 
d'incrédulité. 

Mais  considérons  le  progrès ,  et,  pour  ainsi  par- 
ler ,  la  filiation  logique  des  événemens.  On  a  pro- 
clamé la  souveraineté  de  l'homme,  et  ses  droits, 
tous  renfermés  dans  ce  mot,  sont  devenus  l'unique 
dogme  politique  et  religieux  :  alors  nécessairement 
on  ne  voit  dans  l'antique  Religion  de  l'Etat ,  dans 
son  symbole  et  dans  son  culte ,  qu'un  sacrilège  at- 
tentat contre  la  raison  de  l'homme.  Dieu  est  traité 
en  usurpateur  ;  et  quiconque  se  déclare  pour  kii , 
prenant  parti  dans  la  guerre  qui  existe  entre  Dieu 
et  l'homme ,  et  où  il  ne  s'agit  de  rien  moins  que  de 
l'empire ,  se  rend  à  la  fois  coupable  du  crime  de 


(1)  Lettre  de  d'Alembert  à  Foliaire,   du   i3   dé- 
cembre 1764* 


EN    MATIÈRK    DE    HELlGIOiN.  O9I 

lèse-majesté  divine ,  en  niant  l'indépendance  ab- 
solue ou  la  divinité  de  la  raison,  et  du  ci ime  de 
lèse-majesté  humaine,  en  attaquant  la  souveraineté 
de  riiomme.  Comme  impie  et  comme  rebelle  il  doit 
donc  être  mis  à  mort  (*)»  Tout  ce  qui  appartenoit 
à  la  Religion  proscrite,  ses  ministres,  ses  biens, 
les  institutions,  les  usages,  les  noms  même  qu'elle 
avoit  consacrés  ,  en  un  mot,  tout  ce  qui  rappelle  le 
Dieu  ennemi,  doit  périr,  tout,  et  jusqu'à  ses  tem- 
ples, et  jusqu'à  ses  images;  comme  au  retour  du 
•légitime  monarque  on  brise  la  statue  d'un  tyran. 
Aussi,  dans  la  chaleur  de  cette  guerre  prodigieuse 
de  riiommc  contre  Dieu,  fut-il  question  de  dé- 


(*)  Je  dis  être  rais  à  mort  comme  impie  ;  car,  qui  nie 
Dietr,  est  puni  de  mort ,  ou  éternellement  séparé  de  la 
société  de  Dieu,  qui  est  là  vie,  parce  qu'il  est  la  vérité  : 
£go  sum  Veritas  et  vita  (  Joan.,  xix,  6  ).  Ce  terrible  châ- 
timent est  un  rapport  nécessaire  ,  ou  une  loi  immuable 
de  la  justice  ;  et  c'est  parce  que  cette  loi  révélée  à 
riiomme  est  éminemment  conforme  à  sa  raison,  que,  des 
qu'il  se  met  à  la  place  de  Dieu,  il  sépare  à  jamais  de  sa 
société ,  ou  punit  de  mort  quiconque  refuse  de  le  recon- 
noître  pour  Dieu  ;  et  cela  s'est  vu  dans  les  anciens  empires 
d'Orient,  et  à  Home  sous  les  empereurs,  comme  en 
France  sous  le  rogne  de  l'athéisme.  Mais  Dieu,  cire 
éternel,  ne  punit  ses  sujets  rel)elles  que  lorsqu'ils  sont  en- 
trés dans  la  société  éternelle,  et  il  attend  le  repentir  jus- 
que-là ;  tandis  que  l'homme,  être  d'un  jour,  n'attend 
pas  même  jusqu'au  soir,  que  peut-être  il  ne  verra  pas,  et 
se  hâte  de  donner  la  mort,  avant  que  lui-même  il  Ja  re- 
çoive.. 


092  Eî^sA^i  sun  l'indifféreinck 

trnirc  les  livifs  mêmes  où  les  droits  du  Souverain- 
Etre  sont  exposés  et  défendus.  Ce  n'éioit  encore 
qu'une  eonséqnence  juste  des  maximes  en  règne, 
et  la  seule  impossibilité  d'une  destruction  cbm- 
plète  empêcha  le  f;uiatisme  [)hilosophique  de  don- 
ner à  l'Lurope  le  même  specUu^le  qu'avoit  autrefois 
donné  en  E«^ypte  le  fanatisme  musulman. 

Le  naonde  avoit  vu  plusieurs  fois  le  scandale  de 
1  apothéose  individuelle  de  Fhomme.  et  ce  fut  même 
l'origine  du  paganisme  chez  toutes  le3  nations. 
Mais,  en  devenant  Dieu,  l'homme  cessoit  d'être 
hojnme.  Transformé  par  l'opinion  en  un  autre  être 
plus  parfait,  il  changeoit  de  natiu'e;  et  alors  même 
la  tradition  conservoit  la  croyance  d'un  Dieu  su- 
prême éminemment  élevé  au-dessus  de  ces  divi- 
nités subalternes.  Chose  bien  différente,  ce.  fut 
l'homme  abstrait,  ou  l'humanité  conçue  sous  sa 
uotion  propre ,  que  divinisa  la  philosophie ,  en  ex- 
cluant tout  être  supérieur,  l^homme  s'adora  comme 
homme  ;  et  trouvant  dans  son  orgueil  et  dans  ses 
convoitises  le  caractère  de  rinfini ,  il  lesclioisit  na- 
turellement pour  l'objet  direct  de  son  culte.  Il 
adora  son  orgueil  sous  le  nom  de  raison  ,  et  l'adora 
sous  l'emblème  de  la  volupté,  parce  que  la  volupté, 
ou  l'indépendance  effrénée  des  appétits,  n'est,  si 
Ton  me  permet  cette  expression ,  que  l'orgueil  des 
sens ,  de  même  que  l'orgueil  est  la  volupté  de  l'in* 
lelliîience.  Et  comme  il  n'est  aucun  vice  ni  aucun 
crime  qui  ne  sorte  nécessairement  de  ces  deux  pas- 
sions mères,   quand  l'homme  ne  reconnoît  plus 


EN    MATIÈRE   DE    RELTOTO^.  090 

d'auhe  autorité ,  d'autre  loi ,  d'autre;  I  hcxi  que  sa  rai- 
son ;  pour  la  représenter  dignement,  il  faWut  cher- 
cher tous  les  vices  et  tous  les  crimes,  personnifiés 
dans  le  même  être  vivant ,  et  cet  affreux  sinïulacre , 
on  lé  ti-ouva  dans  les  antres  de  la  prostitution.  Et 
quelle  plus  parfaite  image,  en  effet,  de  l'erreur  ahso- 
lue  qui  détruit  toute  vérité,  que  le  désordre  profond 
qui  détruit  toute  vertu  ,  et  Thomme  ,  et  la  famille , 
et  la  société?  Leçon  à  jamais  mémorable!  La  raison 
humaine,  dont  les  bienfaits,  annoncés  d'avance  avec 
tant  de  faste ,  dévoient  transformer  la  terre  en  un 
séjour  de  paix  et  de  i'élicité,  cette  puissante  raison 
règne  enfin;  on  proclame  sa  divinité,  et  ses  autels 
i&Ont'dé^  ruines,  ses  hymnes  des  chants  de  pros- 
cription, ses  prêtres  des  bourreaux ,  son  culte  est 
la  mort,  et  le  néant  l'espérance  de  ses  adorateurs. 
'i^'Ilya  drtns  les  docti'ines  une  vertu  cachée,  une 
force  secrète,  ou  pernicieuse  ou  bienfaisante  ,-  qui 
ne  s'aperçoit  que  par  ses  effets:  et  cela  seul  prou- 
veroit  que  l'homme  n'est  pas  fait  pour  choisir  ses 
croyances,  mais  pour  les  recevoir  de  celui  qui  ne 
peut  ni  se  tiomper ,  ni  vouloir  le  tromper;  car  si  le 
jugemejit  de  la  larson  seule  en  décidoit ,  presque 
touj'oiu'S  abusé  par  de  fausses  apparences,  ou  par 
les  sophismesde  son  esprit ,  l'homme  périroit  mille 
fois  ,  victime  de  ses  vains  raisonnemens  ,  ,ivant  d'a- 
voir découvert  les  vérités  appropriées  à  sa  nature 
et  nécessaires  à  sa  conservation,  puisqu'elles  l'é- 
tonnent  et  le  confondent ,  lors  même  qu'il  les  con- 
noit  avec  certitude,  et  les  cioit  avec  nue  pleine 


09-4  RssAi  SUR  l'indifférence 

foi.  Profond  sujet  de  meditalion  à  qui  sait  refle'- 
chir  !  riustrument  d'un  supplice  affreux,  la  croix, 
élevée  au  milieu  des  peuples ,  arrête  l'effusion  du 
sang  ,inspireà  l'homme  une  douceur  céleste.  On  ren- 
verse la  croix,  on  présente  à  sa  place ,  à  l'adoration 
publique,  un  symbole  de  volupté;  le  sang  aussitôt 
coule  à  grands  flots,  une  fureur  inconnue  s'empare 
àes  coeurs ,  et  les  premiers  sacrifices  offerts  à  l'ob- 
scène idole  sont  des  hécatombes  de  victimes  hu- 
maines. 

Il  y  a  des  vérités  et  des  erreurs  à  la  fois  religieu- 
ses et  politiques ,  parce  que  la  Religion  Qt  la  so- 
ciété ont  le  même  princip^e,  qw  est  I)ieu,  et  le 
même  terme,  qui  est  l'homme.  Ainsi  une  erreui' 
fondamentale  en  Religion  est  aussi  une. erreur  fon- 
damentale en  politique ,  et  réciproquement.  Si 
donc  il  existoit  une  erreur  destructive  du  pouvoir 
dans  la  société  religieuse,  cette  erreur^  la  plus  gé- 
nérale qu'on  puisse  imaginer,  devroit  être  également 
destructive  du  pouvoir  dans  la  société  politique  ; 
et  c'est  en  effet  ce  que  démontre  sans  réphque 
l'histoire  de  la  révolution  française.  En  vertu  de 
sa  souveraineté,  l'homme  se  soulève  contre  Dieu, 
se  déclare  libre  et  égal  à  lui  :  en  vertu  du  même 
droit,  le  sujet  se  soulève  contre  le  pouvoir,  et  se 
déclare  libre  et  égal  à  lui.  Au  nom  de  la  liberté t 
on  renverse  la  constitution ,  les  lois ,  toutes  les  ins- 
titutions politiques  et  religieuses  ;  au  nom  de  Vé- 
g  alité ,  on  abolit  toute  hiérarchie,  toute  distinc- 
tion religieuse  et  politique.  Clergé,  noblesse,  ma^ 


EN    MATIÈRE    PE    UELKUOiV.  SqS 

gistrature,  législation,  Religion^  loui  tombe  en- 
semble ,  et  il  fut  un  moment  où  km'  l'ordre  social 
se  tiouva  concentré  dans  un  seul  homme.  Pendant 
que  cet  homme-pouvoir  ,>  médiateur  entre  Dieu  et 
l'homme  dans  la  société  politique,  comme  FHomme- 
Dieu  est  médiateur  entre  Dieu  et  l'homme  dans  la 
société  religieuse;  pendant ,  dis-je ,  que  cet  hornme 
exista,  rien  n'étoit  désespéré,  et  Tordre,  pour 
ainsi  dire ,  retiré  en  lui ,  pouvoit  plus  tard  en  sortir, 
et  reparoître  au  dehors,  par  un  seul  acte  de  sa 
puissante  volonté.  On  le  sa  voit ,  et  sa  mort,  résolue 
de  ce  moment ,  lut  comme  la  dernière  ruine  qui 
devoit  consommer  et  éterniser  toutes  les  autres. 
Depuis  le  déicide  des  Juifs,  jamais  crime  plus 
énorme  n'avpit  été  commis;  car  le  meurtre  même 
de  l'innocence  ne  peut  pas  y  être  comparé.  Quand 
Louis  monta  sur  l'échafaud,  ce  ne  fut  pas  seule- 
ment un  mortel  vertueux  qui  succomba  sous  la 
rage  de  quelques  scélérats  ;  ce  fut  le  pouvoir  lui-J 
même ,  vivante  image  de  la  Divinité  dont  il  émane, 
ce  fut  le  principe  de  Tordre  et  de  l'existence  poli- 
tique, ce  fut  la  société  entière  qui  périt. 

Et  certes  on  n'en  put  pas  douter,  lorsqu^on  vit 
placer  le  droit  de  révolte  au  nombre  des  lois  fon- 
damentidcs  de  l'Etat,  et  consacrer  Vi/isiirrection 
comme  le  plus  saint  des  devoirs.  Jamais^  dans  le 
cours  des  âges  précédons,  aucun  peuple  n'étoit 
parvenu  jusqu'à  ce  prodigieux  excès  de  çl^li^e,  de 
protester,  en  tête  de  s^i  constitution,  conti'e  toute 
espèce  de  Gouvernement  :  celle  absurdité  incom- 


SgG  tssAi  son  t'ïKDiiTi^riÈNCE 

piéliciisiblc   devoit  être  tcservee  au  siècle  de  la 
paison. 

Alors ,  sur  les  débris  de lautel  et  du  trône ,  sur 
les  osseniens  du  prêtre  et  du  souverain ,  commença 
le  régné  de  la  force,  le  règne  de  la  haine  et  de  la 
lerreur  :  effroyable  accomplissement  de  cette  pro- 
phétie :  «  Un  peuple  entier  se  ruera ,  homme  con- 
ïj  tre  homme,  voisin  contre  voisin ,  et,  avec  un 
»  grand  tumulte ,  Fenfant  se  lèvera  contre  le  vieil- 
j)  lard  ,  la  populace  contre  les  grands  ;  parce  qu'ils 
»i  ont  opposé  leur  langue  etleurs  inventions  contre 
i>  Dieu  (i).  «  Pour  peiioudre  cette  scène  épouvan»- 
tahle  de  désordres  et  de  forfaits,  de  dissolution  et  de 
carnage,  cette  orgie  de  doctrines,  ce  choc  confus 
de  tous  les  intérêts  et  de  toutes  les  passions,  ce 
mélange  de  proscriptions  et  de  fêtes  impures ,  ces 
cris  de  blasphème ,  ces  chaiitts  sinistres  ,  ce  bruit 
§ôurd  et  continu  du  marteau  qui  démolit ,  r  de  la 
hache  qui  frappe  les  victimes,  ces  détonatioris  ter- 
ribles et  ces  rugissemens  de  joie,  luguhi^e  annonce 
d'un  vaste  massacre ,  ces  cités  veuves,  ces  rivières 
encombrées  de  cadavres  ^  ces  temples  et  ces  villes 
en  cendre ,  et  le  meurtre ,  et  la  volupté ,  et  les 
pleurs; ,  et  le  sang  ;  il  faudroit  emprunter  à  Tenfer 


(i)  Et  irruet populus  ,  vir  ad  virum  ,  et  unusquisque, 
adproximum  suum  :  tumultuabitur  puer  contra  senein, 

et  ipiobilis  contra  nobilem quia  lingua  eorunt  et 

adinuentiones  eorum  contra  Do/ninwn.  Js...,  cap.  u\, 
Yers..5,  8. 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGTO??.  ZqJ 

vS.i  lajtgue,  comme  quelques  monstres  lui  empnin- 
tèi-eiit  ses  furem\s. 

«  Si  le  monde,  avoit  dit  Voltaire,  étoit  gou- 
»  v(.Tné  par  des  athées,  il  vaudroit  autant  être  sous 
>j  lempire  imme'diat  de  ces  êtres'  infernaux  qu'on 
M  nous  peint  acharnés  contre  leurs  victimes  (i).  » 
Des  athées  tj;ouvernèrent  la  France  ,  et,  dans  l'es- 
pace de  quelques  mois,  ils  y  accumulèrent  plus  de 
ruines  qu'une  armée  de  Tartares  n'en  auroit  pu 
laisser  en  Europe  pendant  dix  années  d'invasion. 
Jamais,  depuis  l'origine  du  monde,  une  telle  puis- 
sance de  destruction  n'avoit  été  donnée  à  l'honmie. 
Dans  les  révolutions  ordinaires,  le  pouvoir  se  dé- 
place ,  mais  descend  peu.  Il  n'en  fut  pas  ainsi  quand 
l'athéisme  triompha.  Comme  s'il  eût  fallu  que, 
sous  l'empire  exclusif  de  l'homme ,  tout  portât  un 
caractère  particulier  d'ahjection,  la  force,  fuyant 
les  nohles  et  hautes  parties  du  corps  social,  se  pré- 
cipifci  entre  les  mains  de  ses  plus  vils  memhres, 
et  leur  orgueil ,  que  tout  oifensoit ,  n'épargna  rien. 
Ils  ne  pardonnèrent  ni  à  la  naissance ,  parce  qu'ils 
étoient  sortis  de  la  houe;  ni  aux  richesses  ,  parce 
qu'ils  les  avoient  long-temps  enviées  ;  ni  aux  talens , 
parce  que  la  nature  les  leur  avoit  tous  refusés  ;  ni 
à  la  science,  parce  qu'ils  se  sentoient  profondé- 
ment ignorans;  ni  à  la  vertu,  parce  qu'ils  étoient 
couverts  de  crimes  ;  ni  enfin  au  crime  même ,  lors- 
qu'il annonça  quelque  espèce  de  supériorité.  En- 

(i)  Homél.  sur  VatJicisme, 


oi)S  ESSAI  S  un  l'indiitérljnci? 

treprendre  de  tout  ramener  h  leur  niveau  ,  c  eloit 
senj^ager  à  tout  anéantir.  Aussi,  dès  lors,  gouver- 
ner, ce  lut  proscrire,  con(is(pier,  et  proscrire 
encore.  On  organisa  la  mort  dans  chaque  bourgade  ; 
et,  achevant  avec  des  décrets  ce  quon  avoit  com- 
mencé avec  des  poignards ,  on  voiia  des  classes  en- 
tières de  citoyens  à  rextermination  ;  on  ébranla  par 
le  divorce  le  fondement  de  la  famille  ;  on  attaqua 
le  principe  même  de  la  population,  en  accordant 
des  encouragemens  publics  au  libertinage  (*). 

Cependant  la  haine  de  Tordre,  trop  à  Tétroit 
sur  ce  vaste  théâtre  de  destruction ,  franchit  les 
frontières  ,  et  alla  menacer  sur  leur  trône  tous  les 
souverains  de  l'Europe.  L'athéisme  eut  ses  apôtres , 
et  l'anarchie  ses  Séides.  La  guerre  redevenant  ce 
qu'elle  est  chez  les  sauvages  ,  on  arrêta  de  ne  faire 
aucun  prisonnier.  L'honneur  du  soldat  frémit,  et 
repoussa  cet  ordre  barbare.  Mais ,  hors  des  camps , 
l'enfance  même  ne  put  désarmer  la  rage,  ni  atten- 
drir les  bourreaux.  Je  me  lasse  de  rappeler  tant 
d'inexpiables  horreurs.  La  France ,  couverte  de  dé- 
bris, otfroit  l'image  d'un  immense  cimetière, 
quand,  chose  étonnante!  voilà  qu'au  milieu  de 
ces  ruines,  les  princes  mêmes  du  désordre,  saisis 


{*)  La  sagesse  des  législateurs  de  1795  jugea  les  filles 
publiques,  ou,  comme  on  les  appeloit,  les  Ji lies-mères,  si 
utiles  à  l'Etat,  qu'onproposadeleur  assigner  des  pensions 
sur  le  trésor  public.  On  voyoit  sans  doute  en  elles  les  pré- 
tresses de  la  raison  ;  et,  pour  conserver  la  divinité,  on 
s'occupoit  de  doter  son  culte. 


EN    MATIÈRE    DE    JIELIGION.  SqQ 

dune  terreur  soudaine,  reculent  épouvantés, 
comme  si  le  spectre  du  néant  leur  eut  apparu.  Sen- 
tant qu'une  force  irrésistible  les  entraîne  eux-mê- 
mes au  tombeau,  leur  orgueil  fiécbit  tout  à  coup. 
Vaincus  d'effroi ,  ils  proclament  en  hâte  l'existence 
de  l'Etre  suprême  et  l'immortalité  de  l'âme  ;  et , 
debout  sur  le  cadavre  palpitant  de  la  société,  ils 
appellent  a  grands  cris  le  Dieu  qui  seul  peut  la 
ranimer. 

Je  m'arrête;  qu'ajouterois-je  à  cet  exemple  éter- 
nellement mémorable?  Le  raisonnement,  l'auto- 
rité, l'expérience,  s'accordent  donc  pour  démon- 
trer que  la  Divinité  est  le  premier  besoin  des  na- 
tions, la  raison  de  leur  existence,  et  que  toute 
philosophie  irréligieuse  tend  à  détruire  l'ordre  so- 
cial ,  le  bonheur  des  peuples ,  et  les  peuples  mêmes. 
Je  prouverai  maintenant  que  la  Religion  seule  les 
conserve  et  les  conduit  au  bonheur  ,  en  les  établis- 
sant dans  un  état  conforme  à  la  nature  de  la  so- 
ciété. 


400  HSSAl    SUR    L'lNDlFrÉia:iNC£ 


CHAPITIIE  XL 

Suite  du  même  sujet. 


-ÏJ  COUTONS  claLord  la  sagesse  antique  :  «  L'igno- 

jï  rance  du  vrai  Dieu  est  pour  les  Etats  la  plus 

»  grande  des  calamités  ;  et  qui  renverse  la  Religion, 

»  renverse  le  fondement    de    toute   société   liu- 

w  maine  (i).  C'est  la  vérité  même  /que  si  Dieu  n'a 

»  pas  présidé  à  l'établissement  d'une  cité  ,  et  qu'elle 

i>  n'ait  eu  qu'un  commencement  humain  ,  elle  ne 

»  peut  échapper  aux  plus  grands  maux.  Il  faut  donc 

»  tâcher,  par  tous  les  moyens  imaginables ,  d'imiter 

w  le  régime  primitif  ;  et ,  nous  confiant  en  ce  qu'il 

»  y  a  d'immortel  dans  l'homme ,  nous  devons  fon- 

»  der  les  maisons,  ainsi  que  les  Etats ,  en  consacrant 

»  comme  des  lois  les  volontés  de  l'hitelligence  su- 

»  prême.  Que  si  un  Etat  est  fondé  sur  le  vice,  et 

»  gouverné  par  des  gens  qui  foulent  aux  pieds  la 

»  justice ,  il  ne  lui  reste  aucun  moyen  de  salut  (2).  » 
—  ce  Les  villes  et  les  nations  les   plus  attachées 

n  au  culte  divin  ont  toujours  été  les  plus  durables 


(i)  Plat.  ,DeLeg.,  lib.  x. 

[2)  Ibid,,  tora.  VIII,  ëclit.  bip.,  pag.  180,  181. 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGTON.  ^01 

»  et  les  plus  sr.i^cs  ;  coniinc  les  siècles  les  plus  rc— 
«  li^ieux  ont  toujours  été  les  plus  ciisliuj^ués  par 
»  le  génie  (i).  » 

Ces  maximes  d'une  liante  raison  appartiennent 
spécialement  à  l'école  de  Sociale,  la  moins  cor- 
rompue des  anciennes  écoles  de  philosophie,  parce 
qu'on  y  avoit  mieux  conservé,  et  en  plus  i^rand 
nomhre,  les  traditions  primitives.  ' 

Les  philosophes  mêmes,  qui,  de  nos  joms,  se 
sont  fait  une  triste  gloire  de  comhattre  la  Religion, 
li'en  ont  pas  moins,  pour  la  plupart,  reconnu  la 
nécessité ,  au  risque  de  passer,  avec  trop  de  justice, 
pour  de  mauvais  citoyens  et  des  hommes  pervers, 
en  s'clForçant  de  détruire  une  institution  éminem- 
mejit  ut  de  et  même  indispensahle  ,  de  leur  aveu. 
«  Ghercheï^ ,  dit  Hume,  im  peuple  sans  Religion; 
«  si  vous  le  trouvez,  soyez  sûr  qu'il  ne  diffère  pas 
»  heaucoup  des  hètes  hrutes  (2).  »  J'ai  déjà  cité  ce 
mot  de  Rousseau  :  u  Jamais  Etat  ne  fut  fondé  que 
»  la  Religion  ne  lui  servît  de  hase  (5).  »  La  raison 
de  cet  honmie  et  son  cœur  rentraînoient  vers  le 
Christianisme,  que  son  seul  orgueil  repoussoit, 
et  il  s'irritoit  contre  la  Religion,  par  les  mêmes 
motifs  C|ui  lui  inspiroient  pour  la  société  civile 
cette  profonde  haine  qu'on  remarque  dans  ses  écrits. 
Mais,  sitôt  que  ses  passions  se  calment ,  la  vérité 


(i)  Xénoplion,  Memor.  Socrat.,  1,4»  i^. 
(2)  Hist.  nat.  de  la  Rcl.,  pag.  i55. 
(5)  Contrat  social ,  liv.  IV,  cliap.  vht. 

1.  26 


402  E5.SAI    St;P.     l/llVDTrrLRl-XCE 

roproiir]  son  cni})ire  sur  son  esprit.  C'est  ainsi  que, 
dans  \ Emile  ^  \\  sVlentl  avec  complaisance  sur  les 
lieurcux  eiïets  de  la  Religion  dans  la  société'.  Le  pas- 
soire est  si  frappant  (pie  je  ne  craijidrai  point  de  le 
transcrire  en  entier,  cpjoique  ass(^z  long,  d'autant 
qu'il  est  de  mon  desseiii  de  m'appuyer  le  plus  pos- 
sible sur  les  concessions  des  adversaires. 

«  Un  des  sophismcs  les  plus  familiers  au  parti 
pîiilosopliique,  est  d'opposer  vui  peuple  supposé 
de  bons  philosophes  à  un  peuple  de  mauvais  Chré- 
tiens; comme  si  \\n  peuple  de  vrais  philosophes 
étoit  plus  facile  à  faire  qu'un  peuple  de  vrais  Chré- 
tiens. Je  ne  sais  si ,  parmi  les  individus ,  l'un  est 
plus  facile  à  trouver  que  l'autre;  mais  je  sais  bien 
que,  dès  qu'il  est  question  de  peuples  ,  il  en  faut 
supposer  qui  abuseront  de  la  philosophie  sans  Re- 
ligion ,  comme  les  jiôtres  abusent  de  la  Religion 
sans  philosophie;  et  cela  me  paroît  changer  beau- 
coup l'état  de  la  question  (*). 

>j  Bayle  a  très-bien  prouvé  que  le  fanatisme  est 
plus  pernicieux  que  l'athéisme,  et  cela  est  incon- 
testable (**)  ;  mais  ce  qu'il  n'a  eu  garde  de  dire ,  et 


(*)  Il  y  a  clc  phis  cette  différence  essentielle,  que  la 
pliilosophie  a  une  tendance  directe  au  désordre,  et  y  con- 
duit par  son  effet  propre,  quiconque  raisonne  et  est  con- 
séquent, tandis  qu'au  contraire  la  Religion  a  une  ten- 
dance directe  à  la  vertu;  de  sorte  qu'on  ne  peut  être  à  la 
fois  vicieux  et  croyant  sans  contradiction  :  et  de  là 
vient  que  le  vice  mené  à  l'incrédulité. 

(**)  L'athéisme    lui-même    s'est   chargé  naguère,  en 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGIO:>f.  /|.o3 

qui  nVst  pas  moins  vrai,  c'est  que  le  fanatisme, 
quoique  sanguinaire  et  cru(;l ,  est  pourtant  une 
passion  grande  et  forte ,  qui  élève  le  cœur  de 
l'homme,  qui  lui  fait  mépriser  la  mort,  qui  lui 
donne  un  ressort  prodigieux ,  et  qu'il  ne  faut  que 
mieux  diriger  pour  en  tirer  les  plus  sublimes  vertus; 
au  lieu  que  l'irréligion,  et  en  général  Tesprit  rai- 
sonneur et  philosophique,  attache  à  la  vie,  effé- 
miné, avilit  lésâmes,  concentre  toutes  les  pas- 
sions dans  la  bassesse  de  l'intérêt  particulier,  dans 
l'abjection  du  moi  humain,  et  sape  ainsi  à  petit 
bruit  les  vrais  fondemens  de  toute  société;  car  ce 
que  les  intérêts  particuliers  ont  de  commun  est  si 
peu  de  chose,  qu'il  ne  balancera  jamais  ce  qu'ils 
ont  d'opposé. 

»  Si  l'athéisme  ne  fait  pas  verser  le  sang  des 
hommes  (*),  c'est  moins  par  amour  pour  la  paix 
que  par  indifférence  pour  le  bien;  comme  que  tout 
aille,  peu  importe  au  prétendu  sage,  pourvu  qu'il 
reste  en  repos  dans  son  cabinet.  Ses  principes  ne 
font  pas  tuer  les  hommes ,  mais  ils  les  empêchent 
de  naître,  en  détruisant  les  mœurs  qui  les  multi- 
plient, en  les  détachant  de  leur  espèce,  en  rédui- 
sant toutes  leurs  affections  à  un  secret  égoïsme . 

France,  de  réfuter  les  prétendues  preuves  de  Bayle  , 
preuves  incontestables,  au  jugement  de  Rousseau  ;  et  peu 
de  gens  seront ,  je  crois,  tentés  aujourd'hui  d'en  désirer  , 
au  nicme  pri>L,  une  nouvelle  réfutation. 

(*)  Il  l'a  fait  verser,  et  par  toirens  :  cela  est  iiiconfes- 
tahle, 

2G. 


,4o4  ESSAI    STJR    L'l]NDirrj:ilE?fCK 

aussi  fuiirstca  la  ])opu]ation  qu'?i  la  vertu.  L'inflif" 
férence  pliilosopliirpic  rcsscn)l)]o  a  la  tianquillilé 
de  l'Etat  sous  le  despolisme  :  c'est  la  IraïKpiillitc  de  la 
mort  ;  elle  est  plus  destructive  rpie  la  guene  même. 

»  Ainsi  le  fanatisme ,  quoique  plvis  funeste  dans 
ses  effets  immédiats,  que  ce  qu'on  appelle  aujour- 
d'hui l'esprit  philosophique,  l'est  heaueoup  moins 
dans  ses  conséquences.  D'aillevirs  il  est  aisé  d'étaler 
dehelles  maximes  dans  des  livres;  mais  la  question 
est  de  savoir  si  elles  tiennent  tien  à  la  doctrine , 
si  elles  en  découlent  nécessairement;  et  c'est  ce 
qui  n'a  point  paru  clair  jusqu'ici.  Reste  à  savoir 
encore  si  la  philosophie,  à  son  aise  et  sur  le  trône , 
commanderoit  hien  à  la  gloriole,  à  l'intérêt ,  à  l'am- 
hition  ,  aux  petites  passions  de  l'homme ,  et  si  elle 
pratiqueroit  cette  humanité  si  douce  qu'elle  nous 
vante  la  plume  à  la  main  (*). 

«  Par  les  principes,  la  philosophie  ne  peut  faire 
aucun  hien  que  la  Religion  ne  le  fasse  encore 
mieux,  et  la  Religion  en  fait  heaueoup  que  la  phi- 
losophie ne  sauroit  faire. 

w  Par  la  pratique ,  c'est  autre  chose  ;  mais  en- 
core faut-il  examiner.  Nul  homme  ne  suit  de  tout 
point  sa  Religion,  quand  il  en  a  une  ;  cela  est  vrai(**)  : 

(*)  Ce  qui  sur  cela  restait  à  sa^'oir,  au  temps  de  Jean- 
Jacques  ,  est  su  maintenant  ;  et  rien,  en  fait  d'expérience, 
ne  manque  à  notre  instruction. 

(*'*')  En  un  sens,  oui;  car  il  est  vrai  qu'aucun  homme 
YiGSl  absolument  parfait;  mais  à  celte  rcstriciion  près,  il 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  4*^5 

la  plupart  n'en  ont  guère,  et  ne  suivent  point  du 
tout  celJe  qu'ils  ont;  cela  est  encore  vrai  (*)  :  mais 
enfin  quelques-uns  en  ont  une ,  la  suivent  du  moins 
en  partie,  et  il  est  indubitable  que  des  motifs  de 
Pieli«|;ion  les  empêchent  souvent  de  mal  faire,  et 
obtiennent  d'eux  des  vertus,  des  actions  louables, 

qui  n'auroient  point  eu  lieu  sans' ces  motifs 

Tous  les  crimes  qui  se  font  dans  le  clergé ,  comme 
ailleurs,  ne  prouvent  point  que  la  Religion  soit 
inutile ,  mais  que  très-peu  de  gens  ont  de  la  Rel  i- 
gion. 

»  Nos  Gouvernemcns  modernes  doivent  incon- 
testablement au  Christianisme  leur  plus  solide  auto- 
rité, et  leurs  révolutions  moins  fréquentes  ;  il  les 
a  rendus  eux-mêmes  moins  sanguinaires  :  cela  se 
prouve  par  le  fait,  en  les  comparant  aux  Gouverne- 
mens  anciens.  La  Religion,  mieux  connue,  écar- 
tant le  fanatisme,  a  donné  plus  de  douceur  aux 
mœurs  chrétiennes.  Ce  changement  n'est  point 
l'ouvrage  des  lettres  ;  car  partout  où  elles  ont  brillé , 
l'humanité  n'en  a  pas  été  plus  respectée  :  les  cruau- 
tés des  Athéniens,  des  Egyptiens,  des  empereurs 
de  R.ome,  des  Chinois  ,  en  font  fol.  Que  d'œuvres 
de  miséricorde  sont  l'ouvrage  de  l'Evangile!  Que 
de  restitutions,  de  réparations,  la  confession  ne 
fait-elle  pas  faire  chez  les  Catholiques?  Chez  nous , 


me  semble  que  Fénélon  ,  Vincent  de  Paul,  suivoient  assez 
bien  leur  Relie  ion. 

o 

[*)  fi'a'Jtcvu'  \i\  (liiT  le  contraire  un  peu  plus  h'AS, 


4.oG  Essai  suii  l'indjfféreince 

combien  les  appiocîhcs  des  temps  de  communion 
n'opè l'en t-el les  pas  de  rccoi'cilialions  el  d'aumônes? 
Combien  le  jubiié  des  Hébreux  ne  rendoit-il  pas 
les  usurpateurs  moins  avides?  Que  de  misères  ne 
prëvenoil-il  pas?  La  fralernité  légale  unissoit  toulo 
la  nation  ;  on  ne  voyoit  pas  un  mendiant  chez  eux  , 
on  n'en  voit  pas  non  plus  cliez  les  Turcs,  oii  les 
fondations  pieuses  sont  innombrables.  Ils  sont ,  par 
principe  de  Religion,  hospitaliers  même  e;iYers 
les  ennemis  de  leur  culte.  » 

«  Les  mahomélans  disent,  selon  Chardin,  qua- 
ti  près  l'examen  qui  suivra  la  résurrection  univer- 
w  selle  ,  tous  les  corps  iront  passer  un  pont  appelé 
3i  Poul-Serrho ,  qui  est  jeté  sur  le  feu  éternel  , 
3J  pont  qu'on  peut  appeler ,  disent-ils ,  le  troisième 
5j  et  dernier  examen  ,  et  vrai  jugement  final ,  parce 
»  que  c'est  là  où  se  fera  la  séparation  des  bons  d'a- 
5î  vec  les  médians. 

«  Les  Persans,  poursuit  Chardin,  sont  fort  in- 
îj  fatués  de  ce  pont,  et  lorsque  quelqu'un  souffre 
»  une  injure  dont,  par  aucune  voie,  ni  dans  au- 
»  cun  temps ,  il  ne  peut  avoir  raison  ,  sa  dernière 
3j  consolation  est  de  dire  :  Eh  bien!  par  le  Dieu 
:>j  vissant  y  tu  me  le  paieras  au  double  au  dernier 
w  jourj  tu  ne  passeras  point  le  Poul-Serrho  y  que 
3>  tu  ne  me  satisfasses  auparavan  t  :  je  ni  attacherai 
»  au  bord  de  ta  veste  y  et  me  jetterai  a  tes  jambes, 
5j  J'ai  vu  beaucoup  de  gens  éminens,  et  de  toutes 
»  sortes  de  professions  ,  qui ,  appréhendant  qu'on 
>i  ne  criât  ainsi  haro  sur  eux  au  passage  de  ce  pont 


EN    MATIERE    DE    RELIGION.  l\0'-J 

»  rcdoulablc ,  solliciloient  ceux  qui  se  plaijj^noient 
w  cl  eux  de  leur  pardonner  :  cela  in'esl  arrivé  cent 
»  fois  a  moi-même.  Des  gens  de  qualité  qui  m'a- 
»  voient  fait  faire  ,  par  importun itc ,  des  démar- 
»  ches  autrement  que  je  n'eusse  voulu,  m'abor- 
»  doient  au  bout  de  quelque  temps,  qu'ils  pensoien  t 
5>  que  le  chagrin  en  étoit  passé ,  et  me  disojent  :  Je 
»  te  prie  y  halal  bechon  autchisra  ^  c'est-à-dire, 
"  rends-moi  cette  affaire  licite  ou  juste.  Quelques- 
»  uns  même  m'ont  fait  des  présens  et  rendu  des 
»  services,  afin  que  je  leur  pardonnasse,  en  dé- 
»  clarant  que  je  le  faisois  de  bon  cœur;  de  quoi 
»  la  cause  n'est  autre  que  cette  créance  qu'on  ne 
>>  passera  point  le  pont  de  l'enfer ,  qu'on  n'ait  rendu 
»  le  dernier  quatrin  à  ceux  qu'on  a  oppressés  (]  ).  » 

«  Croirai-je  que  l'idée  de  ce  pont^  qui  répare 
tant  d'iniquités  ,  n'en  prévient  jamais?  Que  si  Ton 
otoit  aux  Persans  cette  idée,  en  leur  persuadant 
qu'il  n'y  a  ni  Poul-SerrJto,  ni  rien  de  semblable, 
où  les  opprimés  soient  vengés  de  leurs  tyrans  après 
la  mort,  n'est-il  pas  clair  que  cela  mettroit  ceux-ci 
fort  à  leur  aise,  et  les  délivreroit  du  soin  d'apaiser 
ces  mallieureux?  Il  est  donc  faux  que  cette  doc- 
trine ne  fut  pas  nuisible  ;  elle  ne  seroit  donc  pas 
la  vérité. 

»  Pliilosoplie,  tes  lois  morales  sont  fort  belles»,, 
mais  montre-m'en,  de  grâce,  la  sanction.  Gesse  un 
inomentdc  battreîa  campagne ,  et  dis-moi  nettemen  I 


(i)    Voyas^cs  de  Cluudiii,  toni.  \'ÏI,pag.  jo» 


4o8  ESSAI    SUR    l'jND/FFÉRENCE 

ce  que  tu  mets  à  la  place  du  Ponl-Scrrho  (i).  * 
Pour  peu  qu'on  atlaclie  de  prix  à  la  paix,  à  la 
sécurité  publique  ,  à  la  douceur  et  à  la  stabilité  du 
Gouvernement ,  aux  bonnes  mœurs,  à  la  verlu^  on 
ne  peut  donc  contester  l'importance  de  la  Religion. 
Mais  je  veux  faire  sentir  encore  pi  us  vivement  cette 
importance 7  dont  on  n'auroit  qu'une  trop  basse  et 
trop  imparAvite  idée,  si,  n'envisageant  la  Religion 
que  dans  ses  bienfaits  en  quelque  sorte  secondaires  , 
on  ne  la  concevoit  pas,  en  outre,  en  remontant 
jusqu'à  la  cause  première  de  tant  d'beureux  effets  , 
comme  l'unique  et  nécessaire  fondement  de  tout 
ordre  social. 

L'ordre,  selon  sa  notion  la  plus  étendue,  est 
l'ensemble  des  rapports  qui  dérivent  de  la  nature 
des  êtres;  et  ces  rapports  sont  des  vérités,  puis- 
qu'ils existent  indépendamment  des  pensées  de 
l'esprit  qui  les  considère.  Toute  vérité  découle  de 
Dieu,  parce  qu'il  e^^  celui  qui  est,  c'est-à-dire, 
l'Etre  par  excellence ,  sans  restriction  et  sans  bor- 
nes, ou  la  vérité  infinie  ;  et  quand  il  s'est  résolu  à 
produire ,  la  création  toute  entière  n'a  été  qu'une 
magnifique  manifestation  d'une  partie  des  vérités 
que  renferme  l'Etre  divin.  Ces  vérités  étant  liées 
entre  elles  par  des  rapports  nécessaires  dans  la  pen- 
sée de  Dieu ,  sa  volonté,  en  les  réalisant  au  deliors  , 
a,  par  le  même  acte,  réalisé  ces  rapports  immua- 
bles qui  constituent  l'ordre.  Etabli  par  la  volonté 

(i)  Emilt ,  loni.TTI,  png.  njS,  202» 


ILN    MATIÈRE    DE    RELTGIOX.  4^9 

de  riatclligeiice  suprême,  ouïe  pouvoir  souverain 
du  Créateur,  ]e  même  pouvoir  le  maintient,  en 
continuant  de  créer  à  chaque  instant  les  êtres  ,  ou 
de  manifester  quelques-unes  des  vérités  éternelle- 
ment existantes  en  Dieu,  et  leurs  rapports  égale- 
ment éternels  :  et  un  ordre  parfait  régneroit  dans 
l'univers,  si  la  volonté  non  intelligente  des  êtres 
libres  ne  le  trouLloit  trop  souvent  par  un  aveugle 
abus  d'une  force  aveugle ,  qui ,  emi)loyée  à  réaliser 
l'erreur,  ou  ce  (jui  n  est  pas,  tend  par  cela  même 
à  détruire  ce  qui  est ,  ou  à  manifester  le  néant. 

Le  pouvoir ,  ou  la  volonté  de  l'Intelligence  su- 
prême ,  est  donc  le  moyen  général  de  l'ordre ,  de 
même  que  la  force  ,  dirigée  par  des  volontés  libres 
non  intelligentes  (*) ,  est  le  moyen  général  du  dé- 

(*)  Elevez  un  mur  hors  de  son  aplomb,  il  tombe,  parce 
qu'il  y  a  défaut  de  vérité  dans  les  lois  de  sa  construction  , 
ou  défaut  d'intelligence  dans  farchitecte.  Il  en  est  de 
même  de  la  société.  L'homme  bouleverseroit  l'univers , 
s'ilpouvoit  le  soumettre  à  son  action,  parce  qu'il  ne  con- 
noît  qu'imparfaitement  les  lois  qui  maintiennent  l'ordre 
dans  le  monde  ])hysique  ;  et  quand  il  ignore  ou  méconnoît 
les  lois  qui  maintiennent  l'ordre  dans  le  monde  moral , 
quand  il  s'ignore  ou  se  méconnoît  lui-même  ,  sa  force 
tend  à  détruire,  parce  qu'elle  tend  à  placer  les  êtres  dans 
de  faux  rapports,  ou  des  rapports  contraires  à  leur  na- 
ture. Il  veut  ce  que  V Intelligence  ne  sauroit  vouloir,  c'est- 
à-dire,  des  choses  impossihles,  absurdes,  contradictoires. 
Désirer  le  bien-être  est  un  sentiment  naturel  à  tous  les 
hommes;  mais  tous  les  hommes  ïie  voient  pas  ('cjnlenKuit 
en  quoi  consiste  huir  bien-être.  Celui  qui  le  cherche  dans 


4lO  ESSAI    SUR    l'indifférence 

SOI  (Ire  :  et  la  société  liiiniaiiie,  composée  d  êtres 
libres  sujets  a  l'erreur  ,  est  j)art'ii:;ée  entre  ces  deux 
puissances,  dont  rune  tend  à  détruire  ce  que  l'au- 
tre tend  à  conserver. 

Or,  par  lui  renversement  d'idées  inouï,  la  phi- 
losophie s'eflorce  de  fonder  la  société  sur  le  prin- 
cipe même  du  désordre.  Refusant  de  reconnoître 
d'autre  intelligence  que  la  raison  de  l'homme,  elle 
ne  peut  constituer  d'autre  pouvoir  que  la  force  : 
et  le  genre  humain  ,  soumis  à  cette  puissance  des- 
tructive, périroit,  si  la  Religion  n'accouroit  à  son 
secours. 

«  La  Religion,  dit  excellemment  M.  de  Ronald, 
»  met  l'ordre  dans  la  société,  parce  que  seule  elle 
»  donne  la  raison  du  pouvoir  et  des  devoirs  (i).  » 

Qu'est-ce  en  effet  que  le  pouvoir  dans  la  société, 
sinon  le  droit  de  commander,  lequel  emporte  le 
devoir  d'obéir.  ]\Liis  qui  commande  est  au-dessus 
de  qui  obéit,  et  tellement  au-dessus,  qu'on  n'ima- 
gine point  de  supériorité  plus  grande;  car  elle  n'im- 

le  désordre,  manque  de  lumières.  Avec  un  esprit  plus 
éclairé,  il  comprendroit  que  ,  hors  de  l'ordre,  il  ne  sauroit 
exister  de  bonheur,  puisqu'il  n'y  a  pas  raèrne  de  vie.  Le 
désordre  est  donc  produit  par  cles  volontés  libres  non 
intelligentes,  L'Etre  souverainement  intelligent,  est  es- 
sentiellement bon,  heureux,  parfait,  et  la  perfection  des 
créatures  libres  ,  aussi-bien  que  leur  félicité,  consiste  à 
conformer  leurs  volontés  aux  siennes* 

(ï)  Ze  Divorce  considéré  au  XI X^  siècle ^  Disc,  prél., 
pag. 42. 


KN    MA.TIÈHE    DE    RELIGION.  4^  1 

pliquc  pas  une  simple  différence  de  nature.  L  an*^e, 
par  sa  nature,  est  au-dessus  de  llionmie;  cepen- 
dant riioninie  ne  doit  rigoureusement  rien  a  l'ange. 
Qu'un  ange  revête  une  forme  sensible,  et  des- 
cende sur  la  terre,  où  sera  la  raison  de  lui  obéir? 
Je  n'aperçois  aucun  droit  d'un  côté,  ni  de  l'autre 
aucun  devoir.  Tout  être  créé  est  dans  une  indé- 
pendance naturelle  de  tout  autre  être  créé  ;  et  si 
le  plus  élevé  des  esprits  célestes  venoit,  de  sou 
seul  mouvement,  et  sans  autre  titre  que  sa  volonté, 
dicter  des  lois  a  l'iionmie,  et  l'asservir  à  sa  domina- 
tion ,  je  ne  verrois  en  lui  qu'un  tyran  ,  et  dans  ses 
sujets  que  des  esclaves.  Qu'est-ce  donc  quand 
riiomme  lui-même  s'arroge  l'empire  sur  l'iiomme, 
son  égal  en  droit,  et  souvent  son  supérieur  en  rai- 
son, en  lumières,  en  vertus? Est-il  une  prétention 
plus  inique,  plus  insolente,  une  servitude  plus 
ignominieuse?  Certes,  je  n'hésite  point  à  le  dire 
avec  Rousseau  :  «  11  faut  une  longue  altération  de 
»  sentimens  et  d'idées,  pour  qu'on  puisse  se  ré- 
»  soudre  à  prendre  son  semblable  pour  maître  (i).  » 
Et  cependant  Rousseau  lui-même  est  contraint , 
pour  constituer  pliilosopliiquementla  société,  d'im- 
poser à  l'homme  le  joug  de  l'homme,  et  de  le  sou- 
mettre à  l'empire  de  la  force  aveugle  et  brutale. 
On  ne  doit  pas  s'étonner  que,  sur  ce  résultat  de  ses 
jirincipes,  la  société  civile  lui  ait  paru  contraire 

(i)   Contrat  social ,  liv.   IV  ,  cliap.  yim. 


/|12  ESSAI    sur.    l/l'NDirrKRl'KCK 

a  laiialuro  (*).  Confondant  l'indcpendaiicc  avec  la 
liberté^  l'aLscncc  de  tout  pouvoir  et  de  tout  devoir, 
c'est-à-dire?,  de  tout  ordre,  devoit  être  à  S(^s  yeux 
l'état  le  j)lus  parfait,  ou  l'état  naturel  de  l'homme. 
Mais  l'ordre,  et  le  pouvoir  qui  le  maintient,  ayant 
une  relation  nécessaire  à  l'intelligence,  .lean-.Jac- 
(pies  en  vint  jusqu'à  soutenir  que  Vhomme  qui 
pense  est  un  animal  dépravé^  conséquence  rij^ou- 
reusement  juste  de  l'erreur  sur  laquelle  repose  son 
système.  Ainsi  l'orgueil  proclame  la  souveraineté 
de  l'homme ,  et ,  de  ce  moment ,  il  faut  que  Thomme 
soit,  ou  le  vil  esclave  de  la  force  dans  la  société  , 
ou  l'esclave  plus  vil  de  ses  appétits,  et  à  peine  l'égal 
des  bétes  au  fond  des  bois ,  leur  commune  demeure. 
En  vérité ,  il  est  étrange  qu'il  se  trouve  des  âmes 
assez  basses  pour  se  complaire  dans  l'abjection  des 
doctrines  philosophiques,  ou  des  esprits  assez  foi- 
bles  pour  en  être  séduits.  Mais,  disoit  Pascal,  il 
est  bon  qu'il  y  ait  beaucoup-  de  ces  gens-là  au 
monde,  afin  de  montrer  que  l'homme  est  bien  ca- 
pable des  plus  extravagantes  opinions ,  et  des  sen- 
timens  les  plus  dénaturés. 

Que  de  grandeui*  dans  les  pensées  de  la  Reli- 
gion ,  comparées  à  ces  maximes  avilissantes  !  Que 
sa  doctrine  est  simple  et  profonde  î  Quelle  lumière 
elle  répand  sur  la  société  !  et  comme  elle  élève 


(■^)  «  Tout  ce  qui  n'est  point  dans  la  nature  a  ses  in- 
«  convéniens,  et  îa  société  civile  pkis  que  tout  le  reste.  » 
Contrat  social  ,  liv.  lïl;  cLap.  xy. 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  4l5 

riiomme,  sans  llalter  son  orgueil!  Elle  ne  lui  dit 
point  :  Tu  n'as  d'autre  maître  que  toi-meinc,  car 
des  lors  il  seroit  esclave  de  quiconque  daiqaeroit 
l'asservir;  mais  elle  lui  dit  :  «  J.e  seul  être  qui  ait 
»  sur  toi  un  j)ouvoir  légitime  et  naturel ,  est  l'Etre 
»  infini  qui  t'a  cre'é,  qui  te  conserve,  et  dispose 
»  souverainement  de  tes  destinées.  Ses  volontés 
»  sont  ton  unique  loi  ;  et  ton  bonheur,  comme  ta 
»  liberté  ,  consiste  à  les  connoître  et  à  t'y  soumet- 
»  tre.  Etre  libre ,  c'est  tendre  h  sa  fin  sans  obstacle  ; 
i»j  ta  fin  est  la  perfection;  obéis  donc,  et  tu  seras 
»  libre.  Tu  te  maintiendras  dans  tes  vrais  ra{>- 
»  ports;  ta  raison  ne  dépendra  que  de  l'Intel li- 
»  gence  suprême ,  et  ta  volonté  que  des  lois  immua- 
»  blés  auxquelles  le  Tout-Puissant  lui-même  est 
»  soumis.-  » 

On  a  beau  parler  avec  emphase  d'indépendance, 
de  souveraineté,  cette  orgueilleuse  fiction  de  sou- 
veraineté humaine  n'est  que  le  voile  qui  recouvre 
une  servitude  irrémédiable.  Dés  que  la  philosophie 
veut  établir  la  simple  apjxirence  de  l'ordre ,  il  faut 
aussitôt  que  l'honmie  obéisse  ,  et  à  qui?  à  son  sem- 
blable; il  faut  qu'il  phe^  qu'il  ranqje  sous  la  vo- 
lonté de  son  égal  :  et ,  tout  au  contraire ,  l'honnue 
est  si  grand,  que  Dieu  seul  a  droit  de  lui  com- 
mander :  noble  vassal  qui  ne  relève  que  d^  l'Eter- 
nel !  Que  l'homme  donc  com[)renne  ce  qu'il  est  ; 
et  si ,  maîtrisé  par  les  passions,  il  se  sent  trop  foible 
encore  pour  s'élever  jusqu'à  une  pleine  obéissance 
aux  lois   émanées  du  pouvoir  supréuie  qui  régit 


4.j4  ES5AI    SUK    L'iNDirrÉRElNCE 

tous  les  ctrcs  crées,  qu'il  conçoive  du  moins  fjnc 
cette  obéissance,  le  })lns  précieux  et  le  plus  beau 
de  S{^s  dioils,  constitue  seule  la  vraie  liberté,  et 
cpi'il  aspire  au  moment  de  sa  délivrance. 

Un  écrivain  célèi)re,  qui  ne  connoissoit  pas 
mieux  le  Christianisme  que  la  société,  a  osé  dire 
que  les  iwais  Chrétiens  sont  faits  pour  être  escla- 
ves (i).  11  est  vrai  que  le  même  écrivain  a  cru  que 
les  anciens  Grecs  et  les  Romains  étoient  libres.  Il 
n  a  pas  vu  que  la  liberté,  indépendante  de  la  forme 
des  Gouvernemens,  est  uniquement  relative  à  la 
nature  du  pouvoir.  Puisqu'il  vouloit  parler  du 
Christianisme,  que  ne  considtoit-il  au  moins  l'E- 
vangile, loi  parfaite  de  liberté  (2),  comme  l'ap- 
pelle un  apôtre?  Il  y  auroit  lu  ces  paroles  ,  qui  con- 
fondent d'admiration  quiconque  en  sait  pénétrer 
la  profondeur  :  Lai^érité  vous  affranchira  (5)  :  Le 
Christ  nous  a  délivrés  (4)  :  Où.  est  V esprit  de  Dieu^ 
la  est  la  liberté  {S).  En  effet,  comme  je  l'ai  montré, 
quand  Jésus-Christ  apparut  au  monde,  1  homme 
partout  étoit  esclave  de  l'homme.  Il  falloit,  pour 
être  affranchi  de  ce  dur  esclavage ,  qu'il  entendît 
cette  haute  vérité,  qui  fut,  en  tous  sens  ,  pour  la 

(i)   Contrat  social ,  liv.  lY,  cliap.  vin. 
(2)  Ep,  Jacoh.  I j  25. 

(5)   Cognoscetis  veritaiem,  et  veritas  Uherahit  vos, 
Joan,,  vïii ,  02, 

(4)  Christus  nos  liheravit.  Ep.  ad  Galat. ,  iv.  3i . 

(5)  TJhi  autem  spiritus  Domini,  ihi  libertas»  Ep.  II 
ad  Corinlli.,  ni,  17. 


E>-    MATIÈRTÎ    Dli    RELTGTO^f.  /,  1 5 

sociele,  la  bonne  noiweUe  du  salut  :  Tout  pou- 
'^yoir vient  de  Dieu  (i).  S'idenlifiaiit  ^Sk'iÀ  lors  avec 
l'autorité  de  Dieu  mcmc,  le  pouvoir,  élaLli  sur 
une  base  inébranlal)lc ,  inspira  le  respect  et  la- 
niour.  L'homme  put  obéir  sans  cesser  d'être  libre, 
ou  plu  lot  il  fut  libre  parce  qu'il  obéit.  Et  c'est 
bien  aiiisi  que  les  Chrétiens  le  conçurent  dès  l'o- 
rigine ,  comme  on  le  voit  dans  Terlullien.  Sur  leur 
refus  d'adorer  les  images  des  empereuis,  on  les 
traitoit  de  rebelles  et  d'ennemis  de  César.  Que  ré- 
pond leur  apologiste?  «  Ce  n'est  poijit  parmi  nous, 
»  mais  dans  vos  propres  rangs  qu'il  faut  chercher 
»  les  traîtres,  ceux  qui,  prodiguant  à  l'empereur 
»  les  plus  basses  adulations  de  la  servitude,  our- 
»  dissent  en  secret  des  complots  contre  lui ,  et  n'as- 
»  sistent  aux  solennités  qu'on  célèbre  en  son  hon- 
»  neur ,  que  pour  profaner  la  joie  publique  par 
w  des  vœux  criminels,  et,  en  changeant  dans  leur 
»  cœur  le  nom  du  prince,  pour  inaugurer  l'espé- 
»  rance  d'un  autre  règne  (2).  Pour  nous ,  (pi'on  ne 
»  vit  jamais  dans  aucune  révolte,  si  néanmoins 
»  Ton  doute  encore  de  notre  soumission  et  de  no- 
»   tre  religieux  amour  pour  l'empereiu',  qu'on  sa- 

(i)  Non  est  eiiim potestas  iiisi  à  Dco,  Ep.  atl  Rqdi.  , 

XIII,    I. 

('2)  Non  ut  gaudia  publica  cc.lehrarent ,  scd  ut  vola 
propna  jain  edicerent  in  aliéna  solcniTUtale,  et  exeni- 
pliini  atque  imaginent  spci  siiœ  inaugurarent ,  nonien 
principis  in  corde  mutantes.  Apoloijet.  advers.  Gentes  , 
cap.  XXXV. 


/|.l6  ESSAI    SUR    l'iNDII'IÉREINCE 

clic  qu'il  est  nécessaire  que  nous  respections  en 
lui  le  choix  du  Dieu  que  nous  adorons,  et  le 
souverain  cpi'il  a  constitué.  Quant  à  ce  qu'on 
exige  de  nous,  je  consens  à  donner  à  César  le 
nom  de  Seigneur,  pourvu  qu'on  ne  me  force 
pas  d'y  attacher  l'idée  de  Dieu.  Car  du  reste  je 
suis  libre.  Je  n'ai  d'autre  maître  que  le  Dieu 
tout-puissant,  éternel,  cpii  est  aussi  le  maître 
de  César  (i).  « 
De  cette  sublime  idée  du  pouvoir,  unique  fon- 
dement de  l'obligation  morale,  on  voit  sortir,  avec 
tous  les  devoirs,  l'ordre  conservateur  de  la  société. 
<c  L'autorité  est  alors  justifiée ,  l'obéissance  eiino- 
«  blie,  et  riiomme  doit  également  craindre  de 
)î  commander,  et  s'honorer  d'obéir  (2).  »  La  jus- 
tice désarme  la  force,  et  le  noble  empire  de  la 
conscience  remplace  la  vile  tyrannie  des  passions 
excitées  par  les  intérêts.  Que  dis-je?  la  Religion 
concentrant  les  intérêts  particuliers  dans  l'intérêt 


(i)  Sedqiiid  ego  ampliiis  de  Eeligionc  atque pietate 
chi'istiand  in  imperatorcjn  quem  necesse  est  suspicia- 
musuteinn  quem Dominus  noster  elegit? Et meriib  dixe- 
riin,  noster  est  magis  Cœsar,  à  ncKStro  Deo  constitutus, 
—  Dicam  plané  imperatoreni  Dominiun  :  sed  quandb 
non  cogorut  Doviinum,  Deivice,  dicam,  Cœieriim  li- 
ber siim  illi.  Dominus  enim  meus  unus  est  Deus  omni- 
potens  et  œternus,  idem  quiet  ipsius.Apologet.  aclv.  Gén- 
ies, cap.  xxxiii  et  xxxvii. 

(2)  Le  Divorce ,  considéré  au  XI X^  siècle,  Disc. 
prél.,pag.  94. 


EEÏ    MATIÈRE    DE    RELIGION.  l^X'J 

commun  ,  les  fait  concourir  au  maintien  de  Tordre , 
en  liant  la  vie  future  à  la  vie  présente,  et  en  déta- 
chant riionnne  des  biens  passagers  qu'il  recherche 
avec  tant  d'ardeur.  Elle  substitue  à  la  haine  qu'en- 
gendrent les  doctrines  philosophiques,  im  esprit 
général  de  bienveillance  mutuelle  et  d'amour;  et 
c'est  ici  le  caractère  distinctif  du  Christianisme. 
Tout  y  respire  l'amour  de  Dieu  et  des  hommes; 
l'amour  est  le  fond  de  tous  ses  préceptes  ;  l'amour 
est  le  sommaire  de  la  loi.  Ne  point  aimer,  c'est 
n'être  pas  Chrétien;  c'est  se  bannir  soi-même  du 
royaume  de  Jésus-Christ,  société  d'amour,  pour 
entrer  dans  la  société  de  haine,  dont  Fange  d'or- 
gueil est  le  monarque.  Le  Chrétien  n'obéit  pas  seu- 
lement au  pouvoir;  il  l'aime,  parce  qu'il  vient  de 
Dieu,  et  le  représente  dans  la  société  ;  et  cet  amour, 
qui  remonte  des  sujets  au  pouvoir ,  redescend ,  en 
quelque  sorte  ,  sous  la  forme  de  tous  les  bienfaits, 
du  pouvoir  jusqu'aux  sujets ,  et  devient  la  plus  sûre 
garantie  de  la  stabilité  des  Gouvernemens  et  de  la 
félicité  des  peuples.  Unis  par  une  puissante  con- 
fiance, d'où  naît,  avec  la  sécurité,  un  dévouement 
mutuel,  on  peut  justement  leur  appliquer  ce  mot 
profond  de  l'Evangile  :  P^otre  foi  vous  a  sauvés  [i) , 
Ainsi  s'établit  et  se  conserve,  pour  le  bonheur 
des  hommes  et  la  tranquillité  des  Etats,  le  culte 
sacré  du  pouvoir,  que,  dans  son  langage  énergi- 
que, Tertullien  appelle  la  Religion  de  seconde 

(i)  Fides  tua  te  salvum  fecit .  Marc,  x  ,  52. 

*  ^7       . 


/|l8  KSSAr    SUK    L'INDlFlÉnli^CE 

majesté»  Et  le  même  principe,  qui  met  Toi  die  dajij» 
la  société  en  constituant  le  pouvoir  social,  niet 
l'ordre  dans  la  famille  en  constituant  le  pouvoir 
domestique.  Ces  deux  pouvoirs,  semblables,  parce 
que  la  famille  n'est  qu'une  petite  société;  inéj^aux, 
parce  que  la  société  est  une  grande  famille ,  ou  la 
réunion  de  toutes  les  familles  particulières,  ne  sont 
l'un  et  l'autre  que  le  pouvoir  même  de  Dieu ,  de 
qui  toute  paternité  tire  son  nom  (i) ,  suivant  l'ex- 
pression de  saint  Paul,  c'est-a-dire ,  son  autorité; 
car,  sous  la  loi  de  la  vérité  et  de  l'ordre,  rien  n'est 
arbitraire,  pas  même  les  noms,  parce  qu'il  faut 
qu'ils  expriment  de  vrais  ou  de  faux  rapports;  et, 
pour  l'observer  en  passant,  voilà  pourquoi  le  lan- 
gage change  avec  les  maximes,  et  se  dénature  avec 
les  idées.  De  même  donc  que  la  puissance  pater- 
nelle n'est  que  le  pouvoir  social  dans  la  famille,  le 
pouvoir  social  n'est  que  la  puissance  paternelle 
dans  la  société  :  et  c'est  ici  la  raison  de  l'immor- 
talité du  pouvoir ,  et  tout  ensemble  de  sa  douceur, 
chez  les  peuples  chrétiens. 

Lier  le  pouvoir  aux  sujets,  et  les  sujets  entre 
eux  ,  ce  n'est  que  le  commencement  des  bienfaits 
du  Christianisme.  L'esprit  d'amour  qu'il  inspire  ne 
s'arrête  pas ,  qu'on  me  permette  ce  mot ,  à  la  fron- 
tière ,  comme  l'exclusif  et  dur  patriotisme  des  an- 


(i)  Hujus  rei  gratid  flecto  genua  mea  ad  Patrem 
Domini  nostri  Jesu-Christi ,  ex  quo  omnis  paternitas 
in  cœlis  et  in  terra  nominatur.  Ep.  ad  Ephes.,  m,  1 4>  1 5». 


EN    MATIÈI^E    DE    PiELIClON.  ^^9 

ciens.  En  orcloniiaut  à  l'hoiiiiiie  daimer  rbonime , 
Jésus-Clirisl  ne  distingue;  point  le  conipalrjote  de 
lëtianger;  il  nVxccpte  pas  même  nos  ennemis, 
ceuxqni  nous  [)ersécutenl  el  nons  maudissent:  en 
sorte  que  ,  par  une  admii  ahle  universalité  d'amour, 
sa  doctrnie  ne  tend  pas  moins  à  unir  les  peuples 
entre  eux  ,  que  les  membres  d'une  même  société; 
ou  plutôt,  elle  tend  à  Ibrmer  une  seule  société  de 
tous  les  peuples.  «  Le  monde,  disoit,  il  y  a  seize 
»  cents  ans  ,  l'auteur  de  YAiologetique  aux  Gen- 
»  tils,  le  monde  entier  n'est  a  nos  yeux  qu'une 
»  vaste  république ,  patrie  commune  du  <^enre  bu- 
3)  main  (i).  »  l'aut-il  s'étonner  que  des  maximes 
et  des  sentimens  si  étrangers  aux  païens  aient  tout 
changé,  et  le  droit  politique,  et  le  droit  de  la 
guerre  ,  et  les  lois  ,  et  les  mœurs? 

Cette  belle  civilisation  européenne,  qui  neut 
point  de  modèle  dans  l'antiquité  ,  à  qui  en  sommes- 
nous  redevables,  si  ce  n'est  au  (  ■Inistianisme?  Cela 
souflVe  si  peu  de  doute,  que  l'auteur  de  V Histoire 
philosoj  hiijiie  des  JEtab/issemens  des  jEuropéens 
dans  les  deux  Indes  en  convient  foi  mellement,  au 
moins  pour  les  peuples  du  Nord.  Partout  où  s'in- 
troduit le  Cbristianisme  ,  il  y  pioduit  les  mêmes 
eilets;  et  aussitôt  qu'il  se  retire,  la  barbarie  le  rem- 
place. Il  civilisa  jadis  ime  partie  de  l'Afrique  et  de 
TAsie  :  quinze  siècles  après,  il  fit  des  hommes  des 


(i)   Unani  omnium  rempublicdm  agnoscimus,  mim-* 
<^iim.  Apoiogol.  adv.  Gcntes  ,  cap.  xxivuî. 

27, 


4^0  liiiSAl    SUK    L'iNDlt'FjlllEiNCJ: 

anthropophages  du    Nouveau-Monde  ;   et  par  les 
merveilles  qu'on   le  vit   opérer  au  J^aïa^uay,  ou 
peut  juger  de  ee  que  seroit  devenue  l'AniCTique 
entière  sous  son  influence,  si  une  fausse  et  cru(îlle 
politique  n'avoit  arraché  à  la  llelii^ion  ces  [jeuples 
enfans,    qu'avec  l'autorité  du  ciel  et  la  douceur 
d'une  mère,   elle  conduisoit  vers  l'ordre,  par  la 
voie  de  la  vérité.  Tandis  que  la  philosophie ,  ar- 
mée de  la  science  et  de  la  force ,  et  disposant  en 
souveraine  de  vingt-cinq  millions  d'honunes  et  de 
leurs  biens ,  dans  un  pays  riche  et  fertile ,  n'a  pu 
réaliser    que  l'anarchie,   l'indigence   et   tous  les 
maux;    quelques  pauvres   prêtres,  pénétrant,  la 
croix    à    la   main  ,    dans  des  contrées   incultes , 
habitées  par  de  féroces  sauvages,  y  créèrent,  par 
le  seul  pouvoir  de  la  vérité  et  de  la  vertu  ,  une  ré- 
publique si  parfaite,  que,  dans  ses  rêves  les  plus 
brillans ,  l'imagination  ne  s'étoit  jamais  représenté 
rien  de  semblable.  On  eût  cru  voir  quelques  for- 
tunés enfans  d'Adam ,  échappés  à  la  malédiction 
qui  frappa  sa  race,  jouir  en  paix  de  l'innocence  et 
du  bonheur  qui  la  suit,  dans  les  délicieux  bos- 
quets d'Eden .  Dieu  voulut  qu'au  moins  une  fois ,  la 
Religion ,  agissant  sur  un  peuple  sans  obstacle ,  le 
formât  seule  à  l'état  social,  afin  de  montrer,  par 
une  grande  et  incontestable  preuve ,  que  dans  ses 
dogmes  et  dans  ses  préceptes  sont  renfermées  toutes 
les  vérités  réellement  utiles  à  l'homme,  et  toute 
la  félicité  dont  sa  condition  lui  permet  de  jouii 
ici-bas. 


EN    MATIÈRE    DE    TIETJGIOIV.  421 

Mais  en  considérant  le  Christianisme  sur  une 
scène  plus  vaste,  quelle  force  de  conservation  ne 
donna-t-il  pas  aux  Gouveriiemens,  dans  les  pays 
surtout  où,  comme  en  France,  le  principe  reli- 
gieux avoit  acquis  plus  de  vigueur  et  de  perfection? 
Ce  royaume  ,Jait  par  des  é^êquesy  selon  la  remar- 
que de  Gibbon ,  a  vécu  quatorze  siècles ,  sans  que  la 
forme  de  son  Gouvernement  ait  subi  aucune  alté- 
ration essentielle  ;  et  nous  verrions  encore  ce  Gou- 
vernement antique  debout  et  florissant,  si,  pour 
l'abattre,  on  n'avoit  commencé  par  lui  ôter  l'appui 
de  la  Religion,  qui  l'a  voit  si  solidement  affermi. 
Et  certes  on  ne  prétendra  pas  que,  pendant  cette 
longue  suite  de  règnes,  sous  l'autorité  tutélaire  de 
ces  soixante-seize  rois,   dont  le  sceptre  pacifique 
protégea  nos  ancêtres,  et  les  guida  dans  la  route  de 
la  civilisation,  les  peuples  aient  eu  à  gémir  des 
cliangemens  opérés  dans  l'ordre  social,  et  qu'ils 
aient  acquis  le  droit  de  dédaigner  ce  magnifique 
don  du  pouvoir  divinement  constitué,  qu'ils  te- 
noientdu  Christianisme. 

J'ai  cité  plus  haut  ce  que  dit  à  ce  sujet  l'auteur 
(Y  Emile:  le  témoignage  de  Montesquieu  n'est  pas 
moins  formel.  «  Pendant  que  les  princes  maho- 
»  métans  donnent  sans  cesse  la  mort  et  la  reçoivent, 
»  la  Religion ,  chez  les  Chrétiens  ,  rend  les  princes 
»  moins  timides ,  et  par  conséquent  moins  cruels. 
«  Le  prince  compte  sur  les  sujets,  et  les  sujets  sur 
»  le  prince.  Chose  admirable!  la  Religion  chré- 


l\21  ESSAI  SUR    l/fNDIFFKRENCt 

»  tienne,  qui  ne  semble  avoii-  d  ohjet  que  la  féli- 
w  cile'  de  l'autre  vie,  fait  encore  notre  honlieur 
«  dans  celle-ci. 

»  C'est  la  lleligion  chrétienne  qui,  mali^ré  la 
»  grandeur  de  l'Empire  et  le  vice  du  climat,  a  em- 
»  péclié  le  despotisme  de  s'établir  en  Ethiopie, 
»  et  a  porte  au  milieu  de  l'Afrique  les  mœurs  de 
w  l'Europe  et  ses  lois 

»  Oue  d'un  côté  l'on  se  mette  devant  les  yeux 
w  les  massacres  continuels  des  rois  et  des  chefîr 
»  grecs  et  romains;  et  de  l'autre,  la  destruction 
w  des  peuples  et  des  villes  par  ces  mêmes  chefs  ; 
»  Timur  et  Gengis-Kan,  qui  ont  dévasté  l'Asie  : 
w  et  nous  verrons  que  nous  devons  au  Christia- 
w  nisme,  et  dans  le  Gouvernement,  un  certain 
:»  droit  politique,  et  dans  la  guerre,  un  certain 
»  droit  des  gens,  que  la  nature  humaine  ne  sau- 
»  roit  assez  reconnoître. 

»  C'est  ce  droit  des  gens  qui  fait  que,  parmi 
»  nous ,  la  victoire  laisse  aux  peuples  vaincus  ces 
n  grandes  choses ,  la  vie ,  la  liberté ,  les  lois  ,  les 
w  biens,  et  toujours  la  Religion,  lorsqu'on  ne  s'a- 
w  veugle  pas  soi-même  (i).  » 

La  Religion  chrétienne ,  qui  ordonne  à  l'homme 
de  voir  des  frères  dans  tous  ses  semblables,  est  na- 
turellement incompatible  avec  l'esclavage;  aussi 
a-t-elle  fini  par  l'abolir  partout  où  elle  s'est  éta- 


(i)  Esprit  des  Lois ,  liv.XXIV,  chap.  m. 


Ei^     IVtATlEnn    DE    IIELIGION.  /|25 

l)lie  (*).  Mais  lorsque  les  intérêts,  d'accord  avec 
les  doctrines,  nourrissoient  entre  les  peuples  une 
implacable  inimitié;  lorsqu'on  ne  reconnoissoit 
d'autre  droit  de  la  guerre  que  le  droit  terrible  d'ex- 
termination, réduire  en  esclavage,  c'étoit  faire 
grâce  ;  en  égorgeant ,  on  croyoit  n'être  que  juste  , 
et  la  servitude  étoit  la  miséricorde  païenne  :  lieu- 
reux  encore  les  vaincus,  quand  l'avarice  les  proté- 
geoit  contre  le  glaive  avec  des  cliaînes! 

Après  une  sanglante  victoire  remportée  par 
Germanicus  sur  les  Germains,  quelques-uns  de 
ces  mallieureux,  montant  au  sommet  des  arbres, 
cherclioient  dans  leur  feuillage  un  asile  contre  la 
fureur  des  Romains  :  Onsejit  un  jeu  de  les  percer 
de  flèches ,  dit,  avec  un  horrible  sang-froid,  le 
gi^ave  Tacite  :  Admotls  sagittariis  per  ludihrium 
figehantur(\).  Le  seul  premier  livre  de  ses  Anna- 
les contient  plusieurs  traits  non  moins  atroces ,  ra- 
contés avec  la  même  indifférence.  L'armée  ro- 
maine, au  milieu  de  la  nuit ,  tombe  à  l'improvistc 
sur  les  Marses,  plongés  dans  un  profond  sommeil, 
à  la  suite  d'une  fête  durant  laquelle  ils  s'étoient 
livrés  à  toutes  sortes  d'excès.  «  César,  continue 
M  l'historien,  partage  en  quatre  corps  les  légions 


(*)  a  Pliitarque  nous  dit,  dans  la  f^ie  de  Niima,  que 
»  du  temps  de  Saturne  ,  il  n'y  avoil  ni  maîtres  ni  esclaves, 
»  Dans  nos  climats  ,  le  Cliristianismc  a  ramoné  cet  âge.  >' 
Esprit  des  Lois ,  liv.  XV,  cUap.  vu. 

(0  .^nfial.,\ïh.  II,  cap.  xvi. 


424  ESSAI    SlJll    l'indu- r-KRENCR 

»  avides,  afin  dotendrc;  plus  loin  la  dévasCalion^ 
»  Un  espace  de  cinquante  nulle  pas  fut  ravagé 
»  par  le  fer  et  le  feu  :  ni  1  aj^e  ni  le  sexe  n'inspira 
»  de  pitié  :  on  rasa  jusqu'au  sol  les  édifices  saciés- 
M  et  profanes,  entre  autres  un  temj)le  nommé 
M  Taufajia,  très-célèbre  chez  ces  nations.  Du 
»  côté  des  Romains ,  on  n'eut  pas  a  ret^retter  une 
»  seule  goutte  de  sang ,  le  soldat  frappant  des  ennc- 
"  misa  moitié  endormis ,  désarmés,  ou  errans  au 
»  hasard  (i).  »  L'année  suivante  on  reprend  les 
armes,  et  Germanicus,  dit  encore  Tacite,  «  con- 
»  juroit  les  soldats  de  s'acharner  au  meurtie  : 
»  Qu'avons-nous  besoin  de  captifs?  (3n  ne  finira 
ïî  la  guerre  qu'en  exterminant  le  peuple  entier  jus- 
»  qu'au  dernier  homme  (2).  >i 

Ne  l'oublions  jamais,  la  philosophie  antique, 
si  abondante  en  stériles  spéculations ,  ne  songea 
même  pas  à  élever  la  voix  en  faveur  de  l'humanité. 
On  ne  trouve  point  qu'aucun  philosophe  ait  eu 
l'idée  d'un  autre  droit  des  gens  que  celui  qu'on 
vient  de  voir  en  action  dans  Tacite,  ait  réclamé 
l'abolition  de  l'esclavage,  en  ait  formé  le  simple 
vœu.  La  sagesse  humaine  contemploit,  sans  en 
paroître  émue  ni  étonnée,  l'oppression  de  l'homme, 
insensible  lui-même  à  sa  dégradation,  et  stupide- 


.  (i)  Annal, y  lib.  I,  cap.  lt. 
(2)   Orabatque  insistèrent  cœdihus  :  nil  opus  captwis, 
solam  internecionem  gentis  finem.  bello  Jbrc^  AnnaL, 
lib.  II,  cap.  XXI, 


EIN     MATIÈRE    I^E    RELIGION.  zJsS 

ment  enfoncé  dans  son  avilissante  misèic.  Chose 
merveilleuse  î  il  falloit  que  la  sagesse  même  de 
Dieu  descendît  sur  la  terre ,  je  ne  dis  pas  scMde- 
mcnt  pour  délivrer  le  genre  humain  des  calamités 
qui  laccahloient,  mais  pour  lui  donner  res|)é- 
rance ,  pour  lui  inspirer  le  désir  d'en  être  affranchi . 
La  guerre  a  été,  de  nos  jours,  un  texte  haiial 
de  déclamations  philosophiques,  et  jamais  il  n'y 
eut  plus  de  guerres  et  de  plus  destructives  que 
dans  le  siècle  où  de  niais  philanthropes  ont  déclaré 
toutes  les  guerres  injustes.  Le  Christianisme  ne 
déclame  point;  il  exhorte  à  la  paix,  il  l'étahlit 
par  ses  maximes  en  ôtant  les  causes  de  discorde  ; 
et  lorsque  le  soin  de  leur  conservation  contrai  ni 
les  peuples  de  recourir  aux  armes ,  il  fait  de  l'hu- 
manité la  première  loi  des  comhats.  La  Religion 
pénètre  jusque  dans  les  camps  pour  en  hannir  la 
haine  et  l'inexorable  cupidité,  pour  airéter  l'abus 
de  la  force,  povn*  attendrir  la  victoire,  et  pour 
couvrir  le  foibhî  de  son  inviolable  protection  (*). 


(*)  L'histoire  offre  un  exemple  frappant  de  la  différence 
qui  existoit,  sous  ce  rapport,  entre  les  doctrines  païennes 
et  la  doctrine  évangéiique,  et  nous  apprend  à  hénir  la  Re- 
ligion qui  substitua,  aux  coutumes  atroces  consacrées  par 
le  droit  de  la  guerre  chez  U;s  Romains,  un  esprit  de  tlou- 
ceur  ,  et,  si  je  puis  le  dire,  des  délicatesses  d'humauité 
aussi  touchantes  qu'elles  avoient  été  inconnues  jusque-là. 
«  On  avoit  vu  Constantin,  après  ses  premières  viclolres, 
»  livrer  aus^  hètes  féroces  des  chefs  ennemis  qu'il  avoit 
»  faits  prisonniers.  Des  panégyristes  paieus  célébrèrent 


42G  ESSAI    SUn    L^INDIFFÉnENCE 

Ne  pouvant  retenir  le  glaive,  elle  en  emousse  la 
pointe,  et  verse  encore  du  baume  sur  les  bles- 
sures qu'il  a  faites. 

Ce  n'est  pas  (pie  l'histoire  des  nations  chré- 
tiennes ne  soit  quehpiefois  souillée  d'art'rcux  traits 
de  baibarie.  Mais  (pie  gaj^neroit  la  j)hilosophie  à 
nous  les  opposer?  Ils  prouvent  contre  elle ,  et  non 
contre  nous;  car  toujours  ils  furent  l'effet,  ou 
d'une  erreur  expressément  condamnée  par  la  Re- 
ligion, ou  du  mépris  de  ses  maximes,  mépris  (jui 
n'est  au  fond,  comme  je  le  montrerai  bientôt, 
qu'une  véritable  incrédulité.  Certes,  il  seroit 
étrange  (pi'on  demandât  compte  au  Christianisme 
des  forfaits  qu'enfanta  l'oubli  de  sa  doctrine ,  et 
c[u'on  niât-  qu'il  rend  les  honmies  doux ,  miséri- 
cordieux ,  compatissans ,  parce  (£u'en  cessant  d'être 
Chrétiens,  ils  deviennent  durs  et  cruels. 

Remarquez  en.  outre  que  les  dévastations ,   les 

j)  avec  emphase  cette  barbarie.  Ils  se  plaisoient  à  retra- 
«  cer  ce  triomphe,  dans  lecpiel  un  empereur  ajoutoit  à  la 
»  magnificence  des  jeux  et  au  plaisir  du  peuple  ,  le  car- 
»  nage  des  ennemis  dans  l'arène.  Depuis  que  le  Chris- 
»  tianisme  eut  commencé  à  éclairer  son  âme,  un  orateur 
»  rappela  encore  ces  mêmes  victoires  sur  les  Francs  ;  il 
»  ne  parla  point  de  leur  supplice.  Alors  Constantin  pro- 
»  mettoit  à  ses  soldats  une  somme  d'argent  pour  chaque 
j)  ennemi  cpi'ils  ameneroient  vivant.  «  Des  Changemens 
opérés  dans  toutes  les  parties  de  V administration  de 
Venipire  romain,  sous  les  règnes  de  Dioclétien ,  Cons- 
tantin y  et  de  leurs  successeurs,  Jusqu'à  Julien  j  par 
J.  Naudet,  tom.  I,  pag.  54' 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  zj.^7 

massacres,  dont  les  annales  des  anciens  offrent  de 
si  IVéquens exemples,  etoient  de  l'essence  du  droit 
de  la  guerre  ,  tel  qu'ils  le  concevoient;  tandis  que, 
parmi  nous,  ces  actes  d'une  souveraine  rigueur 
sont  luie  violation  de  ce  même  droit  :  aussi  ne  peut- 
on  contester  qu'ils  ne  soient ,  chez  les  peuples 
chrétiens,  infiniment  plus  rares;  et  la  profonde 
horreur  qu^ils  inspirent  prouve  comhien  l'esprit 
général  a  changé. 

La  Religion  chrétienne  n'a  pas  opéré  une  révo- 
lution moins  complète  et  moins  heureuse  dans  la 
législation  que  dans  le  droit  politique  et  dans  le 
droit  des  gens.  La  loi  n'est  plus  l'expression  de  la 
volonté  du  plus  fort  ;  elle  n'a  plus  poiu-  ohjet  de 
protéger  des  intérêts  particuliers,  mais  d'étahlir 
la  justice,  le  suprême  intérêt  de  tous  ;  et  la  justice 
n'étant  que  l'ordre  voulu  de  Dieu,  la  loi,  sous 
l'empire  du  Christianisme,  est  l'expression  de  la 
volonté  du  pouvoir  ,  et  dés  lors  on  doit  s'y  soumet- 
tre comme  à  la  volonté  de  Dieu  même;  car,  cjui 
résiste  au  pouvoir ^  résiste  ci  Dieu  (i). 

Ainsi  toutes  les  vérités  sociales  découlent  de 
cette  première  et  grande  vérité ,  que  tout  pom^oir 
vient  de  Dieuj  et  le  principe  fondamental  du  droit 
politique  est  encore  le  principe  fondamental  de  la 
législation.  On  obéit  aux  lois  j)ar  la  même  raison 
qu'on  obéit  au  pouvoir  ;  et  la  doctrine  qui  affermit 


(i)   Qui  résistif  potestati ,  Dei  ordinationi  resislit^ 
Ep.  ad  Rom.,  xiu ,  -i. 


428  ESSAT    SUU    L'uNDlFFÉRENCli: 

et  tempère  le  pouvoir,  afifermit  é«^alemeiit  i'auto- 
rilé  des  lois,  l(;s  adoucit  et  les  perfectionne. 

On  n'admire  pas  assez  la  sa<^esse  et  la  heauté  des 
lois  chrétiennes.  Elles  expriment  si  parfaitement 
les  vrais  rapports  des  êtres  sociaux,  cpie  leur  con- 
formité  même  avec   notre  nature  nous  empêche 
d'en  être  frappés.  Quand  tout  est  ce  qu'il  doit  être, 
on  ne  s'étonne  que  par  réflexion.  La  simplicité  de 
l'ordre  en  dérobe  aux  yeux  la  «grandeur.  L'esprit 
s'arrête  en  présence  des  Gouvernemens  artificiels , 
comme  les  regards  se  fixent  sur  les  ouvrages  com- 
pliqués de  l'art.  La  vue  d'un  être  vivant  ne  produit 
aucune  impression  sur  nous;  qu'on  nous  montre 
un  automate,  aussitôt  nous  voilà  ravis  d'admira- 
tion. Les  législations anti([ues  tendoient  à  opprimer 
le  foible  ;  les  nôtres  ne  laissent  aucun  genre  de 
foiblesse   sans  protection;   et   nous  n'en  sommes 
point  surpris,  à  cause  du  parfait  accord  de  la  con- 
science et  de  la  loi.  Cependant  il  est  certain  que  la 
Pieligion  seule  a  pu  donner  aux  lois,  et  peut  seule 
leur  conserver   ce  noble  et    consolant  caractère. 
Sitôt  qu'on  écarte  son  autorité,    tout  s'ébranle, 
tout  se  confond;  les  vérités  les  plus  claires  devien- 
nent problématiques ,  et  l'ordre  inflexible,  immua- 
ble, est  relégué  dédaigneusement  dans  le  domaine 
indéterminé  des  opinions.  Quoi  de  plus  évident 
que  l'égalité  naturelle  des  hommes?  Toutefois  la 
raison,  pendant  plus  de  vingt  siècles,  a  fondé  la 
société  sur  l'esclavage  d'une  partie  de  ses  mem- 
bres ,  et  ne  s'est  pas  même  douté  qu'il  fut  possible 


KN    MATllihE    DE    KELIGIOIM.  /|2(J 

c( abolir  la  servitude.  L'humanité  est  redevable  de 
ce  grand  })ienfait  an  Chrislianisme  :  c'est  lui  seul , 
c'est  Dieu  qui  a  voulu  que  l'iionime  lut  libre,  et 
pour  le  devenir,  il  a  fallu  qu'il  eût  foi  dans  la  li- 
berté. Le  raisonnement ,  loin  de  TafFranchir ,  eut  à 
jamais  rivé  ses  fers,  puisqu'en  raisonnant  sur  l'or- 
dre social,  Rousseau  lui-même  établit,  dans  un 
passage  que  j'ai  rapporté,  la  nécessité  de  l'esclavage. 
S'il  en  jugeoit  ainsi  en  France ,  dans  le  dix-huitième 
siècle  de  l'ère  chrétienne,  croit-on  qu'à  Home, 
sous  la  république,  le  paganisme  lui  eût  inspiré 
des  opinions  plus  généreuses? 

Point  de  famille ,  point  d'Etat  :  or  la  polyg^^niie^ 
et  le  divorce ,  qui  est  la  pire  espèce  de  polygamie, 
détruit  la  famille,  opprime  la  mère,  opprime  l'en- 
fant, introduit  l'anarchie  dans  la  société  domesti- 
que. Cependant  la  Religion  seule  a  proclamé  l'in- 
dissolubilité du  lien,  conjugal;  et  même  après  avoir 
connu  le  principe ,  après  en  avoir  observé  long- 
temps les  admirables  effets,  la  raison,  éclairée  des 
lumières  du  Christianisme,  mais  récusant  son 
autorité ,  a  jugé  qu'il  étoit  bon  de  transformer  le 
mariage  en  un  contrat  temporaire,  en  une  sorte  de 
bail  à  ferme,  révocable  à  volonté,  sauf  à  partager 
lesenfans,  comme,  à  l'expiration  du  cA^^/y/cV,  ou 
partage  les  animaux  provenus  pendant  sa  durée.  Et 
remarquez  qu'en  même  temps  qu'on  altribuoit  à  la 
femme  le  droit  de  répudier  son  chef,  on  accordoit 
aux  sujets  le  droit  de  répudier  le  souverain ,  tant  la 


45o  liSSAI    SUK    L'l?<DlFI'l-r.ElNCE 


coiiiioxioii  ([NI  (»xiste  entre  le  pouvoir  polilupie  et 
le  pouvoir  domestique  est  étroite. 

Iniaj^ine-t-on  un  crime  qui  re'pugne  davantage 
a  la  nature ,  que  le  meurtre  de  Ferifant  par  le  père, 
et  une  coutume  plus  barbare  que  l'exppsition  de 
ces  innocentes  petites  créatures,  condamnées  par 
les  passions  à  naître  et  à  ne  jamais  vivre?  Cepen- 
dant les  lois  de  presque  tous  les  peuples  anciens 
permettoient  l'exposition  et  le  meurtre  des  enfans, 
et  c'est  encore  aujourd'hui  un  usage  universel  dans 
une  grande  partie  du  globe.  Laissez  la  raison  phi- 
losophique peser  le  pour  et  le  contre,  calculer  les 
devoirs  des  parens,  l'intérêt  de  l'Etat  surchargé 
d'une  embarrassante  population ,  l'intérêt  de  l'en- 
fant même  à  qui  l'on  épargne  tant  de  souffrances, 
et  peut-être  de  crimes ,  en  abi  égeant  une  vie  après 
tout  si  peu  regrettable;  je  me  trompe  fort  si  la  rai- 
son ,  fondée  sur  ces  considérations  et  mille  autres 
pareilles  ,  ne  va  pas ,  pour  peu  que  l'intérêt  aiguise 
sa  subtilité  sophistique,  jusqu'à  voir  dans  ce  meur- 
tre l'exercice  d'un  droit  légitime  ,  et  même  un  acte 
d'humanité.  Et  qu'on  ne  m'accuse  pas  de  recourir 
à  des  suppositions  odieuses  et  sans  vraisemblance  ; 
car  les  raisonnemensque  tout  à  l'heure  j'appliquois 
à  l'enfance ,  des  peuples  entiers  les  ont  appliqués 
à  la  vieillesse  ;  et  au  fond,  ils  ne  diffèrent  pas  de 
ceux  par  lesquels  Rousseau  essaie  de  justifier  sa 
conduite  cruelle  envers  les  tristes  fruits  de  son 
libertinage.   Grâces  éternelles  soient  rendues  au 


EN    MATlilKE    DJi    KELIGION.  /j.Ji 

Christianisme ,  qui ,  de  l'enfant ,  être  vil  aux  v^-ux 
de  la  politique,  et  trop  souvent  à  charge  a  ]a  cuj[)i- 
dité ,  a  fait  un  être  sacré  aux  yeux  de  la  Uelij^ion! 
Tel  qui  insulte  cette  Relij^ion  sainte,  lui  doit  peut- 
être  la  vie.  Qui  sait  si,  sans  elle,  des  parens  dé- 
naturés ne  l'eussent  point ,  asa  naissance,  piécipitc 
datisle  courant  d'un  fleuve,  comme  le  pratiquent 
les  Indiens,  ou  ne  l'eussent  point,  comme  en  Chine, 
exposé  la  nuit  sur  la  voie  publique ,  pour  être  dé- 
voré des  animaux,  ou  enlevé  le  matin,  dans  le 
même  tombereau,  avec  les  houes  et  les  immon- 
dices des  rues?  Il  faut  l'apprendre  a  ceux  qui  se 
croient  sages  parce  qu'ils  méprisent,  et  profonds 
parce  que  les  plus  simples  vérités  n'arrivent  pas 
jusqu'à  eux  :  le  haptême  sauve  plus  d'enfans  chez 
les  nations  chrétiennes,  que  la  guerre  ne  détruit 
d'hommes.  Cependant  la  philosophie  ne  verra  dans 
le  baptême  qu'une  superstition  absurde ,  et  vous 
l'entendrez  se  rire  de  cette  sublime  institution, 
qui ,  considérée  sous  un  point  de  vue  purement 
politique,  seroit  encore  un  inappréciable  bienfliit 
et  un  chef-d'œuvre  d'humanité. 

La  douceur  et  l'équité  de  nos  lois  criminelles, 
leur  sainte  inflexibilité ,  les  précautions  infinies  du 
législateur  pour  prévenir  dans  leur  application  des 
méprises  funestes,  sont  encore  autaut  d'effets  de 
l'esprit  établi  par  le  Christianisme.  Lui  seul  a  appris 
à  l'homme  à  respecter  l'homme  :  la  philosophie , 
comme  le  paganisme,  n'apprend  qu'aie  mépriser; 
ot  c'est  ce  qui  faisoit  dire  à  Tertidlien  ,  reprochant 


4.02  ESSAI    SUR    L'iNDiriliKEiNCE 

aux  persécuteurs  tics  disciples  de  Jésus-Clirist  leur 
jéroce  dédain  pour  riiuiuanilé  :  O  homme  y  cUc  si. 
^T(iii(l y  situ  savais  ieconnoilve  (i)  î  L'iionune  alors 
se  coiiuoissoit  en  efl'et  si  peu,  cpi'il  s'évaluoit  ?» 
prix  d'artijent;  on  l'aclietoit,  on  le  vendoit  comme 
un  vil  bétail;  et,  pour  abolir  ce  trafic  infâme,  il 
fallut  (pie  Dieu  lui-même  fut  vendu  trente  deniers. 
Cette  exécrable  vente  fut  le  traité  de  notre  ra- 
chat (*). 

(i)  Tuhomo,  tantwn  nomen,  siintelligas  te!  Apolo- 
get.  aclv.  Gentes  ,  cap.  xlviii. 

(*)  Lors  de  la  conquête  de  F  Amérique  par  les  Espa- 
gnols ,  la  Religion,  couvrant  de  son  manteau  les  peuples 
vaincus ,  protégea  de  tout  son  pouvoir  leur  liberté.  Les 
protestans,  les  pliilosopbes  mêmes  ont  loué  la  conduite  du 
clergé  catholique  en  cette  occasion  (  voyez  Robertson , 
Histoire  de  V Amérique, e\,  M.  de  Humboldt).  Lui  seul , 
à  cette  mémorable  époque,  s'occupa  des  intérêts  de  fhu- 
manité,  et  les  défendit  avec  une  courageuse  persévérance 
contre  f  avarice  des  conquérans.  Et  voyez,  ici  même,  com- 
bien les  faits  s'accordent  avec  les  principes  établis  dans  ce 
chapitre  et  le  précédent.  Partout  oi!i  la  politique,  guidée 
par  l'intérêt  particulier,  agit  seule,  les  malheureux  indi- 
gènes, opprimés,  enchaînés,  furent  détruits  en  très-peu 
de  temps.  Là,  au  contraire,  oi^i  on  les  remit  entre  les 
mains  de  la  Religion,  ils  lui  durent  ces  deux  grands  biens, 
la  civilisation  et  la  liberté.  Quant  à  l'esclavage  des  noirs, 
l'Eglise  ne  f  approuva  jamais  ;  elle  le  toléra,  parce  que 
l'esclavage  est  plutôt  opposé  à  l'esprit  de  la  Religion  chré- 
tienne, qu'interdit  formellement  par  ses  lois.  Elle  en  pré- 
paroitpeu  à  peu  Fabolitiondans  nos  colonies,  en  adoucis- 
sant le  sort  des  esclaves,  eu  les  formant  à  l'état  social,  en 


Eîï    MATIERE    DE    IIELÏGIOW.  4^3 

'  Les  lois  païennes,  non  moins  barbares  qne  les 
mœurs,  se  jouoient  de  la  vie  des  hommes  avec  une 
effrayante  indifFérence.  S'il  arrivoit  à  Rome  qu'un 
citoyen  fût  assassiné,  on  mettoit  à  mort  ses  escla- 
ves. Leur  maître  éloit-il  accuse  lui-même,  on  les 
torturoit.  Que  si  la  loi  avoit  oublié  de  prévoir  quel- 
que caprice  du  prince  ou  de  la  multitude,  on  y  re- 
médioit  par  un  double  crime,  comme  l'iiistoire  le 
^marque  à  propos  du  meurtre  de  la  fdlede  Séjaji. 
Gela  ressemble  bien  peu,  il  en  faut  convenir,  aux 
sacrés  devoirs  que  la  Religion  impose  à  nos  rois. 
«  Je  jure,  »  c'est  le  serment  qu'elle  exige  d'eux 
avant  de  répandre  lliuile  sainte  sur  leur  front, 
«  Je  jure  de  garder  et  faire  garder  justice  et  misé- 
»  ricorde  en  tout  jugement,  afin  que  Dieu  tout- 
»  puissant  et  miséricordieux  me  fasse  aussi  misé- 
»  ricorde.  »   La  sévère   équité  et  la  mansuétude 


cultivant  avec  soin ,  clans  ces  enfans  tardifs ,  les  facultés 
et  les  vertus  dont  le  développement  annonceroit  pour  eux. 
l'âge  de  nïajorité.  La  Religion,  non  plus  que  la  natuiNp,  ne 
fait  rien  brusquement.  Elle  amène  de  loin  les  cliangemen* 
désirables,  et  les  opère  pat*  des  voies  douces  et  des  degrés 
bisettisibles.  \oilà  la  marche  de  la  sagesse.  La  philosophie 
ost.vpnue  tout  à  coup  déranger  cette  marche  :  elle  a  pro- 
clamé à  grand  bruit  la  liberté  des  noirs,  sans  précau- 
tions,  sans  prévoyance,  sans  examiner  si  les  hommes 
qu  elle  affrancliissoit  subitement  étoient  capables  d'èlre 
ILljres.  Qu'en  est-il  résulté?  l'embrasement  des  colonies  , 
le  massacre  des  colons ,  une  anarchie  complète  ,  et  d«s 
guerres  d'extermination. 

K  28 


/|â/i  ESSAI    SLfl    LilNDirPÉRElVCn 

clirctiennc,  le  devoir  cl  la  raison  du  devoir,  Je 
précepte  et  sa  sanclion,  loiit  est  Jà. 

Un  des  caractères  de  la  Relif^lon  esl  de  ne  ja- 
mais raisonner  avec  les  honrunes.  Elle  dit  aux  so- 
ciétés, comme  à  chacun  de  leurs  membres  :  Faites 
cela  ^  et  vous  imrez  (i).  Rien  de  plus  admiraljle 
que  cette  méthode  ;    mais  elle  ne  convient   qu'à 
Dieu.  La  Vérité  suprême  seule  a  le  droit  de  pres- 
crire avec  autorité  des  croyances,  et  la  souveraine 
Justice,  lé  droit  d'imposer  des  lois  qui  obligent 
sans  examen.  Et  comme  les  peuples  ne  vivent  que 
de  croyaiices,  et  que  l'ordre  ne  se  maintient  qu'à 
l'aide  des  lois,  il  s'ensuit  qu'aucune  société  ne  peut 
subsister  sans  un  pouvoir  divin ,  sous  lequel  ploient 
tous  les  esprits  et  toutes  les  volontés.  Réduit,  pour 
unique  moyen  de  conservation,  à  sa  faculté _de 
raisonner,  l'homme  périroit  dans  un  temps  très- 
court  :  il  en  est  de  même  des  nations.  Le  raisonne- 
ment s'égare  et  chancelle ,  dès  que  l'autorité  cesse 
de  le  soutenir.  Les  passions  alors  en  disposent,'  et 
lui  prêtent  leur  force  toute  destructive.  Que  %ç,r 
roit-ce,  par  exemple,  si  l'dn  remettoît  le  droit  de 
propriété  à  la  merci  de  la  raison?  Que  rie  diroit-eile 
point,  que  n'a-t-elle  point  diit,  pour  en  montrer  la 
nullité  et  l'injustice?  Philosophes,  point  de  phra- 
ses ,  répondez  nettement  :  A  quel  titre  aimez-vbus 
mieux  posséder  votre  champ ,  et  quelle  garantie 

(i)  Hoc  fat  et  vives.  Luc.  x ,  28. 


r.N    MATIÈRE    DE    IIELIGION.  ^^^ 

VOUS  paroît  plus  sure  ,  ou  la  loi  qui  dit  :  «  Tu  ne 
»  désireras  point  la  maison  de  ton  prochain,  ni 
«  son  champ ,  ni  son  hœuf ,  ni  rien  qui  lui  appar- 
»  tienne  (i)  ;  »  ou  les  raisonnemens  de  Raynal ,  de 
Diderot  et  de  Rousseau,  sur  l'origine  et  le  fonde- 
ment de  la  propriété  ? 

Les  bonnes  mœurs  achèvent  l'ouvrage  des  bon- 
nes lois.  Quid leges  sine  moiibus vanœ proficiiini? 
disoient  les  païens  mêmes.  A  quoi  sert  d'écrire  l'or- 
dre dans  un  code  ,  si  la  Religion  n'en  grave  l'amour 
dans  les  cœurs?  Les  lois  d'ailleurs  se  bornent  à  pros- 
crire certains  délits  ;  elles  ne  commandent  aucune 
vertu.  La  Religion  s'est  réservé  à  elle  seule  cette 
sublime  partie  de  la  législation  ,  qui  règle  tout  dans 
l'homme,  jusqu'à  ses  désirs  les  plus  secrets  et  ses 
affections  les  plus  fugitives.  Que  de  crimes  échap- 
pent à  la  justice  humaine!  Que  d'autres  elle  est 
contrainte  de  tolérer  î  La  Religion  ne  tolère  aucun 
désordre  :  elle  défend  la  pensée  même  du  mal  ; 
elle  nous  ordonne  de  tendre  à  une  perfection  infi- 
nie  :  Sojez  parfaits  comme  votre  Père  céleste  est 
parfait  (2).  Et,  chose  merveilleuse,  en  même  temps 
qu'elle  abat  l'orgueil  humain  sous  la  hauteur  de 
ses  préceptes,  et  réprime  tout  sentiment  de  pré- 
somption dans  le  juste ,  efn  lui  montrant  sans  cesse 
au-dessus  de  lui  de  houvelles  vertus  à  acquérir. 


(1)  Deuteron.y  cliap.rv,  21. 

(2)  Estote  crgo  vos  perfccti ,  siciit  etpater  K'ester  c cè- 
les ti  s  perf  ce  tus  est.  Mattb.,  cliap.  v,  48. 

28. 


43G  Lsaxi  bvi\  L'l^Dl^FÉn£^-cr 

elle  relevé  la  confiance  du  coupable,  en  ouvjanî 
au  repentir  l'iinniense  sein  de  la  miséricorde  divine. 
Au  contraire  delà  philosophie,  qui  ravit  à  la  vertu 
jusqu'à  l'espérance  ,  la  Religion  ôte  le  desespoir  du 
crime  même. 

Où  est  l'homme  sans  entrailles  que  n  attendrit 
jamais  la  beauté  de  la  morale  évangélique?  Quelle 
pureté  et  quelle  profondeur  dans  ses  préceptes  î 
quelle  perfection  dans  ses  conseils!  quel  touchant 
amour  de  l'humanité  î  quelle  douceur  aimable  et 
quelle  pénétrante  onction  dans  la  simplicité  de  ses 
maximes  I  Comme  elles  vont  droit  à  l'âme ,  et  comme 
elles  remuent  toute  la  conscience!  On  peut  violer 
cette  loi  divine  sans  doute;  mais  en  contester  l'ex- 
cellence, qui  l'oseroit,  à  moins  d'avoir  perdu  tout 
sentiment  du  bien?  La  paix ,  la  félicité  en  sont  les 
fruits.  Elle  unit ,  elle  console,  elle  prévient  ou  ré- 
pare les  maux  de  la  nature  et  de  la  société.  Le  ciel 
descendroit  sur  la  terre ,  si  les  hommes  vouloient , 
en  l'observant ,  consentir  à  leur  bonheur. 

Et  voyez  ce  que  fait  le  Christianisme  pour  les 
contraindre  d'être  heureux.  Il  ne  présente  point 
à  leurs  regards  une  abstraite  image,  un  fantôme 
idéal  de  vertu ,  qu'ils  admireroient  peut-être ,  mais 
qu'ils  ne  se  résoudroient  jamais  à  imiter  :  il  leur 
offre  la  vertu  même,  la  perfection  Vivante,  en 
la  personne  du  Dieu-Homme;  et  puis,  ajoutant 
a  ses  préceptes  une  sanction  d'une  force  infinie,  il 
ouvre  sous  les  pas  du  crime  le  ténébreux  abîme  de 
3 'enfer,  région  désolée  des  douleurs  et  des  suppli- 


EN    HATIKRE    DE    RELIGIO?^.  4^7 

ces  éternels,  et  montre  à  la  vertu,  clans  les  hau- 
teurs des  eieux,  l'immortel  prix  qui  l'attend.  Au- 
cune reeompense,  aucun  châtiment  fini,  nescroient 
dignes  de  la  justice  et  de  la  honte  de  Dieu,  ni  su(~ 
fisans  pour  retenir  l'homme  dans  l'ordre  ,  puisfpie 
l'espérance  même  du  souverain  hien ,  et  la  crainte 
du  souverain  mal ,  sont  encore  souvent  impuis- 
santes contre  les  prestiges  des  sens  et  l'aveugle 
fougue  des  passions. 

En  ceci  donc,  comme  en  tout  le  reste,  l'émi- 
nente  supériorité  du  Christianisme  sur  la  philo- 
sophie est  incontestahle.  Dans  la  houche  de  la 
philosophie,  le  mot  de  devoir  est  vide  de  sens  :  je 
défie  tous  les  philosophes  ensemhle  d'en  donner 
une  définition  intelligihle.  Mais  quand  ils  y  par- 
viendi oient,  quand  ils  convaincroient  la  raison  de 
la  réalité  de  la  vertu ,  que  seroit  cette  vertu  dé- 
pourvue de  sanction,  qu'un  vain  simulacre?  et  oii 
prendroient-ils  des  motifs  déterminans  assez  forts, 
pour  m'engager  à  lui  sacrifier  tout ,  et  jusqu'au 
honheur  ?  J'écoute  la  Religion ,  et  je  la  comprends 
lorsqu'elle  me  parle  de  peines  et  de  récompenses 
éternelles;  je  vois  la  un  motif,  un  intérêt  dune 
conséquence  infinie;  ma  raison  approuve,  mou 
cœur  est  touché.  Mais  où  est  le  ciel  de  la  philo- 
sophie? où  est  son  enfer?  où  est  rimmortelle  palme 
qu  elle  réserve  aux  disciples  de  la  vertu  ?  Qu'elle 
la  montre  ;  alors  peut-être  j'essaierai  de  la  mériter . 
Mais  qu'elle  ne  prétende  pas  me  séduire  avec  A^^ 
chimères.  Qu'est-ce  que  le  mépris  dont  elle  me 


4^8  ESSAI    SUJl    L'iNDlFFÉKtNCK 

menace ,  si  j'o])éis  à  mes  [lenchans?  Quel  vrai  bien 
me  ravira-l-il?  En  ([uoi  l'opijnon  d  autrui  affeclera- 
t-elle  mon  être?  Motera-t-elle  la  santé ,  les  riches- 
ses, le  sentiment  du  plaisir,  l'indépendance?  Le 
mépris  n'est  rien  si  je  le  méprise;  et  fussé-je  assez 
loible  pour  en  être  ému ,  qui  m'empêche  de  m'y 
soustraire,  comme  tant  d'autres,  en  enveloppant 
mes  jouissances  du  voile  épais  du  mystère?  Mais 
en  les  cachant  aux  autres  hommes ,  je  ne  me  les 
cacherai  point  à  moi-même  ;  il  faudra  les  acheter 
au  prix  du  remords.  Ceci  est  plus  grave  ;  voyons 
toutefois.  Je  veux  que,  dans  les  systèmes  philoso- 
phiques ,  la  conscience  ne  soit  pas  un  préjugé ,  ou 
que  ce  préjugé,  je  n'aie  pu  le  vaincre  ;  toujours  est- 
il  certain  que ,  placé  entre  un  plaisir  que   je  con- 
Toite,  et  le  remords  que  j'appréhende,  le  choix  du 
crime  ou  de  la  vertu  est  une  affaire  de  pure  sensa- 
tion. Si  le  désir  l'emporte ,  je  succombe  ;  je  résiste 
au  contraire,  si  la  crainte  est  plus  vive  que  le  désir. 
Or,  qu'on  me  nomme  la  passion  qni ,  sans  qu'on 
ait  à  redouter  d'autre  châtiment ,  sera  contenue  par 
la  simple  appréhension  du  regret  d'avoir  violé  les 
lois  abstraites  de  l'ordre. 

Non ,  la  philosophie  ne  peut  imposer  au  vice 
que  des  freins  impuissans,  comme  elle  ne  peut 
proposer  que  des  prix  chimériques  à  la  vertu.  Que 
me  promet-elle?  un  nom  dont  je  ne  suis  point  as- 
suré de  jouir,  un  vain  bruit  de  réputation,  que  le 
sage  dédaigne ,  et  qui  ne  console  pas  d'une  seule 
infortune  de  la  vie-  Encore  ,  cette  promesse ,  qni 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  /|5i) 

me  la  garaii  ti  l?  Qui  me  répond  que  la  vertu  n'atli  rera 
pas  au  coiiUairc,  sur  ma  tête,  l'insulte,  le  mépris, 
la  haine  ,  la  perséeution?  Scrois-je  le  premier  mor- 
tel qui  eût  1  eeueilli  ce  triste  fruit  de  sa  fidélité  à  des 
devoirs  pénibles?  On  m'offre  alors,  pour  compen- 
sation, la  joie  qui  accompagne  le  bon  témoignage 
de  soi.  Quelle  dérision!  La  joie  de  la  pauvreté ,  de 
la  faim ,  de  la  soif,  des  maladies ,  des  souffrances 
du  corps  et  des  douleurs  de  lame,  la  joie  des  pri- 
sons et  des  échaiauds ,  la  joie  d'une  misère  sans 
espérance  î  Je  ne  sais  que  comparer  à  cette  joie 
étrange,  si  ce  n'est  cette  autre  joie  que  doit,  dit- 
on,  nous  faire  éprouver  la  stérile  contemplation 
de  l'ordre,  qui  froisse  et  brise  tous  nos  penclians 
sous  ses  lois  inflexibles.  Eh!  qu'importe  la  beauté 
d'une  machine,  au  malheureux  qui  est  broyé  entre 
ses  rouages  ? 

Voilà  pourtant  les  plus  forts  motifs  qu'ait  pu 
trouver  la  philosophie  pour  détourner  les  hommes 
du  crime  ,  et  pour  les  porter  à  la  vertu.  Ne  sachant 
sur  quel  principe  exiger  d'eux  le  sacrifice  de  leur 
intérêt,  sacrifice  qui  constitue  proprement  la  vertu, 
elle  s'est  avisée  de  soutenir  que  la  vertu  n'est  que 
cet  intérêt  même  (*).  Cela  seroit  vrai ,  si  la  pratique 


(*)  «  Toutes  les  qucsiions  qui  tiennent  à  la  morale  ont 
»  dans  notre  propre  cœur  une  solution  toujours  prête , 
»  que  les  passions  nous  empêchent  quelquefois  de  suivre, 
«  mais  qu'elles  ne  détruisent  jamais;  et  la  solution  de 

toutes  ces  questions  aboutit  toujours,  par  plus  ou  moins 


» 


44o  ESSAI    SUR    L'uNDirrÉftl-NCK  ' 

des  devoirs  nons  rciidoit  toujours  actuel Inmont  lieu- 
veux.  Alois  les  hommes,  qui  ne  peuvent  se  trom- 


»  de  brandies,  à  un  Ironc  commun,  à  notre  intérêt  Ijien 
»  entendu,  prineij)e  de  toutes  les  obligations  morales.  » 
(  D'Alembei't,  Eclaircissement  sur  les  Elém.  de  philos, y 
t.  V  des  Mélanges  ,  p.  6.)  —  J'admire  qu'avec  de  l'esprit 
on  puisse  dire  de  si  grandes  sottises.  Comment  mon  inté- 
rêt, qui  n'est  relatif  qu'à  moi,  peut-il  m' imposer  des  obli- 
gations envers  les  autres?  Je  ne  crois  pas  qu'on  ait  jamais 
allié  deux  idées  plus  disparates.  Autant  vaudroit  soutenir 
francliement ,  comme  Diderot,  que  notre  seul  devoir  est 
de  nous  rendre  lieureux  :  cela  se  comprend  au  moins. 
Mais  quoi  qu'il  en  soit  au  fond  de  la  maxime  de  d'Alem- 
bert,  considérez-en  les  conséquences.  D'abord,  qui  vous 
garantit  que  la  généralité  des  liommes  sauront  toujours  ' 
bien  entendre  leur  intérêt,  dans  le  sens  où  cet  intérêt  est 
celui  de  la  société  entière,  et  dépend  de  tous  les  rapports 
qui  peuvent  exister  entre  ses  membres  ?  Que  de  connois- 
sances ,  que  de  lumières  ,  que  d'expérience  ,  que  de  ré- 
flexions, quelle  profondeur  et  quelle  sagacité  d'esprit  ne 
faut-il  pas  pour  embrasser  tant  d'objets  divers,  les  exami- 
ner, les  comparer,  et  en  tirer,  dans  cliaque  circonstance, 
des  règles  de  conduite  appropriées  à  notre  position?  La 
morale  ne  sera  donc  que  pour  les  pliilosopbes ,  tout  au 
plus.  En  effet,  puisque  notre  intérêt  bien  entendu  est  le 
principe  de  toutes  les  obligations  morales,  il  ne  sauroit 
exister  d'obligations  morales  pour  ceux  qu'une  cause 
quelconque  met  bors  d'état  de  bien  entendre  leur  intérêt. 
S'ils  se  trompent,  c'est  un  mallieur,  et  non  pas  un  crime. 
Tl  y  a  plus ,  le  fripon  qui  croit,  en  me  volant,  bien  enten- 
dre son  intérêt,  loin  de  mériter  qu'on  le  blâme,  fait  au  con- 
traire une  action  louable;  il  remplit  avec  scrupule  son 
devoir  tel  qu'il  le  connoit.  Non,  répondrez-vous  j  il  s'a- 


EN    MATIÈRE    DE /rELTGIOIV.  44a 

l^cv  sur  ce  qu'ils  sentent,  seroient  vertueux,  par 
la  même  nécessité  invincible  qui  les  force  de  dé- 
sirer leur  bien-être.  Mais  il  s'en  faut  bien  qu'il  en 
soit  ainsi  ;  et  la  Religion ,  trop  riche  de  vérités  poiu- 
avoir  jamais  besoin  du  mensonge,  ne  craint  point 
d'en  avertir  liautcmeut  ses  disciples.  «  Si  nos  espé- 
»  rances ,  dit  saint  Paul ,  sont  renfermées  dans  celte 
»  vie  seule,  nous  sommes  les  plus  misérables  des 
»  hommes  (i)-    » 


huse  ,  etdevroit  mieux  raisonner.  Mais  qui  vous  a  dit 
qu'il  le  peut  ?  Et  pais  ,  de  quel  droit  prétendez-vous 
qu'en  ce  qui  le  concerne  votre  jugement  l'emporte  sur  le 
sien?  Comment  lui  prouverez  -  vous  que  vous  entendez 
mieux  que  lui  ses  intérêts?  IVotre  intérêt ,  qui  n'est  que 
notre  Jjonheur,  ne  dépend-il  pas  de  notre  manière  de 
penser  et  de  sentir  ?  Yous  craignez  l'infamie  :  il  la  brave. 
Vous  lui  montrez  la  potence  :  tous  les  voleurs  sont-il» 
pendus?  La  probabilité  de  voler  impunément  est  un  des 
élémens  de  son  calcul.  Mais,  en  donnant  un  exemple  fu- 
neste, il  s'expose  à  ce  qu'un  jour  on  l'imite  à  ses  dépens  : 
soit,  c'est  un  risque  qu'il  court;  et  pourquoi  préfércroit- 
il  la  certitude  de  n'être  jamais  volé  ,  ne  possédant  rien,  au 
danger  liypotliétique  de  perdre  une  portion  de  ce  qu'il 
auroit  acquis  par  cette  voie  ?  Le  pis  aller  pour  lui  est  de 
revenir  à  l'état  fàclieux  où  vous  vouliez  qu'il  demeurai. 
Dans  l'intervalle,  il  aura  joui  :  et  comme,  à  ne  considérer 
<pie  la  vie  présente,  c'est  son  intérêt  bien  entendu,  le  vol, 
accompagné  des  précautions  convenables ,  est  évidem- 
ment ,  à  son  égard  ,  une  obligation  morale, 

(i)  Si  in  hac  vitci  tantiini  in  Christo  sperantes swnus, 
niiserabiliores  siinius  omnibus hominibus.  lîlp.  l  ad  Cor., 
cap.  XV,  19. 


1*2  K5SAI    SUR    l/lNDlFFÉRtNCt 

[.'intérêt  du  Chrétien  est  de  J^a^ner  le  ciel,  quoi 
<[\i  il  lui  en  coûte  de  travaux  et  de  souffrances  en 
ccitc  vie  :  mais  qui  iien  attend  point  d'autre  n'a 
quun  intérêt,  c'est  de  se  rendre,  n'importe  à  quel 
prix,  heureux  dans  celle-ci.  Or,  quelétranj^e  ]>on- 
lieiu-  à  proposer  à  l'homme,  que  de  coml)attre 
incessamment  ses  désirs,  ses  inclinations,  les  be- 
soins même  de  la  nature  ;  que  de  se  sacrifier,  en 
toute  occasion,  sans  espoir  de  récompense,  à  la 
félicité  d'autrui  î  Quoi  !  l'intérêt  du  pauvre  est  de 
manquer  du  nécessaire,  lorsqu'il  peut  s'emparer 
tl'une  portion  du  siqierflu  du  riche?  On  le  pendra 
s'il  vole.  J'entends  :  l'intérêt  de  vivre  doit  l'em- 
porter sur  l'intérêt  d'apaiser  sa  faim.  Donc ,  s'il 
étoit  sûr  d'éviter  le  supplice  ,  le  second  intérêt,  de- 
meurant seul ,  dé  terminer  oit  un  devoir  contraire. 
Otezle  bourreau,  la  morale  change  ;  il  est  le  père 
de  toutes  les  vertus.  Cependant,  quoi  qu'on  fasse, 
ce  puissant  moraliste  ne  saur  oit  suffire  à  tout.  La 
plupart  des  vices  qui  ruinent  sourdement  la  société , 
ou  qui  en  troublent  l'harmonie ,  l'avarice,  la  cupi- 
dité, l'égoïsme  ,  l'ingratitude  ,  la  dureté  de  cœur, 
l'envie,  la  haine,  la  calomnie,  le  libertinage,  ne 
sont  point  de  son  domaine.  Il  ne  garantira  pas  votre 
fille,  votre  femme,  de  la  séduction.  Or  ,  que  dans 
l'ardeur  d'une  violente  passion ,  je  sois  maître  de 
la  satisfaire  en  secret,  avec  la  certitude  de  n'être 
jamais  découvert ,  direz-vous  que  mon  intérêt  me 
conmiande  de  repousser  obstinément  le  plaisir  qui 
s'offre  à  moi  ?  Sera-ce  encore  mon  intérêt  qui  me 


EN    MATIÈllE    DE    RELIGIOW.  443 

fera  renoncer  à  nies  haLitudes,  à  mes  commodités , 
a  mes  biens,  a  ma  patrie,  à  ma  famille,  à  tout  ce 
que  j'ai  de  plus  cher,  pour  l'utilité  de  mes  sembla- 
bles, ou  de  TEtat  à  qui  j'a[)partiens?  Ou  n'a  pas, 
que  je  sache,  observé  jusqu'ici ,  que,  dans  ces  cas 
divers,  les  vertus  des  incrédules,  comparées  à  celles 
des  Chrétiens ,  eussent  un  caractère  de  supériorité 
assez  frappant,  pour  accréditer  beaucoup  le  prin- 
cipe de  l'intérêt  personnel.  Comment  trouver ,  dans 
cet  intérêt ,  la  raison  du  plus  grand' sacrifice  que  la 
société  puisse  demander  à  ses  membres ,  et  que 
l'homme  puisse  faire  à  l'homme ,  le  sacrifice  de 
l'existence  même?  Tous  nos  intérêts  présens  sont 
renfermés  dans  le  suprême  intérêt  de  la  vie.  Qui  la 
donne,  ne  se  réserve  rien,  pas  même  l'espérance. 
Avant  de  prétendre  à  la  vertu,  dont  ce  sacrifice  est 
le  dernier  degré,   que  la  philosophie  aille  donc 
chercher  dans  le  sein  du  néant  un  intérêt  qui  ba- 
lance à  lui  seul  tous  les  autres;  qu'elle  nous  montre 
au  fond  du  sépulcre,  au  milieu  de  cette  froide 
poussière  et  de  ces  stériles  osscmens  qui  ne  se  rani- 
meront jamais ,  le  prix  qui  doit  payer  le  j)lus  su- 
blime des  dévouemens. 

Des  sopliismes  ne  détruisent  point  la  réalité  des 
choses.  On  aura  beau  vouloir  confondre  les  intérêts 
particuliers  avec  l'intérêt  commun ,  il  existera 
toujours  entre  eux  une  opposition  invincible  à  tous 
lesraisonnemens.  En  mille  circonstances,  l'intérêt 
commun  exigera  que  je  languisse  dans  l'indigence, 
que  j'use  mes  forces  et  ma  santé  dans  des  travaux 


'\\\  ESSAI    SUR    l'indifférence 

jK'nihles ,  dont  cl'aulies  recueilleront  le  fruit  ;  fpie 
j  étouffe  mes  désirs,  mes  penehans ,  mes  affections  ; 
que  je  souffre  enfin,  et  que  je  meure  :  et  jusqu'à 
ce  qu'on  ait  prouvé  que  la  misère,  la  souffrance ,  la 
mort,  sont  en  elles-mêmes  des  Liens  préférables  aux 
richesses ,  aux  plaisirs,  a  la  vie ,  il  sera  faux ,  évidem- 
ment faux ,  que  l'intérêt  particulier  ,  séparé  de  la 
crainte descliatimenset  de  l'espoir  des  récompenses 
futures ,  soit  la  règle  du  devoir  etle  fondement  de  la 
jnorale.  S'il  existoit  une  contrée  où  cette  doctrine  fût 
universellement  reçue  ,  la  plus  horrible  confusion 
y  tiendroitlieude  l'ordre,  et  il  faudroitsehâter  de 
fuir  cette  terre  funeste,  où  le  crime  sans  remords 
régneroit  arrogamment  sovs  le  nom  de  vertu . 

Voulez-vous  diviser  les  hommes,  exciter  entre 
eux  la  haine,  exalter  l'égoïsme,  la  cupidité ,  toutes 
les  passions;  mettez  l'intérêt  personnel  en  jeu.  \  ou- 
lez-vous  au  contraire  unir  les  membres  de  la  famille 
et  de  l'Etat ,  produire  la  douce  concorde  ,  la  tendre 
humanité  ;  faites  que  chacun ,  s'oubliant soi-même , 
se  sente ,  pour  ainsi  dire ,  exister  en  autrui ,  et  ne 
connoisse  d'autre  intérêt  que  l'intérêt  de  tous.  Tel 
est  l'esprit  du  Christianisme;  et  depuis  qu'il  y  a 
des  peuples ,  aucun  n'a  subsisté  que  par  une  parti- 
cipation plus  ou  moins  abondante  de  c€t  esprit,  et 
des  vérités  qui  en  sont  le  principe.  Son  extinction 
totale  chez  un  peuple  seroit  l'entière  extinction  de 
la  vie  même  de  ce  peuple;  comme,  de  son  parfliit 
développement,  résulte,  pour  les  nations,  la  plus 
tirande  force  de  vie. 


lùv   MAriKiu;  DR  ni;i-f(:rOi\.  44'^ 

Tout  sacrifier  à  soi  osl  un  pcjicliant  naturel  u 
riiomme ,  parce  que  natuieJleineut  rJiomnie  se 
préfère  a  tout.  Le  principe  de  l'intérêt  particulier 
(3t  le  principe  des  devoirs  sont  donc  essentiellement 
opposés,  et  l'être  cpii  nauroit  d'autre  règle  des  de- 
voirs que  son  intérêt,  seroit  essentiellement  inso- 
ciable; car  l'abandon  de  soi,  dans  les  membres 
d'une  société  quelconque,  est  la  première  condi- 
tion de  l'existence  de  cette  société.  x\insi  la  R(îJi- 
gion ,  société  entre  Dieu  et  l'iiomme ,  est  fondée 
sur  le  don  mutuel  ouïe  sacrifice  de  Dieu  à  l'homme 
et  de  l'homme  a  Dieu,  et  la  société  humaine  est 
également  fondée  sur  le  don  mutuel  ou  le  sacrifice 
de  l'homme  à  l'homme ,  ou  de  cîiaque  nomme  à 
tous  les  hommes  ;  et  le  sacrifice  est  de  ressence  de 
toute  vraie  société.  La  doctrine  évangélique  du  re- 
noncement à  soi-même  ,  si  étrange  au  sens  humain , 
n'est  que  l'expression  de  celte  vérité ,  ou  la  pro- 
mulgation de  cette  grande  loi  sociale.  Voilà  pour- 
quoi ,  chez  les  nations  chrétiennes ,  l'idée  de  dévoue^ 
ment  et  àe  consécration  se  joint  à  toute  fonction 
publique  :  idée  sublime  ,  que  la  Religion  nous  a 
rendue  si  familière,  qu'à  peine  excite-t-elle  notre 
attention.  Nous  jouissons  dédaigneusement  des 
bienfaits  du  Christianisme,  comme  des  bienfaits  de 
la  nature  :  plus  ils  sont  grands,  multipliés,  conti- 
nuels, moins  ils  nous  étonnent  et  moins  ils  nous 
touchent. 

Cependant;  voulons-nous  sentir  la  diflférencîMle 


446  ESSAI    SLIl     L'llNDlIIlir.tINCi: 

notre  ctat  social  à  celui  qui  l'a  précédé,  écoulons 
Jésus-Christ  lui-même  :  il  y  a  plus  de  vérités  dans 
une  de  ses  paroles  que  dans  les  discours  de  tous  les 
pliiJosopJies  ensejmbie. 

«  Jésus,  appelant  ses  disciples,  leur  dit  :  Vous 
M  savez  que  ceux  qui  paroissent  posséder  le  pou- 
»  voir,  chez  les  gentils,  dominent  sur  eux;  et  leurs 
>»  princes  ont  puissance  sur  leur  personne.  " 

Ainsi,  d'un  côté,  l'apparence,  et,  pour  ainsi 
dire,  l'ombre  du  pouvoir,  et  en  réalité  la  domina- 
tion de  la  force,  ludentur principari...,  dominan- 
turj  et,  de  l'autre  côté,  l'esclavage,  potestatein 
hahent  îpsorumj  absence  d'autorité ,  violence  aveu- 
gle, soumission  tremblante  et  servile,  néant  d'o- 
béissance :  voilà  la  société  païenne. 

«  Gr,  ajovite  le  Sauveur,  il  n'en  sera  pas  ainsi 
j>  parmi  vous  ;  mais  quiconque  voudra  s'élever  au- 
»  dessus  des  autres,  sera  votre  serviteur,  et  qui- 
conque voudra  être  le  premier  entre  vous,  sera 
le  serviteur  de  tous  :  car  le  Fils  de  l'homme  lui- 
même  n'est  pas  venu  pour  être  servi ,  mais  ponr 
servir,  et  pour  donner  sa  vie  pour  la  rédemption 
de  plusieurs  (i).  » 


(i)  Jésus  autem  vocans  eos ,  ait  il  lis  :  Scitis  quia  hi 
qui  videntur  principari  gt:ntihus,  dominantur  eis  ;  et 
principes  eoruin  potestatem  hahent  ipsorum.  Non  ita 
est  autem  in  vobis,  sed  quicumque  voluerit  Jieri  ma- 
jor^ erit  vester;  minister  et  quicumque  voluerit  in  vo- 
bis  primus  esse,   erit  omnium  sennis  :  nàm  et  Filins 


EN    MATILllE    DE    IlELIGlON.  4^7 

Ici  tout  cliaiii^e  :  le  pouvoir  .  établi  pourriiiléiét 
de  tous,  devieut  une  chaige,  et  l'obéissance  un 
dioil.  liéguer  ,  c'est  servir ,  et  le  souverain  n'est  que 
le  premier  serviteur  des  peuples  :  plus  il  est  grand , 
plus  son  ininisiève  est  laborieux;  et,  tandis  qu'il 
n'est  pas  i^i  membre  de  la  société  qui  n'ait  le  droit 
d'être  setvî ^  lui  seul ,  dépouillé  du  privilège  de  l'o- 
béissance, et  se  sacrifiant,  comme  le  Fils  de 
riiomme,  au  bonbeur  des  liommes,  demeure,  au 
milieu  de  la  liberté  générale ,  esclave  de  l'ordre  et 
de  la  félicité  publique.  Voilà  la  société  cbrétienne. 

L'esprit  de  sacrifice  ,  ou  l'esprit  d'amour  ,  y  com- 
bat sans  cesse ,  avec  un  succès  proportionné  au 
degré  de  foi,  le  principe  désastreux  de  l'intérêt 
particuliei'.  L'abandon  absolu  de  cet  intérêt  est 
comme  l'âme  de  nos  institutions  religieuses  et  poli- 
tiques; et  rien,  dans  les  Etats ,  n'est  durable  et  vé- 
ritablement social ,  que  ce  qui  repose  sur  cette  base. 
L'abnégation  de  soi-même  est  la  première  condition 
de  toutes  les  grandeurs  clirétiennes.  Il  n'appartient 
pas  à  beaucoiip  d'iiommes  d'en  savoir  porter  le 
poids.  Image  et  source  de  tous  les  pouvoirs  conser- 
vateurs de  l'ordre  social ,  la  royauté  commence  dans 
le  dénûment  de  la  crèclie ,  s'exerce  et  croît  dans 
les  travaux,  les  fatigues,  les  veilles,  recueille  en 
passant  quelques  palmes,  quelques  acclamation:» 

hominis  non  venit  ut  ministrarctur  ei ,  sed  ut  minis- 
traret ,  et  daret  animant  siiavh  redemptionem  pr^ 
mullis.  Marc,  cap.  x,  ^2,  45.  . 


/\\^  KSSAI    bUlV    l'uNDIFFÉRENCB 

i'iit2:ilivf's,  suivies  l)i(îjilotcle  nialcdiclious  et  de  cr'ift 
de  mort ,  des  aiit^oisses  et  des  transes  du  jardin  de 
l'a<^onic  ,  des  tortures  du  prétoire ,  et  eiilin  ,  cour- 
bée sous  la  croix ,  et  le  front  ceint  d'un  diadème 
d'épines,  vient,  en  bénissant  ses  bourreaux,  expi- 
rer sur  la  montagne  qui  couronne  la  vallée  de  To- 
l)lie[h. 

C'est  le  propre  des  têtes  étroites,  d'être  extrême- 
ment frappées  des  foiblesses  des  individus ,  et  fort 
peu  de  l'esprit  général  des  institutions.  Tous  les  re- 
proches qu'on  fait  à  la  noblesse,  au  clergé,  n'ont 
pas  d'autre   fondement.  Mais  qu'on  nous  montre 
dans  l'antiquité  quelque   chose  de  comparable  à 
cette  consécration  héréditaire  de  certaines  familles 
et  de  certaines  classes  de  citoyens  au  service  de  la 
société ,  dans  les  hautes  fonctions  du  sacerdoce,  de 
la  magistrature  et  de  la  guerre  ;  consécration  si  en- 
tière ,  sacrifice  si  parfait  de  l'homme  à  l'homme , 
que  rien  n'en  est  excepté ,  ni  le  repos,  ni  les  jouis- 
sances domestiques,  ni  les  biens,  ni  la  vie.  Voulez- 
vous  juger ,  par  un  seul  fait,  du  changement  que  la 
Religion  a,  sous  ce  rapport,  opéré  dans  les  idées? 
Le  sévère  Brutus  exerçoit ,  à  main  arméei ,  d'hor- 
ribles usures  dans  les  provinces ,  sans  que  sa  renom- 
mée en  souffrît.  Parmi  nous ,  tout  liomme  public 
qui  eut  laissé  maîtriser  son  âme  par  le  vil  intérêt 
personnel,  auroit  naguère  été  flétri  comme  le  der- 
nier des  misérables. 

Nous  avons  vu  la  philosophie ,  venant  à  la  suite 
du  Christianisme ,  introduire  dans  la  société  tous 


EN    M\TIERE    DE    RELIGION.  /j^jQ 

les  désordres  et  tous  les  crimes,  et  nid  n'en  a  été 
surpris,  car  rien  ne  se  conçoit  plus  aisément  que 
le  passage  du  bien  au  mal,  ou  la  dépravation  du 
<:œur  humain;  c'est  la  pente  même  de  la  nature. 
Dix-huit  siècles  avant  cette  époque ,  le  Christia- 
nisme, venant  à  la  suite  de  la  philosophie,  avoit 
introduit  dans  la  société  toutes  les  vertus ,  et  jamais 
prodij^e  si  grand  n'avoit  étonné  la  terre;  car  le  pas- 
sage du  mal  au  bien ,  leffort  par  lequel  les  peuples 
s'élèvent,  du  sein  de  la  dissolution  et  d'une  anar- 
chie universelle,  à  la  perfection  de  l'ordre,  est  visi- 
blement au-dessus  de  la  nature.  Aussi  les  païens  ne 
purent-ils  d'abord  rien  comprendre  à  la  morale 
chrétienne.  Ils  contemploient  avec  surprise ,  et 
presque  avec  scandale,  ce  sublime  désintéresse- 
ment ,  cette  union  parfaite ,  cette  charité  compa- 
tissante, cette  douce  sévérité  de  mœurs,  qui  con- 
trastoient  si  étrangement  avec  leurs  propres  vices. 
La  vertu  leur  étoit  comme  un  mystère  effravant. 
Une  secrète  inquiétude  les  aliénoit  des  disciples  de 
Jésus-Christ ,  de  cette  société  naissante,  dont  l'E- 
criture nous  donne,  en  quelques  mots,  une  idée  si 
merveilleuse.  «  La  nudtitude  des  croyans  ne  for- 
«  moit  qu'un  cœur  et  qu'une  âme  :  aucun  d'eux 
»  n'appeloit  sien  ce  qu'il  possédoit ,  mais  tout  étoit 
»>  comnmn  entre  eux  (i).  »  Le  monde,  stupéfait 


(i)  Midtiludinis  aulc/n  credcntium  crut  cor  uniim  ,  et 
anima  luia  :  nec  qidsqiiaiu  coram ,  (juœ possidebat ,  ali^ 
(juld ,  suiim  esse  dicebat,  sed  eraiit  illis  omnia  com- 
vumia»  Act.,  cap.  iv  ,  52. 

1.  29 


/|5o  ESSAI    SLl'.    j/iJXDllTlinLiNCE 

triiii  pareil  spectacle,  s'en  alai'inoil._,  et  la  raisoji, 
destituée  de  la  foi ,  ne  pouvant  atteiiidre  à  cette 
hauteur ,  des  hommes  qui  ne  connoissoient  d'autie 
mobile  des  actions  humaines  que  l'intéiét,  se  vi- 
rent contraints  d'imputer  aux  (Chrétiens  des  crimes 
secrets,  poiu^  s'exphquer  leurs  vertus  publiques. 
Ce  fut ,  en  partie ,  pour  repousser  ces  indignée  accu- 
sations, et  pour  indiquer  aux  païens  la  source  des 
vertus  qu'ils  calonuiioient,  que  Tertullien  publia 
son  admirable  Apologétique. 

ce  J'en  atteste,  disoit-il,  vos  propres  actes,  vous 
3>  qui  présidez  tous  les  jours  au  jugement  des  accu- 
»  ses  :  ce  voleur ,  cet  assassin,  ce  sacrilège ,  ce  sé- 
5)  ducteur,  est-il  inscrit  comme  Chrétien  sur  vos 
"  registres  ?  Ou ,  lorsque  les  Chrétiens  comparois- 
«  sent ,  en  cette  qualité ,  devant  vous  ,  qui  d'entre 
w  eux  est  trouvé  coupable  de  ces  délits  ?  C'est  des 
»  vôtres  que  regorgent  les  prisons ,  les  mines  ;  c'est 
»  des  vôtres  que  s'engraissent  les  bétes;  c'est  parmi 
»  les  vôtres  que  les  entrepreneurs  de  massacres  re- 
»  crutent  incessamment  ces  troupeaux  de  criminels 
»  destinés  à  vos  jeux.  La  nul  Chrétien ,  ou  il  n'est 
w  que  Chrétien.  S'il  est  chargé  d'un  autre  crime , 
3>  dés  lors  il  n'est  pas  Chrétien. 

»  Nous  seuls  donc  sommes  innocens.  Pourquoi 
»  s'en  étonner ,  si  c'est  pour  nous  une  nécessité  de 
»  l'être  ?  Oui ,  c'est  pour  nous  une  nécessité.  Ins- 
»  truits  de  Dieu ,  nous  connoissons  parfaitement  la 
3>  vertu  ,  qu'un  maître  parfait  nous  révèle;  et  nous 
»  la  pratiquons  fidèlement,  par  l'ordre  et  sous  les 


EN    MATIÈRE    DE    RELlGlOîV.  /J^A 

rcgai'cls  d'un  formidable  Juge.  Pour  vous ,  elle 
»  vous  est  enseignée  par  l'iiomnie ,  commandée  par 
»  l'homme.  Vous  ne  pouvez  donc  ni  la  coimoîtrc 

>  comme  nous,  ni  la  pratiquer  comme  nous  :  tout 

>  vous  manque ,  et  la  plénitude  de  la  vérité,  et  la 

>  redoutable  sanction  du  devoir.  Qu'est-ce  que  la 
sagesse  de  l'homme,  pour  montrer  ce  qui  est  vrai- 

>  ment  bon  ?  Qu'est-ce  que  son  autorité ,  pour  l'or- 
donner? L'une  s'abuse  aussi  aisément  que  l'on 

»  méprise  aisément  l'autre. 

»  Et ,  en  effet,  quel  est  le  précepte  le  plus  com- 
»  plet,  ou  celui  qui  dit  :  Tu  ne  tueras  point;  ou 
»  celui  qui  défend  jusqu'à  la  colère?  Lequel  est  le 
»  plus  parfait  d'interdire  l'adultère  ,  ou  la  simple 
»  concupiscence  des  yeux?  les  actions  mauvaises, 
"  ou  jusqu'aux  paroles  malfaisantes?  de  défendre 
»  l'injure,  ou  de  défendre  même  de  la  repousser? 
j>  Et  encore  s^ichez  que  ce  qui  pardît  tendre  à  la 
«  vertu,  dans  vos  lois,  elles  l'ont  emprunté  d'une 
>ï  loi  plus  ancienne,  de  la  loi  divine. 

»  Toutefois  ,  qu'est-ce  au  fond  que  l'autorité 
"  des  lois  humaines ,  que  l'homme  élude  en  ca- 
"  chant  son  crime  ,  et  qu'il  brave  volontairement 
»  ou  par  nécessité?  Considérez  en  outre  la  briè- 
"  vcté  du  supplice,  que  la  mort  termine,  quel 

»  qu'il  soit Four  nous,  qui  devons  être  jugés 

»  par  un  Dieu  qui  voit  tout ,  et  qui  savons  que  ses 
»  punitions  sont  éternelles ,  nous  embrassons  seuls 
»  la  vertu,  et  parce  que  nous  la  connoissons  par- 
^>  faitement.  et  parce  qu'il  n'est  point  dombres 

29- 


/|.S2  ESSAI    SUR    l'iNDIITÉRENCE 

»  assez  épaisses  pour  caclier  le  crime ,  et  à  cause 
»  tle  la  f^raudeur  du  supplice,  non  [)as  seulement 
»)  long,  mais  éternel.  INous  craignons  le  Juge  sou- 
«  verain,  que  doit  craindre  celui  qui  juge  des 
»  hommes  qui  le  craignent;  nous  craignons  Dieu, 
»  et  non  le  proconsul  (i).  » 

Si  la  philosophie  connoît  des  motifs  plus  répri- 
jnans ,  qu'elle  les  indique.  Si  elle  ncn  connoît  pas , 
qu'elle  se  retire,  et  laisse  la  Religion  régner  en 
paix  sur  la  société,  où  elle  seule  étahlit  et  maintient 
Tordre.  Quoi  que  l'orgueil  se  persuade,  la  main  de 
l'homme  est  trop  foible  pour  porter  le  sceptre  du 
monde  moral.  Jamais,  à  la  voix  de  la  raison,  et 
sous  l'empire  des  lois  humaines,  on  ne  vit  naître 
des  vertus  semblables  à  celles  dont  Tertullien  va 
nous  tracer  le  tableau. 

tf  Nous  faisons  le  bien  sans  acception  des  per- 
«  sonnes,  parce  que  nous  le  faisons  pour  nous- 
3)  mêmes,  attendant  notre  récompense,  non  des 
3j  hommes ,  dont  nous  dédaignons  la  gratitude  et 
3>  les  louanges;  mais  de  Dieu,  qui  nous  fait  un  de- 
»  voir  de  cet  amour  universel.  Tout  acte,  toute 
3J  parole  nuisible  à  autrui ,  le  désir ,  la  simple  pen- 
î)  sée  du  mal  nous  sont  également  interdits.  Qui 
»  pourrions-nous  haïr,  s'il  nous  est  ordonné  d'ai- 
>j  mer  nos  ennemis  même?  S'il  nous  est  défendu  de 
3)  nous  venger  de  ceux  qui  nous  offensent,  afin  de 
»  ne  pas  nous  rendre  aussi  coupables  qu'eux,  qui 

(i)  Jpolo^et.  adv.  Cent.,  c.  xlv. 


KN    MATIÈRE   DE    RELTCION.  /^iù 

w  pourrions-nous oirenser?  Vous-mêmes,  soyez-en 
»  ju^es.  Combien  de  fois  sévissez-vous  contre  les 
»  Chrétiens,  ou  de  votre  propre  mouvement,  ou 
M  pour  obéir  aux  lois?  Combien  de  fois,  sans  at- 
n  tendre  vos  ordres,  et  sans  autre  droit  que  sa 
w  rage,  une  populace  ennemie  nous  accable  de 
»  pierres,  et  incendie  nos  maisons I  Dans  la  fu- 
»  reur  des  bacchanales,  on  n'épargne  pas  même  les 
»  morts  :  arrachés  du  sépulcre  où  ils  reposent,  de 
>»  cet  asile  sacré  de  la  mort,  déjà  méconnoissables , 
"  déjà  mutilés,  on  outrage,  on  déchire  leurs  ca- 
»  davres ,  on  en  disperse  les  débris.  Nous  vit-on  ja- 
»  mais  user  de  représailles  contre  cette  haine  for- 
w  cenée  qui  nous  poiusùit  au  delà  du  trépas  ?  Une 
M  seule  nuit  et  quelques  flambeaux  suffiroient  pour 
w  en  tirer  une  ample  vengeance  :  mais  à  Dieu  ne 
j>  plaise  qu'une  Religion  divine  ait  recours  pour  se 
»  venger  à  des  moyens  humains,  ou  qu'elle  s'af- 
»  flige  d'être  éprouvée  par  les  souffrances. 

«  Indifférens  à  la  gloire  et  aux  honnçurs,  vos 
»  assemblées  publiques  n'ont  pour  nous  aucun  at- 
j>  trait.  Nous  renonçons  à  vos  spectacles ,  à  cause 
»  de  leur  origine  superstitieuse.  Nous  n'avons  rien 
»  de  commun  avec  les  extravagances  du  cirque, 
»  les  obscénités  du  théâtre,  les  barbaries  de  l'arène, 
»  la  frivolité  des  gymnases.  Nousne  formons  qu'un 
»  corps,  uni  par  les  liens  d'une  même  foi,  d'une 
»  même  discipline ,  d'une  même  espérance.  Nous 
»  nous  assemblons,  en  quelque  sorte,  pour  assiéger 
a  Dieu  de  nos  prières.  Cette  violence  lui  est  agréa- 


454  ESSAI    SUR    L'iNDIFrÉllENCE 

"  blo.  Nous  prions  pour  les  empereurs,  pour  Icutîî 
»  ministres,  pour  toutes  les  puissances,  pour  1  état 
»  présent  de  ce  inonde ,  pour  la  paix ,  pour  le  retar- 
>j  dément  de  la  fin  de  l'univers.  JNous  nous  réunis- 
w  sons  pour  lire  les  Ecritures,  où  nous  puisons, 
»  selon  les  circonstances ,  les  lumières  et  les  aver- 
w  tissemens  dont  nous  avons  besoin.  Cette  divine 
»  parole  nourrit  notre  foi ,  relève  notre  espé- 
»  rance ,  affermit  notre  confiance ,  resserre  le  nœud 
5>  de  la  discipline  en  iiicidquant  le  précepte...  Des 
5)  vieillards  président.  Ils  parviennent  à  cet  hon- 
»  neur ,  non  par  argent ,  mais  par  le  témoignage 
»  qu'on  rend  à  leurs  vertus  éprouvées.  L'argent 
»  n'influe  en  rien  dans  les  choses  de  Dieu.  S'il  se 
M  trouve  parmi  nous  une  espèce  de  trésor ,  sa 
»  source  est  pure ,  et  nous  n'avons  point  à  rougir 
»  d'avoir  vendu  la  Religion.  Chacun  fournit  une 
"  somme  modique  tous  les  mois ,  ou  quand  il  veut , 
»  et  s'il  le  veut ,  et  s'il  le  peut  ;  on  n'y  oblige  per- 
»  sonne,  les  offrandes  sont  volontaires.  C'est  comme 
M  le  dépôt  de  la  piété  :  on  ne  le  dissipe  point  en 
»  festins,  en  débauches,  mais  on  l'emploie  à  sou- 
»  lager  et  à  inhumer  les  indigens,  à  nourrir  les 
M  pauvres  orphelins,  les  domestiques  cassés  de 
»  vieillesse ,  les  malheureux  qui  ont  fait  naufrage  , 
3>  et ,  s'il  y  a  des  Chrétiens  condamnés  aux  mines, 
w  détenus  dans  les  prisons ,  ou  relégués  dans  les 
w  îles ,  uniquement  pour  la  cause  de  Dieu ,  la  Reli- 
3>  gion  dilate  ses  entrailles  de  mère  en  faveur  de 
»  ceux  qui  l'ont  confessée. 


EN    MATTÈr^E    DE    UELIGIOîf.  45^ 

5)  Il  se  rencontre  néanmoins  des  gens  qui  nous 
M  re})roclient  ces  œuvres  d  amour.  K oyez,  y  disenl- 
>3  ils  ,  comme  ils  s' aiment  j  car  pour  nos  ennemis , 
»  ils  se  haïssent  tous  :  voyez  comme  ils  sont  prêts 
»>  a  mourir  les  uns  pour  les  autres  :  pour  eux , 
»  ils  sont  plutôt  prêts  à  sentr'é<^orger.  Quant 
»  au  nom  de  frères  que  nous  nous  donnons,  ils  ne 
»  le  décrient,  je  pense,  que  parce  que,  chez  eux, 
"  tous  les  noms  de  parenté  ne  sont  que  des  expres- 
»  sioiis  menteuses  d^ittachement.  Nous  sommes 
>>  aussi  vos  frères  par  le  droit  delà  nature ,  lanière 
»  commune  de  tous  les  hommes;  mais  à  peine  ètes- 
>j  vous  des  hommes,  parce  que  vous  êtes  de  mau- 
»  vais  frères.  Combien  ceux-là  sont-ils  plus  véri- 
"  ta])lement  frères,  et  plus  dignes  de  ce  nom ,  qui 
»  reconnoissent  pour  père  le  même  Dieu ,  qui  se 
»  sont  abreuvés  du  même  esprit  de  sainteté,  qui , 
»  sortis  du  sein  de  la  même  ignorance  ,  ont  con- 
M  temple,  ravis  et  trenihlans,  la  lumière  de  la 
»  même  véirté!  Mais  peut-être  tient-on  notre  fra- 
»  ternité  pour  illégitime,  parce  qu'on  nen  fait 
»  point  retentir  la  scène ,  ou  parce  que  nous  vivons 
»  en  frères  des  mêmes  biens  qui ,  chez  vous ,  divi- 
w  sent  tous  les  jours  les  frères.  Lorsque  les  sen- 
»  timens  et  les  cœurs  se  confondent,  comment 
»  les  biens  seroicnt-ils  séparés?  Tout  est  commun 
M  entre  nous,  hormis  nos  femmes,  l^a  seule  chose 
»  que  nous  nous  réservions  en  propre,  est  la  seule 
♦>  que  les  autres  hommes  mcîttent  en  commun,  ils 
»  font  entre  eux  comme  un  échange  des  droits  qm; 


4"'^  liSSAl    .suit    L'iTVDiriÉRErsCE 

"  leur  donne  le  niariai^^e;  à  l'oxemplo  sans  tloiilc 
w  de  leurs  sages,  d'un  Socrale  parmi  les  Grecs, 
i>  d'un  Galon  painii  les  Romains,  (pii  abandon- 
»  noienl  à  leurs  amis  les  femmes  qu'ils  avoient 
>>  épousées ,  pour  en  avoir  des  cnfans  dont  ils  ne 
î)  seroient  point  les  pères.  Etoit-ce malgré  elles? 
w  Je  ne  sais.  Quel  souci  de  la  chasteté  pouvoient 
»  avoir  des  épouses  que  leurs  époux  cédoient  si 
»  facilement?  0  merveilleux  exemple  de  la  sagesse 
>ï  attique ,  de  la  gravité  romaine  !  Un  philosophe 
"  et  un  censeur  ministres  de  prostitution  (i)  î  » 

En  peignant  les  vertus  chrétiennes  ,  si  sublimes 
et  si  himibles ,  si  pures  et  si  touchantes ,  Tertul- 
lien  sans  cesse  en  appelle  au  témoignage  des  païen.^. 
Il  les  provoque  avec  hardiesse,  il  les  somme  de  le 
démentir,  s'il  avance  rien  qui  ne  soit  publique- 
ment  avéré  (*).  De  nos   jours  même  la  philoso- 

(i)  Àpolog.  ad^.  Gentes  j  cap.  xxxYi,  xxxvn,  xxxvui 

XXXI X. 

(*)  L'idée  qu' avoient  les  païens  delà  pureté  des  mœurs 
clirétiennes,  contraste  d'une  manière  trcs-remarquahle 
avec  la  dépravation  de  leurs  propres  mœurs ,  dans  les 
actes  du  martyre  de  sainte  Afre  ,  qui  fut  bridée  vive  l'an 
5o4 ,  durant  la  persécution  de  Dioclétien,  à  Ausbourg, 
dans  la  Rhétie.  Le  juge  nommé  Gains  ,  instruit  qu'Afre 
avoit  jusque-là  vécu  dans  le  désordre,  lui  dit  :  «  Sacrifiez 
»  aux  Dieux  ;  il  vaut  mieux  vivre  que  de  mourir  dans  les 
»  tourmens. — Afre.  J'ai  été  une  grande  péclieresse 
jo  avant  de  connoître  Dieu  ;  mais  je  n'ajouterai  point  de 
*  nouveaux  crimes  à  ceux  que  j'ai  eu  le  malheur  de  com- 
j»  mettre ,  en  faisant  ce  que  vous  exigez  de  moi.  —  Gaïls, 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  4o7 

jJiie,  n'osant  contester  une  vérilé  de  fait  que  l'his- 
toire entière  atteste ,  a  essayé  de  s'en  servir  pour 

«  Allez  au  temple,  et  sacrifiez.  —  Afrh.  Jésus-Christ 
»  est  mon  Dieu  ;  je  l'ai  toujours  devant  les  yeux.  Sans 
»  cesse  je  lui  confesse  mes  péchés  ,  et  parce  que  je  suis 
»  indigne  de  lui  offrir  un  sacrifice  (*) ,  je  désire  me 
»  sacrifier  moi-même  pour  la  gloire  de  son  nom,  afin 
»  que  ce  corps,  que  j'ai  tant  de  fois  souillé,  puisse  ctre 
:»  purilié  par  les  tourmens.  —  GaÏls.  Je  sais  que  vous 
»  êtes  une  prostituée.  Sacrifiez-donc  ,  car  vous  ne  pommez 
»  prétendre  à  l'amitié  du  Dieu  des  Chrétiens.  — Afre, 
j)  Notre  Seigneur  Jésus-Christ  a  dit  qu'il  éloit  descendu 
»  du  ciel  pour  sauver  les  pécheurs.  L'Evangile  rapporte 
»  qu'il  permit  à  une  courtisane  comme  moi  de  lui  ar- 
»  roser  les  pieds  de  ses  larmes,  et  qu'il  lui  pardonna  ses 
»  péchés.  Loin  de  rejeter  les  pécheurs,  il  s'entretenoit 
3)  i'amilièrement  avec  eux,  et  niangeoit  à  leur  table.  — 
«  Gaïus.  Sacrifiez  ,  afin  d'avoir  beaucoup  d'amans  qui 
»  puissent  vous  enrichir,  —  Afre.  Je  renonce  pour  tou- 
«  jours  à  un  semhlahle  gain.  J'ai  jeté  tous  les  biens  que 
»  j'avois  acquis  de  la  sorte.  Les  pauvres  d'entre  nos  frères 
»  n'ont  point  voulu  les  accepter,  quoique  je  leur  dise 
»  que  je  les  leur  donnois  ,  afin  qu'ils  priassqnt  Dieu  pour 
»  moi(**).  —  Gaïus.  Jésus-Christ  ne  voudra  point  de 
i)  vous,  Oest  en  vain  que  vous  le  regardez  comme  votre 
îj  Dieu  ;  une  courtisane  ne  put  j amais  être  appelée  chré" 
j)  tienne,  —  Afre.  Je  l'avoue ,  je  ne  mérite  pas  de  porter 
»  le  nom  de  chrétienne  ;  mais  Jésus-Christ  m'a  fait  la 
»   grâce  de  m' admettre  au  nombre  de  ceux  qui  croient  en 

(*)  Les  pécheurs,  durant  la  pruiteacc  canonique,  ne  iionvoicnt  assister  à  la 
célébration  des  saints  mystères.  Us  prioienl  à  la  porte  de  lEglise ,  en  dehors  , 
pondant  la  messe. 

(**)  L'Eglise,  en  conséquence  de  l'ancienne  discipline,  ne  vouloit  point  recc  • 
voir,  iiiému  pour  le  soulagement  des  pauvres  .  les  oJlVandes  des  pécheurs  publics  , 
ou  larycnt  (jui  avoit  été  acquis  par  des  voies  illicilcs.  Voyez  les  Conninuioiu 
t>fws(.  liv.lV,.  ^,  M. 


458  rSSAI    SUR    L'iNDirrÉRENCE 

expliquer  nalurcllcnieiit  la  rapide  propagation  da 
l'Evangile.  Afin  de  ne  pas  avouer  qn(i  Je  (llnis- 
tianisme  a  été'  divinement  établi,  elle  s  est  vue 
forcée  de  reeonnoître  cpi'il  enfante  des  vertus  di- 
vines (i). 

Pendant  trente  siècles,  l'homme,  témoin  des 
misères  attachées  à  la  condition  humaine  ,  n'avoit 
j.as  même  soni^é  à  venir  au  secours  de  ses  frères 
souffrans.  On  ne  trouve  pas,  chez  les  anciens, 
l'ombre  dune  institution  en  faveur  des  infortunés  - 
la  philosophie  ni  le  paganisme  ne  séchèrent  jamais 
une  seule  larme.  Quoique  la  pitié  soit  dans  la  na- 
ture, et  peut-être  parce  qu'elle  est  dans  la  nature , 
le  raisonnement  en  éloigne.  Sénèque  l'appelle  le 
vice  d'une  âme  faille.  Ne  te  lamente  point  avec 
ceux  qui  pleurent  :  c'est  un  des  préceptes  de  Marc- 
Aurèle,  et  la  doctrine  commune  des  stoïciens.  Le 
sage,  dit  Virgile  ,  ne  compatit  point  à  l'indigence  : 
neque  ille^  aut  dolutt  miserans  inopem y  aut  invidit 
habenti.  Qu'il  y  a  loin  de  ce  froid  égoïsme  à  la  cha- 
rité chrétienne  !  Eh  quoi  î  l'homme  est-il  donc  si 
sensible  aux  douleurs  d  autrui ,  qu'il  faille  l'y  en- 
durcir, en  trempant  son  ame  dans  des  doctrines 
barbares?  Au  contraire,  le  plus  grand  miracle  du 
Christianisme  est  de  l'attendrir  sur  des  maux  qui 

»  lui,  etc.  »  Vies  des  Saints,  trad.  de  Vang,  par  Go^ 
descard  y  tom.  VII,  p.  i2i,  122,  édit.  de  Versailles. 

(i)  Voyez  V  Histoire  de  la  Dec  ad,  de  VEmp.  rom,, 
par  Gibbon. 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  /j^Q 

ne  sont  pas  les  siens  :  et  celui-là  du  moins ,  on  ne 
le  niera  j^as,  car  il  frappe  tous  les  yeux,  s'il  n  c- 
meut  pas  tous  les  cœurs.  Venez,  suivez  les  pas  de 
la  llcli^ion  d'amour;  comptez  ,  s'il  est  possible ,  les 
bienfaits  qu'elle  répand  à  pleines  mains  sur  les 
bonnnes,  les  œuvres  de  miséricorde  qu'elle  ins- 
pire ,  et  qu'elle  seule  peut  récompenser.  Dî^ns  une 
peste  qui  ravagea ,  au  troisième  siècle  ,  une  partie 
de  l'empire,  les  païens,  délaissant  leurs  amis  et 
leurs  proches,  ne  songèrent qu a  se  mettre,  parla 
fuite,  à  l'abri  de  la  contagion.  Les  Chrétiens,  alors 
si  cruellement  persécutés,  prirent  soin  de  tous  les 
malades,  fidèles  et  idolâtres,  et  se  vengèrent  de 
leurs  ejinemis,  comme  se  vengent  les  Chrétiens, 
en  s'immolant  pour  eux.  Combien  l'iiistoire  de 
l'Eglise  n'offre-t-elle  point  d'exemples  semblables? 
Les  disciples  de  Jésus-Christ  fa  tiguoient  de  bienfaits 
leurs  détracteurs.  «  N'est-il  pas  honteux  pour  nous, 
»  écrivoit  l'empereur  Julien  à  Arsace ,  pontife 
»  d'Asie,  que  les  Galiléens,  outre  leurs  pauvres, 
»  nourrissent  encore  les  nôtres?  » 

Le  Christianisme  ne  dégénéra  point  en  vieillis- 
sant. Ses  annales  ne  sont  pleines  que  des  services 
de  tous  genres  qu'il  a  rendus  dage  en  âge  à  l'hu- 
manité. Le  même  esprit  d'amour  qui  enfanta  tant 
de  prodiges  dans  les  premiers  temps,  en  enfante 
chaque  jour  de  semblables  parmi  nous.  Qui  ne  se 
rappelle ,  avec  une  émotion  profonde ,  ces  religieux 
espagnols,   parcourant  les  rues  d'une  ville  pesti- 


'^i^)0  ESSAI    SUR    L'iNDirrÉr.E^CI!: 

iéiec  (*) ,  en  sonnant  une  petite  clocJie,  afin  qu'a- 
verti de  ]enr  ])assajj;e,  chacun  pût  réclamer  leur* 
secours  j^énereux?  Presque  tous  moururent  mar- 
tyrs de  leur  dévouement. 

.  Mais  laissons  les  traits  particuliers,  dont  on 
rempliroit  des  volumes  sans  nombre  :  ne  rappelons 
ni  les  Borromée,  ni  les  Belzunce,  ni  ce  Vincent 
de  Paul  qui,  dans  des  temps  de  calamité,  nour- 
rissoit  des  provinces  entières ,  dont  Timmense  cha- 
rité setendoit  au  delà  des  mers,  jusqu'aux  rivages 
de  Madagascar  et  dans  les  forets  dç  la  Nouvelle- 
France,  et  qui  semhloit  s  être  chargé  de  soulager 
lui  seul  toutes  les  misères  humaines;  homme  pro- 
digieux ,  qui  a  forcé  notre  siècle  de  croire  à  la  vertu  ; 
ne  considérons  que  les  étahlissemens  durables, 
les  bienfaits  généraux  et  permanens  de  la  Ileli- 
gion.  Ces  asiles  solitaires  de  l'innocence  et  du  re- 
pentir, que  les  peuples  apprendront  de  pliis  en 
plus  il  regretter ,  ces  paisibles  retraites  du  mal- 
heur ,  ces  superbes  palais  de  l'indigence ,  qui  les 
éleva,  si  ce  nest  elle?  Maîtresse  un  moment,  la 
philosophie  n'a  su  que  les  détruire.  La  raison  hu- 
maine n'a  fait  grâce  à  rien  de  ce  qu'avoit  créé  la 
foi  en  favevu'  de  l'humanité.  Et  avec  quelle  profu- 
sion le  Christianisme  n'avoit-il  pas  multiplié  ces 
touchantes  institutions,  si  éminemment  sociales? 
Leur  nombre  presque  infini  égaloit  celui  de  nos 

(*)  Malaga. 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  4.6 1 

misères.  Ici  la  fille  de  Vincent  de  Paul  visitoit  le 
vieillard  infirme,  pansoit  ses  plaies  dcgoûlantrs, 
eii  lui  parlant  du  ciel;  ou,  par  une  attendrissante 
charité,  devenue  mère  sans  cesser  detre  vierge, 
rècliauffoit  dans  son  sein  l'enfant  abandonné.  Plus 
loin,  la  sœur  hospitalière  assistoit,  consoloit  le 
malade,  et  s'ouhlioit  elle-même  pour  lui  pro- 
diguer, et  le  jour  et  la  nuit,  les  soins  les  plus 
rebutans.  Là ,  le  religieux  du  Saint-Bernard ,  éta- 
blissant sa  demeure  au  milieu  des  neiges,  abré- 
geoit  sa  vie  pour  sauver  celle  du  voyageur  égaré 
dans  la  montagne.  Ailleurs  vous  eussiez  vu  le  frère 
du  Blen-Mourir ,  près  du  lit  de  l'agonisant,  oc- 
cupé de  lui  adoucir  le  dernier  passage ,  ou  le  frère 
Enteneur  ivXiwiwdiWV  sa  dépouille  mortelle.  A  côté 
de  ces  preux  chevaliers,  de  ces  soldats  priaii s , 
qui,  presque  seuls,  protégèrent  long-temps  l'Eu- 
rope contre  la  barbarie  musulmane ,  on  apercevoit 
le  père  de  la  Merci ,  entouré ,  comme  un  triom- 
phateur ,  des  captifs  qu'il  avoit ,  non  pas  enchaî- 
nés, mais  délivrés  de  leurs  chaînes,  en  s'exposant 
à  mille  dangers  et  à  des  fatigues  incroyables.  Des 
prêtres,  des  religieux  de  tous  les  ordres,  brisant, 
par  une  vertu  surhumaine ,  les  liens  les  plus  chers, 
s'en  alloient,  avec  une  grande  joie,  arroser  de  leur 
sang  des  contrées  lointaines  et  sauvages,  sans  autre 
espoir,  sans  autre  désir,  que  d'arracher  à  l'igno- 
rance, au  crime  et  au  malheur,  des  honuncs  ([ui 
leur  étoient  inconnus.  Après  avoir  fécondé  de  ses 
sueurs  nos  collines  incultes  et  nos  landes  stériles. 


.4i)2  ESSAI  suu  l'ijndifiéhknce 

le  laborieux  bciiédiclin ,  relire  dans  sa  cellule , 
def'riehoit  le  clianip  non  moins  aride  de  notre  an- 
cienjie  histoire  et  de  nos  anciennes  lois.  L'éduca- 
tion, la  chaire,  les  missions,  aucune  œuvre  utile 
n'étoit  éLrani>ère  au  jésuite.  Son  zélé  embiassoit 
tout ,  et  suflisoit  a  tout.  L'humble  capucin  parcou- 
roit  incessamment  les  campagnes  pour  aider  les 
pasteurs  dans  leurs  saintes  fonctions ,  descendoit 
au  fond  des  cachots ,  pour  y  porter  des  paroles  de 
paix  aux  victimes  de  la  justice  humaine  ;  et  sem- 
blable à  l'espérance  dont  il  étoit  le  ministre ,  ac- 
compagnant jusqu'à  la  lin  le  malheureux  qui  alloit 
mourir,  partageoit  ses  angoisses,  ranimoit  son 
courage  défaillant ,  et  le  f or tifi oit  également  contic 
les  terreurs  du  supplice  et  contre  celles  du  remords. 
Ses  mains  compatissantes  ne  se  détachoient,  pour 
ainsi  dire,  de  l'infortuné  qu'elles  avoient  reçu  au 
pied  du  tribunal  inflexible  de  l'homme ,  qu'après 
l'avoir  déposé  au  pied  du  tribunal  du  Dieu  clé- 
ment. 

Mais  voulez-vous  arrêter  vos  regards,  attristés 
de  cette  scène  douloureuse ,  sur  un  spectacle  aussi 
doux  qu'aimable?  Contemplez  le  frère  des  écoles 
chrétiennes,  enseignant  à  l'enfance  les  élémensdes 
lettres,  la  doctrine  des  sciences,  et  la  doctrine 
plus  précieuse  des  devoirs ,  lui  parlant  de  Dieu 
avec  onction ,  et  la  formant  au  bonheur  en  la  for- 
mant à  la  vertu.  Ne  l'oublions  jamais,  la  Religion 
est  l'unique  éducation  du  peuple.  Sans  la  Pieli- 
gion,  il  ne  sauroit  rien,  rien  surtout  de  ce  qu'il 


importe  le  plus  i  la  société  qu'il  sache,  et  à  lui 
desavoir.  Il  ignoreroit  également  et  les  devoirs  de 
l'honniie  et  sa  destinée;  il  végéteroit,  au  milieu 
des  académies,  des  universités.,  des  gymnases, 
dans  un  féroce  abrutissement,  cent  fois  pire  cpie 
l'état  sauvage.  La  Religion  le  civilise  ;  elle  nourrit 
le  pauvre  de  vérité,  comme  elle  le  nourrit  de  pain; 
elle  éclaire,  elle  agrandit  son  intelligence;  et  le 
dernier  des  petits  enfans  instruits  a  son  école ,  plus 
véritablement  philosophe  qu'aucun  des  prétendus 
sages  qui  ne  reconnoisscnt  d'autre  guide  que  leur 
raison ,  confondroit ,  le  catéchisme  à  la  main , 
cette  raison  altière,  par  la  sublimité  de  ses  ensei- 
gne mens.  Il  étoit  digne  d'une  philosophie  matéria- 
liste de  croire  perfectionner  l'éducation  du  peu- 
ple ,  en  substituant  des  évolutions  à  des  instruc- 
tions, et  en  mettant  entre  ses  mains  une  pierre 
muette,  en  place  du  livre  où  il  puisoit  ces  hautes 
et  importantes  leçons. 

Je  ne  finirois  point,  si  jessayois  de  rappeler, 
même  sommairement ,  tons  les  services  rendus  à 
la  société  par  le  clergé  catholique.  Ce  fut  certes 
une  bien  belle  pensée ,  que  de  placer ,  à  côté  des 
inexorables  ministres  des  lois,  des  ministres  sacrés 
des  mœurs  et  de  l'humanité ,  que  de  faire  de  la 
miséricorde  une  fonction  publique.  Pénétrez  dans 
le  sein  des  familles ,  interrogez-en  les  membres . 
ils  vous  diront  ce  qu'ils  doivent  à  cette  admirable 
institution.  Combien  d'inimitiés  apaisées,  com- 
bien d'époux,  de  parens ,  de  concitoyens  réconci-» 


4.G4.  HSSU    SUR    j/lîSDlFFÉREiNCE 

lies,  d(;  viclinies  arrachées  au  vice,  de  torts  re- 
paies, d'iniquités  prévenues,  de  peines  consolées, 
de  secrètes  misères  adoucies!   Savez-vous  ce  que 
c'est  qu'un  prêtre  ,  vous  que  oe  nom  seul  irrite  ou 
fait  sourire  de  mépris?  Un  prêtre  est,  par  devoir, 
l'ami,  la  providence  vivante  de  tous  les  malheu- 
reux, le  consolateur  des  affligés,  le  défenseur  de 
quiconque   est  privé   de   défense,    l'appui  de   la 
veuve,  le  père  de  l'orphelin,  le  réparateur  de  tous 
les  désordres  et  de  tous  les  maux  qu'engendrent 
vos  passions  et  vos  funestes  doctrines.  Sa  vie  en- 
tière n'est  qu'un  long  et  héroïque  dévouement  au 
bonheur  de  ses  semblables.   Qui  de  vous  consen- 
tiroit  à  échanger,    comme  lui,    les  joies  domes- 
tiques, toutes  les  jouissances,  tous  les  biens  que 
les  hommes  recherchent  si  avidement ,  contre  des 
travaux  obscurs,  des  devoirs  pénibles,  des  fonc- 
tions dont  l'exercice  brise  le  cœur  et  rebute  les 
sens ,  pour  ne  recueillir  souvent  d'autre  fruit  de 
tant  de  sacrifices ,  que  le  dédain ,  l'ingratitude  et 
l'insulte?  Vous  êtes  encore  plongés  dans  un  pro- 
fond sommeil,  et  déjà  l'homme  de  charité,   de- 
vançant l'aurore,  a  recommencé  le  cours  de  ses 

3 

bienfaisantes  oeuvres.  Il  a  soulagé  le  pauvre ,  visité 
le  malade  ,  essuyé  les  plevirs  de  l'infortune,  ou  fait 
couler  ceux  du  repentir ,  instruit  l'ignorant ,  for- 
tifié le  foible,  affermi  dans  la  vertu  des  âmes  trou- 
blées par  les  orages  des  passions.  Après  une  jour- 
née toute  remplie  de  pareils  bienfaits,  le  soir 'arrivé, 
mais  non  le  repos.  A  l'heure  où  le  plaisir  vous 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  ^65 

appelle  aux  spectacles,  aux  fêtes,  on  accourt  en 
grande  hâte  près  du  ministre  sacré  :  un  Chrétien 
touche  à  ses  derniers  momens  ;  il  va  mourir ,  et 
peut-être  d'une  maladie  contagieuse  :  n'importe; 
le  hon  pasteur  ne  laissera  point  expirer  sa  hrebis 
sans  adoucir  ses  angoisses,  sans  l'environner  des 
consolations  de  l'espérance  et  de  la  foi ,  sans  prier 
à  ses  côtés  le  Dieu  qui  mourut  pour  elle ,  et  qui  lui 
donne,  à  cet  instant  même,  dans  le  sacrement 
d'amour ,  un  gage  certain  d'immortalité. 

Voilà  le  prêtre,  le  voilà;  non  tel  qu'en  en  ju- 
geant sur  quelques  exceptions  scandaleuses ,  votre 
aversion  se  plaît  à  se  le  figurer;  mais  tel  que  réel- 
lement il  existe  au  milieu  de  nous.  Oui,  la  Reli- 
gion est  aujourd'hui  ce  qu'elle  fut  à  son  origine. 
Il  y  a  moins.de  Chrétiens,  mais  les  Chrétiens  ne 
sont  pas  changés.  Les  plus  pures  vertus,  des  ver- 
tus dignes  des  premiers  siècles ,  honorent  encore 
le  Christianisme.  Je  n'en   voudrois  pour  preuve 
que  ces  pieuses  associations,  ces  utiles  établisse- 
mens  qu'un  zèle  aussi  vif  qu'éclairé  forme  tous  les 
jours  sous  nos  yeux.  Que  d'hommes  et  de  femmes 
de  toutes  conditions ,  que  de  jeunes  gens  même , 
se  dérobant  à  tous  les  regards  pour  faire  le  bien , 
selon  le  précepte  de  l'Evangile  ,  consacrent  à  cher- 
cher le  malheur  et  à  le  soulager,  le  temps  que 
vous  perdez  dans  de  frivoles  amusemens ,  ou  que 
vous   employez   peut-être  à   insulter  la  Religion 
sainte  qui  leur  inspire  ce  merveilleux  dévouement. 
Vous  ne  les  connoissez  pas ,  je  le  sais  ;  mais  on  les 
!•  3o 


4(>6  ESSAI    SUK    LlIXDiriÉKI'NGE 

coiiuuîL  clans  les  hôpitaux,  clans  les  prisons,  dans 
les  réduite  ohscurs  où  l'indigence  c£u*ils  ont  secou- 
rue les  Lenit.  La  dame  de  charité  n'a  point  oublie 
le  chemin  cpii  conduit  à  la  demeure  du  pauvre  ;  et 
si  vous  ne  l'y  rencontrez  jamais ,  c'est  à  vous  c]ue 
nous  en  demandons  la  raison. 

Je  la  dirai  cette  raison  ,  car  il  importe  qu'on  la 
sache;  c'est  cjue  vos  froids  raisonnemens  et  votre 
apathique  philanthropie  ne  tendent  qu'à  détruire , 
dans  son  dernier  germe,  tout  sentiment  d'huma- 
nité. Lorsque  le  Christianisme  s'affoihlit  chez  un 
peuple ,  aussitôt  on  voit  ce  peuple  ,  embarrassé  du 
malheur  ,  conspirer  contre  tous  ceux  qui  souffrent. 
On  invente  mille  prétextes  pour  s'exempter  de  les 
secourir.  Faire  l'aumône  à  un  mendiant,  c'est  fa- 
voriser le  vagabondage,  la  fainéantise.  A-t-il  faim? 
est-il  nu?  qu'il  travaille.  Mais  c'est  un  vieillard  : 
à  tout  âge ,  il  y  a  des  moyens  de  s'occuper.  C'est  un 
enfant  :  gardez-vous  de  l'entretenir  dans  l'oisiveté; 
on  ne  saur  oit  combattre  trop  tôt  les  habitudes  vi- 
cieuses. C'est  une  mère  chargée  d'une  nombreuse 
famille  :  elle  le  dit ,  mais  dit-elle  vrai  ?  Avant  de 
la  gratifier  magnifiquement  de  quelques  liards ,  il 
faudroit  s'informer:  on  n'en  a  pas  le  temps.  Cet 
autre  désire  du  travail ,  en  cherche ,  et  n'en 
trouve  point  :  c'est  peut-être  qu'il  a  mal  cherché  ; 
au  reste,  on  y  songera;  et,  en  attendant,  on  ne 
donne  point,  de  peur  du  mauvais  exemple.  Règle 
générale  :  quiconque  demande  ,  dès  lors  est 
suspect;  écouter  ces  gens-là,  c'est  nuire  au  bon 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  /^6'J 

ordre ,  c'est  leur  nuire  à  eux-mêmes ,  c'est  encou- 
rager la  faim. 

Sans  recourir  d'abord  au  même  expédient  que 
Galère ,  qui  ordonna  de  rassembler  sur  des  barques 
qu'oii  submergea ,  les  mendians  de  son  empire , 
une  douce  philosophie  atteint  à  peu  près  le  même 
but,  par  ses  savans  systèmes  et  ses  bienfaisantes 
institutions.   Elle  appelle   à   son  aide   toutes  les 
sciences  physiques ,  pour  arracher  à  la  nature  le 
secret  de  quelque  aliment  si  vil ,    que  l'avarice 
même  puisse  l'offrir  sans  regret  au  nécessiteux . 
et  pour  calculer  avec  précision  la  mesure  d'angoisse, 
le  degré  de  besoin  au  delà  duquel  l'homme  meurt 
s'il  n'est  secouru  :  tant  elle  redoute  le  luxe  de  la 
commisération!  Heureux  encore,  heureux  l'indi- 
gent, s'il  n'avoit  à  gémir  que  de  cette  assistance 
dérisoire;  mais  on  ne  s'arrête  pas  là.  Afin  d'épar- 
gner aux  heureux  du  siècle  la  vue  importune  des 
misérables ,  on  les  séquestre  de  la  société  ,  on  élève 
d'épaisses  murailles  entre  les  soupirs  du  pauvre  et 
l'oreille  du  riche,  on  ravit  la  liberté  à  ceux  qui 
ont  perdu  tous  les  autres  biens,  on  traite  en  cri- 
minels ceux  dont  le  seul  crime  est  de  souffrir;  et 
cependant  l'on  nous  vantera  cette  horrible  inhu- 
manité comme  un  chef-d'œuvre  d'administration. 
Eh  î  si  vous  êtes  indifférons ,  du  moins  ne  soyez 
pas  barbares  :  ouvrez  vos  cachots  philanthropiques; 
ne  craignez  rien ,  les  infortunés  qu'ils  renferment 
ne  vous  demanderont  pas  même  les  miettes  de 
pain  qui  tombent  de  vos  tables  somptueuses;  ils 

3o. 


4()«S  ESSAI    SUn    l/lNDIFFÉRENCK 

1M3  VOUS  demanderont  point  la  vie ,  ce  seroit  tro|)  ; 
ce  qu'ils  demandent,  c'est  que  vous  leur  permet- 
tiez de  mourir  en  jetant  un  dernier  regard  sur  les 
lieux  qui  les  virent  naître,  sur  ces  champs  qu'ils 
cultivèrent  pour  vous ,  et  qui  ne  les  nourriront 
plus;  ce  qu'ils  demandent,  c'est  uniquement  ce 
que  la  nature  accorde  à  tous  les  êtres ,  ot  que  vous 
ne  refusez  pas  même  aux  animaux. 

Cependant,  apprenez-le  du  grand  JMaître,  quoi 
que  vous  fassiez ,  ilj  aura  toujours  des  pauvres 
parmi  vous  (i).  Il  y  aura  toujours  des  pauvres, 
afin  d'empêcher  l'homme  de  s'endurcir  ;  afin  de 
troubler  le  funeste  repos  de  l'opulence,  de  réveil- 
ler au  fond  des  cœurs  la  pitié,  la  miséricorde;  il 
y  aura  toujours  des  pauvres,  afin  qu'il  y  ait  tou- 
jours des  vertus;  il  y  aura  enfin  toujours  des  pau- 
vres ,  des  êtres  soufFrans ,  pour  représenter  la  race 
humaine,  si  souffrante  elle-même,  et  si  pauvre, 
qu'un  seul  mouvement  d'orgueil  dans  un  enfant 
d'Adam ,  est  uii  prodige  éternellement  inexplicable 
à  la  raison. 

Mais  s'il  existe  toujours  des  pauvres  ,  il  existera 
toujours  aussi  une  Religion  qui  les  console.  J'ai 
rappelé  une  partie  de  ses  bienfaits;  ils  sont  aussi 
grands  qu'incontestables.  Comment  se  fait-il  qu'une 
Religion  si  favorable  à  l'humanité  ait  des  ennemis 
parmi  les  hommes?  Est-il  possible  que  tant  d'a- 

(i)  Semper paiipei^es habetis  vobiscwn ,  Mattb.,  cap. 

XXYI.  II. 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGlOiX.  469 

mour  ne  desarme  pas  la  haine?  ïtelas!  ce  qui  l'ex- 
cite ,  cette  haine ,  c  est  la  beauté  ,  la  perfection 
même  delà  loiévangélicjue.  La  sévérité  des  devoirs 
qii  elle  impose  effraie  les  passions ,  et  l'on  conteste 
le  bien  f|u  elle  fait ,  a  cause  du  bien  ([u  elle  ordonne 
de  faire. 

Il  n'est  point  de  sophisme  plus  commun  que 
celui  par  lequel  on  rend  le  Christianisme  respon- 
sable de  tous  les  crimes  qui  se  commettent  chez 
les  peuples  Chrétiens.  Il  y  a  eu  des  guerres  de 
Religion;  donc  la  Religion  commande  de  verser 
le  sang.  H  y  a  des  vols,  des  assassinats;  donc  la 
Religion  ne  réprime   ni  le  vol  ni  l'assassinat.  Il 
existe  de  mauvais  prêtres;  donc  la  Religion  n'est 
que  le  manteau  dont  le  clergé  recouvre  ses  dé- 
sordres. Mais ,  dites-moi ,  pensez-vous  que  la  mo- 
rale soit  une  chimère,  une  source  de  calamités? 
Si  vous  le  pensez,  je  conçois  que  vous  accusiez 
la  Religion.  Si  vous  ne  le  pensez  pas,  i^épondez 
vous-même  à  votre  objection  ,  autrement  je  la  ré- 
torquerai  avec  plus  de  force   contre  la  morale. 
Assurément  c'est  faire  preuve  d'une  rare  aliné- 
gation  d'esprit,   que  de    répéter  ingénument   de 
vieilles  déclamations  (jui  faisoient  sourire  de  pitié 
Montesquieu.  Voyez  avec  quel   dédain  il    écrasé 
le  sophiste  Bayle  :  «  Dire  que  la  Religion  n  est  pas 
>i  un  motif  réprimant  parce  qu'elle  ne  réprime  pas 
»  toujours,  c'est  dire  que  les  lois  civiles  ne  sont 
»  pas  un  motif  réprimant   non  plus.  C'est   mal 
»  raisonner  contre  la  Religion,   de  rtisscmblrr, 


l\']0  ESSAI    SUR    l'indifférence 

>'  dans  un  grand  ouvrage,  une  longue  ënumc- 
»  ration  des  maux  quelle  a  produits,  si  Ton  ne 
«  fait  de  même  celle  des  Liens  quelle  a  faits.  Si  je 
j>  voulois  raconter  tous  les  maux  qu'ont  produits 
»  dans  le  monde  les  lois  civiles ,  la  monarchie , 
>ï  le  gouvernement  républicain ,  je  dirois  des 
»  choses  effroyables  (i).  » 

De  quoi  les  hommes  n'abusent-ils  pas?  Ils  abu- 
sent des  alimens  destinés  à  les  nourrir ,  des  forces 
qui  leur  sont  données  pour  agir  et  se  conserver  ;  ils 
abusent  de  la  parole,  delà  pensée,  des  sciences,  de 
la  liberté ,  de  la  vie;  ils  abusent  de  Dieu  même. 
Faut-il ,  pour  cela ,  dire  que  ces  choses  sont  per- 
nicieuses? Faut-il  dire  qu'il  n'y  a  de  bon  que  le 
néant? 

Les  guerres ,  les  massacres ,  et  tous  les  forfaits 
dont  le  Christianisme  fut  le  prétexte ,  doivent  si 
peu  lui  être  attribués,  que ,  pour  ôter  l'effet,  il  au- 
roit  suffi  d'accroître  l'énergie  de  la  cause  préten- 
due. Quelques  degrés  de  foi  de  plus,  et  la  vertu 
triomphoit  avec  la  Religion. 

Qu'est-ce  qu'un  voleur ,  un  meurtrier ,  un  avare , 
un  prêtre  impitoyable  ou  de  mauvaises  mœurs? 
c'est  un  homme  sans  foi ,  ou  d'une  foi  foible ,  puis- 
qu'elle cède  à  la  passion  qu'elle  devroit  dompter  ; 
c'est  un  rebelle  que  la  Religion  condamne  à  mort , 
s'il  ne  se  condamne  lui-même  par  le  repentir; 
c'est  un  incrédule ,  ou  dogmatique  ou  pratique , 


(i)  Esprit  des  lois ,  liv.  XXIV  ,  chap,  1 1, 


EN    MATIÈRE    DIL    RELIGION.  [^"J  \ 

un  athde  conséquent ,  ou  le  plus  inconséquent  des 
Chrétiens.  Il  ne  se  commet  donc  pas  dans  le  monde 
un  seul  crime  dont  nous  n'ayons  droit  de  deman- 
der compte  à  l'incrédulité.  C'est  elle  qui  les  pro- 
duit tous,  et  même  ceux  qu'elle  reproche  arrogam- 
ment  au  Christianisme  ;  c'est  elle  qui  enfanta  la 
Saint-Barthélémy;  c'est  elle  qui  conduisit  le  fer 
de  Ravaillac. 

Sitôt  donc  qu'on  écarte  et  les  préjugés  et  les 
sophismes,  il  ne  demeure  en  propre  à  la  Religion 
que  ses  bienfaits.  Elle  seule  met  l'ordre  dans  la 
société,  en  donnant  la  raison  du  pouvoir  et  des 
devoirs ,  en  perfectionnant  les  lois,  en  épurant  les 
mœurs,  en  unissant  par  des  liens  d'amour  tous  les 
membres  du  corps  social.  Niera-t-on  l'importance 
d'une  institution  si  bienfaisante  et  si  nécessaire? 
Et  si  on  l'avoue ,  sur  quels  motifs  se  fondera-t-on 
pour  justifier  l'apathique  indifférence  où  l'on  ai- 
fecte  de  se  maintenir  à  l'égard  d'une  doctrine  d'où 
dépendent  le  bonheur  de  l'homme  et  le  bonheui- 
des  peuples,  j'ajoute ,  etla  gloire  extérieure  de  Dieu? 
Car,  en  supposant  l'existence  d'une  Religion  vé- 
ritable, cette  Religion,  unique  moyen  de  société 
entre  Dieu  et  l'homme,  est  aussi ,  comme  nous  le 
prouverons  dans  le  chapitre  suivant^  le  moyen  que 
Dieu  a  choisi  pour  manifester  extérieurement  ses 
perfections  ou  sa  gloire,  et  pour  établir  l'ordre 
dans  la  société  des  intelligences,  dont  il  est  le 
monarque.  Violer  cet  ordre  est  donc  u«  des  plus 
grands  crimes  qu'un  être  intelligent  puisse  com- 


^72  ESSAI   SUR    L'mDIFFÉRE]\CE 

mettre;  et  8'exposer  h  le  violer,  en  refusant  de 
s'assui'er  qu'il  existe,  est  une  si  étonnante  folie , 
que  je  n'ai  point  de  termes  pour  qualifier  la  créa- 
ture qui  enseroit  capable. 

Et  maintenant,  peuples,  entendez  :  De  l'abîme 
de  malheurs  où  vous  a  précipités  votre  crédule 
confiance  en  une  fausse  sagesse ,  mère  du  désordre 
et  de  la  mort,  écoutez  la  Religion  qui  vous  crie; 
Venez  à  moi ,  vous  tous  qui  travaillez  vainement 
à  renaître ,  vous  qui  succombez  sous  le  fardeau  des 
institutions  humaines  et  des  doctrines  du  néant  : 
nations  mourantes ,  venez  à  moi  ;  abandonnez  ces 
médecins  trompeurs  qui  vous  promettent  la  force, 
et  ne  savent  qu'user  celle  qui  vous  reste  dans  de 
douloureuses  convulsions.  Venez,  hâtez-vous,  le 
temps  presse  :  chaque  jour  la  vie  s'afFoiblit  en  vous, 
la  corruption  gagne,  la  dissolution  se  consomme; 
bientôt  vous  ne  serez  plus  qu'un  cadavre  infect: 
venez  à  moi,  et  je  vous  recréerai:  Venite  ad  me 
omnes  qui  laboratis  et  onerati  estiSy  et  ego  refi-* 
ciam  vos  (i). 

(i)  Matth.,  cap.  xi,  28. 


EN    MATIÈRE^^DE    RELIGION.  l^^ 

■     ■-   Il  ■        ^^■^M^f— ^^1    ■  Il    W^l  ll^— ^—  ■      I    ■     1^1     ■!■■    ■     ■     .^    ■        ■       ■■  I         .        I    ■■■■■■■  Il  ■  II»  I      Mi.M^ 

CHAPITRE  XII. 

Importance  de  la  Religion ^  par  rapport  a  Dieu, 


OUPPOSÉ  qu'il  existe  une  Religion  vëritaLle,  je 
veux  montrer  combien  le  mépris  de  ses  dogmes  et 
la  violation  de  ses  préceptes  sont  injurieux  à  Dieu 
et  criminels  dans  l'homme. 

Arrachons-nous  à  l'empire  des  sens,  fermons 
les  yeux,  dérobons  un  moment  notre  âme  aux  im- 
pressions des  objets  extérieurs,  qui,  la  remplissant 
de  vains  fantômes ,  la  détournent  de  la  contempla- 
tion des  réalités  intellectuelles ,  et  lui  font  oublier 
jusqu'à  sa  propre  nature,  en  l'égarant  dans  le 
monde  des  corps ,  fugitive  patrie  des  illusions  qui 
nous  abusent  sur  notre  être  véritable ,  nos  devoirs 
et  nos  destinées.  Comprenons  que  des  organes  ne 
sont  pas  l'homme,  que  la  création  matérielle  n'est 
que  l'ombre  d'une  création  plus  noble,  que  les 
sociétés  de  la  terre  ne  sont  qu'une  foible  image, 
une  dépendance  relative  à  notre  état  présent ,  de 
la  grande  société  de  toutes  les  intelligences  dont 
Dieu  est  le  monarque  :  société  parfaite ,  éternelle  , 
à  laquelle  l'honmie  doit  appartenir ,  à  laquelle  il 
appartient  dès  ici-bas  en  partie.;  mais  où  sa  place, 


^74  ESSAI    SUK    l'j  IN  DIFFÉRENCE 

qii'il  doit  choisir  lui-même  en  qualité  detre  libre, 
ne  sera  irrévocablement  fixée  que  lorsque,  dé- 
pouille de  son  enveloppe  mortelle ,  il  aura  cessé 
d'appartenir  à  la  société  mixte,  où  l'ordre  exige 
qu'il  soit  éprouvé  passagèrement.  Comprenons  que 
cette  dernière  société  même  ne  consiste  point  dans 
l'assemblage  des  corps  et  dans  la  combinaison  des 
intérêts  matériels;  qu'elle  ne  devient  une  vraie  so- 
ciété que  lorsque  ses  membres ,  unis  par  des  lois 
relatives  à  leur  nature  intelligente,  obéissent  au 
pouvoir  suprême  qui  régit  tous  les  êtres  intelligens  : 
car  il  n'existe  de  véritable  société  qu'entre  les  in- 
telligences; et  c'est  une  des  raisons  pourquoi  la  so- 
ciété humaine  se  dissout  quand  l'homme,  se  maté- 
rialisant ,  ne  met  plus  dans  la  société  que  son  corps , 
son  action  et  ses  besoins  physiques.  Comprenons 
enfin  que  si  le  Créateur  a  établi  un  ordre  plein  de 
sagesse  et  de  majesté  dans  la  collection  des  êtres 
matériels ,  s'il  les  a  soumis  à  des  lois  appropriées  à 
leur  nature,  et  d'où  dépend  leur  conservation,  il 
est  absiu-de  de  penser  qu'il  n'existe  aucun  ordre 
voulu  de  Dieu  dans  la  société  des  intelligences  aban- 
données sans  règle  et  sans  lois  aux  destins  qu'elles 
se  fer  oient  elles-mêmes.  Cela  répugne  aux  plus  sim- 
ples lumières  de  la  raison.  Tout  ce  qui  est ,  est  or- 
donné. L'existence  simultanée  de  plusieurs  êtres 
semblables  enferme  dans  sa  notion  celle  de  certains 
rapports  naturels  entre  ces  êtres ,  par  conséquent 
l'idée  d'ordre  ;  et  de  là  vient  qu'en  détruisant  l'ordre 
natmel  entre  les  êtres,  on  détruit  les  êtres  mêmes 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  47 S 

Mais  pour  mieux  concevoir  encore  Timportancc 
de  Tordre  dans  la  société  des  intelligences ,  et  le 
crime  de  sa  violation ,  il  faut  entendre  que ,  de  toute 
éternité,  l'Etre  souverainement  parfait,  s  aimant 
d'un  amour  infini,  jouissoit ,  dans  son  immense  re- 
pos ,  d'une  félicité  sans  bornes  ;  que  lorsqu'il  ré- 
solut de  créer ,  ne  devant  rien  qu'à  lui ,  puisqu'il 
n'existoit  que  lui ,  il  ne  put  se  proposer  qu'une  fm 
relative  à  lui-même ,  c'est-à-dire,  sa  gloire,  ou  la 
manifestation  de  ses  perfections  infinies. 

Or ,  manifester  ses  perfections,  c'é  toit  manifester 
son  être ,  en  produire  au  dehors  une  vivante  image; 
et  l'homme ,  en  effet ,  fut  créé  h  V image  et  a  la 
ressemblance  de  Dieu,  Participant ,  quoiqu'en  un 
degré  fini ,  à  tout  son  être ,  il  fut ,  comme  Dieu , 
puissance ,  intelligence  et  amour  :  il  put  connoître 
la  vérité  ,  aimer  le  bien ,  et  le  réaliser  au  dehors 
par  ses  actes. 

Et  afin  que  sa  ressemblance  avec  l'Etre  souve- 
rain fut  plus  parfaite ,  Dieu  voulut  que  l'homme  , 
concourant  librement  à  ses  desseins ,  se  rendît,  en 
quelque  sorte ,  volontairement  son  image  ,  en  ré- 
glant l'usage  des  facultés  dont  il  l'avoit  enrichi ,  sur 
les  rapports  immuables  ou  les  lois  éternelles ,  qui 
mettent,  si  je  l'ose  dire,  l'ordre  en  Dieu  même. 

Il  lui  révéla  donc  ce  qu'il  étoit  nécessaire  qu'il 
connut  de  ceslois  ;  et  la  Religion,  lien  d'union  entre 
Dieu  et  l'homme ,  comme  son  nom  même  l'indique, 
n'est  que  cette  immortelle  et  sublime  législation. 

Qui  la  viole  dégrade  donc ,  autant  qu'il  est  en 


47^  ESSAI  Sun  i/i.\diff/^:ue^ce 

lui ,  l'Etre  (éternel ,  le  prive  d'une  partie  de  sa  gloire, 
introduit  le  désordre  dans  la  société  des  intelli- 
gences, se  révolte  contre  le  pouvoir  cpi  la  régit  : 
crime  si  grand  que  Dieu  seul  pouvoit  ne  pas  le 
juger  inexpiable. 

Mais,  nécessairement,  il  faut  qu'il  soit  ou  expié 
ou  puni  ;  car  c'est  ainsi  que ,  malgré  la  coupable 
opposition  de  l'homme ,  les  desseins  de  Dieu  s'ac- 
complissent, et  que  l'ordre  est  rétabli.  «  La  peine 
»  rectifie  le  désordre  :  qu'on  pèche ,  c'est  un  dé- 
»  sordre  ;  mais  qu'on  soit  puni  quand  on  pèche , 
w  c'est  la  règle.  Vous  revenez  donc  par  la  peine 
5>  dans  l'ordre  que  vous  éloigniez  par  la  faute.  Mais 
M  que  l'on  pèche  impunément ,  c'est  le  comble  du 
>î  désordre  :  ce  seroit  le  désordre ,  non  de  l'homme 
5>  qui  pèche ,  mais  de  Dieu  qui  ne  punit  pas.  Ce 
»  désordre  ne  sera  jamais ,  parce  que  Dieu  ne  peut 
w  être  déréglé  en  rien ,  lui  qui  est  la  règle.  Gomme 
«  cette  règle  est  parfaite,  droite  parfaitement,  et 
w  nullement  courbe ,  tout  ce  qui  n'y  convient  pas 
»  y  est  brisé ,  et  sentira  l'effort  de  l'invincible  et 
w  immuable  rectitude  de  la  règle  (i).  » 

Qu'avant  donc  de  rejeter  avec  dédain  la  Religion, 
l'homme  apprenne  à  la  connoître.  Le  mépris  est 
facile  ;  c'est  un  plaisir  que  l'ignorance  procure  à 
peu  de  frais  à  l'orgueil  :  mais  encore  faudroit-il, 
portant  les  yeux  plus  loin,  regarder  aux  suites  de 
ce  mépris ,  et  songer  à  ce  qu'on  répondra  au  Légis- 


(i)  Médit,  sur  V Evangile  ,  tom.  T.,  p.  5i ,  ëdit.  in- 12. 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  ^77 

laleur  suprême  ,  lorsqu'il  nous  en  demandera  rai- 
son. Sourire,  ce  n'est  pas  tout  :  et  Dieu  aussi  sou- 
rira, ditl'Ecriture,  inidebit  et  suhsannabit  eos  (1). 
Mais  en  ce  jour  formidaLle,  qui  sera  le  jour  de  sa 
justice,  la  créature  rebelle,  contemplant  à  décou- 
vert l'ordre  qu'elle  a  blessé ,  et  l'admirant  avec  dé- 
jSespoir ,  le  sentira  tellement  conforme  à  sa  nature, 
que  ce  sera  pour  elle  un  moindre  tourment  d'y 
concourir  par  son  supplice ,  que  de  le  troubler ,  s'il 
étoit  possible ,  parla  jouissance  injuste  delà  félicité 
qu'elle  mérita  de  perdre. 

A  quoi  sert  de  s'abuser?  Quel  avantage  nous 
en  revient-il  ?  Qu'est-ce ,  hélas!  que  ce  court  assou- 
pissement qu'on  se  procure  à  l'aide  de  sopliismes 
enivrans ,  comparé  à  cette  veille  terrible  qui  lui  suc- 
cède, et  à  laquelle  rien  ne  succède?  Cependant  l'on 
se  tranquillisera  sur  des  motifs  si  frivoles ,  que  je 
rougis  même  de  les  rappeler.  Une  créature  superbe , 
s'avilissant  par  orgueil ,  cherchera  l'indépendance 
au  fond  de  l'abjection,  et  se  flattant,  à  force  de 
bassesse,  d'échapper  à  l'œil  du  souverain  Etre, 
essaiera  de  traverser  clandestinement  le  monde  mo- 
ral ,  comme  ces  obscurs  vagabonds  que  la  police 
ignore  ou  dédaigne.  Jusque  dans  l'hypocrite  humi- 
lité de  son  langage,  on  reconnoît  l'esprit  de  révolte 
et  l'aversion  de  la  règle.  «  Qu'est-ce  que  l'homme, 
»  dit-elle,  à  l'égard  de  Dieu?  Comment,  à  l'infi- 
»  nie  distance  qui  les  sépare,  la  créature  pourroit- 

(1)  Psalm.  If,  4» 


/lyS  ESSAI    SUR    l'iNDIFFIÎREI^CE 

M  clic  offenser  le  Créateur?  Qu'importent  à  l'Etor- 
iï  nel  les  stériles  hommages  ou  les  folles  insultes 
»  d'un  être  d'un  jour?  Que  lui  importent  ses  pen- 
«  sëes,  sesscntimens ,  ses  actions?  Foibl  es  mortels, 
»  cessez  d'attribuer  au  Très-Haut  vos  idées  ram- 
»  pantes.  Dieu,  n'en  doutez  pas,  est  trop  grand 
»  pour  s'abaisser  jusqu'à  l'homme  ,  et  l'homme  est 
»  trop  petit  pour  s'élever  jusqu'à  Dieu.  » 

Intelligence  dégradée ,  est-ce  là  ton  excuse?  Est- 
ce  là  le  fondement  de  ta  stupide  sécurité  dans  l'ou- 
bli de  tes  devoirs.  L'Etre  qui  t'a  créée  est  trop  grand 
pour  t'avoir  créée  pour  lui  î  II  est  trop  parfait  pour 
s'occuper  de  la  perfection  de  son  ouvrage!  Dieu 
est  trop  au-dessus  de  toi ,  pour  s'irriter  que  tu  te 
préfères  à  lui ,  que  ta  volonté  s'oppose  à  sa  volonté 
souveraine!  Dieu  est  trop  sage  pour  avoir  établi 
aucun  ordre  parmi  ses  créatures  intelligentes ,  pour 
leur  avoir  prescrit  des  lois ,  pour  exiger  qu'elles  les 
observent  !  En  te  donnant  l'être ,  il  t'a  dit  :  Je  te 
crée  pour  m'adorer ,  ou  pour  m'outrager ,  comme 
il  te  plaira;  pour  m'aimer ,  ou  pour  me  haïr  ,  selon 
tes  caprices;  la  vérité,  l'erreur,  le  bien,  le  mal, 
tout  en  toi  m'est  indifférent  :  ton  existence  isolée 
ne  se  lie  à  rien  dans  mes  conseils;  vile  production 
de  mes  mains ,  tu  ne  mérites  pas  de  fixer  mes  re- 
gards :  sors  de  ma  vue ,  sors  de  ma  pensée ,  et  que 
la  tienne  soit  ta  loi,  ta  règle  et  ton  Dieu  ! 

Chose  étrange  !  que  l'on  s'affranchisse  de  tout  de- 
voir envers  le  Créateur  ,  sur  les  raisons  même  qui 
prouvent  le  mieux  ,  et  l'importance  de  ces  devoirs^ 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  ^79 

et  combien  l'homme  se  rend  coupable  on  les  vio- 
lant. Vous  refusez  d'adorer  Dieu,  et  pourquoi? 
parce  qu'il  est  trop  grand,  trop  parfait,  c'est-à- 
dire  ,  trop  digne  qu'on  l'adore.  Vous  refusez  d'obéi i- 
à  Dieu,  et  pourquoi? parce  qu'il  est  trop  puissant, 
trop  sage ,  c'est-à-dire ,  parce  qu'il  a  trop  de  droits 
à  l'obéissance.  Vous  refusez  d'aimer  Dieu ,  et  pour- 
quoi? parce  qu'il  est  trop  juste,  trop  saint,  trop 
bon,  c'est-à-dire,  trop  aimable.  Je  ne  m'étonne 
plus  qu'ayant  préparé  des  réponses  si  péremptoires, 
vous  attendiez  en  repos  le  jugement  formidable  qui 
décidera  de  votre  sort  éternel. 

Ce  n'est  pas  certes  une  foible  preuve  de  la  dégra- 
dation originelle  de  l'homme,  que  ces  extrava- 
gances puissent  trouver  place  dans  son  esprit.  Mais, 
fuSvSent-elles  autant  de  vérités  incontestables,  il 
faut  lui  apprendre  qu'il  ne  sauroit  encore  en  déduire 
aucun  motif  solide  pour  se  tranquilliser  dans  letat 
d'indépendance  absolue  où  il  cherche  à  se  placer  : 
car  la  Religion  nous  enseigne  qu'entre  Dieu  et 
l'homme  il  existe  un  Médiateur  qui ,  réunissant 
en  soi  la  nature  divine  et  la  nature  humaine ,  com- 
ble l'espace  immense  qui  nous  sépare  du  premier 
Etre ,  et  donne  à  nos  hommages  unis  aux  siens ,  à 
nos  œuvres  unies  aux  siennes,  une  valeur  ininiie. 
Dès  lors  tous  les  prétextes  fondés  sur  le  néant  de 
l'homme  pour  se  dispenser  de  rendre  à  Dieu  le 
culte  qu'il  exige  de  nous,  s'évanouissent  comme 
l'ombre.  Notre  infirmité  naturelle,  qui  sembloit 
nous  reléguer  à  jamais  loin  de  l'Etre  infini ,  sert 


4^8o  ESSAI    SUR    L'rNDIFFÉRENCE 

même  à  nous  faire  comprendre l'ënormité  du  crime 
que  nous  commellons,  en  violant  les  lois  dune 
société  que  Dieu  a  établie  par  des  voies  si  merveil- 
leuses. 

Nous  savons  qu'il  existe ,  et  l'analogie  seule  nous 
conduiroit  à  juger  qu'il  doit  exister  de  pures  intelli- 
gences plusparfaites  que  l'homme,  et  membres,  ainsi 
que  lui,  de  cette  haute  société  dont  le  Médiateur  est 
le  lien;  mais  il  ne  nous  est  pointdonné  de  connoître 
pleinement  la  vaste  hiérarchie  des  êtres  spirituels  , 
ni  l'ensemble  des  lois  qui  les  régissent.  11  en  est 
d'uniquement  relatives  à  un  état  trop  différent  du 
nôtre,  pour  que  Dieu  ait  voulu  nous  les  découvrir. 
Il  nous  a  départi  la  mesure  précise  de  lumière 
dont  nous  avons  besoin  dans  notre  condition  pré- 
sente; mais  rien  de  plus.  En  accordant  à  l'homme 
tout  ce  qui  lui  est  nécessaire  pour  parvenir  à  sa  fin , 
il  lui  refuse  ce  qui  ne  serviroit  qu'à  satisfaire  sa 
vaine  curiosité;  car,  outre  que  la  foi,  pour  être 
méritoire,  doit  être  mêlée  de  ténèbres,  et  ressem- 
bler ,  suivant  l'expression  de  l'apôtre ,  à  une  lampe 
qui  luit  dans  un  lieu  obscur  (i) ,  il  y  a  un  ordre  de 
connoissances  que  notre  nature  ne  comporte  point 
ici-bas,  et  dansles  connoissances  où  nous  pouvons 
atteindre  un  degré  de  clarté  qui ,  loin  de  nous  être 
utile ,  nous  deviendroit  très-dangereux ,  et  déran- 
geroit  complètement  l'économie  des  desseins  de 
Dieu  à  notre  égard.  Notre  liberté,  notre  existence 

{\)  B,  Pétri.  Ep.  II,  cap.  1,19. 


Ï-N    MATIÈRE    DE    RELIGION.  4^1 

ïnéiiîc  dépend  de  ce  mélange  de  lumière  el  d'obs- 
curite.  Si  nous  apercevions  toute  la  grandeur  de 
lame  humaine ,  sans  découvrir  en  même  temps  les 
perfections  infiniment  plus  élevées  du  souverain 
Etre  ,  ravis,  sans  pouvoir  nous  en  défendre,  d'une 
admiration  désordonnée  pour  nous-mêmes,  nous 
tomberions  à  l'instant,  comme  l'ange  rebelle  ,  par 
l'orgueil.  Et  si  Dieu,  tout  à  coup  se  dévoilant, 
nous  permettoit  de  contempler  une  foible  partie  de 
sa  gloire ,  Tâme  transportée  briseroit  ses  organes , 
trop  frêles  pour  résister  à  l'impétuosité  des  senti" 
mens  que  cette  vue  exciteroiten  elle. 

On  conçoit  donc  que  les  lois  générales  de  la  Re- 
1  igion  se  modifient  selon  la  nature  des  différens  êtres 
qu'elle  unit ,  et  selon  les  divers  états  où  ces  êtres  se 
peuvent  trouver.  Ainsi  Fliomme ,  être  mixte,  a  des 
devoirs  relatifs  à  sa  double  nature  et  à  sa  condition 
présente  ;  et  comme  il  ne  se  conserve  et  que  ses  fa- 
cultés ne  se  développent  que  dans  l'état  de  société , 
Dieu  a  pris  soin  d'établir  une  société  dépositaire 
des  lois  destinées  à  régler  l'usage  de  ces  facultés  ,  ou 
à  mettre  Tordre  dans  tout  l'iiomme ,  dans  ses  pen- 
sées, ses  affections ,  ses  actions:  société  spirituelle  à 
la  fois  et  visible,  parce  que  l'iiomme  est  esprit  et 
corps  ;  société  une,  parce  que  la  Religion  est  uni- 
verselle; société  perpétuelle,  parce  que  la  Reli- 
gion est  perpétuelle;  société  sainte  ou  parfiiite, 
parce  qu'elle  est  régie  par  des  lois  parfaites,  sous 
l'autorité  d'un  parfait  Monarque. 

Quiconque  se  sépare  de  cette  société  fondée  par 
J.  ~  3i 


4^2  ESSAI  sur.  l'indifférence 

le  Médiateur,  el,  «gouvernée  par  lui  ,  ne  possédant 
aucun  droit  au  bienfait  de  la  médiation,  est  privé 
de  tout  moyen  de  connu uniquer  avec  Dieu.  Jl  lui 
ravit  la  gloire  qu'il  vouloit  tirer  des  hommages  de 
sa  créature  ,  divinisés  par  leui*  union  avec  ceux  du 
Médiateur,  et  se  déclare  assez,  grand  pour  s'unir  à 
l'Etre  infini,  sans  l'intermédiaire  de  l'Ilomme- 
Dieu.  Il  se  fait  Dieu  lui-même,  en  opposant  sa  rai- 
son à  la  raison  divine ,  qui  a  jugé  l'incarnation  né- 
cessaire pour  établir  cette  étonnante  société  de 
riiomme  et  de  son  Auteur.  Il  rebute  la  plus  écla- 
tante marque  d'amour  qu'ait  pu  lui  donner  le  Tout- 
Puissant.  Il  dédaigne  ses  bienfaits ,  se  soulève  contre 
ses  volontés,  trouble  l'iiarmonie  de  la  création,  et 
là  où  l'Eternel ,  principe  immuable  de  tout  bien  , 
avoit  voiilu  réaliser  une  image  de  ses  perfections  ,  le 
force  de  contempler  le  mal.  Ceux-là ,  certes  ,  se  for- 
ment une  étrange  idée  de  Dieu ,  qui  le  supposent 
insensible  à  un  tel  outrage.  Plus  il  est  parfait ,  plus 
l'indifférence  est  opposée  à  sa  nature.  Il  hait  souve- 
rainement le  désordre;  il  l'a  en  horreur,  comme 
l'homme  a  horreur  de  sa  destruction  ;  avec  la  diffé- 
rence que  cette  horreur  est  dans  l'homme  un  senti- 
ment aveugle  et  borné ,  tandis  que  la  haine  du  dé- 
sordre, commandée  à  Dieu  par  sa  sagesse  infinie, 
est  infinie  comme  elle. 

Or ,  la  Religion  renfermant  toutes  les  lois  aux- 
quelles l'homme  doit  obéir,  rejeter  la  Religion, 
c'est  rejeter  tous  les  devoirs  ensemble;  c'est  rompre 
à  la  fois  tous  les  liensde  la  société  des  iintelligences. 


EN    MATHiHE    DE    RELIGION.  4^3 

el  se  constituer  dans  le  plus  complet  et  le  plus  ef- 
froyable état  de  désordre  ou  une  créature  libre  se 
puisse  placer.  Le  ciel  et  la  terre passeroîent  ^  plutôt 
qu'un  si  grand  crime  demeurât  impuni  ;  car  le  bou- 
leversement de  la  nature  pbysique,  et  l'anéantisse- 
ment même  de  l'univers,  seroient  un  mal  infini- 
ment moindre  que  la  violation  d'une  seule  règle  de 
la  justice. 

Le  peu  d'importance  que  Ion  affecte  d'attacher  à 
la  Religion ,  vient  de  ce  qu'on  ne  la  connoît  pas  ; 
et  le  malheur  est  qu'on  croit  la  connoître ,  parce 
qu  on  en  a  beaucoup  entendu  parler ,  parce  qu'on 
en  a  beaucoup  parlé  soi-même,  sans  en  avoir  d'au- 
tre idée  que  celle  qu'on  s'en  est  formée  au  hasard , 
sous  l'influence  de  mille  préjugés,  et  d'autant 
d'intérêts  contraires  à  la  vérité  qu'on  a  de  passions. 
Si  l'on  comprenoit  seulement  que  la  Religion  est, 
dans  le  monde  moral,  l'unique  moyen  de  l'ordre, 
on  pourroit  la  haïr  sans  doute,  comme  on  peut 
haïr  Dieu;  mais  l'on  cesseroit  de  la  mépriser.  Le 
crime  de  ceux  qui  la  violent  ne  seroit  pas  moins 
énorme,  mais  il  seroit  moins  stupide.  Gomme 
l'ange  d'orgueil ,  ils  choisiroient  entre  le  bien  et  le 
mal,  avec  connoissance.  La  perversion  de  la  vo- 
lonté ne  s'étendroit  pas  jusqu'à  la  raison.  Ils  épou- 
vanteroient  par  leur  audace  désespérée,  mais  ils 
n'exciter  oient  pas  cette  pitié  humiliante  qu'inspire 
leur  imbécile  dédain. 

Qu'ils  sachent  donc  qu'en  cràmt  l'homme  à  son 
image,  c'est-à-dire,  capable  de  connoître,  d'aimer 

5i. 


/Î84  ESSAI   SU  H    i/iNDN'i  i';r;]:NCiî 

(*t  (l'at^ir  librenicnl  ,  Dieu,  n'ayant  on  d'aulrc  des- 

s(*in  (juc  de  inani lester  ses  perl'eetions,  avonlu  (^\ir 

les  lois  immual)les  de  sa  sagesse  lussent  Ja  règle  de 

ces  faeidtés ,  ou  qu'd  a  voulu  établir  dans  riioniine , 

être  semblable  à  lui,  le  même  ordre  qu'en  lui- 

jnême. 

Or ,  la  Religion  remplit  excellemment  cette  im- 
portante fin  :  et  d'abord  elle  met  l'ordre  dans  les 
pensées  de  l'iiomme,  en  les  réglant  par  la  loi  éter- 
nelle de  la  vérité.  Elle  lui  apprend  à  se  coujioître, 
à  connoître  le  Médiateur  qui  l'uni  ta  Dieu  ,  et  Dieu 
lui-même;  en  sorte  qu'il  possède  implicitement 
toutes  les  vérités,  puisqu'il  possède  Dieu,  qui  en 
est  le  principe.  Ce  n'est  pas  qu'embrassant  de  tou- 
tes parts  le  souverain  Etre  ,  il  puisse  s'en  former 
une  notion  exempte  d'obscurités.  Il  n'appartient 
qu'à  Dieu  de  se  connoître  ainsi.  S'apercevant  tel 
qu'il  est ,  et  selon  tout  ce  qu'il  est ,  par  un  seul  acte 
de  sa  puissante  intelligence,  il  n'est  à  lui-même 
qu'une  grande  pensée  ;  et  toutes  ses  perfections  se 
confondant ,  en  quelque  sorte ,  dans  l'immense  idée 
de  l'être ,  de  toutes  les  idées  la  plus  positive ,  il  ne 
peut  non  plus  se  définir  que  par  cette  sublime  af- 
firmation :  Je  suis  celui  qui  suis. 

Or  ,  par  cela  même  qu'elle  a  des  bornes ,  l'intel- 
ligence humaine  n'aperçoit  rien  avec  cette  parfaite 
clarté.  Ce  qu'elle  ignore  obscurcit  plus  ou  moins 
ce  qu'elle  connoit  ;  car  chaque  partie  ayant  des  rap- 
ports nécessaires  au  tout,  il  faut  connoître  le  tout, 
pour   connoître  parfaitement  la   moindre  de  ses 


lîlN    MATIÈRE    DE    KELIGION.  4^^ 

parties.  I)(;  la  vient  ([uela  raisonne  c.oniprciKl  rien 
pleinement.  Une  ToiMe  et  vacillante  lueur  marque 
à  peine  {piel([ues  contours,  quelques  légers  traits 
des  objets  qu'elle  considère.  Sitôt  qu'elle  en  veut 
pénétrer  la  nature  intime,  d'épaisses  ombres  arrê- 
tent ses  rej^ards  et  la  repoussent  dans  l'ignorance 
dont  elle  tâcboit  de  sortir.  Voila  sa  condition  ,  aussi 
triste  qu'irrémédiable,  quand  elle  est  réduite  à  cher- 
cher le  vrai  par  ses  seules  forces.  Incapable  d'afïir- 
nier,  incapable  de  nier,  perpétuellement  flottante 
au  gré  des  probabilités  contraires ,  sur  la  vaste  mej- 
du  doute,  ce  ne  sera  pas  elle  qui  îifFermira  la  pen- 
sée de  l'homme ,  jusqu'à  la  rendre  aussi  inébranla- 
ble que  la  pensée  de  Dieu  :  et  néanmoins  il  le  faut, 
pour  que  notre  intelligence  soit  véritablement  l'i- 
mage de  l'intelligence  divine,  infinie  en  certitude 
comme  en  étendue.  Qui  viendra  donc  au  secomsde 
cette  intelligence  débile?  Quellç  puissante  main 
la  soulèvera  jusqu'à  cette  hauteur?  Qui  mettra,  ô 
honmie!  sur  tes  lèvres  tremblantes,  cette  paiole 
que  tu  dois  prononcer  avec  une  aussi  pleine  assu- 
rance que  Dieu  même  :  /lest  celui  qui  est?  ce  sera 
la  Religion  :  et  comment?  Ne  pensez  pas  qu'elle 
a  il  le  follement  charger  là  raison  du  poids  de  la  vé- 
rité infinie,  qu'elle  ne  sauroit  porter.  JNon;  mais 
elle  suppléera  par  la  foi  à  la  foiblesse  de  l'intelli- 
gence. Après  avoir  prouvé  son  autorité  divine,  elle 
ordonnera  à  l'honune  de  croire  ce  qu'il  ne  peut  en- 
core comprendre ,  et  elle  mettra  dans  sçs  croyajices 
infinies  dans  leur  objet  ^  infinies  en  certitude .  puis* 


/|8r)  ns^Ai  sur.   i/indipi-kheivce 

fjuVJlcs  reposent  sur  un  léinoigna^c  divin,  le  nicmo 
ordre  qui  existe  dans  les  idées  de  Dieu  :  et  connue 
Jes  mêmes  vérités  sont  connues,  j)ar  la  même  foi, 
de  toutes  les  intelligences,  il  y  a  société  entre  elles 
et  le  grand  Etre  qui  les  a  créées  pour  lui. 

Le  lien  essentiel  de  cette  société  est  le  Médiateur, 
par  qui  seul  nous  connoissons  Dieu  :  Personne  ne 
connaît  le  Père  y  si  ce  n'est  le  Fils  y  et  celui  a  qui 
le  Fils  a  voulu  le  révéler  (i).  Nous  ne  pouvions 
trouver  en  nous  cette  sublime  idée ,  qui  renferme 
l'infini.  Que  dis-je?  nous  ne  trouvons  en  nous-mê- 
mes aucune  vérité  ;  elles  nous  viennejit  toutes  du 
dehors;  la  raison  n'est  que  la  capacité  de  les  rece- 
voir, de  les  reconnoître  et  de  les  combiner;  et,  \k 
cause  de  notre  double  nature ,  il  faut ,  pour  nous 
devenir  perceptibles,  qu'elles  revêtent  une  forme 
sensible,  qu'elles  s'incarnent,  pour  ainsi  dire.  La 
parole  est  comme  le  corps ,  qui  nous  rend  les  idées 
visibles;  elles  s'effacent  de  notre  esprit  avec  leur 
expression.  Il  n'est  donc  pas  surprenant  que  nous 
ne  connoissions  Dieu  même  que  par  sa  Parole  ou 
son  Verbe;  ni  que  cette  Parole  immatérielle ,  vou- 
lant se  communiquer  à  nous ,  sans  altérer  notre 
nature ,  s'en  soit  elle-même  revêtue  :  Et  le  V^erhe 
s'est  fait  chair  y  et  il  a  habité  parmi  nous  (2)  ;  car^ 


(i)  Nemo  no  vit  Patreniy  nisi  Filius ,  et  cui  voluerit 
Films  revelare,  Mattli.,  xi  ^  i'], 

(2)  Etverbum  carojnctumest ,  ethabitavit  in  nobis* 
Joan.,  cap.  i,  i4. 


/ 


KN    MATIÈRE    DE    RELIGIOJN.  4^7 

dans  l'ordro  établi,  il  falloit  qu'il  fut  corps,  pour 
parler  à  notre  entendement.  I^a  sagesse  éternelle 
restant  ce  qu'elle  est ,  s'est  mise  en  rapport  avec; 
l'homme  ,  restant  aussi  ce  qu'il  est  ;  et  l'union  de 
la  Divinité  et  de  l'humanité,  dans  Ja  personjie  du 
Verbe ,  représente  rigoureusement  l'union  qu'il 
est  venu  établir  entre  Dieu  et  le  genre  humain. 
Je  suis  Demi,  dit  l'Homme-Dieu  lui-même,  ap- 
porter  dans  le  monde  la  vérité,  ou  ,  selbn  l'exprès, 
sion  remarquable  de  l'Evangile ,  pour  lui  rendre 
témoif>nage,  c'est-à-dire,  non  pas,  chose  impossi- 
ble, pour  la  faire  comprendre  parfaitement  à 
l'homme,  mais  pour  lui  déclarer  qu'elle  est,  et  ce 


qu'elle  est:  Quiconque  aime  la  vérité  m' écoute  (i). 
De  cette  sorte,  la  certitude  du  témoignage  rempla- 
çant la  certitude  d'évidence,  l'homme  a  pu,  sans 
changer  de  natiue ,  posséder  pleinement  la  vérité 
infinie;  il  a  pu  devenir  enfant  de  Dieu ,  ou  entrer 
en  société  avec  lui ,  car  la  famille  est  rimage  et  l'é- 
lément de  toute  société;  et  cela  librement,  parce 
que  si  l'esprit  n'est  pas  libre  de  refuser  d'accpiiescer 
à  l'évidence ,  la  volonté  est  toujours  libre  d'écouter 
ou  non  un  témoignage ,  de  l'admettre  ou  de  le  reje- 
ter :  et  c'est  même  ainsi  qu'en  croyant ,  sans  v  être 
forcé  par  une  évidence  intrinsèque  et  invincible  , 


(  i  )  Ego  in  hoc  nnius  siun ,  et  ad  hoc  vcni  in  mundiiiii , 
lit  testinioniwn  pcrhibeam  veriuui  :  omnis  qui  est  eue 
vfritate  y  audit  vocenimeani.  .foan.,  xviii  ,  57. 


■i^S  ESSAI    SUR     l/lîNDll  l'ÉREINCE 

riioiiinic  rend  voloiilairemeiit  à  Dieu  un  liommat'e 
di«^uc  de  lui  ;  véritable  adoration  en  esprit  et  en 
vérité ^  qui  consiste  à  reconnoîtrc  ,  [)ar  une  soumis- 
sion parfaite  à  sa  parole,  la  dépendance  infinie  où 
notre  raison  est  de  la  raison  divine. 

Il  ne  sufEroit  pas  cependant  d'avoir  promulgué 
la  vérité,  il  falloit  encore  pourvoir  a  sa  conserva- 
tion ,  car  son  régne  doit  être  éternel  ;  il  fàlloit  la 
préserver  de  tout  mélange,  et  la  rendre  recon- 
noissable  et  accessible  à  tous  les  hommes,  par 
une  voie  analogue  à  leur  nature.  Jésus-Christ,  ou 
le  Médiateur,  remplit  merveilleusement  ce  grand 
objet;  et,  dans  le  moyen  qu'il  choisit,  on  admire 
à  la  fois,  et  une  si  profonde  connoissance  de 
l'homme  qu'elle  ne  pouvoit  appartenir  qu'à  un 
être  sur-humain ,  et  ce  beau  caractère  d'unité 
particulièrement  propre  aux  œuvres  de  Di(^u.  Que 
fait-il  en  effet?  Ecrit-il  sa  doctrine  dans  un  livre? 
cherche-t-il  à  l'environnçr  de  tant  de  preuves  de 
raisonnement  que  l'esprit  soit  dans  l'impuissance 
d'v  refuser  son  adhésion.'' Voilà ,  sans  doute,  ce 
qu'un  philosophe  eût  tâché  de  faire.  Mais  qui  ne 
voit  qu'attendu  la  foiblesse  de  notre  esprit,  ce  n'eût 
été  qu'ouvrir  un  champ  plus  vaste  aux  difîicuilés, 
et  qu'en  s'adressant  ainsi  à  la  raison  de  l'homme, 
et  l'autorisant  dès  lors  à  n'admettre  que  ce  qu'il 
concevi'oit  pleinement,  on  eût  élevé  entre  lui  et 
l'Etre  incompréhensible  une  barrière  insurmon- 
table? Jésus-Christ,  dédaignant  lous  les  vains  ap- 


EJN    MATIÈUL    DE    IlELlG10i\.  ^|8t) 

puis  des  opinions  hmnaines,  descend  au  fond  de 
notre  nature,  pour  y  poser  le  fondement  de  la 
perpétuité  de  la  Religion.  Il  conserve  la  vérité  dans 
la  pensée  de  lliomnie ,  comme  la  pensée  même  se 
conserve,  par  la  parole  transmise  ;  et,  pour  assurer 
sa  transmission ,  il  unit  par  des  liens  extérieurs 
et  indissolubles  ceux  qu'il  a  unis  intérieurement 
par  la  même  foi  ;  il  les  constitue  en  société,  sous 
un  gouvernement  dont  il  est  le  chef;  en  un  mot, 
il  fonde  son  Eglise.  Envoyé  par  son  Père,  il  envoie 
à  son  tour  des  pasteurs  qu'il  revêt  de  son  auto- 
rité :  Allez  et  enseignez  toutes  les  nations; 
voila  y  je  suis  a^ec  vous  tous  les  jours  jusqu'à  la 
consommation  des  siècles  (i).  Et  comme  il  di- 
soit  de  lui-même  :  Celui  qui  m'a  envojé  est  vraij 
et  moi  y  je  redis  au  monde  ce  que  j'ai  entendu  de 
lui  (2)  ;  ces  pasteurs  aussi  diront  :  Celui  qui  nous 
a  envoyés  est  vraij  et  nous  y  nous  redisons  au 
monde  ce  que  nous  avons  entendu  de  lui.  Simples 
témoins  ,  ils  déposent  de  ce  qu'ils  ont  entendu  de 
leur  maître ,  et  leur  témoignage  n'est  que  celui  de 
Jésus-Christ,  qui  a  promis  à^être  avec  eux  tous 
les  jours  y  sans  aucune  interruption  ;  comme  le 
témoignage  de  Jésus-Christ  n'est  que  celui  de  Dieu 
qui  l'a  envoyé ,  et   qui  a  dit  de  lui  :  Celui-ci  est 


(  1)  Euntes docete  omnesgentes. . .  et  ecceego  vohiscuni 
siim  omnibus  diebiis ,  usque  ad  consiuntnaiionem  seciili. 
Matlh.,  xxvii,  19,  10. 

(•2)  Qui  me  misit ,  verax  csl  :  et  ego  quiv  nudivi  ah  cm 
h(Pc laqua r  in  mun do.  ^0Ai\.,  viii,  0,6. 


49^>  ixsAi  sijii  l'iindutérejnck 

mon  Jils  ùtcn-ainicj.  écoutez-le  (i).  C'est  poiu- 
qiioi  Jcsus-Clirist  ajoute  :  Qui  vous  écoute,  iné- 
coute;  et  qui  vous  méprise  y  me  méprise;  qui  me 
méprise  y  méprise  celui  qui  m' a  envoyé  (2).  l*our 
entrer  en  société  avec  Dieu  ,  ou,  suivant  l'expres- 
sion de  l'Evangile,  pour  devenir  son  Fils  ,  il  faut 
donc  recevoir  la  vérité  de  l'Eglise  enseignante, 
comme  elle  l'a  reçue  de  Jésus-Christ ,  cotrime  .lé- 
sus-Clirist  l'a  reçue  de  son  Père  :  la  recevoir  de 
confiance  ,y/<^(e^  parce  que  c'est  pour  nous  ici-bas 
le  seul  moyen  de  la  posséder ,  et  que  le  plus  léger 
doute  feroit  injure  à  l'autorité  infinie  qui  l'atteste. 
Sortez  de  là,  faites  intervenir  la  raison  pour  juger 
si  elle  doit  admettre  ou  rejeter  les  dogmes  que  Dieu 
nous  révèle,  aussitôt  le  magnifique  et  immense 
édifice  de  la  Religion,  transporté  sur  cette  base 
Iragile,  croule  de  toutes  parts  ,  et  écrase  sous  ses 
ruines  la  raison  présomptueuse  qiii  s'étoit  crue 
capable  de  le  soutenir. 

Obligés  d'écouter  l'Eglise,  et  l'ordre  de  la  société 
spirituelle  reposant  sur  son  témoignage ,  celui  de 
Jésus-Christ  et  celui  de  Dieu ,  il  existe  trois  de- 
grés correspondans  de  désordre,  ou  trois  grands 
crimes  contre  la  vérité  :  car  on  peut  l'attaquer  en 
niant,   soit  le  témoignage  de  l'Eglise,  soit  le  té- 

(1)  Hic  est  filius  meus  caris simus  :  audite  illiim. 
Marc,  IX,  6. 

(2)  Qui  vos  audit ,  me  audit  :et  qui  vos  spernit ,  me 
spernit.  Qui  auteni  vos  spernit ,  spernit  eum  qui  misit 
me.  Luc,  x,  16. 


EIN     MAIIÈMt    UK    laiJ.lGlON.  /|()J 

nioigiiage  de  Jésus-Christ ,  soit  le  tcmoiguaj^e  de 
Dicti  même;  négations  qui  constituent  les  trois 
systèmes  généraux  d'erreur,  exposés  et  combattus 
au  commencement  de  cet  ouvrage. 

Le  premier,  cpii  est  l'hérésie,  consiste,  selon 
la  force  du  mot  même,  à  choisir,  entre  les  vérités 
révélées ,  celles  dont  la  raison  se  contente  le  mieux, 
rejetant  les  autres,  ou  comme  inutiles  ,  ou  comme 
douteuses,  ou  comme  des  erreurs  certaines. 
Mais ,  dès  qu'on  refuse  d'écouter  l'Eglise  sur  un 
point ,  il  n'y  a  plus  de  motifs  pour  l'écouter  sur 
aucun.  Son  autorité  est  indivisible  comme  son 
témoignage  :  qui  le  récuse  en  partie ,  le  récuse  tout 
entier.  N'importe  ce  qu'on  croie,  la  foi  dès  lors  est 
éteinte;  car,  au  lieu  de  soumettre  son  jugement  à 
la  loi  de  vérité ,  on  soumet  la  vérité  à  son  jugement 
propre.  Par-là  on  renverse  tous  les  rapports  de 
la  société  spirituelle  ;  on  fait  de  la  raison ,  qui  doit 
obéir ,  le  pouvoir  qui  doit  commander  ;  on  s'ef- 
force de  sid)stituer  la  certitude  d'évidence  à  la 
certitude  de  témoignage  ;  et ,  transformant  ainsi  la 
Religion  en  pure  opinion,  l'oit  détruit  le  fonde- 
ment des  vérités  mêmes  qu'on  retient  ;  ce  qui  fait 
dire  à  l'apôtre  :  Celui  qui  viole  un  seul  point  de  la 
loi  y  viole  toute  la  loi{i)  :  principe  également  vrai , 
soit  qu'on  l'applique  aux  mœurs  ou  à'  la  doctrine. 

L'hérésie  donc  bouleverse  toute  l'économie  de 

(i)  Quicumque  autem  totam  legcm  sen^avcrit ,  olJcn^ 
datauteni  in  iuio,facUis  est  omnium  reiis.  Kp.  H.  Jacob., 
cap.  II,  lo. 


ïÇ)^  ESSAI    SUn    Ji'l!NJ)llTlîlŒJNCE 

Ja  nuîdialioli.  Uclusant  de  croire  sur  le  téiiioif^na^e 
des  envoyés  de  Jésus-Glirisl,  J'hérétique  nie  leur 
autorité,  leiu*  mission.  Il  se  lait  juge  du  moyen 
que  le  médiateur  a  dû  choisir  pour  lui  parler  .  et , 
par  une  conséquence  inévitable,  ju^^e  de  sa  parole. 
En  se  mettant  au-dessus  de  l'Eglise  ,  il  se  met  au- 
dessus  de  son  chef,  au-dessus  de  l'Homme-Dieu. 
Et  con)me  ,  en  réalité,  tout  ce  qu'il  sait  de  lui ,  il 
n'a  pu  l'apprendre  que  de  l'Eglise,  de  ses  monu- 
mens  écrits  et  de  sa  tradition;  en  cessant  de  croire 
l'Eglise,  il  arrive  bientôt,  s'il  est  conséquent,  à 
ne  plus  croire  le  Médiateur  même  ,  à  nier  son  au- 
torité, sa  mission,  son  existence;  et  c'est  le  second 
système  général  d'erreur ,  ou  le  déisme. 

De  même  que  l'hérétique,  rejetant  l'intermé- 
diaire du  corps  pastoral  enseignant,  veut  s'établir 
en  rapport  immédiat  avec  le  Médiateur  ,  le  déiste, 
rejetant  l'intermédiaire  du  Verbe  incarné,  veut 
s'établir  en  rapport  immédiat  avec  Dieu  :  tel  est  le 
caractère  essentiel  de  sa  doctrine.  Il  nie  le  témoi- 
gnage du  Médiateur,  par  qui  seul  nous  connois- 
sons  Dieu ,  comme  l'hérétique  nie  le  témoignage 
de  l'Eglise  ,  par  qui  seule  nous  connoissons  le  Mé- 
diateur. Ainsi  le  désordre  va  croissant  dans  la  pen- 
sée de  l'homme  ,  et  l'infidèle  image  de  la  Divinité , 
cessant  de  réfléchir  ses  perfections ,  se  défigure 
de  plus  en  plus  :  car  prétendre  connoître  Dieu  au- 
trement que  par  son  Verbe,  c'est  vouloir  le  con- 
noître comme  lui-même  ne  se  connoît  pas  ;  c  est , 
en  le  séparant  de  sa  sagesse  substantielle,  mutiler 


F.iV   MAiiKHi:   ni'    iu:i,i(;i()\.  /içy> 

son  essence  ,  el  transporter  en  lui  noire  lénébrenso 
raison  ,  pour  éclairer  les  débris  de  son  être.  Aussi 
dès  lors  devient-il  pour  nous  comme  lui  doute 
inmiense.  D'impénétrables  mystères  l'environnent , 
on  ne  sait  ni  ce  cpi'il  est,  ni  s'il  est.  «  Ce  n'est 
»  pas,  dit  Rousseau,  une  petite  affaire,  de  con- 
>j  noître  enfin  qu'il  existe  ;  et  quand  nous  sommes 
»  parvenus  là ,  quand  nous  nous  demandons ,  quel 
»  est-il?  où  est-il?  notre  esprit  se  confond,  s'é- 
»  gare,  et  nous  ne  savons  plus  que  penser  (i).  » 

Mais  pour  mieux  comprendre  encore  à  quel 
point  il  est  insensé  de  prétendre  s'unir  k  Dieu,  et 
le  connoître  par  la  pure  raison  ,  observez  que  nous 
ne  connoissons  de  la  sorte  aucun  être  spirituel. 
Comment  nous  assurons-nous  de  l'existence  de 
l'ame  dans  les  autres  hommes,  si  ce  n'est  par  la 
communication  des  pensées?  et  la  pensée  d'autrui 
ne  nous  seroit-elle  pas  totalement  inconnue ,  si  elle 
ne  nous  étoit  révélée  par  la  parole?  Sans  cette  révé- 
lation, notre  ame,  éternellement  solitaire ,  vivroit 
dans  une  ignorance  absolue  des  êtres  semblables  à 
elle.  Or  s'il  faut  nécessairement  que  l'homme 
parle  à  l'homme  pour  être  connu  de  lui ,  comment 
l'homme  comioîtroit-il  Dieu,  si  Dieu  ne  lui  par- 
loit  point?  Cherchant  donc  en  vain  l'Etre  infini 
dans  sa  raison,  incapable  d'enfanter  seule  cette  im- 
mense idée,  le  déiste  finit  par  nier  Dieu,  qu'il  ne 

(i)  Emile,  tom.  Il,  pag.  54 1. 


4-94  ESSAI    SUR    L'fNDIFrÉllliNCli: 

comprend  pas  :  et  c  esl  le  troisième  système  général 
creiieur,  ou  l'athéisme. 

.lusqu'ici  l'homme  conservoit  cpielques  foibles 
traits  de  r(^ssemblance  avec  son  Auteur  :  l'athéisme 
achève  de  les  (il'facer.  Tous  les  Ibndemens  de  la 
certitude,  ébranlés  a  la  fois,  s'écroulent.  Une  pio- 
fonde  nuit  couvre  l'entendement  ;  la  raison,  chan- 
celante dans  les  ténèbres,  ne  sait  ou  se  prendre, 
et  s'enfonce  dans  le  scepticisme  absolu.  En  per- 
dant Dieu ,  l'homme  perd  toutes  les  vérités.  Tel 
est  le  terme  extrême  du  désordre  dans  l'être  intel- 
ligent. 

Tremblons  à  la  vue  de  ce  désordre  :  il  est  plus 
effrayant  que  ne  seroit  le  chaos  de  la  nature ,  si 
l'astre  du  jour  s'éteignant,  elle  se  trouvoit  tout 
à  coup  plongée  dans  une  obscurité  impénétrable. 

Qui  concevra  le  malheur  d'une  créature  sans 
Religion,  sans  Dieu?  mais  surtout,  qui  concevra 
son  crime?  Sectaires,  déistes,  athées,  ne  dites 
point  :  Comment  serions-nous  coupables  de  nous 
tromper  ,  en  cherchant  sincèrement  ce  qui  est  vrai  ? 
car  cela  même ,  c'est  accuser  Dieu ,  c'est  supposer 
en  lui  des  volontés  contradictoires  j  c'est  dire  qu'or- 
donnant à  l'homme  de  croire  la  vérité ,  il  lui  re- 
fuse le  moyen  de  la  connoître.  Ni  l'ignorance  ni 
l'erreur  n'est  un  crime  en  sai ,  l'une  et  l'autre  pou- 
vant être  involontaires.  Nul  n'est  donc  coupable 
précisément  parce  qu'il  ignore ,  ou  parce  qu'il  se 
trompe;  et  c'est  poiu^  cela,  c'est  parce  que  l'homme 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  /^().y 

ignore  iialLirellemcnt  el  se  trompe  avee  une  fa- 
cilite si  dëploraLle,  que  Dieu  na  pas  voulu  faiie 
dépendre  de  sa  raison ,  mais  de  sa  volonté ,  la  eon- 
noissancedes  vérités  nécessaires.  11  a  tout  ménagé, 
tout  disposé,  pour  qu'elles  lui  fussent  attestées 
dans  tous  les  tem])s  pai'  un  témoignage  d'une  au- 
torité infinie.  Dès  lors,  en  les  rejetant,  sa  volonté, 
sans  excuse,  se  rend  coupable  d'un  crime  infini, 
dont  un  orgueil  sans  bornes  est  le  principe. 

Calvin ,  sur  quel  fondement  nies-tu  la  présence 
réelle,  que  l'Eglise  entière  croit  et  atteste?, —  Sur  le 
fandement  de  ma  raison  ,  qui  ne  saur  oit  com- 
pi-endre  ce  mystère. —  Ainsi  donc  le  témoignage 
des  apôtres  et  de  leurs  successeurs ,  avec  qui  Jésus- 
Christ  a  promis  d'être  tous  les  Jours  y  jusqu'à  la 
consommation  des  temps ,  de  via  céder  à  ta  raison 
individuelle  ;  et  il  faudra  que  l'Eglise,  cette  Eglise 
que  saint  Paul  appelle  le  fondement  de  la  vérité  (i  ) , 
ait  menti,  parce  que  tu  ne  comprends  pas. 

Rousseau,  sur  quel  fondement  nies-tu  la  révé- 
lation ,  le  Médiateur?  toi  qui  as  dit  :  «  Les  faits  de 
»  Socrate,  dont  personne  ne  doute,  sont  moins 
»  attestés  que  ceux  de  Jésus-Clirist  (2).  »  —  Sur 
le  fondement  de  ma  raison ,  qui  ne  sauroit  com- 
prendre la  nécessité  de  la  révélation ,  ni  les  dogmes 
révélés  par  le  Médiateur  (3).  —  Ainsi  donc  le  té- 


( i)  Ecclesia  Dei  vivi ,  columna  et  fir marne nturti  veri' 
tatis.  Ep.  I  ad  Timoth.,  m,  t'5. 
[1)  Emile,  tom.  III,  p.  187.. 
(5)  Ibid.,  p.  i85. 


l\if)  T'SSAi   SU  II    [i'iM)ii'i  l:lil:^(;l■ 

moij^najj;e  de  laiitde  millions  (!(»  (lliréliens  qui  ont 
cru  sur  clos  preuves  (i(;  fait,  Je  lénioif^nagc  même 
du  Fils  de  Marie ,  dont  la  ine  et  la  mort  sont  d'un 
Dieu  (i),  devra  céder  a  ta  raison  individuelle;  et 
il  fjiudra  que  Jësus-Glirist ,  le  Verbe  incarné,  ait 
menti  (2) ,  parce  que  tu  ne  comprends  pas  ! 

Diderot,  sur  quel  fondement  nies-tu  l'existence 
de  Dieu,  attestée  par  la  tradition  universelle  du 
genre  humain?  —  Sur  le  fondement  de  ma  raison  , 
qui  ne  sauroit  comprendre  Dieu.  —  Ainsi  donc  le 
témoignage  unanime  des  peuples ,  attestant ,  de 
siècle  en  siècle,  un  fait  révélé  primitivement,  de* 
vra  céder  à  ta  raison  individuelle  ;  et  il  faudra  que 
tout  le  genre  humain ,  que  Dieu  même  ait  menti , 
parce  que  tune  comprends  pas!. 

L'orgueil  donc ,  un  orgueil  démesuré  qu'aucun 
excès  n'épouvante,  voilà  le  crime  de  l'athée,  le 
crime  du  déiste  et  du  sectaire.  Au  moins  implici- 
tement, tous  trois  nient  le  témoignage  de  Dieu, 
se  déclarent  plus  grands,  plus  parfaits  que  lui ,  en 
s'érigeant  en  juges  de  sa  parole  :  véritable  idolâtrie 
de  la  raison  humaine ,  dont  nous  avons  vu  le  der- 
nier développement  et  l'aveu  public,  dans  le  culte 
de  la  déesse  Raison. 

Sitôt  qu'on  méconnoît  la  règle,  il  faut  aller  jus- 

(i)  Emile,  tom.  III ,  p.  182. 

(li)  Qui  crédit  in  Filiiun  Dei ,  habet  testimonium  Dei 
in  se.  Qui  non  crédit  Filio  ,  inendacemjacit  eum  :  quia 
non  crédit  in  testimonium  quod  testificatus  est  Deus  de 
Filio  suo.  Ep.  I ,  Joan.,  v.  10. 


EN    MATIÈRE    DE    RELIGION.  497 

cjue-là;  nul  moyen  de  s'arrêter  :  le  principe  en- 
traîne ,  et  plus  l'esprit  a  de  vigueur  et  de  rectitude , 
plus  il  s  égare.  C'est  une  des  merveilles  du  Chris- 
tianisme, que  non-seulement  il  nous  offre  la.  vé- 
rité ,  mais  qu'il  nous  en  assure  la  possession ,  qu'il 
la  défende  dans  l'homme  contre  l'homme  même. 
Cela  seul  prouveroit  la  divinité  de  la  Religion 
chrétienne  ;  car  l'homme  n'a  aucun  moyen  de  se 
résister  à  lui-même  :  ce  qui  reniédie  à  la  foihlesse 
de  la  nature ,  est  évidemment  au-dessus  de  la  na- 
ture. 

Mais  Dieu  ne  s'est  pas  rapproché  de  l'homme  par 
des  voies  si  admirables ,  pour  le  laisser  libre  de  s'é- 
loigner de  lui.  Si  ses  dons  sont  sans  repentance, 
c'est  que,  reçus  ou  méprisés,  il  sait  en  tirer  sa 
gloire  ,  soit  en  les  couronnant  par  un  dernier  don , 
celui  de  la  parfaite  béatitude ,  soit  en  rejetant  à  son 
tour  ceux  qui  les  ont  re jetés.  La  récompense  d'avoir 
ici-bas  aimé  la  lumière ,  sera  de  la  posséder  éter- 
nellement dans  sa  source  :  In  lumine  tuo  videhi- 
mus  lumen  (i).  Mais  ceux  qui  la  haïssent ,  et  se  com- 
plaisent dans  les  ténèbres  de  leur  intelligence ,  ô 
Dieu!  que  leur  réservez-vous,  sinon  ces  ténèbres 
effroyables,  dont  il  est  écrit  :  La  seront  des  pleurs 
et  des  grincemens  de  dents  (2) . 

En  second  lieu,  la  Religion  met  l'ordre  dans  les 


(1)  Ps.  XXXV,  10. 

(2)  Ejicientur  in  tenebras exteriores  'ibieritjletus  et 
siridor  dentiutn,  Matth.,  viii,  12;  oxid.  xxit  ,  i5. 

1.  02 


/lOS  ESSAI    SUR    l'iNDIFFÉIIENGE 

affections  de  l'homme;  elle  règle  son  amour  comme 
elle  règle  son  intelligence,  en  lui  apprenant  à  le 
proportionner  au  degré  de  perfection  des  êtres  ;  et 
^homme  devenant  ainsi ,  sous  un  nouveau  rapport , 
l'image  de  Dieu,  achève  de  former  en  soi  cette 
merveilleuse  ressemblance ,  en  vue  de  laquelle  le 
Tout-Puissant  se  résolut  à  le  créer. 

Ici  encore  le  Christianisme  s'élève  au-dessus  des 
doctrines  humaines,  autant  que  la  sagesse  divine 
est  au-dessus  de  notre  sagesse.  Quelle  profondeur, 
en  effet ,  dans  ce  précepte  si  simple  en  apparence  : 
«  Tu  aimeras  le  Seigneur  ton  Dieu  de  tout  ton 
»  cœur ,  de  toute  ton  âme ,  et  de  toute  ta  force  : 
»  voilà  le  premier  et  le  plus  grand  commande- 
w  ment.  Le  second  lui  est  semblable  :  Tu  aimeras 
»  ton  prochain  comme  toi-même  (i).  »  L'homme, 
semblable  à  Dieu  ,  doit  être  aimé  d  un  amour  sem- 
blable à  celui  que  nous  devons  à  Dieu,  mais  non 
pas  d'un  amour  égal  :  il  doit  régner  entre  ces  deux 
amours  la  même  distance  qu'entre  l'image  et  son 
modèle.  Un  mot  sufEt  à  Jésus-Christ  pour  nous  en 
avertir  ,  en  nous  rappelant  à  notre  origine ,  dont  la 
grandeur  est  le  titre  même  de  notre  dépendance. 
«   Ces  deux  commandemens  renferment  toute  la  loi 


(i)  Diliges  Dominiim  Deinn  tuum  ex  toto  corde  tuo , 
et  ex  totd  anima  tua  ,  et  ex  omnibus  viribus  luis  ,  et  ex 
omnimente  tua.  Luc,  x,  a-j.  —  Hoc  est  maximum ,  et 
primum  mandatum.  Secundum  autem  simile  est  huic  : 
Diliges  proxïmum  immij  sicut  teipsum.  Matth.,  xxu, 
58,  59. 


I 
i 


KN    MATIÈRE    DE    RELIGIOiy.  4  99 

»  et  les  prophètes  (i);  »  c'est-à-dire,  qu'ils  emhras- 
sent  a  la  fois  la  société  présente  et  la  société  éter- 
nelle ,  dont  le  Médiateur ,  annoncé  par  les  pro- 
phètes, est  venu  nous  ouvrir  l'cTitréc. 

Infiniment  parfait,  ou  souverainement  aimahle, 
Dieu  s'aime  d'un  amour  infini  :  c'est  la  loi  de  l'or- 
dre c£ui  doit  régir  l'homme,  comme  elle  régit  Dieu 
même.  Tout  amour  hornéest  indigne  de  lui.  11  est 
le  hien  par  excellence ,  le  hien  sans  mesure ,  Tuni- 
que hien,  et  par  conséquent  la  fin  unique  où  doi- 
vent tendre  tous  nos  désirs,  toutes  nos  affections. 
Nous  devons  l'aimer  plus  que  toutes  choses ,  plus 
que  nous-mêmes,  et  à  cause  de  notre  imperfec- 
tion ,  et  parce  que ,  n'étant  pas  à  nous-mêmes  notre 
hien ,  l'amour  éclairé  de  nous-mêmes  doit  se  porter 
*vers  Dieu,  et  s'y  arrêter,  pour  l'intérêt  même  de 
notre  hien-être.  Il  faut  que  nous  nous  aimions  en 
lui ,  comme  il  s'aime  en  nous  ;  que  nous  n'aimions 
rien  que  pour  lui ,  et  que  nous  l'aimions  lui-même 
comme  il  s'aime.  Profond  mystère!  car  où  l'homme, 
si  foihle  et  si  pauvre,  trouvera-t-il  l'amour  infini 
qu'il  doit  à  Dieu?  Comment  acquittera-t-il  cette 
dette  immense?  La  nature  défaillante  ne  sent  que 
son  impuissance.  Cependant,   o  homme!  prends 
courage  :  ce  qui  t'est  impossible  y  est  aisé  à  Dieu  (2) . 


(1)  In  his  duobus  mandatis  iiniversa  lex  pendet ,  et 
prophetœ.  Matth.,  xxii ,  40. 

(•2)  Quœ  impossibilia  sunt  apud  homines ,  possibilia 
sunt apiid  Deum ,  Luc.,xvni,  27. 

Sa; 


5oo  r.ssAi  SUR  l'indifférence 

J\ctois-tu  pas  naluiollcmont  clans  une  égale  im- 
puissance dcle  connoîtrc?  11  ta  envoyé  son  Fils, 
et  tule  connois  pleinement  par  la  foi.  Ce  divin  Fils, 
uni  à  son  Père ,  t'enverra  l'Esprit  cpii  les  unit ,  pour 
remédiera  ton  injmnité  (i);  et,  de  même  que  tu 
connois  Dieu  par  son  Verbe ,  lu  l'aimeras  par  son 
amour.  Cet  amour  substantiel,  s'unissant  à  toi, 
divinisera  ton  amour ,  le  revêtira  du  caractère  d'in- 
fini, qui  seul  le  peut  rendre  digne  de  Dieu.  Tu 
entreras  ainsi  dans  la  société  immortelle  des  vrais 
adorateurs  y  qui  adorent  le  Père  en  esprit  et  en 
vérité  (2)',  c'est-a-dire ,  par  son  Verbe,  qui  est  vé- 
rité (3) ,  et  par  son  Esprit ,  qui  est  amour  :  car  la 
vérité  a  été  effectuée  par  Jésus  (4),  et  V amour  de 
Dieu  est  répandu  dans  nos  cœurs  par  son  Esprit 
qui  nous  est  donné  (5). 

Le  second  commandement  est  semblable  au 
premier  :  Tu  aimeras  ton  prochain  comme  toi- 
jnême.  Tous  les  hommes,  égaux  par  nature,  ou 
é^^alement  parfaits,  ont  droit  à  un  amour  égal.  La 
préférence  que  l'un  d'eux  s'accorderoit  sur  les  au- 


(1)  Spiritus  adjuvat  infirmitatem  noslram,  Ep.  ad 
Rom.  viTi,  26. 

(a)  Venit  hora ,  et  Jiunc  est ,  quandb  veri  adoratores 
adorabiint  Patrem  in  spiritu  et  veritate,  Joan.,  iv,  23. 

(3)  Christus  est  veritas.  Ep.  I,  Joan.,  v,  6. 

(4)  Gratia  et  veritas  per  Jesum-Christumfacta  est. 

Joan.,  T.  17. 

(5)  Charitas  Del  diffusa  est  in  cordihus  nostris  per 

SpirUum  sanctum  qui  datus  est  nobis,  Ep.  atl  Rom.  v,  5. 


EN    MATIÈRE    DE    RELlGlOiN .  5oi 

très,  n'étant  fondée  sur  aucune  supériorité  de  na- 
ture ,  seroit  une  violation  de  Tordre.  Voilà  le  prin- 
cipe de  ce  sentiment  sublime  qu'çn  appelle  huma- 
nité, sentiment  né  du  Christianisme ,  et  qui  étend 
à  tout  le  genre  humain  l'amour  qu'a  chaque  homme 
pour  soi-même. 

Ce  n'est  pas  que  la  Religion  détruise  les  affec- 
tions de  famille ,  ni  le  nohle  amour  de  la  patrie } 
au  contraire,  elle  transforme  en  devoir  le  pen- 
chant de  la  nature  ;  elle  le  fortifie  en  le  réglant, 
et  l'empêche  de  dégénérer  en  passion  exclusive  et 
désastreuse ,  en  le  subordonnant  à  cette  grande  loi 
générale  :  préférence  de  tous  à  quelques-uns ,  de 
la  patrie  à  la  famille ,  du  genre  humain  à  la  pa- 
trie, de  la  société  éternelle  à  la  société  présente. 
«  L'ordre,,  dit  Bossuet,  est  parfait,  si  on  aime 
»  Dieu  plus  que  soi-même ,  soi-même  pour  Dieu  , 
»  le  prochain  non  pour  soi-même,  mais  comme 
»  soi-même  pour  Dieu.  Toute  vertu  est  là-de- 
»  dans(i).  » 

L'amour  sans  règle  est  égoïsme ,  préférence  ab- 
solue de  soi  à  ses  semblables  et  à  Dieu.  L'amour 
réglé  par  les  seules  lois  de  la  société  présente ,  est 
humanité ,  ou  amour  égal  de  tous  les  hommes ,  à 
cause  de  l'égalité  de  nature.  L'amour  réglé  par  les 
lois  de  la  société  éternelle  ,  est  charité;  sentiment 
tout  divin ,  puisqu'il  n'est  que  l'amour  même  de 
Dieu  pour  l'homme. 


(i)  Méditât,  sur  l'Evangile ,  1. 1,  p.  4^5,  in- 12. 


5o2  ESSAI    SUR    l'un  DIFFÉRENCE 

Or ,  Dîeu  a  aimé  l'homme  jusqu'à  donner  sou 
Fils  unique  y  pow  lui  acquérir  la  vie  éternelle  (i). 
L'homme  doit  donc  aimer  l'homme  jusqu'à  tout 
sacrifier ,  et  la  vie  même ,  pour  lui  procurer  cette 
vie  immortelle. 

Et  comme  elle  n'est  que  la  possession  de  Dieu , 
ou  du  souverain  hien ,  l'homme  ne  doit  rien  aimer , 
ni  s'aimer  lui-même,  qu'en  vue  de  cette  dernière 
fin.  Tout  ce  qui  l'en  écarte,  est  un  mal ,  et  il  doit 
le  haïr  ;  tout  ce  qui  n'a  de  rapport  qu'à  une  exis- 
tence passagère,  n'est  pas  un  véritable  bien,  et 
l'ordre  inflexible  lui  défend  d'y  attacher  son  cœur. 
«  Le  temps  est  court,  »  dit  l'apôtre,  et  la  nature 
nous  le  redit  tous  les  jours;  tous  les  jours ,  la  mort 
grave ,  de  sa  main  de  fer ,  sur  des  milliers  de  tombes, 
cette  grande  leçon  :  «  Le  temps  est   court  :  que 
w  ceux  donc  qui  ont  des  épouses ,  vivent  comme 
M  s'ils  n'en  avoient  pas;  ceux  qui  pleurent,  comme 
M  s'ils  ne  pleur  oient  pas  ;  ceux  qui  se  réjouissent, 
w  comme  s'ils  ne  se  réjouissoient  pas;  ceux  qui 
»  achètent,  comme  s'ils  ne  possédoient  pas;  ceux 
^>  qui  usent  de  ce  monde ,  comme  s'ils  n'en  usoient 
»  pas  :  car  la  figure  de  ce  monde  passe  (2).  »  Mal- 

(i)  Sic  enim  Deus  dilexit  inunduni ,  ut  Filiwn  suum 
unigenitum  daret  :  ut  ojnnis ,  qui  crédit  in  euni ,  non 
pereat ,  sed  habeat  vitam  œternam,  Joan,,  m,  16. 

(2)  Tempus  brève  est:  reliquum  est ,  ut  et  qui  habent 
uxores ,  tanquam  non  habentes  sint  :  et  qui  fient ,  tan^ 
quant  non  fientes  :  et  qui  gaudent ,  tanquam  non  gau- 
dentes  :  et  quiemunt ,  tanquam  non  pos^identes  :  et  qui 


liN    MiiTlÈnE    DE    IlEUGIOiy.  5o5 

heur  à  (]ui  laisse  son  amour  s  égarer  et  croupir  dans 
ce  moudc  qui  passe  î  car,  lorsque  tout  à  l'heure  il 
serapas3é,  que  rcstera-t-il  à  cette  aine  mise'rahle  , 
qu'un  vide  infini,  et,  dans  une  ëlernelle  sépara- 
tion de  Dieu,  une  impuissance  éternelle  d'aimer? 
Le  même  principe  qui  met  le  désordre  dans 
notre  intelligence,  met  aussi  le  désordre  dans 
notre  coeur.  L'orgueil,  ou  le  dérèglement  de  la  rai- 
son ,  par  lequel  nous  nous  élevons  au-dessus  de  tout, 
produit  la  concupiscence ,  ou  le  dérèglement  de  l'a- 
mour ,  par  lequel  nous  nous  aimons  plus  que  toutes 
choses;  d'abord,  plus  que  nos  semblables,  en- 
suite plus  que  Dieu.  Etrange  excès!  mais  il  est 
ainsi.  L'homme  en  vient  jusqu'à  se  rendre  un 
culte  exclusif  d'amour ,  comme  un  culte  exclusif 
d'admiration.  Ravi  de  sa  propre  excellence,  il 
s'aime  sans  mesure  et  sans  règle;  et,  dès  lors, 
jugeant  des  biens  et  des  maux  par  leur  rapport  à 
sa  nature  corrompue,  il  appelle  bien  tout  ce  qui 
flatte  son  orgueil  et  ses  sens,  et  mal  tout  ce  qui  les 
blesse.  La  gloire,  les  richesses,  les  plaisirs,  même 
les  plus  honteux,  voilà  ce  que  cette  créature  im- 
mortelle recherchera  comme  sa  fin;  et,  l'œil  fixé 
sur  un  vil  métal,  ou  l'oreille  avidement  ouverte  à 
un  vain  bruit  de  réputation,  elle  prononcera  en 
elle-même  qu'il  y  a  plus  de  perfection ,  ou  de  bien 
réel^  dans  ce  bruit  enivrant,  ou  dans  cette  pièce 


lUuntur  hoc   miindo ,   tanquàm  non  ulanlur  : prc^lerit 
enini  figura  hiijus  niundi.  Ep.  I,  ad  Corinlli.,  vu,  .49,  5i . 


5o4  ESSAI    SUK    l'iINDIFIÉREJNCE 

d'or  quelle  convoite,   que  dans  le  Créateur  des 
juondes ,  et  leternelle  source  de  tout  Lien.  Et  Dieu 
seroit  insensible  à  un  tel  outrage!  lui  que  Tordre 
contraint  de  vouloir  être  aimé  comme  il  s  aime, 
accepteroit ,  ou  les  débris  d'amour  que  les  passions 
rassasiées  lui  abandonnent  avec  dédain,  ou  l'indif- 
férence, ou  la  haine  !  IN  on;  c'est  aussi  trop  s'abu- 
ser. Qui  méprise  le  souverain  bien ,  ne  doit  atten- 
dre que  le  souverain  mal.  Point  de  grâce  pour  ce 
crime,  qui  les  renferme  tous.  Celui  qui  parle  con- 
tre le  Fils  de  V homme ,  son  péché  peut  lui  être  re- 
mis y  car  il  peut  encore  revenir  à  la  vérité  par  l'a- 
mour ;  mais  celui  qui  parle  contre  V  Esprit  saint  y 
qui  se  roidit  obstinément  contre  l'amour  même  , 
celui-là  est  sans  ressource,  sans  «spcrance;  car, 
qui  pou  rr oit  le  ramener ,  s'il  a  résisté  tout  ensem- 
ble ,  et  à  la  lumière  de  la  vérité  ,  et  aux  inspiration» 
de  l'amour?  Dieu  même  ne  peut  rien  de  plus  pour 
lui;   il  a  épuisé  la  puissance,    comme  la  miséri- 
corde de  l'Etre  infini  ;  et  son  péché ,  renfermant 
une  totale  opposition  de  la  volonté  à  l'ordre,  ne 
lui  sera  remis  y  ni  dans  le  siècle  présent  y  ni  dans 
le  siècle  futur  (i). 

Enfin  la  Religion  met  l'ordre  dans  les  actions  de 
l'homme ,  et  pour  cela  elle  prescrit  certains  devoirs 

(i)  Qaicumque  dixerit  verbiim  contra  Fiîliim  homi- 
nis  remittetur  et,  qui  autem  dixerit  contra  Spiriturn 
sanctwn ,  non  remittetur  ei  ;  neque  in  hoc  seculo ,  neque 
infuturo,  Matth.,  xtt,  52. 


EN    MATIÈRE    DE    RLllilGIOlV.  0O5 

extérieurs,  et  iiilerdit  les  actes  contraires.  Or, 
riioinme  est  en  rapport  avec  ses  semblables  et  avec 
Dieu.L'ordre,danslesactionscpiiontrapportaDieu, 
s  appelle  culte;  Tordre,  dans  les  actions  qui  ont 
rapport  à  nos  semblables,  s'appelle  morale  ou  vetUi. 

Les  actions  sont  déterminées  par  l'amour;  l'a- 
inour  est  déterminé  par  la  connoissance  du  bien  ou 
de  la  vérité.  Voilà  pourquoi  la  morale  et  le  culte 
prennent  chez  les  sectaires  un  caractère  vague 
comme  leurs  croyances,  et  tendent  comme  elles  à 
s'abolir;  sont  indifférens  aux  yeux  du  déiste, 
qui ,  ne  sachant  ce  qu'il  croit ,  permet  de  ne  rien 
croire ,  par  conséquent  de  ne  rien  aimer  ;  et  de- 
viennent pour  l'athée,  qui  ne  croit  qu'en  lui ,  et 
n'aime  que  lui ,  l'affreuse  morale  de  l'intérêt  per- 
sonnel ,  et  le  culte  monstrueux  de  l'orgueil  et  de  la 
volupté. 

L'homme  ,  composé  de  deux  substances,  doit  à 
Dieu  l'hommage  entier  de  son  être;  ou,  pour  par- 
ler le  langage  profondément  philosophique  du  Ca- 
téchisme, il  doit  connoître  Dieu,  l'aimer,  et  le 
servir  ;  le  connoître  par  sa  pensée  ,  l'aimer  par  son 
cœur ,  le  servir  par  ses  sens.  La  nécessité  d'un  culte 
extérieur  dérive  donc  de  la  nature  de  l'homme, 
être  intelligent  et  physique.  Un  culte  purement 
spirituel  est  le  culte  des  purs  esprits;  c'est  le  culte 
des  anges;  mais  ce  n'est  point  celui  de  l'homme, 
qui  par  un  effet  de  l'intime  union  de  l'ame  et  du 
corps,  ne  peut  entrer  en  société,  «oit  avec  Dieu, 
«oit  avec  ses  semblables;  qu'à  l'aide  des  organes. 


5o6  ESSAI    SUR    L'iJNDirrÉREINCli 

«  Le  culte  ,  dil-oji,  que  Dieu  demande,  esl  celui 
»>  du  cœur  (i).  »  Qui  empeclie  qu'où  ne  dise  de 
même  :  «  Les  vertus  que  Dieu  exige ,  sont  celles  du 
»  cœur,  »  et  d'en  conclure,  qu'en  aimant  le  pro- 
chain, on  accomplit  toute  justice?  Quelle  pitiéî 
comme  si  l'amour  ne  se  manifestoit  pas  nécessaire- 
ment par  des  actes  extérieurs.  Qui  aime  l'homme 
sert  l'homme,  et  qui  aime  Dieu  le  sert  également. 
Le  culte  est  action ,  comme  la  vertu  ;  et  de  même 
que  chacun  doit  concourir  par  son  action ,  dans 
les  sociétés  politiques,  au  maintien  de  l'ordre, 
d'où  résulte  le  honheur  de  l'homme  ,  chacun  aussi 
doit  concourir  par  son  action ,  dans  la  société  reli- 
gieuse, au  maintien  de  l'ordre,  d'où  résulte  la 
gloire  de  Dieu  :  et  comme  le  culte  extérieur  est  un 
rapport  qui  dérive  de  *la  nature  de  l'homme ,  le 
culte  public  est  un  rapport  qui  dérive  de  la  nature 
de  la  société. 

Cependant  l'ignorance  sourira  de  mépris  au  seul 
nom  de  culte  ;  elle  ne  voit  pas  que  c'est  lui  qui  con- 
serve les  croyances  et  nourrit  l'anaour.  Des  prati- 
ques gênantes  et  puériles ,  de  bizarres  cérémonies , 
voilà  tout  ce  qu'elle  découvre  dans  cette  sublime 
manifestation  de  la  foi.  Philosophe ,  ris ,  si  tu  veux, 
de  nos  géniiflexions  et  de  nos  gestes  (2)  ;  mais  ,*^ 
après  avoir  ri ,  dis-nous  ce  que  seroit  devenu  le 
genre  humain,  s'il  ne  s'étoit  agenouillé  devant  la 


(i)  Emile ,  tom.  III,  p.  i34. 
(2)  Ibid,y  p.  i55. 


EN    MATIÈRE    DE    KELIGION.  OOy 

croix?  A  Ion  culte  intérieur,  qui  consiste  à  s'exer- 
cer aux  sublimes  contemplations  (i),  coniparc 
le  culte  chrétien ,  qui  consiste  à  s'exercer  aux 
sublimes  dévouemcns;  compte  les  vertus  qu'ont 
fait  naître  tes  solitaires  colloques  avec  l'Eter- 
nel (2) ,  et  celles  qu'enfante  tous  les  jours  un  seul 
regard  jeté  sur  l'image  de  son  Fils. 

Mais  la  Religion  nous  ordonne  de  nous  élever  à 
des  considérations  encore  plus  hautes.  Il  ne  suffit 
même  pas  d'admirer  cette  merveilleuse  unité  de 
plan,  cette  intime  correspondance  qui  lie  les 
dogmes  et  le  culte  aussi  étroitement  que  l'âme  hu- 
maine est  unie  au  corps  ;  en  sorte  que  la  vérité 
nous  étant  donnée  par  un  moyen  extérieur,  ou 
par  la  parole ,  la  grâce  ou  l'amour  nous  est  aussi 
donné  par  des  moyens  extérieurs ,  ou  par  les  sacre- 
mens  :  il  faut  de  plus  concevoir  que  le  culte ,  dans 
son  magnifique  ensemble ,  n'est  que  la  réalisation 
extérieure  de  la  vérité  infinie  et  de  l'amour  infini, 
le  don  mutuel,  le  sacrifice  effectif  de  Dieu  à 
l'homme,  et  de  l'homme  à  Dieu,  ou  la  consom- 
mation de  leur  société.  Et ,  en  effet,  je  vois  sur  nos 
autels  la  Vérité  infinie,  réellement  présente  en  la 
personne  du  \  erbe  incarné ,  mais  cachée  sous  les^ 
apparences  du  pain ,  symbole  de  la  vie  qu'elle  nousr 
communique,  comme  le  Verbe  lui-même  étoit 
caché  sous  le  voile  de  la  nature  humaine;  je  le 


(i)  Emile ,  tom.  IJI,  p.  126. 
(2)  Ibid, 


5o8  ESSAI  SUR  l'iindiitéiœnciî 

vois,  ce  VerLe  fail  chair,  se  donnant  à  l'honnue 
qu'il  racheta  de  son  sanj^,  et  le  nourrissant  a  la 
fois  de  son  corps  immolé  pour  lui ,  de  sa  vérité ,  de 
son  amour ,  de  sa  divinité  toute  entière ,  pour  le 
diviniser  lui-même,  et  le  préparera  une  union, 
non  pas  plus  réelle ,  mais  plus  intime ,  plus  déli- 
cieuse et  plus  durahle.  Ainsi  l'amour  infini  de 
Dieu  se  manifeste  par  une  action  infinie,  et  la  Re- 
ligion me  seroit  plus  incompréhensihle  sans  ce 
mystère ,  que  ce  mystère  ne  m'est  incompréhen- 
sible. 

De  son  côté,  l'homme  associé  au  sacerdoce 
éternel  de  Jésus-Christ  (i),  l'Homme-Pontife , 
ministre  et  image  du  Pontife-Dieu ,  réalise  au  de- 
hors la  vérité  et  l'amour  infini ,  par  la  production 
du  Verbe  incarné  sur  l'autel,  production  prodi- 
gieuse ,  qui  nous  rend  participans  de  la  toute-puis- 
sance divine ,  et  que  l'Eglise ,  dans  son  langage  si 
étonnamment  profond,  exprime  par  le  terme  absolu 
à! action,  parce  qu'en  effet  aucune  autre  action  ne 
peut  être  comparée  à  cette  action  infinie  qui  s'exerce 
sur  Dieu  même. 

L'homme  réalise  encore  la  vérité  infinie  par  la 
profession  publique  de  la  foi  ;  et  l'amour  infini 
que  l'Esprit  saint  lui  inspire,  par  les  actes  pu- 


(i)  Tu  es  sacerdos  in  œternuni  seciindùm  ordinetn 
Melchisedech,  Ps.  cix,  4»  Vide  et  Joan.,  xii,  34.  Ep. 
ad  Haebr.  v,  6;  vu,  17.  —  Pontifex  factus  in  œlernum, 
Ibid.  VI,  20. 


i 


EX    MATIÈRE    DE    RELIGTON.  609 

hlics  d  adoration ,  d'obéissance  et  d'anéantisse- 
ment; par  le  sacrifiée  entier  de  son  être,  de  sa 
raison  par  la  foi  ;  de  son  cœur  ,  par  le  détachement 
des  biens  périssables  ;  de  ses  sens,  par  les  pratiques 
de  mortification  que  la  loi  commande  ou  conseille. 
C'est  ainsi  qu'il  accomplit  le  précepte ,  et  qu'il 
aime  Dieu  de  toute  son  intelligence ^  de  tout  son 
cœur  et  de  toute  sa  force j  car  sa  force  ou  ses 
sens  n'agissent  que  pour  manifester  son  amour. 
Or ,  «  le  plus  grand  effort  de  l'amour  est  de  don- 
»  ner  sa  vie  pour  celui  qu'on  aime  (i)  :  >j  c'est  le 
dernier,  le  parfait  sacrifice ,  et  aussi  le  moyen  né- 
cessaire pour  arriver  à  une  union  parfaite  avec 
Dieu.  Voilà  ce  qujest  la  mort  pour  le  Chrétien ,  le 
dernier  acte  du  culte  infini  qu'il  doit  au  souve- 
rain Etre.  Ici  encore  on  remarque  l'étroite  corres- 
pondance de  Tordre  de  la  nature  et  de  l'ordre 
surnaturel.  Mais  veut-on  voir  la  Religion  triom- 
pher de  la  nature  même ,  Tordre  de  la  société  pré- 
sente se  subordonner  à  Tordre  de  la  société  éter- 
nelle? Veut-on  voir,  si  je  Tose  dire  ,  une  rédemp- 
tion plus  surprenante  que  celle  du  genre  humain? 
Contemplez  les  martyrs.  Dieu  est  mort  pour  sau- 
ver l'homme;  et  quand  il  faut  que  l'homme  pé- 
risse, ou  que  la  vérité,  Tamour ,  en  un  mot,  Dieu, 
périsse  en  lui,  Thomme,  à  son  tour,  meurt  pour 
sauver  Dieu. 

(i)  Majoretn  hdc  dilectiotiern  nemo  habet ,  ut  ani- 
inam  suam  ponat  quis pro  amicis  suis.  Joan.,  \v  ,  ij» 


5lO  ESSAI    SUR    l'indifférence 

FoiLles  esprits,  qui  vousvcncz briser coiilre  les 
pierres  de  l'aiilel ,  comprenez  maintenant  celte  pa- 
role :  Tu  adoreras  le  Seigneur  ton  Dieu  y  et  tune 
sejviras que  lui  seul  {i),hcs  hommages  extérieurs , 
la  prière,  tous  les  actes  de  culte  sont  inséparables 
de  ladoration  de  lesprit.  L'amour  nécessairement 
se  manifeste  au  dehors;  et  c'est  en  vain  que,  se- 
couant le  joug  de  Dieu^  et  rompant  les  liens  de  sa 
société ,  vous  osez  dire  :  Non  serviam!  Malgré  vous, 
il  faudra  servir  :  J^ous  servirez  vos  désirs  ^  vos  pas- 
sions  (2)  ',  vous  en  ferez  des  dieux  (3)  ;  car  tout  ce 
que  nous  préférons  à  Dieu  est  dieu  pour  nous  : 
vous  leur  rendrez  le  culte  que  vous  refusez  au  Tout- 
Puissant.  Vous  vous  adorerez  vous-mêmes  dans 
votre  raison  hautaine  et  dans  votre  orgueil  in- 
sensé ,  in  omni  colle  suhlimij  vous  vous  prosterne- 
rez devant  vos  vices;  vous  érigerez  en  temples  les 
obscurs  repaires  de  la  prostitution,  sub  omni  ligno 
frondosOy  tuprosternaberis  meretrix  (4)  :  vous  ser- 
virez, mais  bassement,  comme  un  peuple  avili 
sert  le  tyran  que  le  hasard  lui  donne ,  jusqu'à  ce 


(1)  DominumDeumtuiim  adorabis ,  et  illi  so II  ser- 
vies» Luc,  IV,  8. 

(1)  Servientes  desideriis  et  voluptatihus  variis,  Ep. 
adTit,  m,  5. 

(5)  Quorum  deus  venter  est,  Ep.  ad  Pliilip.  m,  19. 

(4)  A  seculo  confregisiijugum  meum ,  rupisti  vincula 
mea  ,  et  dixisti  :  Non  serviam.  In  omni  enim  colle  su- 
hlimif  et  sub  omni  ligno  f rondo so  j  tu  prosternaberis 
meretriac,  JereiXL,,  11,  20. 


EN    MA.riÈRE    DE    hELIGIOîi.  5ll 

qu'cinportés  soudain  par  l'impélueux  torrent  de 
la  justice  {i) ,  vous  alliez  encore,  et  a  jamais,  loin 
de  rëternellc  source  de  l'anioiu"  et  du  souverain 
bien ,  servir ,  sans  espérance ,  dans  les  régions  dé- 
solées de  la  haine ,  et  dans  l'empire  du  souverain 
mal. 

Du  précepte  d'aimer  le  prochain  comme  soi- 
même  à  cause  de  Dieu,  découlent  toutes  les  lois  de 
la  morale  et  de  la  société.  Ce  seul  précepte  met  l'or- 
dre dans  les  familles ,  dans  l'état ,  et  entre  les  peu- 
ples ;  car  les  peuples  ont  entre  eux  les  mêmes  rap- 
ports ,  et  sont  soumis  aux  mêmes  devoirs  que  les 
individus.  L'observation  parfaite  de  ce  commande- 
ment feroit  de  la  société  présente  une  parfaite  image 
delà  société  éternelle,  dont  nousdevons  un  jour  être 
membres.  Remarquez  qu'en  effet  cette  pleine  obser- 
vation n'est  que  l'entier  sacrifice  de  soi  aux  autres  ; 
sacrifice  qui  constitue  proprement  la  vertu ,  comme 
le  sacrifice  des  autres  à  soi  constitue  le  crime.  La 
vertu  même  est  donc  un  véri  table  culte  que  l'homme 
rend  à  Dieu  dans  son  image;  et  comme  Jésus- 
Christ,  venu,  en  qualité  de  îvl  (2),  non  pour  être 
sejvi y  mais  pour  servir  i^) ,  Jésus-Christ,  immolé 


(i)  Et  revelabitur  quasi  aqua  judicium  ,  et  jiistitia 
quasi torrensfortis .  Amas.,  v,  24. 

(2)  Dixit  itaque  ci  Pilatus  :  Ergo  rex  es  tu  ?  Rcspon- 
dit  Jésus  :  Tu  dicis  ,  quia  rex  sum  ego.  Joan.,  xvni,  5^. 

(5)  Filius  hominis  nonvenitul  ministravetur  ci ,  scd 
ut  ministrarct ,  et  daret  animam  suam  redcniptionem 
pro  mulfis..  Marc,  x,  4'>- 


■)l2  i:SSAl    SUK    L  lINDirrÉr.ENCE 

dès  U origine  du  monde  (  i  ) ,  est  tout  ensemble ,  dans 
son  éternel  sacerdoce ,  prêtre  et  victime  ;  chaque 
membre  du  corps  dont  il  est  le  chef,  ou  de  la  société 
spirituelle  qu'il  a  étiiblie ,  associé  à  sa  rojaulé  pour 
servir,  à  son  sacerdoce  ^owy  s'immoler,  est  égale- 
ment prêtre  et  victime  :  V^os regale sacerdolium  {2), 
Mais  si  la  vertu  est  un  culte  réel,  le  crime  est  une 
réelle  idolâtrie,  ou  une  adoration  sacrilège  que 
l'homme  se  rend  à  lui-même,  en  immolant  l'or- 
dre à  ses  passions,  en  déclarant  qu'elles  doivent 
être  seivies  par  des  êtres  semblables  à  Dieu  :  et  de 
même  que  le  plus  grand  acte  de  vertu ,  ou  le  der- 
nier effort  de  l'amour  des  autres ,  est  de  sacrifier  sa 
vie  pour  eux,  le  plus  grand  crime,  ouïe  dernier 
excès  de  l'amour  déréglé  de  soi-même,  est  de  sa- 
crifier à  soi  la  vie  d'autrui;  et  si  ce  n'est  pas  en 
vain  que  le  Verbe  incarné  a  voulu  qu'il  fût  dit  de 
lui,  F^oila  r homme j  tout  meurtre  est  un  déicide. 
Appliquez  ces  considérations  au  détail  des  de- 
voirs, ou  domestiques,  ou  sociaux,  vous  concevrez 
que,  sans  la  Religion,  tout  est  désordre,  parce  que 
tout  ordre  est  relatif  à  Dieu.  L'ordre  dans  nos  pen- 
sées est  de  le  connoitre  ;  l'ordre  dans  nos  affections, 
de  l'aimer;  l'ordre  dans  nos  actions,  de  le  servir, 
soit  immédiatement,  par  l'exercice  du  culte  établi 
par  le  Médiateur  dans  la  société  religieuse  ;  soit  mé- 
diatement,  par  l'exercice  des  vertus  morales,  ou  du 

(i)  Qui  occisus  est  au  origine  mundi.  Apoc,  xni,  8. 
(a)  Ep.  ï.  B.  Petr.,  11,9. 


EN    MATIÈRE    PE    KELIGION.  5l5 

culte  que  nous  rendons  à  son  image,  dans  la  société 
politique.  Car  nous  ne  devons  rien  a  l'homme  en 
tant  qu'homme  ;  et  Dieu  seul  est  le  principe  comme 
le  terme  de  tous  les  devoirs.  Cela  paroît  bien  clai- 
rement dans  l'Evangile,  lorsqu  annonçant  ce  jour 
formidable  où  toute  la  race  humaine  comparoîtra 
devant  lui  pour  recevoir  sa  dernière  sentence, 
l'Homme-Dieu  promet  de  récompenser  les  ceuvres 
d'amour ,  et  de  punir  les  œuvres  contraires ,  non 
précisément  parce  qu'on  aura  servi  ou  opprimé 
l'homme,  mais  parce  qu'en  servant  ou  opprimant 
l'homme ,  on  aura  opprimé  ou  servi  Dieu  :  Quani- 
diù  fecistis  uni  ex  his  fratribus  mets  minimisa 
mihifecistis,.,.  Quaindiù  non  fecistis  uni  de  mino- 
rihus  his^  nec  niiJii fecistis  (i).  Hors  de  là,  je  ne 
vois  ni  crime  ni  vertu  ;  et  il  ne  faut  rien  moins  que 
ces  paroles  pour  m'expliquer  celles  qui  suivent  : 
«  Venez,  les  bénis  de  mon  Père...  Retirez-vous 
«  de  moi,  maudits...  Et  ceux-ci  iront  au  supplice 
"  éternel,  et  les  justes  à  la  vie  éternelle  (2).  » 

Voilà  ce  qu'est  la.  Religion  par  rapport  à  Dieu, 
voilà  ce  qu'elle  est  par  rapport  à  l'homme.  Prenons 
garde  de  nous  y  tromper;  elle  n'est  pas  un  système 
qui  soit  soumis  à  notre  jugement,  mais  une  loi  à 
laquelle  nous  devons  soumettre  nos  cœurs.,  Aussi  la 

»  —  ■  ■    ■"  ■  *i 

(i)  Matth.,xxv,  40,  45. 

(2)  VtiiiLe^  benedictiPatrismei.,,  Discedile  àme^  nia- 
ledicti, . .  Et  ibunt  hi  in  supplicium  œternum  ,  justi  autem 
in  vitam  œternam.  Matlli.,  xxv,  54,  4^»  4^^* 

1  35 


5l/|  E.SS\[    SUR    l'iM>IFFÉRRNCK 

pioniièie  voix  (|ui  so  i'ait  ciitf'iiclroà  rjipparilion  do 
Jlloninio-Dicu,  impose  silence  au  sens  liuniain  , 
on  révélant  le  secret  de  l'ordre  cpie  le  Médiatcui- 
vient  établir  :  Gloire  à  Dieu  dans  les  hauteurs  des 
cieuXj  et  paix  sur  la  terre  aux  honwies  de  bonne 
i)olonté{  1  ) .  Ecoutons  a  ttcntivement  :  Gloire  à  Dieu: 
tel  est  l'objet  principal ,  la  cause  première  de  l'in- 
carnation ;  car  Dieu  n'agit  que  pour  lui-même. 
S'il  envoie  son  fds  dans  le  monde,  c'est  pour  faire 
éclater  sa  gloire,  pour  manifester  son  être,  pour 
rendre  témoignage  à  la  vérité ,  pour  étendre  le  rcV 
ene  de  l'amour  :  voilà  la  mission  du  Verbe  fait 
chair.  Or,  est-ce  à  la  raison  qu'il  s'adressera?  Non, 
mais  à  la  volonté  ;  car  il  ne  dépend  pas  de  la  raison 
de  comprendre,  mais  il  dépend  toujours  de  la  vo- 
lonté de  croire  ce  qui  est  attesté  par  un  témoignage 
d'une  autorité  suffisante;  il  dépend  de  la  volonté 
d'aimer  le  bien,  d'obéir  aux  lois  de  l'ordre  :  Paix 
aux  hommes  de  bonne  volonté.  Ceux-là  écouteront 
Dieu  dans  son  envoyé,  et  le  glorifieront  par  leur 
foi,  par  leur  amour  et  leurs  œuvres,  dont  la  volonté 
sera  bonne  ^  ou  exempte  de  la  corruption  de  l'or- 
gueil ^  principe  de  tout  mal,  et  qui  incliner  ont  leur 
cœur  à  croire,  à  aimer,  à  obéir,  au  lieu  de  tour- 
meirter  leur  raison  pour  comprendre;  ou  plutôt 
dont  la  raison  éclairée  comprendra  qu'il  est  souve- 
rainement raisonnable  de  croire  sans  comprendre, 


(i)   Gloria  in  altissimis Deo ,  et  in  terra paxhomini- 
hiis  bona'volimtatis.JAic,  ii,  14. 


EN    MATIÙRF.    DE    IIELIGION.  5l5 

loi'S(|uc  Dieu  parle  pour  nous  révéler  des  vérités  si 
]iaules  que  lui  seul  est  capable  de  las  comprendre 
pa^'faitcnieiit.  P^^/a:^i  ces  hommes  de  ôo  fine  volonté; 
paix,  c'est-à-dire,  société,  union  avec  Dieu,  hors 
de  cpii  il  n  y  a  de  paix  pour  aucun  être  intellit^ent  : 
paix  sur  la  terre^  par  la  jouissance  intime  de  l'or- 
dre que  la  Religion  établit  dans  leurs  pensées,  dans 
lei,us  affections,  dans.leurs actions.  Ce  cpii  trouble 
la  jviix  de  rintelligcnce,  c'est  le  combat  de;  l'er- 
reur contre  la  vérité,  de  l'erreur  qui  naît  de  la 
raison  orgueilleuse,  contre  la  vérité  qui  nous  est 
connue  par  le  térnoignage  du  Verbe  :  en  forçant  la 
raison  de  se  soumettre,  en  lui  donnant  la  foi  pour 
règle ,  la  volonté  termine  ce  combat.  Ce  qui  trou- 
ble la  paix  dn  cœur,  c'est  le  combat  de  la  chair 
contre  V esprit  (i),  de  l'amour  déréglé  de  nous- 
mêmes  contre  l'amour  de  Dieu,  que  son  esprit 
excite  en  nous  :  en  cédant  à  ^o,^  impressions,  en 
consommant  le  sacrifice  de  tout  notre  être  à  son 
Auteur,  la  volonté  termine  ce  combat.  Ce  qui  trou- 
ble la  paix  de  la  société,  c'est  le  conibat  pej})étuel 
de  l'intérêt  de  chacun  contre  l'intérêt  de  tous  :  en 
soumettant  les  passions  au  devoir,  ou  à  la  loi  qui 
ordonne  de  se  sacrifier  pour  ses  frèies,  la  volonté 
termine  ce  combat.  Donc;,  encore  une  fois  :  Paioc. 
suj^  la  terre  aux  hommes  de  bonne  volonté ^  et 


(i)  Caro  cniiti  coiicupiscit  advctsùs  spintnni  :  spi- 
ritus auUwi  ad\^ersùs  carncm  :  hrrc  enim  si/fiim'icrfn  O'^- 
versnntur.  Ep.  ad  Galat.,  v,  i  -. 


5i6  ESSAI  Sun  l'indifférence 

dans  le  ciel  1  éternel  rassasiement  de  la  gloire  : 

Satiabor  cùm  apparuevit  gloria  tua  (i). 

Mais  aux  hommes  dont  la  volonté  pervertie  re- 
fuse d  écouter  la  parole  divine  ,  d'aimer  le  bien  in- 
fini ,  d'obéir  à  l'ordre  immuable  :  guerre ,  éternelle 
guerre ,  premièrement  avec  eux-mêmes  :  toutes  leurs 
pensées,  armées  les  unes  contre  les  autres,  s'atta- 
quent, se  choquent,  se  détruisent  jusqu'à  la  der- 
nière ;  et  leur  intelligence  dévastée  ressemble ,  dans 
son  effrayante  solitude,  à  une  cité  morne  et  san- 
glante ,  où  les  fureurs  intestines  n'ont  pas  laissé  un 
être  vivant  :  guerre  dans  leur  cœur,  tourmenté 
d'inquiétudes ,  ravagé  de  désirs ,  bourrelé  de  re- 
mords :  guerre  dans  la  famille,  dans  l'Etat,  en 
proie  aux  dissensions,  à  l'anarchie,  ébranlé  ,  brisé 
par  de  continuelles  commotions  :  guerre  entre  les 
peuples  qui  s'entre-dévoreront ,  comme  on  décore 
un  morceau  de  pain  (2)  :  enfin  guerre  avec  Dieu , 
séparation  de  sa  société,  haine  mutuelle,  révolte 
impie  de  l'homme  contre  son  Auteur ,  qu'il  tentera 
d'anéantir  pour  se  mettre  à  sa  place  ;  guerre ,  jus- 
qu'au jour  marqué  pour  le  triomphe  de  l'ordre ,  où 
l'Eternel  étendant  son  bras ,  et  saisissant  ses  foibles 
ennemis,  ils  sentiront,  dans  leur  consternation 
profonde,  l'épouvantable  vérité  de  cette  parole, 
qui    doit    s'accomplir  aussi-bien  que  les  autres  : 


(i)  Ps.  XVI,  i5. 

(2)  Dévoilant  plebein  meam  siciU  escam  panis»  ¥s. 
XIII,  i4* 


i:^    MATIÈRE    DE   RELIGION.  SlJ 

Il  est  horrible  de  tomber  entre  les  mains  du  Dieu 
vivant  (i)  î 

Nous  avons  montré  que  la  Religion,  s'il  en  existe 
une  véritable,  est  d'une  importance  infinie  pour 
l'homme ,  pour  la  société ,  pour  Dieu  même;  et  par- 
là  nous  avons  détruit  un  des  fondemens  de  l'indif- 
férence dogmatique.  Pour  achever  de  renverser  la 
base  sur  laquelle  elle  repose ,  nous  prouverons  qu'il 
existe  en  effet  une  vraie  Religion ,  qu'il  nen  existe 
qu'une,  qu'elle  est  pour  tous  les  hommes  l'unique 
moyen  de  salut,  et  qu'aussi  tous  les  hommes  peu- 
vent aisément  la  discerner  des  Religions  fausses. 
Mais  ,  auparavant ,  il  convient  de  rechercher  com- 
ment ,  dans  notre  condition  présente ,  nous  par- 
venons aune  connoissance  certaine  de  la  vérité.  Tâ- 
chons cependant  d'exciter  en  nous  l'amour  de  cette 
vérité  sainte;  car  l'amour  seul  donne  du  prix  à  la 
vérité.  Quand ,  à  force  de  travail ,  on  réussiroit  à  la 
découvrir ,  elle  ne  seroit  encore ,  si  on  ne  l'aime , 
qu'une  stérile  opinion  philosophique.  Or ,  non  plus 
que  Pascal ,  «  nous  n'estimons  pas  que  toute  la  phi- 
»  losophie  vaille  une  heure  de  peine  (2).  » 

(1)  Horrendum  est  incidere  in  manus  Dei  viventis, 
Ep.  ad  Haebr. ,  x ,  5 1 . 

(2)  Pensées  de  Pascal j  t.  Il,  p.  233,  édit.  de  i8o3. 

\ 

FIN    DU    TOME    PREMIER. 


:\r    ; 


DU  TOMIi  PlUMIKU 


Introduction.  .   . 


Pages, 


Chapitre  I^'*.  Considérations  générales  sur  l'indiffë- 
'  rence   religieuse.   Exposition  des   trois  systèmes 
•  auxquels  se  réduit  l'indifférence  dogmatique.   '.  \"   55 
Chapitre  II.  Considérations  sur  le  premier  système     07 
d'indifférence  ,.ousur  la  doctrine  de  ceux  qui  ^  ne 
voyant  dans  la  Religion  qu'une  institution  poli- 
!  tique,  ne  la  croient  nécessaire  que  pour  le  peuple.     ^(> 

Chapitre  III.  Suite  du  même  sujet Bi 

Chapitre  IV.  Considérations  sur  le  second  système 
ni  d'indifférence  ,  ou  sur  la  doctrine  de  ceux  qui,  te- 
j:  J  nant  pour  douteuse  la  vérité  de  toutes  les  Religions 
positives,  croient  que  chacun  doit  suivre  celle  où 
il  est  né,  et  ne  reconnoissent  de  Religion  incontes- 
tablement vraie  que  la  Religion  naturelle.   .   .   .    i  o  i 
Chapitre  V.   Suite  des  considérations  sur  le  second 
système  d'indifférence,  et  réflexions  sur  la  Reli- 
gion naturelle 19.6 

Chapitre  VI.  Considérations  sur  le  troisième  système 
d'indifférence,  ou  sur  la  doctrine  de  ceux  qui  ad- 
mettent une  Religion  révélée,  de  manière  néan- 
moins qu'il  soit  permis  de  rejeter  les  vérités  qu'elle 
enseigne,  à  l'exception  de  quelques  articles  fonda- 
mentaux  17  "31 

Chapitre  VII.  Suite  du  même  sujet.  Examen  du  sys- 
tème des  points  fondamentaux 'io5 


TABLE    DES    MATIERES. 


JI9 
Pages, 


CuAFiTRC  \III.  Kcilcxions  sur  la  folie  de  ceux  qui, 
ne  raisonnant  point ,  ne  sont  indifférens  que  par 
insouciance  et  paresse.  Exposition  des  seuls  prin- 
cipes sur  lesquels  peut  reposer  l'indifférence  rai- 
sonnée 248 

Chapitre  IX.  Importance  de  la  Religion  par  rap- 
port à  l'homme ^.n^ 

Chapitre  X.  Importance  de  la  Religion  par  rapport 
à  la  société 5^6 

Chapitre  XI.   Suite  du  même  sujet zjoo 

Chapitre  XII.  Importance  delà  Religion  par  rap- 
port à  Dieu. 473 


FIN     I)i;    LA    TABLE    DL     TOME    PREMIER. 


Di-  riiiiiirtii^cric  di-  t'.M.i.o  |-    vue.  du  Colomliicr,  u"  Ju. 


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